Divinae institutiones (Institutions divines) (page 35)
Voilà les deux chemins que Dieu a tracés aux hommes. Il a mis dans l'un et dans l'autre des biens et des maux ; mais il ne les y a pas mis selon le même ordre. Il a fait voir dans l'un des maux temporels et ensuite des biens éternels, et cet ordre est sans doute le meilleur. Il a fait voir dans l'autre des biens temporels et ensuite des maux éternels, et cet ordre est le plus misérable et le plus funeste qu'on se puisse imaginer. Qui-conque choisira des maux présents avec la justice possédera des biens plus stables et plus solides que ceux qu'il aura méprisés, au lieu que celui qui aura préféré les biens présents à la justice tombera dans des maux plus dangereux et plus terribles que ceux qu'il aura tâché d'éviter. Une vie aussi courte que celle que nous menons ici-bas ne saurait avoir de biens ni de maux qui soient de longue durée. Mais l'autre vie ne finissant point, les biens ou les maux qu'elle renferme ne peuvent finir non plus qu'elle. Les biens de courte durée sont suivis de maux qui n'ont point de fin, et les maux de courte durée de biens qui n'ont point de fin non plus. C'est pourquoi chacun, ayant la liberté de choisir ou les biens ou les maux qui sont proposés, doit considérer mûrement s'il ne lui est pas beaucoup plus avantageux de souffrir des maux de peu de durée pour acquérir des biens qui n'ont point de fin, que de s'attirer des maux qui n'ont point de fin, pour avoir voulu jouir de biens de peu de durée. Lorsque l'on est engagé dans une guerre, il en faut supporter les fatigues, dans l'espérance de goûter un jour les fruits de la paix. Il faut souffrir la faim et la soif, le froid et le chaud. Il faut veiller, coucher sur la terre, essuyer toutes sortes de dangers pour défendre sa famille, sa maison et ses proches, et pour pouvoir jouir ensuite de quelque repos. Ceux qui préfèrent en ces rencontres l'oisiveté au travail s'exposent à de grands malheurs. L'ennemi survient et les surprend hors d'état de se défendre; il porte le ravage sur leurs terres ; il pille leurs maisons ; il emmène leurs femmes et leurs enfants, et il les tue ou les prend eux-mêmes. Pour éviter ces malheurs, il faut se priver de commodités passagères. Il en faut user à peu près de la même sorte durant cette vie. Dieu a voulu qu'elle fût pleine de combats, et nous a suscité des ennemis pour exercer notre valeur. Il faut renoncer au repos et au plaisir de peur d'être surpris ; il faut être perpétuellement sur ses gardes, répandre son sang, et supporter les plus grandes fatigues avec d'autant plus de joie que notre général nous en promet une récompense éternelle. Puisque les soldats qui combattent sous les enseignes des princes qui ne sont que des hommes entreprennent d'extrêmes travaux pour gagner des biens qu'il est plus aisé de perdre que de gagner, nous ne devons refuser aucun travail pour gagner un bien que nous ne pouvons plus perdre dès que nous l'avons obtenu. Dieu qui nous a destinés à la guerre, veut que nous soyons toujours sous les armes, et que nous veillions sans cesse, et pour éviter les pièges de notre ennemi et pour repousser ses efforts. Il nous attaque comme un expérimenté capitaine par divers moyens, selon la connaissance qu'il a de nos inclinations et de nos mœurs. Il excite dans le cœur des uns un désir insatiable des richesses, qui sont comme des liens qui les embarrassent; il allume en d'autres le feu de la colère, pour les détourner du service de Dieu et pour les porter à la vengeance. Il en plonge d'autres dans les voluptés, afin qu'ils ne songent plus à la vertu. Il inspire l'envie à d'autres, afin qu'étant rongés par cette malheureuse passion, ils fussent leur tourment du bonheur de ceux qu'ils haïssent. Il en remplit d'autres d'ambition, afin qu'étant élevés aux dignités ils donnent toutes leurs pensées aux fonctions publiques, et ambitionnent de voir les années marquées de leur nom? Il y en a quelques-uns qui forment de plus vastes projets, qui méditent de rendre leur autorité perpétuelle et d'opprimer la liberté de leurs concitoyens. Quand Dieu trouve des personnes qui se jettent dans la piété, il les jette dans la superstition. Il éblouit par le vain éclat d'une fausse philosophie ceux qui recherchent la sagesse, et les aveugle de telle sorte qu'ils ne peuvent jamais voir la vérité. Voilà comment il ferme tous les passages par où l'homme pourrait arriver au salut ; voilà comment il se réjouit de nos erreurs et de nos égarements. Cependant comme Dieu souhaite que nous le puissions vaincre, il nous éclaire d'un rayon de sa lumière et nous fortifie d'une vertu céleste dont je me trouve obligé de parler en cet endroit.
