Fables (page 5)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits.

Mais ce livre, qu’Homère et les siens ont chanté,

Qu’est-ce, que le hasard parmi l’antiquité,

Et parmi nous, la Providence ?

Or, du hasard il n’est point de science :

S’il en était, on aurait tort

De l’appeler hasard, ni fortune, ni sort ;

Toutes choses très incertaines.

Quant aux volontés souveraines

De celui qui fait tout, et rien qu’avec dessein,

Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ?

Aurait-il imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

À quelle utilité ? Pour exercer l’esprit

De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit ?

Pour nous faire éviter des maux inévitables ?

Nous rendre, dans les biens, de plaisirs incapables ?

Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus,

Les convertir en maux devant qu’ils soient venus ?

C’est erreur, ou plutôt c’est crime de le croire.

Le firmament se meut, les astres font leurs cours,

Le soleil nous luit tous les jours,

Tous les jours sa clarté succède à l’ombre noire,

Sans que nous en puissions autre chose inférer

Que la nécessité de luire et d’éclairer,

D’amener les saisons, de mûrir les semences,

De verser sur les corps certaines influences.

Du reste, en quoi répond au sort toujours divers

Ce train toujours égal dont marche l’univers ?

Charlatans, faiseurs d’horoscope,

Quittez les cours des princes de l’Europe :

Emmenez avec vous les souffleurs tout d’un temps ;

Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.

Je m’emporte un peu trop : revenons à l’histoire

De ce spéculateur qui fut contraint de boire.

Outre la vanité de son art mensonger,

C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères,

Cependant qu’ils sont en danger,

Soit pour eux, soit pour leurs affaires.

XIV LE LIÈVRE ET LES GRENOUILLES

Un lièvre en son gîte songeait,

(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?)

Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait :

Cet animal est triste, et la crainte le ronge.

Les gens de naturel peureux

Sont, disait-il, bien malheureux !

Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite :

Jamais un plaisir pur ; toujours assauts divers.

Voilà comme je vis : cette crainte maudite

M’empêche de dormir sinon les yeux ouverts.

Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.

Eh ! la peur se corrige-t-elle ?

Je crois même qu’en bonne foi

Les hommes ont peur comme moi.

Ainsi raisonnait notre lièvre,

Et cependant faisait le guet.

Il était douteux, inquiet :

Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.

Le mélancolique animal,

En rêvant à cette matière,

Entend un léger bruit : ce lui fut un signal

Pour s’enfuir devers sa tanière.

Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.

Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;

Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.

Oh ! dit-il, j’en fais faire autant

Qu’on m’en fait faire ! Ma présence

Effraie aussi les gens ! je mets l’alarme au camp !

Et d’où me vient cette vaillance ?

Comment ! des animaux qui tremblent devant moi !

Je suis donc un foudre de guerre !

Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre,

Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.

XV LE COQ ET LE RENARD

Sur la branche d’un arbre était en sentinelle

Un vieux coq adroit et matois.

Frère, dit un renard, adoucissant sa voix,

Nous ne sommes plus en querelle :

Paix générale cette fois.

Je viens te l’annoncer ; descends, que je t’embrasse ;

Ne me retarde point, de grâce ;

Je dois faire aujourd’hui vingt postes sans manquer.

Les tiens et toi pouvez vaquer,

Sans nulle crainte, à vos affaires ;

Nous vous y servirons en frères.

Faites-en les feux dès ce soir,

Et cependant viens recevoir

Le baiser d’amour fraternelle.

Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais

Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle

Que celle

De cette paix ;

Et ce m’est une double joie

De la tenir de toi. Je vois deux lévriers,

Qui, je m’assure, sont courriers

Que pour ce sujet on envoie :

Ils vont vite, et seront dans un moment à nous.

Je descends : nous pourrons nous entre-baiser tous.

Adieu, dit le renard, ma traite est longue à faire :

Nous nous réjouirons du succès de l’affaire

Une autre fois. Le galant aussitôt

Tire ses grègues, gagne au haut,

Mal content de son stratagème.

Et notre vieux coq en soi-même

Se mit à rire de sa peur ;

Car c’est double plaisir de tromper le trompeur.

XVI LE CORBEAU VOULANT IMITER L’AIGLE

L’oiseau de Jupiter enlevant un mouton,

Un corbeau, témoin de l’affaire,

Et plus faible des reins, mais non pas moins glouton,

En voulut sur l’heure autant faire.

Il tourne à l’entour du troupeau,

Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau,

Un vrai mouton de sacrifice :

On l’avait réservé pour la bouche des dieux.

Gaillard corbeau disait, en le couvant des yeux :

Je ne sais qui fut ta nourrice ;

Mais ton corps me paraît en merveilleux état :

Tu me serviras de pâture.

Sur l’animal bêlant à ces mots il s’abat.

La moutonnière créature

Pesait plus qu’un fromage ; outre que sa toison

Était d’une épaisseur extrême,

Et mêlée à peu près de la même façon

Que la barbe de Polyphême.

