Fables (page 23)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il a chez lui plus d’une affaire ;

Et devra beaucoup au Destin

S’il garde ce qu’il a, sans tenter de conquête.

Le renard dit, branlant la tête :

Tels orphelins, seigneur, ne me font point pitié :

Il faut de celui-ci conserver l’amitié,

Ou s’efforcer de le détruire

Avant que la griffe et la dent

Lui soit crue, et qu’il soit en état de nous nuire.

N’y perdez pas un seul moment.

J’ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre ;

Ce sera le meilleur lion

Pour ses amis, qui soit sur terre :

Tâchez donc d’en être ; sinon

Tâchez de l’affaiblir. La harangue fut vaine.

Le sultan dormait lors ; et dedans son domaine

Chacun dormait aussi, bêtes, gens : tant qu’enfin

Le lionceau devint vrai lion. Le tocsin

Sonne aussitôt sur lui ; l’alarme se promène

De toutes parts ; et le vizir,

Consulté là-dessus, dit avec un soupir :

Pourquoi l’irritez-vous ? La chose est sans remède.

En vain nous appelons mille gens à notre aide :

Plus ils sont, plus il coûte ; et je ne les tiens bons

Qu’à manger leur part des moutons.

Apaisez le lion : seul il passe en puissance

Ce monde d’alliés vivant sur notre bien.

Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien,

Son courage, sa force, avec sa vigilance.

Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton ;

S’il n’en est pas content, jetez-en davantage :

Joignez-y quelque bœuf ; choisissez, pour ce don,

Tout le plus gras du pâturage.

Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas.

Il en prit mal ; et force États

Voisins du sultan en pâtirent :

Nul n’y gagna, tous y perdirent.

Quoi que fit ce monde ennemi,

Celui qu’ils craignaient fut le maître.

Proposez-vous d’avoir le lion pour ami,

Si vous voulez le laisser croître.

II LES DIEUX VOULANT INSTRUIRE UN FILS DE JUPITER

pour monseigneur le duc du maine

Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu

Dont il tirait son origine,

Avait l’âme toute divine.

L’enfance n’aime rien : celle du jeune dieu

Faisait sa principale affaire

Des doux soins d’aimer et de plaire.

En lui l’amour et la raison

Devancèrent le temps, dont les ailes légères

N’amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.

Flore aux regards riants, aux charmantes manières,

Toucha d’abord le cœur du jeune Olympien.

Ce que la passion peut inspirer d’adresse,

Sentiments délicats et remplis de tendresse,

Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n’oublia rien.

Le fils de Jupiter devait, par sa naissance,

Avoir un autre esprit, et d’autres dons des cieux,

Que les enfants des autres dieux :

Il semblait qu’il n’agît que par réminiscence,

Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant,

Tant il le fit parfaitement !

Jupiter cependant voulut le faire instruire.

Il assembla les dieux, et dit : J’ai su conduire,

Seul et sans compagnon, jusqu’ici l’univers ;

Mais il est des emplois divers

Qu’aux nouveaux dieux je distribue.

Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue :

C’est mon sang ; tout est plein déjà de ses autels.

Afin de mériter le rang des immortels,

Il faut qu’il sache tout. Le maître du tonnerre

Eut à peine achevé, que chacun applaudit.

Pour savoir tout, l’enfant n’avait que trop d’esprit.

Je veux, dit le dieu de la guerre,

Lui montrer moi-même cet art

Par qui maints héros ont eu part

Aux honneurs de l’Olympe et grossi cet empire.

Je serai son maître de lyre,

Dit le blond et docte Apollon.

Et moi, reprit Hercule à la peau de lion,

Son maître à surmonter les vices,

À dompter les transports, monstres empoisonneurs,

Comme hydres renaissants sans cesse dans les cœurs :

Ennemi des molles délices,

Il apprendra de moi les sentiers peu battus

Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus.

Quand ce vint au dieu de Cythère,

Il dit qu’il lui montrerait tout.

L’Amour avait raison. De quoi ne vient à bout

L’esprit joint au désir de plaire ?

III LE FERMIER, LE CHIEN ET LE RENARD

Le loup et le renard sont d’étranges voisins !

Je ne bâtirai point autour de leur demeure.

Ce dernier guettait à toute heure

Les poules d’un fermier ; et, quoique des plus fins,

Il n’avait pu donner d’atteinte à la volaille.

D’une part l’appétit, de l’autre le danger,

N’étaient pas au compère un embarras léger.

Hé quoi ! dit-il, cette canaille

Se moque impunément de moi !

Je vais, je viens, je me travaille,

J’imagine cent tours : le rustre, en paix chez soi,

Vous fait argent de tout, convertit en monnaie

Ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc ;

Et moi, maître passé, quand j’attrape un vieux coq,

Je suis au comble de la joie !

Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé

Au métier de renard ? Je jure les puissances

De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé.

Roulant en son cœur ces vengeances,

Il choisit une nuit libérale en pavots :

Chacun était plongé dans un profond repos ;

Le maître du logis, les valets, le chien même,

Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le fermier,

Laissant ouvert son poulailler,

Commit une sottise extrême.