Avant que de faire le dénombrement des vertus, il en faut donner une définition plus exacte que celle des philosophes, et marquer précisément quelle est la fonction et l'emploi de la vertu. Les hommes n'en ont gardé que le nom et en ont perdu toute la force. Lucilius a renfermé en peu de vers tout ce qu'ils ont coutume d'en dire. J'aime mieux les donner ici, que d'être aussi long et aussi verbeux que je le serais, si je voulais rapporter les opinions diverses et les réfuter. Voici donc comment il parle:
La vertu, mon cher Albin, consiste à connaître le juste prix de chaque chose, a savoir ce qui est propre a l'homme ou ce qui lui est contraire, ce qui lui est utile et honnête, ou ce qui lui est pernicieux et honteux. La vertu consiste à se régler soi-même et à mettre des bornes a ses désirs et à ses richesses. Elle consiste à rendre des honneurs et des res-pects à ceux qui lei méritent. Elle consiste à se déclarer ennemi îles médians et ami des gens de bien. Elle consiste à servir sa pairie et ses proches, et ensuite à prendre soin de soi-même.
Cicéron, suivant Panétius, stoïcien, a tiré de ces définitions de Lucilius tous les devoirs de la vie civile, et les a renfermés en trois livres. Nous en découvrirons incontinent toute la fausseté, et ferons voir en même temps combien nous sommes obligés à Dieu de la bonté qu'il a eue de nous révéler la vérité. Il dit que la vertu consiste à savoir ce qui est bien ou mal, honnête ou honteux, utile ou inutile. Il pouvait épargner quelques paroles, et se contenter de dire: que la vertu consiste à savoir le bien et le mal, puisque rien ne peut être utile ni honnête qu'il ne soit bon, comme rien ne peut être inutile au bonheur qu'il ne soit mauvais, ainsi que les philosophes en conviennent, et que Cicéron le prouve dans le troisième livre du même ouvrage. La science ne peut être une vertu, puisque ce que nous savons nous vient de dehors, au lieu que la vertu est au dedans de celui qui la possède. La science est une faveur que nous fait celui qui nous enseigne, et que nous recevons en l'écoutant. La vertu nous est propre, et consiste dans la volonté que nous avons de faire le bien. Comme il ne servirait de rien dans un voyage de savoir le chemin si l'on n'avait la force de marcher, il ne sert de rien dans la morale de connaître le bien si l’on n'a la vertu de le pratiquer. La plupart de ceux qui pèchent tint une connaissance, quoiqu’imparfaite, du bien et du mal; ils reconnaissent leurs fautes, et c'est pour cela qu'ils lâchent de les cacher. Ils ne se trompent pas en prenant le mal pour le bien ; mais ils sont emportés par le mouvement déréglé de leurs désirs, auxquels ils n'ont pas la vertu de résister. Ainsi il est clair que la science du bien et du mal est différente de la vertu. L'une peut souvent être sans l'autre, comme la science a été sans la vertu dans la plupart des philosophes. Puisque c'est une faute de ne pas faire le bien que l'on connaît, le dérèglement de la volonté qui s'est opposé aux lumières de l'esprit sera puni avec très grande justice, La vertu ne consiste donc pas à savoir le bien et le mal, mais à faire le bien et à ne pas faire le mal. On ne doit pas séparer pour cela la science de la vertu ; il faut que la science précède, et que la vertu suive. La connaissance ne sert de rien si elle n'est suivie de l'action. Horace a mieux défini la vertu quand il dit :
Elle consiste à éviter le vice, et le premier degré de la sagesse est de s'éloigner de la folie.
