Fables (page 4)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je les consacrerais aux mensonges d’Ésope :

Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.

Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse

Que de savoir orner toutes ces fictions.

On peut donner du lustre à leurs inventions :

On le peut ; je l’essaie ; un plus savant le fasse.

Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau

J’ai fait parler le loup et répondre l’agneau :

J’ai passé plus avant ; les arbres et les plantes

Sont devenus chez moi créatures parlantes.

Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?

Vraiment, me diront nos critiques,

Vous parlez magnifiquement

De cinq ou six contes d’enfant.

Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques

Et d’un style plus haut ? En voici. Les Troyens,

Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,

Avaient lassé les Grecs, qui, par mille moyens,

Par mille assauts, par cent batailles,

N’avaient pu mettre à bout cette fière cité ;

Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,

D’un rare et nouvel artifice,

Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,

Le vaillant Diomède, Ajax l’impétueux,

Que ce colosse monstrueux

Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,

Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie :

Stratagème inouï, qui des fabricateurs

Paya la constance et la peine…

C’est assez, me dira quelqu’un de nos auteurs :

La période est longue, il faut reprendre haleine ;

Et puis, votre cheval de bois,

Vos héros avec leurs phalanges,

Ce sont des contes plus étranges

Qu’un renard qui cajole un corbeau sur sa voix :

De plus, il vous sied mal d’écrire en si haut style.

Eh bien ! baissons d’un ton. La jalouse Amarylle

Songeait à son Alcippe, et croyait de ses soins

N’avoir que ses moutons et son chien pour témoins.

Tircis, qui l’aperçut, se glisse entre des saules ;

Il entend la bergère adressant ces paroles

Au doux zéphyr, et le priant

De les porter à son amant…

Je vous arrête à cette rime,

Dira mon censeur à l’instant ;

Je ne la tiens pas légitime,

Ni d’une assez grande vertu :

Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte.

Maudit censeur ! te tairas-tu ?

Ne saurais-je achever mon conte ?

C’est un dessein très dangereux

Que d’entreprendre de te plaire.

Les délicats sont malheureux :

Rien ne saurait les satisfaire.

II CONSEIL TENU PAR LES RATS

Un chat, nommé Rodilardus,

Faisait de rats telle déconfiture

Que l’on n’en voyait presque plus ;

Tant il en avait mis dedans la sépulture.

Le peu qu’il en restait, n’osant quitter son trou,

Ne trouvait à manger que le quart de son soûl ;

Et Rodilard passait, chez la gent misérable,

Non pour un chat, mais pour un diable.

Or, un jour qu’au haut et au loin

Le galant alla chercher femme,

Pendant tout le sabbat qu’il fit avec sa dame,

Le demeurant des rats tint chapitre en un coin

Sur la nécessité présente.

Dès l’abord, leur doyen, personne fort prudente,

Opina qu’il fallait, et plus tôt que plus tard,

Attacher un grelot au cou de Rodilard ;

Qu’ainsi, quand il irait en guerre,

De sa marche avertis ils s’enfuiraient sous terre ;

Qu’il n’y savait que ce moyen.

Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen :

Chose ne leur parut à tous plus salutaire.

La difficulté fut d’attacher le grelot.

L’un dit : Je n’y vas point, je ne suis pas si sot ;

L’autre : Je ne saurais. Si bien que sans rien faire

On se quitta.

On se quitta.J’ai maints chapitres vus,

Qui pour néant se sont ainsi tenus ;

Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines,

Voire chapitres de chanoines.

Ne faut-il que délibérer ?

La cour en conseillers foisonne :

Est-il besoin d’exécuter ?

L’on ne rencontre plus personne.

III LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD PAR-DEVANT LE SINGE

Un loup disait que l’on l’avait volé :

Un renard, son voisin, d’assez mauvaise vie,

Pour ce prétendu vol par lui fut appelé.

Devant le singe il fut plaidé,

Non point par avocats, mais par chaque partie.

Thémis n’avait point travaillé,

De mémoire de singe, à fait plus embrouillé.

