Divinae institutiones (Institutions divines) (page 33)

Lactance · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — eglise/lactance · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Deinde quid adjungis? « Sed si aut ingrati universi, aut invidi multi, aut inimici potentes suis virtutem praemiis spoliant. » O quam fragilem, quam inanem virtutem induxisti, si spoliari praemio suo potest! Quae si bona sua divina judicat, ut aiebas, qui possunt existere tam ingrati, tam invidi, tam potentes, qui virtutem spoliare valeant iis bonis, quae fuerint in eam collata divinitus? « Nae illa se, inquit, multis solatiis oblectat; maximeque suo decore seipsa sustentat. » Quibus solatiis? quo decore? cum in crimen saepe veniat, et in poenam decor ille vertatur. Quid enim, si ut Furius dicebat, « rapiatur, vexetur, exterminetur; egeat, auferantur ei manus, effodiantur oculi, damnetur, vinciatur, uratur, miseris etiam modis necetur, » perdetne suum praemium virtus? An potius peribit ipsa? Minime. Sed et mercedem suam Deo judice accipiet, et vivet, et semper vigebit. Quae si tollas, nihil potest in vita hominum tam inutile, tam stultum videri esse, quam virtus; cujus naturalis bonitas et honestas docere nos potest, animam non esse mortalem, divinumque illi a Deo praemium constitutum. Sed idcirco virtutem ipsam Deus sub persona stultitiae voluit esse celatam, ut mysterium veritatis ac religionis suae esset arcanum; ut has religiones, sapientiamque terrenam extollentem se altius, sibique multum placentem, vanitatis errorisque damnaret; ut proposita denique difficultate, angustissimus trames ad immortalitatis praemium sublime perduceret.

Docui, ut opinor, cur populus noster apud stultos stultus habeatur. Nam cruciari atque interfici malle, quam thura tribus digitis comprehensa in focum jactare, tam ineptum videtur, quam in periculo vitae, alterius animam magis curare quam suam. Nesciunt enim quantum sit nefas adorare aliud praeterquam Deum, qui condidit coelum atque terram; qui humanum genus finxit, inspiravit, luce donavit. Quod si servorum nequissimus habetur, qui dominum suum fuga deserit, isque verberibus, et vinculis, et ergastulo, et cruce, et omni malo dignissimus judicatur; et si filius eodem modo perditus atque impius existimatur qui patrem suum derelinquit, ne illi obsequatur, ob eamque causam dignus putatur, qui sit exhaeres, et cujus nomen in perpetuum de familia deleatur: quanto magis qui Deum deserit, in quem duo vocabula domini et patris aeque veneranda conveniunt? Nam ille, qui servum pretio comparat, quid in eum beneficii confert, praeter alimenta, quae illi utilitatis suae gratia subministrat? Et qui filium generat, non habet in potestate ut concipiatur, ut nascatur, ut vivat. Unde apparet non esse illum patrem, sed tantummodo generandi ministrum. Quibus ergo suppliciis dignus est desertor ejus, qui et dominus verus, et pater est, nisi quae Deus ipse constituit? qui spiritibus injustis aeternum paravit ignem; quod ipse per vates suos impiis ac rebellibus comminatur.

La raison pour laquelle ces philosophes ont soutenu que c'est une folie d'aimer mieux mourir que de nuire à quelqu'un, est qu'ils ont été persuadés que la mort détruit entièrement l'homme. En effet, si la mort nous anéantit, il semble que c'est la dernière de toutes les imprudences de ne pas faire tout ce qui dépend de nous pour conserver longtemps cette vie et pour Coûter tous les plaisirs qu'elle peut fournir. Ce que personne ne peut jamais faire sans s'éloigner extrêmement de la justice. Ma si cette vie est suivie d'une autre et plus longue et plus heureuse, comme les raisons des plus célèbres philosophes, les réponses des oracles et les prédictions des prophètes nous en assurent, un homme sage sait mépriser celle-ci avec tous les avantages qui l'accompagnent, et se consoler de leur perte, par l'espérance de l'immortalité dont elle est récompensée. Lélius, que Cicéron avait chargé de la défense de la vertu, parle de cette sorte dans un dialogue de ce célèbre orateur. « La vertu recherche la gloire et n'a point d'autre récompense. » Elle en a une qui est très digne d'elle, Lélius; mais vous ne vous en pouviez douter, parce que vous n'aviez aucune teinture des lettres saintes. » Elle demande, continue-t-il, fort honnêtement et sans aucune importunité les louanges qu'elle désire. » Vous vous trompez fort si vous croyez qu'il y ait aucun honneur qui puisse dignement récompenser la vertu, vous, dis-je, qui avez parlé dans un autre endroit en ces termes : « Quelles richesses, quels royaumes, et quels empires pourriez-vous offrir à un homme qui est dans cette disposition? Il sait que tous ces biens-là n'ont rien que d'humain et de temporel, au lieu que ceux qu'il possède sont divins et éternels. » Qui vous prendra jamais pour un homme sage, puisque vous ne vous accordez pas avec vous-même, et que vous ôtez à la vertu les avantages que vous lui aviez donnés ? C'est l'ignorance de la vérité qui vous met de la sorte dans l'incertitude et dans le doute. Vous ajoutez ce qui suit : « Mais la vertu ne sera-t-elle pas privée de sa récompense, ou par la puissance de ses ennemis, ou par la jalousie de ses envieux, ou par l'ingratitude du peuple? » Que la vertu dont vous parlez est vaine ! Qu'elle est faible, puisqu'elle peut être privée si aisément de sa récompense! Puisque ses biens sont des biens qui lui viennent du ciel, et qu'elle reçoit de la main de Dieu, comment se trouve-t-il des hommes ou assez envieux, ou assez ingrats, ou assez puissants pour les lui ravir. « Elle a, dites-vous, de quoi se consoler et elle se maintient par sa bonté naturelle. » Quelle consolation a-t-elle quand elle est accusée de plusieurs crimes, et quelle beauté quand elle est flétrie comme une coupable? Lorsqu'elle est persécutée, comme dit Furius, qu'elle est tourmentée, dépouillée chassée, chargée de chaînes, condamnée, lorsqu'on lui coupe les mains, qu'on lui crève les yeux, qu'on la brûle, et qu'on la fait mourir, perd-elle sa récompense, ou périt-elle elle-même. Nullement, elle reçoit sa récompense de la main de Dieu, et jouit d'une vie immortelle. Il semble que sans cette récompense il n'y aurait rien de si inutile, ni de si extravagant que la vertu. Mais cette récompense-là même est une preuve de l'immortalité de l'âme. Dieu a voulu que la vertu fût cachée sous l'apparence de la folie, afin que les mystères de notre religion demeurassent comme voilés, que l'orgueil de la sagesse humaine fût confondu, que le chemin du ciel fût et plus étroit et plus difficile. J'ai déjà expliqué, si je ne me trompe, les raisons pour lesquelles les chrétiens paraissent insensés et extravagants à ceux qui le sont en effet; car il leur semble que ce n'est pas une extravagance moins ridicule de souffrir les supplices et la mort même, plutôt que de jeter trois grains d'encens dans le feu, que de préférer dans un extrême péril la vie d'autrui à la sienne. C'est qu'ils ne savent pas combien c'est un vice énorme d'adorer quelque autre chose que Dieu qui a créé le ciel et la terre, qui a produit l'homme, qui a formé son corps, et qui lui a inspiré la vie. Que si un esclave qui s'enfuit de la maison de son maître passe pour un perfide, et est jugé digne des fers, de la prison, et d'autres plus grands supplices; si un fils qui abandonne son père et qui méprise ses commandements, mérite d'être privé de sa succession comme un impie et un perdu, celui qui refuse à Dieu le culte et le service qu'il lui doit, n'est-il pas infiniment plus coupable, puisqu'il offense par le même crime et son maître et son père? Un maître qui a acheté un esclave ne le nourrit que pour le service qu'il en attend. Un père n'a en son pouvoir ni le moment de la conception de son fils, ni celui de sa naissance, ni la conservation de sa vie; ce qui fait voir qu'il est plutôt le ministre dont Dieu s'est servi pour mettre ce fils au monde qu'il n'en est le véritable père. De quel supplice est digne celui qui abandonne ce père et ce maître, si ce n'est du feu éternel, quia été préparé aux anges rebelles et dont les prophètes menacent les impies?