La faute qu'il a faite est de ne l'avoir expliquée que par opposition à son contraire, comme si, pour faire entendre ce que c'est que le bien, il avait dit : le bien est ce qui n'est pas mal. Si j'ignore ce que c'est que la vertu, j'ignore aussi ce que c'est que le vice. J'ai besoin que l'on m'explique l'un et l'autre. Faisons donc ce que ce poète n'a pas fait, et disons que: « être vertueux, c'est réprimer sa colère, modérer ses désirs, dompter ses passions; et cela même c'est éviter le vice, n'y ayant presque aucune action vicieuse qui ne procède de quelques unes de ces causes. » En effet, si on avait arrêté tous les mouvements de cette passion impétueuse que l'on appelle la colère, on aurait prévenu en même temps les querelles et les différends, parce que nul n'aurait la pensée de nuire ni de tendre des pièges à un autre ; si les désirs injustes étaient réprimés, on n'exercerait plus de brigandages sur mer ni sur terre, on ne lèverait plus de troupes pour piller et pour enlever le bien d'autrui : si le feu de la volupté était assoupi, tout sexe et tout âge garderait la chasteté, et personne ne ferait ni ne souffrirait d'infamie : ainsi la vie humaine serait exemple de crimes, si la vertu avait réglé les passions. Le principal devoir de la vertu consiste à s'abstenir de pécher. Pour s'en abstenir, il est nécessaire de connaître Dieu, parce que, faute de connaître le principe des vertus, on tombe insensiblement, dans le vice et sans s'en apercevoir. Pour exprimer plus distinctement les caractères particuliers de la science et de la vertu, nous pouvons dire : que le propre de la science est de connaître Dieu, et le propre de la vertu de l'honorer ; et c'est aussi d'où la sagesse et la justice dépendent.
CAPUT VI. De summo bono et virtute; deque scientia ac justitia.
Dixi, quod erat primum, scientiam boni non esse virtutem; deinde quid sit virtus, et in quo sit. Sequitur, ut id quoque ipsum, quid sit bonum et malum nescisse philosophos, breviter ostendam, quia pene declaratum est libro tertio, cum de Summo Bono disputarem. Quia autem quid esset summum nescierunt, et in caeteris bonis malisve, quae summa non sunt, erraverint necesse est; quae non potest vero judicio examinare, qui fontem ipsum non tenet, unde illa descendunt. Fons autem bonorum Deus est, malorum vero ille, scilicet divini nominis semper inimicus, de quo saepe diximus. Ab his duobus principiis bona malaque oriuntur. Quae veniunt a Deo, hanc habent rationem, ut immortalitatem parent, quod est Summum Bonum: quae autem ab illo altero, id habent officium, ut a coelestibus avocatum, terrenisque demersum, ad poenam interficiant sempiternam, quod est summum malum. Num igitur dubium est, quin illi omnes quid esset bonum et malum ignoraverint, qui nec Deum, nec adversarium Dei scierint? Itaque finem bonorum ad corpus, et ad hanc brevem vitam retulerunt, quam scilicet solvi et occidere necesse est: non sunt progressi ulterius. Sed omnia eorum praecepta, et omnia quae inducunt bona, terrae inhaerent, et humi jacent, quoniam simul cum corpore, quod est terra, moriuntur; pertinent enim non ad vitam homini comparandam, sed ad quaerendas vel augendas opes, honores, gloriam, potentiam; quae sunt universa mortalia, tam scilicet, quam ille qui, ut ea sibi contingerent, laboravit. Hinc est illud:
Virtus, quaerendae finem rei scire modumque. Praecipiunt enim quibus modis, et quibus artibus res familiaris quaerenda sit, quia vident male quaeri solere: sed hujusmodi virtus non est proposita sapienti. Nec enim virtus est, opes quaerere, quarum neque inventio, neque possessio in nostra potestate est. Itaque et quaestu, et obtentu faciliores sunt malis, quam bonis. Non potest ergo virtus esse in iis rebus quaerendis, in quarum contemptu vis ac ratio virtutis apparet; nec ad ea ipsa transfugiet, quae magno ac excelso animo calcare ac proterere gestit: neque fas est, animam coelestibus intentam bonis, ut haec fragilia sibi comparet, ab immortalibus suis operibus avocari. Sed potissimum in iis rebus comparandis virtutis ratio consistit, quas nobis nec homo ullus, nec mors ipsa possit auferre. Cum haec ita se habeant, illud quod sequitur verum est:
Virtus, divitiis pretium persolvere posse. Qui versus idem fere significat, quod primi duo. Sed neque ipse, neque quisquam philosophorum scire potuit pretium ipsum, vel quale, vel quod sit. Id enim poeta, et illi omnes, quos secutus est, putaverunt, recte opibus uti, hoc est, frugi esse; non instruere convivia sumptuose; nec largiri temere; non effundere in res supervacuas, aut turpes, rem familiarem.