Le magistrat suait en son lit de justice.

Après qu’on eut bien contesté,

Répliqué, crié, tempesté,

Le juge, instruit de leur malice,

Leur dit : Je vous connais de longtemps, mes amis ;

Et tous deux vous paierez l’amende :

Car toi, loup, tu te plains, quoiqu’on ne t’ait rien pris ;

Et toi, renard, as pris ce que l’on te demande.

Le juge prétendait qu’à tort et à travers,

On ne saurait manquer, condamnant un pervers.

Quelques personnes de bon sens ont cru que l’impossibilité et la contradiction qui est dans le jugement de ce singe était une chose à censurer : mais je ne m’en suis servi qu’après Phèdre ; et c’est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis.

IV LES DEUX TAUREAUX ET LA GRENOUILLE

Deux taureaux combattaient à qui posséderait

Une génisse avec l’empire.

Une grenouille en soupirait.

Qu’avez-vous ? se mit à lui dire

Quelqu’un du peuple coassant.

Eh ! ne voyez-vous pas, dit-elle,

Que la fin de cette querelle

Sera l’exil de l’un ; que l’autre, le chassant,

Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?

Il ne régnera plus sur l’herbe des prairies,

Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ;

Et, nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,

Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse

Du combat qu’a causé madame la génisse.

Cette crainte était de bon sens.

L’un des taureaux en leur demeure

S’alla cacher, à leurs dépens :

Il en écrasait vingt par heure.

Hélas ! on voit que de tout temps

Les petits ont pâti des sottises des grands.

V LA CHAUVE-SOURIS ET LES DEUX BELETTES

Une chauve-souris donna tête baissée

Dans un nid de belette ; et, sitôt qu’elle y fut,

L’autre, envers la souris de longtemps courroucée,

Pour la dévorer accourut.

Quoi ! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire

Après que votre race a tâché de me nuire !

N’êtes-vous pas souris ? Parlez sans fiction.

Oui, vous l’êtes ; ou bien je ne suis pas belette.

Pardonnez-moi, dit la pauvrette,

Ce n’est pas ma profession.

Moi, souris, des méchants vous ont dit ces nouvelles.

Grâce à l’auteur de l’univers,

Je suis oiseau ; voyez mes ailes :

Vive la gent qui fend les airs !

Sa raison plut, et sembla bonne.

Elle fait si bien qu’on lui donne

Liberté de se retirer.

Deux jours après, notre étourdie

Aveuglément se va fourrer

Chez une autre belette aux oiseaux ennemie.

La voilà derechef en danger de sa vie.

La dame du logis avec son long museau

S’en allait la croquer en qualité d’oiseau,

Quand elle protesta qu’on lui faisait outrage :

Moi, pour telle passer ! Vous n’y regardez pas.

Qui fait l’oiseau ? c’est le plumage.

Je suis souris ; vive les rats !

Jupiter confonde les chats !

Par cette adroite repartie

Elle sauva deux fois sa vie.

Plusieurs se sont trouvés qui, d’écharpes changeants,

Aux dangers, ainsi qu’elle, ont souvent fait la figue.

Le sage dit, selon les gens :

Vive le roi ! vive la ligue !

VI L’OISEAU BLESSÉ D’UNE FLÈCHE

Mortellement atteint d’une flèche empennée,

Un oiseau déplorait sa triste destinée,

Et disait, en souffrant un surcroît de douleur :

Faut-il contribuer à son propre malheur !

Cruels humains ! vous tirez de nos ailes

De quoi faire voler ces machines mortelles !

Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié ;

Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre.

Des enfants de Japet toujours une moitié

Fournira des armes à l’autre.

VII LA LICE ET SA COMPAGNE

Une lice étant sur son terme,

Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant,

Fait si bien qu’à la fin sa compagne consent

De lui prêter sa hutte, où la lice s’enferme.

Au bout de quelque temps sa compagne revient.

La lice lui demande encore une quinzaine ;

Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu’à peine.