De vanitate et sceleribus impiarum religionum, et Christianorum cruciatibus.

Discant igitur, et suarum et alienarum interfectores animarum, quam inexpiabile facinus admittant: primum, quod seipsos jugulant perditissimis daemonibus serviendo, quos Deus in aeterna supplicia damnavit: deinde, quod nec ab aliis Deum coli patiuntur, sed avertere homines ad mortifera sacra contendunt; nitunturque summa diligentia, ne qua sit anima incolumis in terra, quae salvo statu suo spectet in coelum. Quid aliud dicam quam miseros, qui praedonum suorum instigationibus parent, quos deos esse opinantur? quorum neque conditionem, neque originem, neque nomina, neque rationem sciunt: sed inhaerentes persuasioni vulgari, libenter errant, et stultitiae suae favent. A quibus si persuasionis ejus rationem requiras, nullam possint reddere: sed ad majorum judicia confugiant, quod illi sapientes fuerint, illi probaverint, illi scierint, quid esset optimum; seque ipsos sensibus spoliant, ratione abdicant, dum alienis erroribus credunt. Sic impliciti rerum omnium ignorantia, nec se, nec deos suos norunt. Atque utinam soli errare, soli desipere vellent! Alios etiam in consortium mali sui rapiunt, quasi habituri solatium de perditione multorum. Sed haec ipsa ignoratio efficit, ut in persequendis sapientibus tam mali sint, fingantque se illis consulere, illos ad bonam mentem velle revocare.

Num igitur hoc sermone, aut aliqua ratione reddita facere nituntur? Minime; sed vi atque tormentis. O mira, et caeca dementia! In iis putatur mala mens esse, qui fidem servare conantur; in carnificibus autem bona. In iisne mala mens est, qui contra jus humanitatis, contra fas omne lacerantur? an potius in iis qui ea faciunt in corporibus innocentum, quae nec saevissimi latrones, nec iratissimi hostes, nec immanissimi barbari aliquando fecerunt? Adeone etiam sibi mentiuntur, ut vicissim boni ac mali nomina transferant et immutent? Quid ergo non diem, noctem vocant? solem, tenebras? Alioquin eadem impudentia est, bonis malorum nomen imponere; sapientibus, stultorum; justis, impiorum: quinimo, si qua illis fiducia est, vel in philosophia, vel in eloquentia, arment se, ac refellant haec nostra, si possunt: congrediantur cominus, et singula quaeque discutiant. Decet eos suscipere defensionem deorum suorum, ne, si nostra invaluerint (ut quotidie invalescunt), cum delubris ac ludibriis suis deserantur. Et quoniam vi nihil possunt (augetur enim religio Dei, quanto magis premitur) ratione potius et hortamentis agant.

Procedant in medium pontifices, seu minores, seu maximi; flamines, augures, item reges sacrificuli, quique sunt sacerdotes et antistites religionum. Convocent nos ad concionem: cohortentur ad suscipiendos cultus deorum; persuadeant multos esse quorum numine ac providentia regantur omnia: ostendant origines et initia sacrorum ac deorum, quomodo sint mortalibus tradita; qui fons, quae ratio sit, explicent; proferant, quae merces in cultu, quae poena in contemptu maneat, quare ab hominibus coli se velint, quid illis, si beati sunt, humana pietas conferat. Quae omnia non asseveratione propria (nec enim valet quidquam mortalis hominis auctoritas), sed divinis aliquibus testimoniis confirment; sicuti nos facimus. Non est opus vi et injuria, quia religio cogi non potest: verbis potius quam verberibus res agenda est, ut sit voluntas. Distringant aciem ingeniorum suorum: si ratio eorum vera est, afferatur. Parati sumus audire, si doceant: tacentibus certe nihil credimus; sicut ne saevientibus quidem cedimus. Imitentur nos, et rationem rei totius exponant. Nos enim non illicimus, ut ipsi objectant: sed docemus, probamus, ostendimus. Itaque nemo a nobis retinetur invitus; inutilis est enim Deo, qui devotione ac fide caret. Et tamen nemo discedit, ipsa veritate retinente. Doceant isti hoc modo, si qua illis fiducia veritatis est, loquantur: hiscant, audeant (inquam) disputare nobiscum aliquid ejusmodi; jam profecto ab aniculis quas contemnunt, et a pueris nostratibus error illorum ac stultitia ridebitur. Cum enim sint peritisssimi, deorumque progeniem, et res gestas, et imperia, et interitus et sepulchra de libris noverint; ipsosque ritus, quibus sunt initiati, vel ex rebus gestis hominum, vel ex casibus, vel etiam ex mortibus natos sciant: incredibilis dementia est, deos putare, quos fuisse mortales negare non audeant; vel si tam impudentes fuerint ut negent, suae illos ac suorum litterae coarguant, ipsa denique illos sacrorum initia convincant. Sciant igitur vel ex hoc ipso, quantum intersit inter verum et falsum, quando ipsi, cum sint eloquentes, persuadere non possunt; imperiti ac rudes possunt, quia res ipsa et veritas loquitur.

Quid ergo saeviunt? ut stultitiam suam, dum minuere volunt, augeant. Longe diversa sunt carnificina et pietas; nec potest aut veritas cum vi, aut justitia cum crudelitate conjungi. Sed merito non audent de rebus quidquam docere divinis, ne et a nostris derideantur, et a suis deserantur. Nam fere vulgus, cui simplex incorruptumque judicium est, si mysteria illa cognoscat in memoriam mortuorum constituta, damnabit; aliudque verius, quod colat, quaeret.

Hinc fida silentia sacris instituta sunt ab hominibus callidis, ut nesciat populus quid colat. Cum autem nos in eorum doctrinis versemur, cur nobis aut non credunt, qui utrumque novimus; aut invident, quia falsis vera praetulimus? Sed defendenda sunt, inquiunt, suscepta publice sacra. O quam honesta voluntate miseri errant! Sentiunt enim, nihil esse in rebus humanis religione praestantius, eamque summa vi oportere defendi: sed ut in ipsa religione, sic in defensionis genere falluntur. Defendenda enim religio est, non occidendo, sed moriendo; non saevitia, sed patientia; non scelere, sed fide: illa enim malorum sunt, haec bonorum. Et necesse est, bonum in religione versari, non malum. Nam si sanguine, si tormentis, si malo religionem defendere velis, jam non defendetur illa, sed polluetur, atque violabitur. Nihil est enim tam voluntarium, quam religio, in qua si animus sacrificantis aversus est, jam sublata, jam nulla est. Recta igitur ratio est, ut religionem patientia vel morte defendas: in qua fides conservata, et ipsi Deo grata est, et religioni addit auctoritatem. Nam si is, qui in hac terrestri militia regi suo fidem servat in aliquo egregio facinore, si postea vixerit, acceptior fit et charior, si perierit, summam consequitur gloriam, quod pro duce suo mortem occubuerit: quanto magis imperatori omnium Deo fides servanda est, qui non tantum viventibus, sed etiam mortuis praemium potest virtutis exsolvere? Igitur Dei cultus, quoniam militia coelestis est, devotionem maximam fidemque desiderat. Quomodo enim Deus aut amabit colentem, si ipse non ametur ab eo; aut quomodo praestabit precanti quidquid oraverit, cum ad precandum neque ex animo, neque observanter accedat? Isti autem, cum ad sacrificandum veniunt, nihil intimum, nihil proprium diis suis offerunt; non integritatem mentis, non reverentiam, non timorem. Peractis itaque sacrificiis inanibus, omnem religionem in templo, et cum templo, sicut invenerant, relinquunt; nihilque secum ex ea neque afferunt, neque referunt. Inde est, quod ejusmodi religiones neque bonos facere possunt, neque firmae atque immutabiles esse.