Dicet aliquis fortasse: Quid tu? negas ne hanc esse virtutem? Non equidem nego; contraria enim videar probare, si negem. Sed veram nego; quia non sit illa coelestis, sed tota terrena, quandoquidem nihil efficit, nisi quod remaneat in terra. Quid sit autem recte opibus uti, et qui sit ex divitiis fructus petendus, declarabo apertius, cum de pietatis officio loqui coepero. Jam caetera, quae sequuntur, nullo modo vera sunt. Nam improbis inimicitias aut indicere, bonorum defensionem suscipere, potest cum malis esse commune. Quidam enim probitate ficta viam sibi ad potentiam muniunt, faciuntque multa, quae boni solent, eo quidem promptius, quod fallendi gratia faciunt. Utinamque tam facile esset praestare, quam facile est simulare bonitatem. Sed ii, cum esse coeperint propositi ac voti sui compotes, et summum potentiae gradum ceperint, tum vero simulatione deposita, mores suos detegunt: rapiunt omnia, et violant, et vexant; eosque ipsos bonos, quorum causam susceperant, insequuntur, et gradus per quos ascenderunt amputant, ne quis illos contra ipsos possit imitari. Verumtamen putemus, hoc officium non nisi boni esse, ut bonos defendat. At id suscipere, facile est, implere, difficile; quia cum te certamini congressionique commiseris, in arbitrio Dei, non tuo, posita victoria est. Et plerumque improbi, et numero, et conspiratione sunt potentiores, quam boni; ut ad eos superandos, non tam virtus sit, quam felicitas necessaria. An aliquis ignorat, quoties melior justiorque pars victa sit? Hinc semper dominationes acerbae in cives extiterunt. Plena est exemplis omnis historia: sed nos contenti erimus uno. Cneius Pompeius bonorum voluit esse defensor; siquidem pro republica, pro Senatu, pro libertate arma suscepit. Idem tamen victus cum ipsa libertate occidit, et a spadonibus Aegyptiis detruncatus, insepultus abjectus est.
Non est igitur virtus, aut hostem malorum esse, aut defensorem bonorum, quia virtus incertis casibus non potest esse subjecta.
Commoda praeterea patriae sibi prima putare. Sublata hominum concordia, virtus nulla est omnino. Quae sunt enim patriae commoda, nisi alterius civitatis, aut gentis incommoda? Id est, fines propagare aliis violenter ereptos, augere imperium, vectigalia facere majora. Quae omnia non utique virtutes, sed virtutum sunt eversiones. In primis enim tollitur humanae societatis conjunctio, tollitur innocentia, tollitur alieni abstinentia, tollitur denique ipsa justitia, quae dissidium generis humani ferre non potest, et ubicumque arma fulserint, hinc eam fugari et exterminari necesse est. Verum est enim Ciceronis illud: Nam quomodo potest justus esse, qui nocet, qui odit, qui spoliat, qui occidit? Quae omnia faciunt, qui patriae prodesse nituntur. Id enim ipsum prodesse, quid sit, ignorant, qui nihil putant utile, nihil commodum, nisi quod teneri manu potest, quod solum teneri non potest, quia eripi potest.