Elle empêtra si bien les serres du corbeau,

Que le pauvre animal ne put faire retraite :

Le berger vient, le prend, l’encage bien et beau,

Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.

Il faut se mesurer ; la conséquence est nette :

Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.

L’exemple est un dangereux leurre :

Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ;

Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.

XVII LE PAON SE PLAIGNANT À JUNON

Le paon se plaignait à Junon.

Déesse, disait-il, ce n’est pas sans raison

Que je me plains, que je murmure :

Le chant dont vous m’avez fait don

Déplaît à toute la nature ;

Au lieu qu’un rossignol, chétive créature,

Forme des sons aussi doux qu’éclatants,

Est lui seul l’honneur du printemps.

Junon répondit en colère :

Oiseau jaloux, et qui devrais te taire,

Est-ce à toi d’envier la voix du rossignol,

Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col

Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies ;

Qui te panades, qui déploies

Une si riche queue et qui semble à nos yeux

La boutique d’un lapidaire ?

Est-il quelque oiseau sous les cieux

Plus que toi capable de plaire ?

Tout animal n’a pas toutes propriétés.

Nous vous avons donné diverses qualités :

Les uns ont la grandeur et la force en partage ;

Le faucon est léger, l’aigle plein de courage,

Le corbeau sert pour le présage ;

La corneille avertit des malheurs à venir ;

Tous sont contents de leur ramage.

Cesse donc de te plaindre ; ou bien, pour te punir

Je t’ôterai ton plumage.

XVIII LA CHATTE MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME

Un homme chérissait éperdument sa chatte ;

Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,

Qui miaulait d’un ton fort doux :

Il était plus fou que les fous.

Cet homme donc, par prières, par larmes,

Par sortilèges et par charmes,

Fait tant qu’il obtient du Destin

Que sa chatte, en un beau matin,

Devient femme ; et, le matin même,

Maître sot en fait sa moitié.

Le voilà fou d’amour extrême,

De fou qu’il était d’amitié.

Jamais la dame la plus belle

Ne charma tant son favori

Que fait cette épouse nouvelle

Son hypocondre de mari.

Il l’amadoue ; elle le flatte :

Il n’y trouve plus rien de chatte ;

Et, poussant l’erreur jusqu’au bout,

La croit femme en tout et partout,

Lorsque quelques souris, qui rongeaient de la natte

Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.

Aussitôt la femme est sur pieds.

Elle manqua son aventure.

Souris de revenir, femme d’être en posture :

Pour cette fois elle accourut à point ;

Car, ayant changé de figure,

Les souris ne la craignaient point.

Ce lui fut toujours une amorce :

Tant le naturel a de force !

Il se moque de tout, certain âge accompli.

Le vase est imbibé, l’étoffe a pris son pli.

En vain de son train ordinaire

On le veut désaccoutumer :

Quelque chose qu’on puisse faire,

On ne saurait le réformer.

Coups de fourches ni d’étrivières

Ne lui font changer de manières ;

Et fussiez-vous embâtonnés,

Jamais vous n’en serez les maîtres.

Qu’on lui ferme la porte au nez,

Il reviendra par les fenêtres.

XIX LE LION ET L’ÂNE CHASSANT

Le roi des animaux se mit un jour en tête

De giboyer : il célébrait sa fête.

Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux,

Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.

Pour réussir dans cette affaire

Il se servit du ministère

De l’âne à la voix de Stentor.

L’âne à messer lion fit office de cor.

Le lion le posta, le couvrit de ramée,

Lui commanda de braire, assuré qu’à ce son

Les moins intimidés fuiraient de leur maison.

Leur troupe n’était pas encore accoutumée

À la tempête de sa voix ;

L’air en retentissait d’un bruit épouvantable :

La frayeur saisissait les hôtes de ces bois ;

Tous fuyaient, tous tombaient au piège inévitable

Où les attendait le lion.

N’ai-je pas bien servi dans cette occasion ?

Dit l’âne en se donnant tout l’honneur de la chasse.

Oui, reprit le lion, c’est bravement crié :

Si je ne connaissais ta personne et ta race,

J’en serais moi-même effrayé.

L’âne, s’il eût osé, se fût mis en colère,

Encor qu’on le raillât avec juste raison ;

Car qui pourrait souffrir un âne fanfaron ?

Ce n’est pas là leur caractère.

XX TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE

Si ce qu’on dit d’Ésope est vrai,

C’était l’oracle de la Grèce :

Lui seul avait plus de sagesse

Que tout l’aréopage. En voici pour essai

Une histoire des plus gentilles,

Et qui pourra plaire au lecteur.

Un certain homme avait trois filles,

Toutes trois de contraire humeur :

Une buveuse ; une coquette ;

La troisième, avare parfaite.

Cet homme, par son testament,

Selon les lois municipales,

Leur laissa tout son bien par portions égales,

En donnant à leur mère tant,

Payable quand chacune d’elles

Ne posséderait plus sa contingente part.

Le père mort, les trois femelles

Courent au testament, sans attendre plus tard.