Traducuntur itaque ab his homines facile, quia nihil ibi ad vitam, nihil ad sapientiam, nihil ad fidem discitur. Quae est enim superstitio illorum deorum? quae vis? quae disciplina? quae origo? quae ratio? quod fundamentum? quae substantia? quo tendit? aut quid pollicetur, ut ab homine possit fideliter servari, fortiterque defendi? In qua nihil aliud video, quam ritum ad solos digitos pertinentem. Nostra vero religio eo firma est, et solida, et immutabilis, quia justitiam docet, quia nobiscum semper est, quia tota in animo colentis est, quia mentem ipsam pro sacrificio habet. Illic nihil exigitur aliud, quam sanguis pecudum, et fumus, et inepta libatio: hic, bona mens, purum pectus, innocens vita. Illuc veniunt sine delectu adulterae impudicae, lenae procaces, obscoenae meretrices; veniunt gladiatores, latrones, fures, venefici, et precantur nihil aliud, quam ut scelera impune committant. Quid enim latro sacrificans, aut gladiator roget, nisi ut occidant? Quid venenarius, nisi ut fallat? Quid meretrix, nisi ut plurimum peccet? Quid adultera, nisi ut mortem viri optet, aut ut sua impudicitia celetur? Quid lena, nisi ut multos bonis exuat? Quid fur, nisi ut plura compilet? Hic vero etiam levi communique peccato locus est nullus. Et si quis ad sacrificium non integra conscientia venerit, audit quae illi Deus comminetur, ille qui latebras cordis videt, qui peccatis semper infestus est, qui exigit justitiam, qui fidem poscit. Quis hic malae menti, aut malae preci locus est? At illi infelices, nec ex sceleribus suis intelligunt quam malum sit, quod colunt, quandoquidem flagitiis omnibus inquinati, veniunt ad precandum; et se pie sacrificare opinantur, si cutem laverint: tanquam libidines intra pectus inclusas ulli amnes abluant, aut ulla maria purificent. Quanto satius est mentem potius eluere, quae malis cupiditatibus sordidatur; et uno virtutis ac fidei lavacro universa vitia depellere? Quod qui fecerit, quamlibet inquinatum ac sordidum corpus gerat, satis purus est.

Que les païens tâchent de concevoir la grandeur du crime qu'ils commettent quand ils se tuent d'eux-mêmes, en rendant un culte souverain aux dénions que Dieu a condamnés à un supplice éternel, et quand ils tuent les autres en les détournant du service de leur créateur, et en empêchant, autant qu'il leur est possible, qu'il n'y ait aucune personne sur la terre qui conserve son innocence et qui regarde le ciel. Que dirai-je de leur misère, si ce n'est qu'ils sont assujettis à des tyrans qu'ils prennent pour des dieux, bien qu'ils ne sachent ni leur nom, ni leur condition, ni leur origine? Ils suivent l'opinion du peuple et s'engagent témérairement dans l'erreur. Quand on leur demande la raison de ce qu'ils croient, ils n'en sauraient rendre aucune, et ils ont recours, à l'autorité de leurs ancêtres, en assurant que c'étaient des hommes d'une rare sagesse qui ont examiné les diverses religions qu'il y avait en leur temps et ont approuvé la meilleure. Ils se dépouillent ainsi eux-mêmes de leur sens, renoncent à l'usage de leur raison, et suivent l'égarement de leurs pères. Voilà comment ils tombent dans une si profonde ignorance qu'ils ne connaissent ni leurs dieux, ni eux-mêmes; plut à Dieu qu'ils se contentassent de se tromper et de s'égarer tous seuls! Mais ils entraînent les autres avec eux, comme si ce leur était une grande consolation d'avoir des compagnons de leurs erreurs. La persécution cruelle qu'ils font éprouver aux gens de bien est un autre effet de la même ignorance qui les aveugle. Ils font semblant d'avoir dessein de leur rendre de bons offices, et de les remettre dans le droit chemin; mais quels moyens emploient-ils pour cet effet? Leur parlent-ils raisonnablement? Ils n'agissent que par violence; ils les menacent des plus cruels supplices. Oh ! le merveilleux et l'étrange aveuglement ! Ceux qui gardent à Dieu la fidélité qu'ils lui doivent, passent pour des gens de mauvais sens et de mauvaise conduite; et les bourreaux qui les tourmentent passent pour des gens de bonne conduite et de bon sens. Le mauvais esprit est-il parmi ceux qui sont déchirés par les plus cruels tourments contre toute sorte de justice et d'humanité, ou plutôt parmi ceux qui traitent les plus innocents avec une barbarie dont il n'y a point d'exemple entre les voleurs les plus injustes, les ennemis les plus implacables et les peuples les plus farouches. S'imposent-ils de telle sorte à eux-mêmes qu'ils confondent entièrement les noms du bien et du mai? Que ne donnent-ils aussi au jour le nom de nuit, et au soleil celui de ténèbres ; car il n'y a pas moins d'impudence à donner aux gens de bien le nom de méchants, aux sages le nom d’insensés, ad justes le nom d'injustes. Que s'ils ont quelque confiance en leurs études ou en leur éloquence, qu'ils s'en servent pour réfuter notre doctrine qu'ils en examinent tous les points. Ils ont intérêt à entreprendre la défense de leurs dieux, de peur que si notre religion continuait à croître, comme elle croît de jour en jour, ils ne fussent abandonnés avec leurs temples. Puisqu'ils ne sauraient remporter aucun avantage sur nous par la violence, et que nous nous fortifions à mesure qu'ils lâchent de nous affaiblir, qu'ils agissent par raison. Que les pontifes, grands et petits, les flamines, les augures, les rois, les sacrificateurs, les prêtres et les ministres de votre religion paraissent; qu'ils nous exhortent à rendre un souverain culte à vos dieux ; qu'ils nous persuadent qu'il y en a plusieurs qui gouvernent le monde par leur providence, qu'ils nous découvrent l'origine de vos mystères, et qu'ils nous apprennent la manière dont ils ont été établis. Qu'ils nous expliquent les récompenses promises a ceux qui les gardent, elles châtiments réservés à ceux qui les violent ; qu'ils nous disent pourquoi les dieux veulent être honorés par les hommes, et à quoi leur servent nos devoirs puisqu'ils possèdent une souveraine félicité; qu'ils nous prouvent toutes ces choses, non par leur propre témoignage, qui n'est pas recevable en cette matière, mais par une autorité divine, comme nous avons accoutumé de faire quand nous établissons les vérités de la religion chrétienne. Il ne faut pas user de force puisque la religion doit être libre. Il faut employer les paroles plutôt que les coups, afin que ceux qui l'embrasseront l'embrassent volontairement. Qu'ils se servent de toute la subtilité de leur esprit; qu'ils proposent leurs raisonnements : nous sommes prêts à les écouter. Mais tant qu'ils garderont le silence, nous ne leur ajouterons aucune foi, comme nous n'avons aucune déférence pour eus, quand ils prétendront nous réduire par la violence des tourments. Qu'ils nous imitent, et qu'ils apportent des preuves de tout ce qu'ils soutiennent ; car nous n'usons point de caresses, comme ils nous en accusent, pour attirer à notre religion. Nous prouvons notre doctrine, et nous montrons les principes inébranlables sur lesquels elle est appuyée. Nous ne retenons personne malgré lui ; car ceux qui manquent de dévotion et de fidélité ne sont pas propres au service de Dieu. Cependant nul ne sort de notre communion, parce que nous y sommes tous retenus par la vérité. Que les païens en usent de la même sorte, s'ils ont quelque bonne opinion de la cause qu'ils défendent ; qu'ils entrent en conférence avec nous, et ils se feront railler par les femmes et par les enfants de notre religion pour lesquels ils ont du mépris. En vérité, c'est une extravagance inconcevable de prendre pour des dieux des hommes de la mort desquels ils n'oseraient disconvenir, puisqu'ils ont lu dans l'histoire leur généalogie, leur vie, leur règne, leur mort, le lieu de leur sépulture, leur consécration et leur apothéose, et puisqu'ils jugent fort bien qu'ayant été sujets à la loi de la mort, ils n'ont pas été exempts de celle de la naissance; que s'ils avaient l'impudence de nier des faits si évidents, ils seraient aisément convaincus par leurs propres livres où l'on voit l'origine de leurs mystères. Qu'ils reconnaissent la différence qu'il y a entre la vérité et le mensonge, puisqu'avec toute leur éloquence ils ne sauraient s'en persuader ; au lieu que des personnes grossières et ignorantes persuadent tout ce qu'il leur plaît de persuader, parce qu'elles n'avancent rien que de véritable. Pourquoi donc exercent-ils de si horribles cruautés, et découvrent-ils en même temps d'autant plus visiblement leur folie qu'ils affectent plus de la cacher? Il y a une extrême différence entre la cruauté et la piété. La vérité et la justice ne s'accordent point avec la dureté ni avec la violence. Ce n'est pas sans sujet qu'ils n'osent parler d'aucune matière de religion; c'est qu'ils ont peur d'être abandonnés par ceux de leur parti et d'être raillés par ceux du nôtre. Si les profanes, qui ont un jugement sain et droit savaient que les mystères ont été institués en l'honneur d'hommes morts, ils les condamneraient et en chercheraient de plus véritables. Voilà pourquoi des artificieux et des fourbes ont si fort recommandé le silence dans la célébration des mystères, afin que le peuple ne sût jamais ce qu'il adore. Pourquoi n'ajoutent-ils point de foi à ce que nous disons, nous qui sommes parfaitement instruits de leur doctrine et de la nôtre, et pourquoi ont-ils de la jalousie de ce que nous avons préféré la vérité au mensonge ? « C'est, disent-ils, qu'ils sont obligés de défendre des cérémonies que l'antiquité a consacrées par un long usage. » Que leur égarement procède d'une disposition de cœur peu honnête! Ils jugent fort bien qu'il n'y a rien de si excellent que la religion, et qu'elle mérite d'être défendue de toute l'étendue de notre pouvoir; mais comme ils se trompent dans le choix de la religion, ils se trompent aussi dans relui des moyens par lesquels ils la défendent. Il faut défendre la religion non en tuant les autres, mais en mourant pour elle; non par la rigueur des supplices, mais par la patience; non par des crimes, mais par la foi. La religion étant un bien, elle ne veut point être défendue par le mal. Si vous entreprenez de la défendre en répandant le sang, en exerçant des cruautés, et en commettant des crimes, bien loin de la défendre vous la violez. Il n'y a rien de si volontaire que la religion, et elle est entièrement détruite pour peu que la liberté de celui qui offre son sacrifice soit contrainte. Le meilleur moyen de défendre la religion est de mourir pour elle. On l'autorise de cette sorte devant les hommes, et en même temps on conserve à Dieu la fidélité qu'on lui a vouée. Lorsque ceux qui servent les rois de la terre ont signalé leur fidélité par un service important, et qu'ils survivent au danger, ils en sont plus estimés et plus chéris de leur prince; et s'ils meurent pour ses intérêts, ils acquièrent une réputation universelle. La foi que nous gardons à Dieu est suivie d'une récompense d'autant plus solide et plus éclatante, qu'elle dure non seulement autant que la vie présente qui est fort courte, mais autant que la vie future qui est éternelle. Le culte que nous rendons à Dieu est comme une milice spirituelle qui nous oblige à lui garder une inviolable fidélité. Comment Dieu aimerait-il l'homme qui l'adore, s'il n'était aussi aimé de lui? Quand les païens offrent à leurs dieux des sacrifices, ils ne leur offrent rien qui soit intérieur, ni qui leur soit propre. Ils ne leur offrent point une âme pure, une soumission sincère, une crainte respectueuse. Quand ils ont achevé leur vaine cérémonie, ils laissent toute leur piété dans le temple et ils n'en remportent rien, comme ils n'y avaient rien apporté.