Haec itaque (ut ipsi appellant) bona quisquis patriae acquisierit, hoc est, qui eversis civitatibus, gentibusque deletis, aerarium pecunia referserit, agros ceperit, cives suos locupletiores fecerit; hic laudibus fertur in coelum, in hoc putatur summa et perfecta esse virtus. Qui error non modo populi et imperitorum, sed etiam philosophorum est; qui praecepta quoque dant ad injustitiam, ne stultitiae ac malitiae disciplinae auctoritas desit. Itaque cum de officiis ad rem militarem pertinentibus disputant, neque ad justitiam, neque ad veram virtutem accommodatur illa omnis oratio, sed ad hanc vitam moremque civilem, quem non esse justitiam, et res indicat, et ipse Cicero testatus est. « Sed nos, inquit, veri juris, germanaequae justitiae, solidam et expressam effigiem nullam tenemus. Umbra et imaginibus utimur; easque ipsas utinam sequeremur! Feruntur enim ab optimis naturae ac veritatis exemplis. » Umbra est igitur et imago justitiae, quam illi justitiam putaverunt. Quid sapientiam? nonne idem confitetur in phisosophis esse nullam? « Aut cum Fabricius, inquit, aut Aristides justus nominatur, aut ab illis fortitudinis, aut ab his justitiae petitur tanquam a sapiente exemplum. Nemo enim horum sic sapiens, ut sapientem volumus intelligi. Nec ii qui sapientes habiti et nominati, M. Cato et C. Laelius, sapientes fuerunt, ne illi quidem septem: sed ex mediorum officiorum frequentia similitudinem quamdam gerebant speciemque sapientium. » Si ergo et philosophis ipsorum confessione adempta sapientia est, et iis qui justi habiti sunt, adempta justitia est, omnes igitur illae virtutis descriptiones falsae sint necesse est; quia quae sit virtus vera, scire non potest, nisi justus ac sapiens. Justus autem ac sapiens nemo est, nisi quem Deus praeceptis coelestibus erudivit.
CAPUT VII. De via erroris ac veritatis; quod ea simplex sit, angusta et ardua, atque Deum habeat ducem.
Nam illi omnes, qui per aliorum confessam stultitiam sapientes existimantur, specie virtutis inducti umbras et imagines apprehendunt, nihil verum. Quod ea fit ratione, quoniam via illa mendax, quae fert ad occasum, multos tramites habet, propter studiorum et disciplinarum varietatem, quae sunt in vita hominum dissimiles atque diversae. Nam sicut via illa sapientiae habet aliquid simile stultitiae, quod libro praecedente monstravimus: ita haec, cum sit tota stultitiae, habet aliquid simile sapientiae, quod arripiant ii, qui stultitiam publicam intelligunt; et ut habet vitia manifesta: sic habet aliquid, quod simile esse videatur virtuti; ut habet apertum scelus: sic imaginem quamdam speciemque justitiae. Quomodo enim praecursor ejus viae, cujus vis et potestas omnis in fallendo est, universos in fraudem posset inducere, nisi verisimilia hominibus ostentaret? Deus enim, ut immortale illud arcanum ejus in operto esset, posuit in via sua, quae homines pro malis et turpibus aspernarentur, ut aversi a sapientia et veritate, quam sine ullo duce requirebant, in id ipsum inciderent, quod vitare ac fugere cupiebant. Itaque illam perditionis ac mortis viam multiplicem ostendit, vel quod multa sunt genera vitae, vel quod dii multi qui coluntur.