Le voleur tourne tant qu’il entre au lieu guetté,

Le dépeuple, remplit de meurtres la cité.

Les marques de sa cruauté

Parurent avec l’aube : on vit un étalage

De corps sanglants et de carnage.

Peu s’en fallut que le soleil

Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide.

Tel, et d’un spectacle pareil,

Apollon irrité contre le fier Atride

Joncha son camp de morts ; on vit presque détruit

L’ost des Grecs ; et ce fut l’ouvrage d’une nuit.

Tel encore autour de sa tente

Ajax, à l’âme impatiente,

De moutons et de boucs fit un vaste débris,

Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse

Et les auteurs de l’injustice

Par qui l’autre emporta le prix.

Le renard, autre Ajax aux volailles funeste,

Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste.

Le maître ne trouva de recours qu’à crier

Contre ses gens, son chien : c’est l’ordinaire usage.

Ah ! maudit animal, qui n’est bon qu’à noyer,

Que n’avertissais-tu dès l’abord du carnage ? —

Que ne l’évitiez-vous ? c’eût été plus tôt fait :

Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait,

Dormez sans avoir soin que la porte soit close,

Voulez-vous que moi, chien, qui n’ai rien à la chose,

Sans aucun intérêt je perde le repos ?

Ce chien parlait très-à-propos :

Son raisonnement pouvait être

Fort bon dans la bouche d’un maître.

Mais, n’étant que d’un simple chien,

On trouva qu’il ne valait rien :

On vous sangla le pauvre drille.

Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille

(Et je ne t’ai jamais envié cet honneur),

T’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est erreur !

Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.

Que si quelque affaire t’importe,

Ne la fais point par procureur.

IV LE SONGE D’UN HABITANT DU MOGOL

Jadis certain Mogol vit en songe un visir

Aux champs élysiens possesseur d’un plaisir

Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée :

Le même songeur vit en une autre contrée

Un ermite entouré de feux,

Qui touchait de pitié même les malheureux.

Le cas parut étrange, et contre l’ordinaire :

Minos en ces deux morts semblait s’être mépris.

Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris !

Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,

Il se fit expliquer l’affaire.

L’interprète lui dit : Ne vous étonnez point ;

Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point

Acquis tant soit peu d’habitude,

C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour,

Ce visir quelquefois cherchait la solitude ;

Cet ermite aux visirs allait faire sa cour.

Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,

J’inspirerais ici l’amour de la retraite ;

Elle offre à ses amants des biens sans embarras,

Biens purs, présents du ciel, qui naissent sous les pas.

Solitude, où je trouve une douceur secrète,

Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,

Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais !

Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles !

Quand pourront les neuf sœurs, loin des cours et des villes,

M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux

Les divers mouvements inconnus à nos yeux,

Les noms et les vertus de ces clartés errantes

Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes !

Que si je ne suis né pour de si grands projets,

Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !

Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !

La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie,

Je ne dormirai point sous de riches lambris :

Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?

En est-il moins profond, et moins plein de délices ?

Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.

Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,

J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.

V LE LION, LE SINGE ET LES DEUX ÂNES

Le lion, pour bien gouverner,

Voulant apprendre la morale,

Se fit, un beau jour, amener

Le singe, maître ès arts chez la gent animale.

La première leçon que donna le régent

Fut celle-ci : Grand roi, pour régner sagement,

Il faut que tout prince préfère

Le zèle de l’état à certain mouvement

Qu’on appelle communément

Amour-propre ; car c’est le père,

C’est l’auteur de tous les défauts

Que l’on remarque aux animaux.

Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,

Ce n’est pas chose si petite

Qu’on en vienne à bout en un jour :

C’est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.

Par là, votre personne auguste

N’admettra jamais rien en soi

De ridicule ni d’injuste.

Donne-moi, repartit le roi,

Des exemples de l’un et l’autre.

Toute espèce, dit le docteur,

Et je commence par la nôtre,

Toute profession s’estime dans son cœur,

Traite les autres d’ignorantes,

Les qualifie impertinentes ;

Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.

L’amour-propre, au rebours, fait qu’au degré suprême

On porte ses pareils ; car c’est un bon moyen

De s’élever aussi soi-même.

De tout ce que dessus j’argumente très-bien

Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace,

Cabale, et certain art de se faire valoir,

Mieux su des ignorants que des gens de savoir.

L’autre jour, suivant à la trace

Deux ânes qui, prenant tour à tour l’encensoir,

Se louaient tour à tour, comme c’est la manière,

J’ouïs que l’un des deux disait à son confrère :

Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot

L’homme, cet animal si parfait ? Il profane

Notre auguste nom, traitant d’âne

Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot :

Il abuse encore d’un mot,

Et traite notre rire et nos discours de braire.

Les humains sont plaisants de prétendre exceller

Par-dessus nous ! Non, non ; c’est à vous de parler,

À leurs orateurs de se taire :

Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :

Vous m’entendez, je vous entends ;

Il suffit. Et quand aux merveilles

Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,

Philomèle est, au prix, novice dans cet art :

Vous surpassez Lambert. L’autre baudet repart :

Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles.