Voilà pourquoi toutes ces religions-là ne peuvent rendre l'homme vertueux, ni ferme et immuable dans la vertu. Il est aisé d'en retirer les hommes, parce qu'ils n'y apprennent rien qui les rende ou plus heureux, ou plus pieux, ou plus sages. En effet, en quoi consiste toute cette religion des dieux? quel est son pouvoir? quelles en sont les cérémonies ? quelle en est l'origine et le fondement? quelle en est la fin et la récompense? que promet-elle à l'homme pour l'engager à entreprendre sa défense? Je n'y vois rien que des cérémonies extérieures, et qui se terminent au bout des doigts. Notre religion au contraire est ferme, stable et immuable, parce qu'elle enseigne la justice, qu'elle est intérieure, qu'elle réside dans le cœur, et qu'elle sacrifie ce cœur même comme une victime. La religion païenne ne demande que le sang des bêtes, que la fumée et l'odeur de l'encens, que l'effusion de quelques liqueurs, au lieu que la nôtre demande une bonne conscience, la pureté du cœur, et l'innocence de : vie. La religion païenne admet indifféremment toute sorte de personnes, des femmes adultère des prostituées à l'incontinence publique, des âmes perdues qui, ayant renoncé à la pudeur dès leur jeunesse, tendent dans un âge avancé des pièges à celle des autres et leur ôtent la honte qui les empêcherait de s'abandonner à la débauche; elle admet des gladiateurs et des voleurs, qui ne demandent rien aux dieux que la grâce de commettre des crimes. Que demandera un gladiateur si ce n'est de tuer? Que demandera un usurier si ce n'est de tromper? Que demandera une courtisane, si ce n'est de se souiller d'abominations? Que demandera une adultère, si ce n'est la mort de son mari, ou que son infidélité demeure secrète? Que demandera une femme qui corrompt et qui prostitue les autres, si ce n'est de dépouiller et de ruiner un grand nombre de personnes? Que demandera un voleur, si ce n'est d'emporter une grande quantité du bien d'autrui? Parmi nous on ne tolère pas le moindre péché. Si quelqu'un offre son sacrifice avec une conscience qui ne soit pas pure, il entend aussitôt des menaces terribles de la bouche de Dieu, qui voit les replis les plus cachés du cœur, qui est l'ennemi irréconciliable du péché et qui nous oblige indispensablement à la foi et aux bonnes œuvres. Voilà comment la mauvaise conscience ni les prière injustes n'ont point lieu dans nos assembler Mais les païens sont dans un si misérable aveuglement qu'ils ne peuvent reconnaître combien une religion, qui autorise les crimes les plus infâmes et qui reçoit des prières faites avec une conscience toute souillée, est mauvaise. Ils s'imaginent avoir offert leurs sacrifices avec beaucoup de piété quand ils ont levé leurs mains, comme si toute l'eau des fleuves de la mer pouvait effacer les taches de leur cœur. Il faut laver la conscience et la purifier des mauvais désirs qui la souillent. Il faut effacer tous les crimes par l'eau de la vérité et de la foi. Quiconque en aura nettoyé son âme sera fort pur, de quelque ordure dont son corps puisse être sali.

De cultu deorum et Dei veri; atque de bestiis quas coluerunt Aegyptii.

Isti autem, quia nesciunt, vel quid, vel quomodo sit colendum, caeci et imprudentes in contrarium cadunt. Adorant itaque hostes suos: latrones et interfectores suos victimis placant; et animas suas cum thure ipso cremandas aris detestabilibus imponunt. Irascuntur etiam miseri, quod non similes alii pereant, incredibili mentium caecitate. Quid enim videant, qui solem non vident? Quasi vero si dii essent, indigerent hominum auxilio, adversus contemptores suos. Quid ergo nobis irascuntur, si illi nihil possunt? nisi, quod ipsi deos suos destruunt, de quorum potestate diffidunt, magis irreligiosi quam qui omnino non colunt. Cicero in suis Legibus, cum caste ad sacrificia praeciperet accedere, « Pietatem, inquit, adhibento; opes amovento: qui secus facit, Deus ipse vindex erit. « Recte hoc quidem. Neque enim fas est desperare de Deo, quem ideo colas, quia potentem putes. Nam quomodo vindicare injuriam colentis se potest, si suam non potest? Libet igitur, ex his quaerere, cui potissimum praestare se putent, cogendo invitos ad sacrificium. Ipsisne, quos cogunt? at non est beneficium, quod ingeritur recusanti. Sed consulendum est etiam nolentibus, quando quid sit bonum, nesciunt. Cur ergo tam crudeliter vexant, cruciant, debilitant, si salvos volunt? aut unde pietas tam impia, ut eos miseris modis aut perdant, aut inutiles faciant, quibus velint esse consultum? An vero diis praestant? at non est sacrificium, quod exprimitur invito. Nisi enim sponte atque ex animo fiat, execratio est; cum homines proscriptione, injuriis, carcere, tormentis adacti faciunt. Si dii sunt isti, qui sic coluntur, vel propter hoc solum colendi non sunt, quod sic coli volunt; digni scilicet detestatione hominum, quibus cum lacrymis, cum gemitu, cum sanguine de membris omnibus fluente libatur.