Hujus dux praevaricator ac subdolus, ut videatur esse discrimen aliquod falsi et veri, mali ac boni, alia ducit luxuriosos, alia eos qui frugi appellantur; alia imperitos, alia doctos; alia inertes, alia strenuos; alia stultos, alia philosophos; et eos quidem non uno tramite. Illos enim, qui aut voluptates, aut divitias non refugiunt, ab hac publica et celebri via modice segregat: eos autem, qui aut virtutem sequi volunt, aut contemptum rerum profitentur, per fragosa quaedam praecipitia trahit. Sed tamen illa omnia itinera, quae speciem bonorum operum ostentant, non sunt aliae viae, sed diverticula et semitae; quae videntur quidem ab illa communi dextroversum separari, ad eamdem tamen, et ad unum omnes exitum sub ipso fine referuntur. Ibi enim dux, ille conjungit omnes, ubi opus fuerat, bonos a malis, fortes ab inertibus, sapientes a stultis separari; in deorum scilicet cultu, in quo ille universos, quia sine ullo discrimine stulti fuerunt, uno mucrone jugulat, et praecipitat in mortem. Haec autem via, quae est veritatis, et sapientiae, et virtutis, et justitiae, quorum omnium fons unus est, una vis, una sedes; et simplex est, quod paribus animis, summaque concordia unum sequamur, et colamus Deum; et angusta, quoniam paucioribus virtus data est; et ardua, quoniam ad bonum, quod summum atque sublime est, nisi cum summa difficulate ac labore non potest perveniri.
Haec est via, quam philosophi quaerunt: sed ideo non inveniunt, quia in terra potius, ubi apparere non potest, quaerunt. Errant ergo velut in mari magno, nec quo ferantur intelligunt, quia nec viam cernunt, nec ducem sequuntur ullum. Eadem namque ratione hanc vitae viam quaeri oportet, qua in alto iter navibus quaeritur; quae nisi aliquod coeli lumen observent, incertis cursibus vagantur. Quisquis autem rectum iter viae tenere nititur, non terram debet aspicere, sed coelum: et (ut apertius loquar) non hominem sequi debet, sed Deum; non his terrestribus simulacris, sed Deo servire coelesti; non ad corpus referre omnia, sed ad mentem; non huic vitae dare operam, sed aeternae. Itaque si oculos in coelum semper intendas, et solem, quo oritur, observes, eumque habeas vitae quasi navigii ducem, sua sponte in viam pedes dirigentur; et illud coeleste lumen, quod sanis mentibus multo clarior sol est, quam hic quem carne mortali videmus, sic reget, sic gubernabit, ut ad summum sapientiae, virtutisque portum sine ullo errore perducat.
Suscipienda igitur Dei lex est, quae nos ad hoc iter dirigat: illa sancta, illa coelestis, quam Marcus Tullius in libro de Republica tertio pene divina voce depinxit; cujus ego, ne plura dicerem, verba subjeci: « Est quidem vera lex, recta ratio, naturae congruens, diffusa in omnes, constans, sempiterna; quae vocet ad officium, jubendo; vetando, a fraude deterreat: quae tamen neque probos frustra jubet, aut vetat; nec improbos jubendo, aut vetando movet. Huic legi nec obrogari fas est, neque derogari ex hac aliquid licet, neque tota abrogari potest. Nec vero aut per Senatum, aut per populum solvi hac lege possumus. Neque est quaerendus explanator, aut interpres ejus alius. Nec erit alia lex Romae, alia Athenis, alia nunc, alia posthac: sed et omnes gentes, et omni tempore una lex, et sempiterna, et immutabilis continebit; unusque erit communis quasi magister, et imperator omnium Deus, ille legis hujus inventor, disceptator, lator; cui qui non parebit, ipse se fugiet, ac naturam hominis aspernatus, hoc ipso luet maximas poenas, etiamsi caetera supplicia quae putantur effugerit. » Quis sacramentum Dei sciens, tam significanter enarrare legem Dei posset, quam illam homo longe a veritatis notitia remotus expressit? Ego vero eos, qui vera imprudentes loquuntur, sic habendos puto, tanquam divinent spiritu aliquo instincti. Quod si, ut legis sanctae vim rationemque pervidit, ita illud quoque scisset aut explicasset, in quibus praeceptis lex ipsa consisteret: non philosophi functus fuisset officio, sed prophetae. Quod quia facere ille non poterat, nobis faciendum est, quibus ipsa lex tradita est ab illo uno magistro et imperatore omnium Deo.
CAPUT IX. De Lege et Praecepto Dei; de Misericordia, atque errore Philosophorum.