On le lit, on tâche d’entendre

La volonté du testateur ;

Mais en vain : car comment comprendre

Qu’aussitôt que chacune sœur

Ne possédera plus sa part héréditaire,

Il lui faudra payer sa mère ?

Ce n’est pas un fort bon moyen

Pour payer, que d’être sans bien.

Que voulait donc dire le père ?

L’affaire est consultée ; et tous les avocats,

Après avoir tourné le cas

En cent et cent mille manières,

Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,

Et conseillent aux héritières

De partager le bien sans songer au surplus.

Quant à la somme de la veuve,

Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve.

Il faut que chaque sœur se charge par traité

Du tiers, payable à volonté ;

Si mieux n’aime la mère en créer une rente,

Dès le décès du mort courante.

La chose ainsi réglée, on composa trois lots :

En l’un les maisons de bouteille,

Les buffets dressés sous la treille,

La vaisselle d’argent, les cuvettes, les brocs,

Les magasins de Malvoisie,

Les esclaves de bouche, et, pour dire en deux mots,

L’attirail de la goinfrerie ;

Dans un autre, celui de la coquetterie,

La maison de la ville, et les meubles exquis,

Les eunuques et les coiffeuses,

Et les brodeuses,

Les joyaux, les robes de prix ;

Dans le troisième lot, les fermes, le ménage,

Les troupeaux et le pâturage,

Valets et bêtes de labeur.

Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire

Que peut-être pas une sœur

N’auroit ce qui lui pourroit plaire.

Ainsi chacune prit son inclination ;

Le tout à l’estimation.

Ce fut dans la ville d’Athènes

Que cette rencontre arriva.

Petits et grands, tout approuva

Le partage et, le choix : Ésope seul trouva

Qu’après bien du temps et des peines

Les gens avaient pris justement

Le contre-pied du testament.

Si le défunt vivait, disait-il, que l’Attique

Aurait de reproches de lui !

Comment ! ce peuple, qui se pique

D’être le plus subtil des peuples d’aujourd’hui,

A si mal entendu la volonté suprême

D’un testateur ! Ayant ainsi parlé,

Il fait le partage lui-même,

Et donne à chaque sœur un lot contre son gré ;

Rien qui pût être convenable,

Partant rien aux sœurs d’agréable.

À la coquette, l’attirail

Qui suit les personnes buveuses ;

La biberonne eut le bétail ;

La ménagère eut les coiffeuses.

Tel fut l’avis du Phrygien,

Alléguant qu’il n’était moyen

Plus sûr pour obliger ces filles

À se défaire de leur bien ;

Qu’elles se marieraient dans les bonnes familles

Quand on leur verrait de l’argent ;

Paieraient leur mère tout comptant ;

Ne posséderaient plus les effets de leur père :

Ce que disait le testament.

Le peuple s’étonna comme il se pouvait faire

Qu’un homme seul eût plus de sens

Qu’une multitude de gens.

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LIVRE TROISIÈME

I LE MEUNIER, SON FILS ET L’ÂNE

À M. DE MAUCROIX

L’invention des arts étant un droit d’aînesse,

Nous devons l’apologue à l’ancienne Grèce :

Mais ce champ ne se peut tellement moissonner

Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.

La feinte est un pays plein de terres désertes ;

Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.

Je t’en veux dire un trait assez bien inventé :

Autrefois à Racan Malherbe l’a conté.

Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa lyre,

Disciples d’Apollon, nos maîtres, pour mieux dire,

Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins

(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),

Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie,

Vous qui devez savoir les choses de la vie,

Qui par tous ses degrés avez déjà passé,

Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,

À quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j’y pense.

Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance :

Dois-je dans la province établir mon séjour,

Prendre emploi dans l’armée, ou bien charge à la cour ?

Tout au monde est mêlé d’amertume et de charmes :

La guerre a ses douceurs, l’hymen a ses alarmes.

Si je suivais mon goût, je saurais où buter ;

Mais j’ai les miens, la cour, le peuple à contenter.

Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde !

Écoutez ce récit avant que je réponde.

J’ai lu dans quelque endroit qu’un meunier et son fils,

L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,

Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,

Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire.

Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,

On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.

Pauvres gens ! idiots ! couple ignorant et rustre !

Le premier qui les vit de rire s’éclata :

Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?

Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense.

Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance ;

Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.

L’âne, qui goûtait fort l’autre façon d’aller,

Se plaint en son patois. Le meunier n’en a cure,

Il fait monter son fils, il suit : et, d’aventure,

Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.

Le plus vieux au garçon s’écria tant qu’il put :

Oh là ! oh ! descendez, que l’on ne vous le dise,

Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise !

C’était à vous de suivre, au vieillard de monter.

Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter.

L’enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte ;

Quand trois filles passant, l’une dit : C’est grand’honte

Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,

Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,

Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage.

Il n’est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge :

Passez votre chemin, la fille, et m’en croyez.

Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,

L’homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.

Au bout de trente pas, une troisième troupe

Trouve encore à gloser. L’un dit : Ces gens sont fous !

Le baudet n’en peut plus ; il mourra sous leurs coups.

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