Pour faire court, elle l’obtient.

Ce second terme échu, l’autre lui redemande

Sa maison, sa chambre, son lit.

La lice cette fois montre les dents, et dit :

Je suis prête à sortir avec toute ma bande

Si vous pouvez nous mettre hors.

Ses enfants étaient déjà forts.

Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette :

Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête,

Il faut que l’on en vienne aux coups ;

Il faut plaider ; il faut combattre.

Laissez leur prendre un pied chez vous :

Ils en auront bientôt pris quatre.

VIII L’AIGLE ET L’ESCARBOT

L’aigle donnait la chasse à maître Jean lapin,

Qui droit à son terrier s’enfuyait au plus vite.

Le trou de l’escarbot se rencontre en chemin.

Je laisse à penser si ce gîte

Était sûr : mais où mieux ? Jean lapin s’y blottit.

L’aigle fondant sur lui nonobstant cet asile,

L’escarbot intercède et dit :

Princesse des oiseaux, il vous est fort facile

D’enlever malgré moi ce pauvre malheureux :

Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ;

Et puisque Jean lapin vous demande la vie,

Donnez-la-lui, de grâce, ou l’ôtez à tous deux :

C’est mon voisin, c’est mon compère.

L’oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,

Choque de l’aile l’escarbot,

L’étourdit, l’oblige à se taire,

Enlève Jean lapin. L’escarbot indigné,

Vole au nid de l’oiseau, fracasse, en son absence,

Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance :

Pas un seul ne fut épargné.

L’aigle étant de retour, et voyant ce manège,

Remplit le ciel de cris ; et, pour comble de rage,

Ne sait sur qui venger le tort qu’elle a souffert.

Elle gémit en vain ; sa plainte au vent se perd.

Il fallut pour cet an vivre en mère affligée.

L’an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut.

L’escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut :

La mort de Jean lapin derechef est vengée.

Ce second deuil fut tel, que l’écho de ces bois

N’en dormit de plus de six mois.

L’oiseau qui porte Ganymède

Du monarque des dieux enfin implore l’aide,

Dépose en son giron ses œufs, et croit qu’en paix

Ils seront dans ce lieu ; que, pour ses intérêts,

Jupiter se verra contraint de les défendre :

Hardi qui les irait là prendre.

Aussi ne les y prit-on pas.

Leur ennemi changea de note,

Sur la robe du dieu fit tomber une crotte :

Le dieu la secouant jeta les œufs à bas.

Quand l’aigle sut l’inadvertance,

Elle menaça Jupiter

D’abandonner sa cour, d’aller vivre au désert,

De quitter toute dépendance,

Avec mainte autre extravagance.

Le pauvre Jupiter se tut :

Devant son tribunal l’escarbot comparut,

Fit sa plainte, et conta l’affaire.

On fit entendre à l’aigle, enfin, qu’elle avait tort.

Mais, les deux ennemis ne voulant point d’accord,

Le monarque des dieux s’avisa, pour bien faire,

De transporter le temps où l’aigle fait l’amour,

En une autre saison, quand la race escarbote

Est en quartier d’hiver, et, comme la marmotte,

Se cache et ne voit point le jour.

IX LE LION ET LE MOUCHERON

Va-t’en, chétif insecte, excrément de la terre !

C’est en ces mots que le lion

Parlait un jour au moucheron.

L’autre lui déclara la guerre :

Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi

Me fasse peur ni me soucie ?

Un bœuf est plus puissant que toi ;

Je le mène à ma fantaisie.

À peine il achevait ces mots

Que lui-même il sonna la charge,

Fut le trompette et le héros.

Dans l’abord il se met au large ;

Puis prend son temps, fond sur le cou

Du lion, qu’il rend presque fou.

Le quadrupède écume, et son œil étincelle ;

Il rugit. On se cache, on tremble à l’environ ;

Et cette alarme universelle

Est l’ouvrage d’un moucheron.

Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle ;

Tantôt pique l’échine, et tantôt le museau,

Tantôt entre au fond du naseau.

La rage alors se trouve à son faîte montée.

L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir

Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée

Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.

Le malheureux lion se déchire lui-même,

Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs,

Bat l’air, qui n’en peut mais ; et sa fureur extrême

Le fatigue, l’abat : le voilà sur les dents.

L’insecte, du combat, se retire avec gloire :

Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,

Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin

L’embuscade d’une araignée ;

Il y rencontre aussi sa fin.

Quelle chose par là nous peut être enseignée ?

J’en vois deux, dont l’une est qu’entre nos ennemis

Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;

L’autre qu’aux grands périls tel a pu se soustraire,

Qui périt pour la moindre affaire.

X L’ÂNE CHARGÉ D’ÉPONGES, ET L’ÂNE CHARGÉ DE SEL

Un ânier, son sceptre à la main,

Menait, en empereur romain,

Deux coursiers à longues oreilles.

L’un, d’épongés chargé, marchait comme un courrier ;

Et l’autre, se faisant prier,

Portait, comme on dit, les bouteilles :

Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins,

Par monts, par vaux, et par chemins,

Au gué d’une rivière à la fin arrivèrent,

Et fort empêchés se trouvèrent.

L’ânier, qui tous les jours traversait ce gué-là,

Sur l’âne à l’éponge monta,

Chassant devant lui l’autre bête,

Qui, voulant en faire à sa tête,

Dans un trou se précipita,

Revint sur l’eau puis échappa :

Car au bout de quelques nagées,

Tout son sel se fondit si bien

Que le baudet ne sentit rien

Sur ses épaules soulagées.

Camarade épongier prit exemple sur lui,

Comme un mouton qui va dessus la foi d’autrui.

Voilà mon âne à l’eau ; jusqu’au col il se plonge,

Lui, le conducteur, et l’éponge.

Tous trois burent d’autant : l’ânier et le grison

Firent à l’éponge raison.

Celle-ci devint si pesante,

Et de tant d’eau s’emplit d’abord,

Que l’âne succombant ne put gagner le bord.

L’ânier l’embrassait, dans l’attente

D’une prompte et certaine mort.

Quelqu’un vint au secours : qui ce fut, il n’importe ;

C’est assez qu’on ait vu par là qu’il ne faut point

Agir chacun de même sorte.

J’en voulais venir à ce point.

XI LE LION ET LE RAT

Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :

On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

De cette vérité deux fables feront foi ;

Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d’un lion

Un rat sortit de terre assez à l’étourdie.

Le roi des animaux, en cette occasion,

Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.

Quelqu’un aurait-il jamais cru

Qu’un lion d’un rat eût affaire ?

Cependant il advint qu’au sortir des forêts

Ce lion fut pris dans des rets,

Dont ses rugissements ne le purent défaire.

Sire rat accourut, et fit tant par ses dents

Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.

XII LA COLOMBE ET LA FOURMI

L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.

Le long d’un clair ruisseau buvait une colombe,

Quand sur l’eau se penchant une fourmis y tombe ;

Et dans cet océan on eût vu la fourmis

S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.

La colombe aussitôt usa de charité :

Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,

Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.

Elle se sauve. Et là-dessus

Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus :

Ce croquant, par hasard, avait une arbalète.

Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,

Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.

Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,

La fourmi le pique au talon.

Le vilain retourne la tête :

La colombe l’entend, part, et tire de long.

Le souper du croquant avec elle s’envole :

Point de pigeon pour une obole.

XIII L’ASTROLOGUE QUI SE LAISSE TOMBER DANS UN PUITS

Un astrologue un jour se laissa choir

Au fond d’un puits. On lui dit : Pauvre bête,

Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,

Penses-tu lire au-dessus de ta tête ?

Cette aventure en soi, sans aller plus avant,

Peut servir de leçon à la plupart des hommes.

Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes,

Il en est peu qui fort souvent

Ne se plaisent d’entendre dire

Qu’au livre du Destin les mortels peuvent lire.

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