At nos contra non expetimus, ut Deum nostrum, qui est omnium, velit, nolit, colat aliquis invitus; nec, si non coluerit, irascimur. Confidimus enim majestati ejus, qui tam contemptum sui possit ulcisci, quam etiam servorum suorum labores et injurias. Et ideo cum tam nefanda perpetimur, ne verbo quidem reluctamur: sed Deo remittimus ultionem; non ut ii faciunt, qui defensores deorum suorum videri volunt, et saeviunt efferate adversus non colentes. Ex quo intelligi datur, quam non sit bonum deos colere; quoniam bono potius adducendi homines ad bonum fuerant, non malo. Sed quia illud malum est, etiam officium ejus bono caret. At enim puniendi sunt qui destruunt religiones. Num pejus nos destruimus, quam natio Aegyptiorum, qui turpissimas bestiarum ac pecudum figuras colunt, quaedam etiam pudenda dictu tanquam deos adorant? Num pejus quam iidem ipsi? qui, cum deos colere se dicant, tamen eos publice turpiterque derident; de quibus etiam mimos agi cum risu et voluptate patiuntur. Qualis haec religio aut quanta majestas putanda, quae adoratur in templis, illuditur in theatris? Et qui haec fecerint non poenas violati numinis pendunt, sed honorati etiam laudatique discedunt. Num pejus nos destruimus, quam quidam philosophi, qui omnino nullos deos esse aiunt: sed omnia sua sponte esse nata, omnia fortuitu fieri quae geruntur? Num pejus quam Epicurei, qui esse quidem deos, sed curare quidquam negant; neque irasci eos, neque gratia commoveri? Quibus dictis utique persuadent, colendos omnino non esse; siquidem nec colentes respiciunt, neque non colentibus irascuntur. Praeterea cum contra metus disserunt, nihil aliud efficere conantur, quam ut nemo deos timeat. Et haec tamen ab hominibus et audiuntur libenter, et disseruntur impune.

Les païens tombent dans la dernière impiété par un déplorable aveuglement, pour ne pas savoir quel est l'objet de notre culte et quelle est la manière de le rendre. Ils adorent leurs ennemis. Ils offrent des sacrifices à des voleurs et à des homicides en mettant l'encens sur l'autel abominable. Ils y mettent aussi leurs propres âmes pour y être consumées. Ils entrent en colère de ce que les autres ne périssent pas par un aveuglement semblable au leur; car quel aveuglement plus grand que de ne pas voir le soleil ? S'il y avait des dieux, auraient-ils besoin du secours des hommes pour châtier ceux qui mépriseraient leur puissance? Si ces dieux manquent de pouvoir pour se venger, pourquoi les païens détruisent-ils la créance de ces dieux mêmes par la confiance qu'ils ont en leur pouvoir ? Ils sont en cela plus irréligieux envers leurs dieux que ceux qui refusent absolument de les reconnaître. Cicéron, parlant dans les livres des Lois, de la pureté avec laquelle on doit offrir les sacrifices, dit : « Apportez de la piété, et n'apportez pas de richesses ; quiconque en usera autrement, sera châtié par la justice de Dieu même. » Cela est fort bien dit; car il n'est pas permis de douter du pouvoir d'un dieu, et on ne l'honore qu'autant que l'on est persuadé qu'il est puissant. Comment vengerait-il les injures de ceux qui l'adorent s'il ne pouvait venger les siennes? Je demanderais volontiers aux païens à qui ils croient rendre un bon office quand ils usent de violence pour contraindre les chrétiens à sacrifier à leurs dieux. Est-ce aux chrétiens sur lesquels ils exercent cette violence? Le service que l'on rend à quelqu'un malgré lui ne lui est jamais agréable et ne passe point pour un bienfait; s'il a tort de le refuser, il faut l'instruire et le convaincre par la raison. Pourquoi les païens exercent-ils de si horribles cruautés sur des personnes dont ils ne désirent que le salut? Quelle étrange piété, d'estropier et de rendre inutiles ceux dont on prétend procurer les avantages! Que s'ils n'ont point d'autre intention en cela que de relever la gloire de leurs dieux, ils ne prennent pas garde que le sacrifice doit être libre, et que celui que l'on offre par contrainte, et pour éviter ou la prison ou d'autres mauvais traitements, n'est qu'une abomination et un sacrilège. S'il y avait des dieux qui voulussent être adorés de la sorte, ils mériteraient pour cela seul de ne l'être pas. Des dieux qui ne demanderaient que des gémissements, des larmes et du sang, seraient dignes d'exécration et d'horreur. Pour nous, nous ne demandons point qu'aucun adore notre Dieu malgré lui, bien qu'il soit le Dieu de tous les hommes, tant de ceux qui le reconnaissent comme nous le faisons, que de ceux qui refusent de le reconnaître. Nous avons une entière confiance dans le pouvoir qu'il a de châtier ceux qui le méprisent et ceux qui outragent ses serviteurs. C'est pour cela que nous ne disons pas une parole pour nous défendre contre ceux qui nous font les plus fâcheux et les plus injustes de tous les traitements ; nous mettons la vengeance entre les mains de Dieu. Ceux qui, pour s'attribuer la gloire d'être les défenseurs de leurs dieux, exercent des inhumanités brutales, tiennent une conduite bien différente de la nôtre. On peut conclure de ce raisonnement : que le culte des dieux est mauvais, puisque l'on n'y attire les hommes que par de mauvais moyens; au lieu que s'il était bon, il fournirait des moyens qui le seraient. S'il est mauvais, il n'est pas permis de le rendre. Mais ceux, dit-on, qui détruisent la religion méritent d'être châtiés. La détruisons-nous plutôt que les Egyptiens qui adorent la figure des plus vilains animaux, et d'autres objets que la pudeur ne permet pas dénommer? La détruisons-nous plutôt que les païens mêmes, qui se raillent publiquement des dieux qu'ils font profession d'adorer, et qui souffrent que les bouffons les exposent à la risée du peuple ? On a sans doute un fort grand respect pour des dieux que l'on adore dans les temples, et dont on se moque sur les théâtres. Ceux qui commettent ces sacrilèges, bien loin d'en recevoir aucun châtiment, en remportent de l'honneur et des louanges. Détruisons-nous la religion, plu tôt que quelques philosophes qui soutiennent qu'il n'y a point de dieux, que tout ce qui est au monde est né de soi-même, et qu'il n'arrive rien que par un effet du hasard? la détruisons-nous plutôt que les épicuriens, qui, bien qu'ils demeurent d'accord de l'existence des dieux, révoquent en doute leur providence, et soutiennent qu'ils ne se soucient de rien, et qu'ils ne sont ni contraires à ceux qui les outragent, ni favorables a ceux qui les adorent? Il est clair que ces sentiments tendent à abolir le culte de toute sorte de divinité. D'ailleurs, quand ces philosophes parlent contre la crainte, n'ont-ils pas dessein de persuader qu'il ne faut pas craindre les dieux. Ils débitent cependant ces maximes avec liberté, et on les écoule avec plaisir.