Ces ânes, non contents de s’être ainsi grattés,

S’en allèrent dans les cités

L’un l’autre se prôner : chacun d’eux croyait faire,

En prisant ses pareils, une fort bonne affaire,

Prétendant que l’honneur en reviendrait sur lui.

J’en connais beaucoup aujourd’hui,

Non parmi les baudets, mais parmi les puissances,

Que le ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,

Qui changeraient entre eux les simples excellences,

S’ils osaient, en des majestés.

J’en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose

Que votre majesté gardera le secret

Elle avait souhaité d’apprendre quelque trait

Qui lui fit voir, entre autre chose,

Le Loup et le Renard.

L’amour-propre donnant du ridicule aux gens.

L’injuste aura son tour : il y faut plus de temps.

Ainsi parla ce singe. On ne m’a pas su dire

S’il traita l’autre point, car il est délicat ;

Et notre maître ès arts, qui n’était pas un fat,

Regardait ce lion comme un terrible sire.

VI LE LOUP ET LE RENARD

Mais d’où vient qu’au renard Ésope accorde un point,

C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie ?

J’en cherche la raison, et ne la trouve point.

Quand le loup a besoin de défendre sa vie,

Ou d’attaquer celle d’autrui,

N’en sait-il pas autant que lui ?

Je crois qu’il en sait plus ; et j’oserais peut-être

Avec quelque raison contredire mon maître.

Voici pourtant un cas où tout l’honneur échut

À l’hôte des terriers. Un soir il aperçut

La lune au fond d’un puits : l’orbiculaire image

Lui parut un ample fromage.

Deux seaux alternativement

Puisaient le liquide élément :

Notre renard, pressé par une faim canine,

S’accommode en celui qu’au haut de la machine

L’autre seau tenait suspendu.

Voilà l’animal descendu,

Tiré d’erreur, mais fort en peine,

Et voyant sa perte prochaine :

Car comment remonter, si quelque autre affamé,

De la même image charmé,

Et succédant à sa misère,

Par le même chemin ne le tirait d’affaire ?

Deux jours s’était passés sans qu’aucun vint au puits.

Le temps, qui toujours marche, avait pendant deux nuits

Échancré, selon l’ordinaire,

De l’astre au front d’argent la face circulaire.

Sire renard était désespéré.

Compère loup, le gosier altéré,

Passe par là. L’autre dit : Camarade,

Je vous veux régaler : voyez-vous cet objet ?

C’est un fromage exquis. Le dieu Faune l’a fait :

La vache Io donna le lait,

Jupiter, s’il était malade,

Reprendrait l’appétit en tâtant d’un tel mets.

J’en ai mangé cette échancrure ;

Le reste vous sera suffisante pâture.

Descendez dans un seau que j’ai là mis exprès.

Bien qu’au moins mal qu’il put il ajustât l’histoire,

Le loup fut un sot de le croire :

Il descend ; et son poids emportant l’autre part,

Reguinde en haut maître renard.

Ne nous en moquons point : nous nous laissons séduire

Sur aussi peu de fondement ;

Et chacun croit fort aisément

Ce qu’il craint et ce qu’il désire.

VII LE PAYSAN DU DANUBE

Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.

Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau.

Jadis l’erreur du souriceau

Me servit à prouver le discours que j’avance :

J’ai, pour le fonder à présent,

Le bon Socrate, Ésope, et certain paysan

Des rives du Danube, homme dont Marc Aurèle

Nous fait un portrait fort fidèle.

On connaît les premiers : quand à l’autre, voici

Le personnage en raccourci.

Son menton nourrissait une barbe touffue ;

Toute sa personne velue

Représentait un ours, mais un ours mal léché

Sous un sourcil épais il avait l’œil caché,

Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,

Portait sayon de poil de chèvre,

Et ceinture de joncs marins.

Cet homme ainsi bâti fut député des villes

Que lave le Danube. Il n’était point d’asiles

Où l’avarice des Romains

Ne pénétrât alors et ne portât les mains.

Le député vint donc, et fit cette harangue :

Romains, et vous sénat assis pour m’écouter,

Je supplie avant tout les dieux de m’assister :

Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue,

Que je ne dise rien qui doive être repris !

Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits

Que tout mal et toute injustice :

Faute d’y recourir, on viole leurs lois.

Témoin nous que punit la romaine avarice :

Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,

L’instrument de notre supplice.

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour

Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ;

Et mettant en nos mains, par un juste retour,

Les armes dont se sert sa vengeance sévère,

Il ne vous fasse, en sa colère,

Nos esclaves à votre tour.

Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu’on me die

En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.

Quel droit vous a rendus maîtres de l’univers ?

Pourquoi venir troubler une innocente vie ?

Nous cultivions en paix d’heureux champs ; et nos mains

Étaient propres aux arts ainsi qu’au labourage.

Qu’avez-vous appris aux Germains ?

Ils ont l’adresse et le courage :

S’ils avaient eu l’avidité,

Tous les livres