Hujus legis caput primum est, ipsum Deum nosse, soli obtemperare, solum colere. Non potest enim rationem hominis obtinere, qui parentem animae suae Deum nescit; quod est summum nefas. Quae ignoratio facit, ut diis alienis serviat, quo nihil sceleratius committi potest. Hinc jam proclivis est ad malitiam gradus per ignorantiam veri ac singularis boni; quia Deus, quem nosse refugit, fons est ipse bonitatis. Vel si justitiam sequi volet Dei, divini tamen juris ignarus, gentis suae leges tanquam verum jus amplectitur; quas non utique justitia, sed utilitas reperit. Cur enim per omnes populos diversa et varia jura sunt condita, nisi quod unaquaeque gens id sibi sanxit, quod putavit rebus suis utile? Quantum autem a justitia recedat utilitas, populus ipse Romanus docet, qui per Feciales bella indicendo, et legitime injurias faciendo, semper aliena cupiendo, atque rapiendo, et possessionem sibi totius orbis comparavit. Verum hi justos se putant, si contra leges suas nihil faciant; quod etiam timori adscribi potest, si praesentium poenarum metu sceleribus abstineant. Sed concedamus sane, ut id natura, vel (ut ait philosophus) sua sponte faciant, quod legibus facere coguntur. Num idcirco justi erunt, quia parent institutis hominum, qui et ipsi aut errare, aut injusti esse potuerunt! Sicut illi duodecim Tabularum conditores, qui certe publicae utilitati pro conditione temporum servierunt. Aliud est igitur civile jus, quod pro moribus ubique variatur: aliud est vera justitia, quam uniformem ac simplicem proposuit omnibus Deus; quem qui ignorat, et ipsam justitiam ignoret necesse est.
Sed putemus fieri posse, ut aliquis naturali et ingenito bono veras virtutes capiat, qualem fuisse Cimonem Athenis accepimus, qui et egentibus stipem dedit, et pauperes invitavit, et nudos induit. Tamen cum illud unum quod est maximum deest, agnitio Dei, jam illa bona omnia supervacua sunt et inania, ut frustra in his assequendis laboraverit. Omnis enim justitia ejus similis erit humano corpori caput non habenti; in quo tametsi membra omnia, et locis suis constent, et figura, et habitudine, tamen quoniam deest id, quod est omnium principale, et vita, et omni sensu caret. Itaque membra illa formam tantummodo membrorum habent, usum non habent, tam scilicet, quam caput sine corpore. Cui similis est, qui cum Deum non ignoret, vivit injuste. Id enim solum habet, quod est summum: sed frustra, quoniam virtutibus tanquam membris eget.
Itaque ut sit vivum ac sensibile corpus, et agnitio Dei necessaria est, quasi caput; et omnes virtutes, quasi corpus. Ita fiet homo perfectus, ac vivus: sed tamen summa omnis in capite est; quamvis constare non possit sine omnibus, sine quibusdam tamen potest. Et erit quidem animal vitiosum ac debile; sed tamen vivet, sicut is qui et Deum novit, et in aliqua re peccat. Dat enim veniam peccatis Deus. Itaque sine membris aliquibus vivi potest, sine capite nullo modo. Haec res efficit, ut philosophi, etiamsi natura sint boni, tamen nihil sciant, nihil sapiant. Omnis doctrina et virtus eorum sine capite est; quia Deum nesciunt, qui est virtutis ac doctrinae caput: quem qui non agnoscit, licet videat, caecus est; licet audiat surdus; licet loquatur, elinguis est. Cum vero conditorem rerum parentemque cognoverit, tunc et videbit, et audiet, et loquetur. Habere enim caput coepit, in quo sunt sensus omnes collocati, hoc est oculi, aures, et lingua. Nam profecto is videt, qui veritatem in qua Deus est, vel Deum in quo veritas est, oculis cordis aspexerit: is audit, qui divinas voces ac praecepta vitalia pectori suo affigit: is loquitur, qui coelestia disserens, virtutem ac majestatem Dei singularis enarrat. Quare non est dubium, quin impius sit, quisquis Deum non agnoverit; omnesque virtutes ejus, quas habere aut tenere se putat, in illa mortifera via reperiuntur, quae est tota tenebrarum. Quapropter nihil est quod aliquis sibi gratuletur, si has inanes virtutes adeptus est; quia non tantum miser, qui bonis praesentibus careat, sed etiam stultus sit necesse est, qui labores in vita sua maximos suscipiat incassum. Nam dempta spe immortalitatis, quam Deus pollicetur in sua Religione versantibus, cujus assequendae gratia virtus appetenda est, et quidquid malorum acciderit perferendum, maxima erit profecto vanitas, obsequi velle virtutibus, quae frustra homini calamitates afferunt et labores. Nam si virtus est, egestatem, exilium, dolorem, mortem, quae timentur a caeteris, pati fortiter ac subire; quid tandem in se boni habet, cur eam propter seipsam philosophi dicant expetendam? Nimirum supervacuis et inanibus poenis delectantur, quibus licet agere tranquille.