Non ergo ideo adversus nos insaniunt, quia dii non coluntur a nobis: sed quia veritas penes nos est, quae (ut est verissime dictum) odium parit. Quid igitur existimabimus, nisi nescire illos quid patiantur? Pergitur enim caeco et irrationabili furore; quem nos videmus, illi nesciunt. Non enim ipsi homines persequuntur, qui causam cur irascantur innocentibus non habent: sed illi spiritus contaminati ac perditi, quibus veritas et nota est, et invisa, insinuant se mentibus eorum, et instigant nescios in furorem. Hi enim quamdiu pax est in populo Dei, fugitant justos, et pavent; et cum corpora hominum occupant, animasque divexant, adjurantur ab his, et nomine Dei veri fugantur. Quo audito tremunt, exclamant, et uri se verberarique testantur; et interroganti, qui sint quando venerint, quomodo in hominem irrepserint, confitentur. Sic extorti et excruciati virtute divini nominis, exsolantur. Propter haec verbera et minas, sanctos et justos viros semper oderunt. Et quia per se nocere his nihil possunt, publicis eos odiis persequuntur, quos sibi graves sentiunt; exercentque saevitiam quam violentissime possunt, ut aut eorum fidem minuant per dolorem, aut, si id efficere non quiverint, auferant omnino de terra, ne sint qui possint eorum nequitiam coercere. Non me fugit quid responderi e contrario possit. Cur ergo Deus ille singularis, ille magnus, quem rerum potentem, quem dominum omnium confiteris, haec fieri patitur; nec cultores suos aut vindicat, aut tuetur? Cur denique qui eum non colunt, et opulenti, et potentes, et beati sunt, et honoribus regnoque potiuntur; eosque ipsos ditioni suae ac potestati subjectos habent?

Reddenda et hujus rei ratio est, ne quid remaneat erroris. Nam in primis haec causa est cur existimetur religio Dei vim non habere, quod inducuntur homines specie terrenorum ac praesentium bonorum, quae ad curam mentis nullo modo pertinent: quibus quia carere justos vident, et affluere injustos, et Dei cultum inanem arbitrantur, in quo inesse illa non cernunt, et deorum ritus aestimant veros, quoniam cultores eorum, et divitiis, et honoribus, et regnis fruantur. Verum ii qui sunt in hac existimatione, non perspiciunt altius vim rationemque hominis; quae tota non in corpore, sed in mente est. Nihil enim vident amplius, quam videtur, corpus scilicet; quod, quia oculis manuque tractabile est, imbecillum, fragile, mortale est; cujus sunt illa omnia bona, quae cupiditati, ac miraculo sunt, opes, honores, imperia, quoniam corpori afferunt voluptates; et ideo tam caduca sunt quam corpus ipsum. Animus vero, in quo solo est homo, quoniam subjectus oculis non est, nec bona ejus inspici possunt, quae in sola virtute sunt posita; et ideo tam stabilis, et constans, et perpetuus sit necesse est, sicut ipsa virtus, in qua est animi bonum.

La raison pour laquelle les païens entrent en fureur contre nous et nous tourmentent par toutes sortes de supplices, n'est pas que nous refusons d'adorer les dieux, car il y en a plusieurs autres qui ne les adorent pas non plus que nous; mais c'est que nous disons la vérité, qui est toujours odieuse. Quel jugement pouvons-nous faire d'eux, si ce n'est que la rage qui les transporte leur ôte la connaissance de ce qu'ils font. Ce ne sont pas eux qui nous persécutent, parce qu'ils n'ont en effet aucun sujet d'être en colère contre nos personnes très innocentes et qui ne leur ont jamais fait de mal ; ce sont des esprits impurs qui les possèdent et qui les agitent, qui connaissent la vérité et qui la délestent. Pendant que le peuple de Dieu jouit de la paix, ils sont dans l'inquiétude et dans la crainte ; dès qu'ils se sont emparés du corps de quelqu'un et qu'ils le tourmentent, ils sont exorcisés au nom de Dieu; et aussitôt qu'ils l'entendent prononcer, ils sont saisis de frayeur et de tremblement. Ils s'écrient alors qu'on les bat et qu'on les brûle. Ils confessent ce qu'ils sont, pourquoi ils sont venus, la manière dont ils sont entrés dans le corps qu'ils possèdent, et enfin ils obéissent et se retirent. Les menaces dont les justes les épouvantent et les supplices dont ils les châtient, sont la cause de la haine qu'ils nous portent. Mais parce qu'ils n'ont pas le pouvoir de nous nuire eux-mêmes, ils nous suscitent de violentes persécutions, à dessein ou d'affaiblir notre foi par l'excès de la douleur, ou au moins de nous enlever du monde, afin qu'il n'y ait plus personne qui puisse réprimer leur malice. Je n'ignore pas l'objection que l'on me peut faire, et je sais bien que l'on me peut demander pourquoi ce Dieu unique et indépendant, dont la grandeur et la puissance n'ont point de bornes, permet que ceux qui sont attachés à son service souffrent de si rudes traitements et pourquoi il ne les prend pas sous sa protection. On demandera peut-être encore d'où vient que ceux qui ne lui rendent aucun honneur sont dans la prospérité et dans l'abondance, et d'où vient qu'ils possèdent des richesses, des dignités, des sceptres et des couronnes. Il faut rendre raison de cette conduite, et arracher jusqu'aux moindres semences d'une erreur qui corrompt la plupart des esprits. La forte impression que les biens du siècle, qui ne servent de rien à l'âme, font sur les hommes grossiers et charnels, leur persuade que la piété ne sert de rien, puisque ceux qui en font profession sont dans la pauvreté et dans le mépris, au lieu que ceux qui adorent les idoles ont entre les mains les richesses et la puissance. Ceux qui sont dans un si bas sentiment ne songent pas que l'âme est la principale partie de l'homme; ils ne voient que le corps, qui, étant tendre et palpable, est aussi faible et sujet a la mort. Les richesses, les honneurs, les royaumes et les empires, qui excitent si fort l'admiration et les désirs, ne sont destinés qu'à son usage, ne servent qu'à entretenir ses plaisirs, et sont périssables comme lui ; mais l'esprit, qui est seul tout l'homme, étant invisible, a aussi des biens invisibles, qui sont les vertus, et il n'est pas moins stable, moins durable ni moins éternel que les vertus mêmes.

Longum est universas virtutis species promere, ut de singulis doceam quam necesse sit sapientem ac justum virum longe ab illis bonis abhorrere; quibus quia fruuntur injusti, deorum cultus veri et efficaces esse creduntur. Quod ad praesentem pertinet quaestionem, satis est si ex una virtute id probemus quod intendimus. Nempe magna et praecipua virtus est patientia, quam pariter et vulgi voces publicae, et philosophi, et oratores summis laudibus celebrant. Quod si negari non potest quin summa sit virtus, necesse est justum et sapientem virum in potestate esse hominis injusti, ut capiat patientiam. Patientia est enim malorum quae aut inferuntur, aut accidunt, cum aequanimitate perlatio. Ergo justus ac sapiens, quia virtutem capit, habet in se patientiam; qua carebit omnino, si nihil patietur adversi. Contra, qui in rebus prosperis agit, impatiens est, et virtute maxima caret. Impatientem dico, quia nihil patitur. Innocentiam quoque servare non potest, quae et ipsa justo et sapienti viro propria virtus est. Sed et nocet saepe, et concupiscit aliena, et rapit, quae cupierit, per injuriam; quia virtutis expers, vitio peccatoque subjectus est, et fragilitatis oblitus, animo insolenter elato tumet.

Inde injusti, ac Deum nescientes, et divitiis, et potentia, et honoribus florent. Haec enim cuncta injustitiae praemia sunt; quia et perpetua esse non possunt, et per cupiditatem violentiamque quaeruntur. Justus vero ac sapiens, quia illa omnia humana (ut est a Laelio dictum) sua bona, divina judicat, nec alienum quidquam concupiscit, ne quem contra jus humanitatis laedat omnino, nec ullam potentiam honoremve desiderat, ne cui faciat injuriam. Scit enim cunctos ab eodem Deo, et eadem conditione generatos, jure fraternitatis esse conjunctos. Sed et suo contentus, et parvo, quia fragilitatis suae memor, non amplius quaerit, quam unde vitam sustentet; et ex eo ipso, quod habuerit, impertit etiam non habenti, quia pius est: pietas autem summa virtus est. Eo accedit, quod voluptates caducas vitiosasque contemnit, quarum causa opes appetuntur; quoniam continens est, ac libidinum victor. Idem nihil tumoris atque insolentiae gerens, non extollit se altius, nec erigit superbum caput: sed placidus, et concors et comis, et planus est, quia conditionem suam novit. Cum ergo injuriam nulli faciat, nec aliena cupiat, nec sua quoque, si vi auferantur, defendat: cum sciat etiam illatam injuriam moderate ferre, quia virtute praeditus est: necesse est justum hominem subjectum esse injusto, et contumeliis affici ab insipiente sapientem, ut et ille peccet, quia injustus est, et hic in servitutem abeat, quia justus est.

Si quis autem volet scire plenius, cur malos et injustos Deus potentes, beatos et divites fieri sinat; pios contra, humiles, miseros, inopes esse patiatur: sumat eum Senecae librum cui titulus est: Quare bonis viris multa mala accidant, cum sit providentia; in quo ille multa, non plane imperitia saeculari, sed sapienter ac pene divinitus elocutus est. « Deus, inquit, homines pro liberis habet: sed corruptos et vitiosos luxuriose ac delicate patitur vivere, quia non putat emendatione sua dignos. Bonos autem, quos diligit, castigat saepius, et assiduis laboribus ad usum virtutis exercet; nec eos caducis ac mortalibus bonis corrumpi ac depravari sinit. » Unde nemini mirum debet videri, si pro nostris saepe delictis castigamur a Deo. Imo vero, cum vexamur ac premimur, tum maxime gratias agimus indulgentissimo patri; quod corruptelam nostram non patitur longius procedere, sed plagis ac verberibus emendat. Ex quo intelligimus esse nos Deo curae; quoniam, cum peccamus, irascitur. Nam cum posset populo suo, et opes, et regna largiri, sicut dederat ante Judaeis, quorum nos successores ac posteri sumus; idcirco enim voluit sub aliena ditione atque imperio degere, ne rerum prosperarum felicitate corruptus, in luxuriam laberetur, ac Dei praecepta contemneret, sicut illi majores nostri, qui saepe terrenis ac fragilibus his bonis enervati, aberrarunt a disciplina, et legis vincula ruperunt. Providit ergo, quatenus cultoribus suis praestaret quietem, si mandata servassent, et tamen eos emendaret, si praeceptis non obtemperassent. Itaque ne tam corrumperentur otio, quam patres eorum licentia, premi eos voluit ab iis, in quorum manibus eos collocavit, ut et labantes confirmet, et corruptos ad fortitudinem reparet, et fidos experiatur ac tentet. Quomodo enim potest imperator militum suorum probare virtutem, nisi habuerit hostem? Et illi tamen adversarius exurgit invito, et quia mortalis est, et vinci potest. Deo autem quia repugnari non potest, ipse adversarios nomini suo excitat, non qui contra ipsum Deum pugnent, sed contra milites ejus, ut devotionem ac fidem suorum vel probet, vel corroboret, donec pressurae verberibus diffluentem colligat disciplinam.

Est et alia causa cur adversum nos persecutiones fieri sinat, ut Dei populus augeatur. Nec est difficile monstrare cur aut quomodo id fiat. Primum, fugantur a deorum cultibus plurimi, odio crudelitatis. Qui enim talia sacrificia non horreant? Deinde placet quibusdam virtus ac fides ipsa. Nonnulli suspicantur, deorum cultum non sine causa malum putari a tam multis hominibus, ut emori malint quam id facere, quod alii faciunt, ut vivant. Aliquis cupit scire quodnam sit illud bonum, quod ad mortem usque defenditur; quod omnibus, quae in hac vita jucunda sunt et chara, praefertur; a quo, nec bonorum, nec lucis amissio, nec dolor corporis, nec viscerum cruciamenta deterrent. Valent haec plurimum. Sed illae maxime causae nostrorum numerum semper auxerunt. Audit circumstans populus inter ipsa tormenta dicentes, non sacrificare se lapidibus humana manu factis, sed Deo vivo, qui sit in coelo. Multi hoc verum esse intelligunt, et in pectus admittunt. Deinde, ut fieri solet in rebus incertis, dum inter se invicem quaerunt, quae sit hujus perseverantiae causa, multa quae ad religionem pertinent, divulgata ac per rumorem vicissim aucupata discuntur, quae quia bona sunt, placeant necesse est. Praeterea, ultio consecuta, sicut semper accidit, ad credendum vehementer impellit. Ne haec quidem levis causa est, quod immundi daemonum spiritus, accepta licentia, multorum se corporibus immergunt; quibus postea ejectis, omnes qui resanati fuerint, adhaereant religioni, cujus potentiam senserunt. Hae tot causae in unum collatae magnam Deo multitudinem mirabiliter acquirunt.

Je serais trop long si je faisais ici le dénombrement de toutes les vertus, pour montrer combien il est nécessaire que ceux qui désirent conserver la sagesse et la justice soient éloignés de l'amour des biens qui se rencontrent ordinairement entre les mains des impies, et qui, étant regardés par les ignorant comme la récompense de la piété, leur persuadent que le culte des dieux n'est pas moins légitime qui profitable ; je me contenterai d'apporter l'exemple d'une seule vertu pour prouver ce que je prétends. La patience est une des plus considérables ; elle est également louée des peuples et des savants, des orateurs et des philosophes. Que si l'on ne peut nier que ce ne soit une excellente vertu, on ne peut aussi nier que jamais elle ne sera réduite et pratiquée par un homme sage et juste, à moins qu'il ne mil sous la puissance d'un homme injuste : car le devoir de la patience est de souffrir sans trouble le mal que l'on nous fait ou qui nous arrive. Cet homme sage et juste doit être capable de la patience, puisqu'il est capable de toutes les vertus; et néanmoins il ne la pourrait exercer s'il n'éprouvait quelque disgrâce : celui qui est toujours dans la prospérité n'a aucune occasion d'exercer la patience, et ainsi est privé d'une excellente vertu. Je dis qu'il n'exerce point la patience, parce qu'il ne souffre aucun mal. Il ne saurait non plus conserver l'innocence, qui est la vertu particulière du sage et du juste : bien loin de la conserver, il la perd en désirant le bien d'autrui, en l'enlevant avec violence, et en se portant avec une licence effrénée à toutes sortes d'excès, parce qu'il n'a aucune vertu qui le retienne et le modère. Il affecte d'exercer une domination injurieuse sur des personnes libres, parce qu'il n'a pas la force de réprimer son ambition, et qu'il s'enfle d'orgueil au lieu de faire réflexion sur sa faiblesse. Les impies, qui ne connaissent point Dieu, sont souvent environnés d'honneur et de gloire : ces biens temporels et passagers, dont l'acquisition est souvent injuste et la jouissance criminelle, sont l'unique récompense qu'ils peuvent espérer. Le juste et le sage, sachant, comme dit Laelius, que tous ces biens-là sont humains et temporels, au lieu que les siens sont éternels et divins, il ne désire rien de ce qui appartient à un autre, de peur de lui faire injure, et ne recherche ni les dignités ni la puissance : il regarde tous les hommes comme ses frères et comme les enfants de Dieu, qui est leur père commun; il se contente du peu qu'il a, parce qu'il ne veut que ce qui lui est nécessaire pour passer cette vie qui est fort courte; il a même tant de charité qu'il donne une partie de ce qu'il possède à ceux qui possèdent moins que lui ; il méprise les plaisirs défendus, parce qu'il garde la continence et qu'il dompte ses passions; il n'est point enflé d'orgueil, ne s'élève point insolemment au-dessus des autres ; mais les connaissant parfaitement, il est d'une humeur douce et traitable, et entretient la paix avec tout le monde. L'homme juste et l'homme sage ne faisant, comme je l'ai dit, tort à personne, ne désirant rien du bien d'autrui, ne défendant pas même le sien lorsqu'on le lui enlève avec violence, doit nécessairement tomber sous la puissance des médians et des impies, et souffrir les persécutions qu'ils lui voudront faire, afin que d'un côté ils comblent la mesure de leurs crimes, et que de l'autre il triomphe de leurs crimes par sa vertu.

Que si quelqu'un souhaite d'être plus particulièrement informé des raisons pour lesquelles Dieu permet que les médians soient riches, puissants et heureux sur la terre, et que les gens de bien soient pauvres, faibles et malheureux, qu'il prenne entre ses mains un livre de Sénèque, dont le titre est : Pourquoi plusieurs malheurs arrivent aux personnes de probité, bien qu'il y ait une Providence? Ce philosophe a avancé dans cet ouvrage une grande quantité de propositions qui n'ont rien de l'ignorance du siècle et qui semblent plutôt venir de la sagesse de Dieu. « Dieu, dit-il, regarde les hommes comme ses enfants; il permet que les débauchés et les vicieux vivent dans le dérèglement et dans le désordre, parce qu'il ne juge pas qu'ils méritent qu'il les corrige et les réforme. Au contraire, il exerce la vertu des gens de bien par des travaux continuels, de peur que la jouissance des biens ne les corrompe. » C'est pourquoi personne ne doit s'étonner que Dieu châtie quelquefois nos crimes. Quand il semble nous traiter avec la plus grande sévérité, nous lui rendons de très humbles actions de grâces de ce qu'au lieu de souffrir le débordement de notre corruption il la fasse avorter par le châtiment d'une justice pleine de bonté. Le soin qu'il prend de nous châtier est une preuve de la vigilance avec laquelle il veille sur notre conduite. Il lui était aisé de nous combler de biens, comme il en combla autrefois les Juifs, et de nous mettre entre les mains et l'autorité et l'empire ; mais il a voulu nous laisser dans l'indépendance, de peur qu'une trop grande prospérité ne nous jetât dans le luxe et n'effaçât ses commandements de notre mémoire, comme elle les effaça autrefois de celle des Juifs qui sont nos pères. Il garde ce sage tempérament, de nous procurer du repos quand nous observons ses préceptes, et de nous punir quand nous les, violons. Il veut que ceux sous la puissance desquels il nous a mis nous affligent, de peur que nous ne nous corrompions dans l'oisiveté comme nos pères, pour avoir lieu de nous soutenir si nous sommes ébranles, de nous relever si nous tombons, et de nous couronner si nous demeurons fermes et fidèles. Comment un général d'armée éprouverait-il ses soldats, s'il n'avait pas d'ennemis à combattre? Il n'y a point de général qui n'en ait malgré lui, parce qu'il est sujet à la mort et à la défaite. Bien que Dieu ne puisse avoir d'ennemis, il ne laisse pas d'en susciter qui prennent les armes non contre lui, mais contre les soldats qui combattent sous ses enseignes, afin qu'en relevant leur courage et en éprouvant leur fidélité, il rétablisse parmi eux la vigueur de la discipline.

Il y a une autre raison pour laquelle Dieu permet les persécutions, qui est : qu'elles contribuent à l'accroissement de la foi et à la multiplication des chrétiens. Il n'est pas malaisé de montrer comment cela arrive. Il y a des personnes qui sont détournées du culte des dieux par la vue des cruautés que l'on exerce contre nous ; il y en a d'autres qui sont attirées à notre communion par l'admiration de notre constance et de notre fidélité. Quelques-uns se doutent que ce n'est pas sans raison qu'un si grand nombre d'hommes soutiennent que le culte des dieux est criminel, et qu'ils aiment mieux mourir que d'en souiller leur conscience; d'autres sont touchés de la curiosité de savoir quel est ce bien que les chrétiens défendent jusqu'au dernier soupir, pour lequel ils méprisent la vie et tout ce qu'elle a de plus cher, et souffrent la mort avec ce qu'elle a de plus terrible, comme les douleurs les plus sensibles et les supplices les plus exquis. Ces considérations-là font de fortes impressions sur les esprits ; mais rien n'augmente plus notre nombre que quand le peuple entend dire aux martyrs au milieu des tourments : qu'ils n'offrent point de sacrifices à des pierres taillées par la main des hommes, mais à un Dieu vivant qui est dans le ciel. Plusieurs y font attention, et reconnaissent que c'est la justice et la vérité. Il arrive souvent que quand les païens raisonnent entre eux, et qu'ils recherchent la cause de la fermeté que les chrétiens font paraître, ils répètent tout ce qu'ils ont entendu dire de notre religion ; et comme parmi cela il y a quantité de bonnes choses, ils ne manquent pas de les approuver. Les châtiments dont la justice divine punit nos persécuteurs portent un grand nombre de personnes à embrasser notre religion. Ceux qui ont été délivrés des démons qui les possédaient se croient obligés par reconnaissance à faire profession de la piété dont ils ont reçu un secours si salutaire. Tous ces motifs différents attirent une grande foule de personnes au service de notre Dieu.

Quidquid ergo adversum nos mali principes moliuntur, fieri ipse permittit. Et tamen injustissimi persecutores, quibus Dei nomen contumeliae ac ludibrio fuit, non se putent impune laturos, quia indignationis adversus nos ejus quasi ministri fuerunt. Punientur enim judicio Dei, qui, accepta potestate, supra humanum modum fuerint abusi, et insultaverint etiam Deo superbius, ejusque nomen aeternum vestigiis suis subjecerint impie nefarieque calcandum. Propterea vindicaturum se in eos celeriter pollicetur, et exterminaturum bestias malas de terra. Sed idem, quamvis populi sui vexationes et hic in praesenti soleat vindicare; tamen jubet nos expectare patienter illum coelestis judicii diem, quo ipse pro suis quemque meritis aut honoret, aut puniat. Quapropter non sperent sacrilegae animae contemptos et inultos fore, quos sic obterunt. Veniet, veniet rabiosis et voracibus lupis merces sua, qui justas et simplices animas, nullis facinoribus admissis, excruciaverunt. Nos tantummodo laboremus, ut ab hominibus nihil aliud in nobis, nisi sola justitia puniatur. Demus operam totis viribus, ut mereamur a Deo simul, et ultionem passionis, et praemium.

Dieu permet sans doute les persécutions qui sont excitées contre nous par les méchants princes; mais bien que ces injustes persécuteurs qui déshonorent le nom de Dieu soient les ministres de sa colère, ils n'éviteront pas le châtiment qu'ils méritent; ils seront punis à son jugement, pour avoir abusé avec excès du pouvoir qu'ils avaient reçu de lui, et pour avoir méprisé son nom avec un orgueil sans exemple : il menace de les châtier bientôt, et de les exterminer de la terre comme des animaux qui n'y font que du mal. Mais bien qu'il ait accoutumé de châtier et dans ce monde et dans l'autre les violences que l'on nous fait, il ne laisse pas de nous commander d'attendre avec patience le jour auquel il rendra à chacun selon ses œuvres. Que les impies et les sacrilèges n'espèrent pas que ceux qu'ils écrasent ne seront jamais vengés; les loups dévorants qui déchirent des âmes innocentes ne s'exempteront pas du châtiment. Faisons en sorte seulement que les hommes ne trouvent point de crimes en nos personnes et qu'ils n'y puissent persécuter que la justice; tâchons de mériter que Dieu venge nos injures et qu'il récompense notre patience.

CAPUT PRIMUM. De Dei veri cultu et innocentia, atque de cultu falsorum deorum.

Quod erat officium suscepti muneris, divino Spiritu instruente, ac suffragante ipsa veritate, complevimus: cujus asserendae atque illustrandae causam mihi et conscientia, et fides, et ipse Dominus noster imposuit; sine quo nec sciri quidquam potest, nec explicari. Venio nunc ad id quod est summum operis hujus et maximum, ut doceam quo ritu, quove sacrificio Deum coli oporteat. Id enim est hominis officium, in eoque solo summa rerum, et omnis beatae vitae ratio consistit: quandoquidem propterea ficti et inspirati ab eo sumus, non ut coelum videremus et solem (quod Anaxagoras putavit), sed ut artificem solis et coeli Deum pura et integra mente coleremus. Quamvis autem praecedentibus libris, pro ingenii mediocritate defenderim veritatem; tamen ex ritu quoque ipso elucere vel maxime potest. Nihil enim sancta et singularis illa majestas aliud ab homine desiderat, quam solam innocentiam: quam si quis obtulerit Deo, satis pie, satis religiose litavit. Homines autem, neglecta justitia, cum sint omnibus flagitiis ac sceleribus inquinati, religiosos se putant, si templa et aras hostiarum sanguine cruentaverint, si focos odorati ac veteris vini profusione madefecerint. Quin etiam sacras dapes apparant, et exquisitas epulas, quasi aliquid inde libaturis offerunt. Quidquid aspectu rarum, quidquid opere aut odore pretiosum est, id gratum esse diis suis, non ex aliqua divinitatis ratione, quam nesciunt, sed ex suis cupiditatibus judicant; nec intelligunt terrenis opibus Deum non indigere.

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