Si enim mortales sunt animae, si virtus dissoluto corpore nihil futura est, quid fugimus attributa nobis bona, quasi aut ingrati, aut indigni qui divinis muneribus perfruamur? Quae bona ut habeamus, scelerate impieque vivendum est; quia virtutem, id est, justitiam paupertas sequitur. Sanus igitur non est, qui nulla spe majore proposita, iis bonis, quibus caeteri utuntur in vita, labores, et cruciatus, et miserias anteponat. Si autem virtus (ut ab his rectissime dicitur) capessenda est, quia constet ad eam nasci hominem, subesse debet spes aliqua major, quae malorum et laborum, quos perferre virtutis est, magnum afferat praeclarumque solatium. Nec aliter virtus, cum per se dura sit, haberi pro bono potest quam si acerbitatem suam maximo bono penset. Aeque non aliter his bonis praesentibus abstinendum est, quam si sunt alia majora, propter quae tanti sit, et voluptates omittere, et mala omnia sustinere. Ea vero nulla sunt alia (ut in tertio docui) nisi perpetuae vitae. Hanc autem praestare quis potest, nisi Deus, qui virtutem ipsam proposuit? Ergo in Dei agnitione et cultu rerum summa versatur: in hoc est spes omnis ac salus hominis; hic est sapientiae gradus primus, ut sciamus quis sit nobis verus pater, eumque solum pietate debita prosequamur, huic pareamus, huic devotissime serviamus; in eo promerendo actus omnis, et cura, et opera collocetur.
CAPUT X. De Religione erga Deum, et Misericordia erga homines; atque de Mundi principio.
Dixi, quid debeatur Deo: dicam nunc, quid homini tribuendum sit; quanquam id ipsum quod homini tribueris, Deo tribuitur, quia homo Dei simulacrum est. Sed tamen primum officium justitiae est, conjungi cum Deo; secundum, cum homine. Sed illud primum, Religio dicitur; hoc secundum, misericordia vel humanitas nominatur. Quae virtus propria est justorum et cultorum Dei; quod ea sola vitae communis continet rationem. Deus enim, qui caeteris animalibus sapientiam non dedit, naturalibus ea munimentis ab incursu et periculo tutiora generavit. Hominem vero quia nudum fragilemque formavit, ut eum sapientia potius instrueret, dedit ei praeter caetera hunc pietatis affectum ut homo hominem tueatur, diligat, foveat, contraque omnia pericula et accipiat, et praestet auxilium. Summum igitur inter se hominum vinculum est humanitas: quod qui disrupit, nefarius et parricida existimandus est. Nam si ab uno homine, quem Deus finxit, omnes orimur, certe consanguinei sumus; et ideo maximum scelus putandum est, odisse hominem, vel nocentem. Propterea Deus praecepit inimicitias per nos nunquam faciendas, semper esse tollendas; scilicet ut eos, qui sint nobis inimici, necessitudinis admonitos mitigemus. Item si ab uno Deo inspirati omnes et animati sumus, quid aliud quam fratres sumus? Et quidem conjunctiores, quod animis, quam quod corporibus. Itaque non errat Lucretius, cum dicit:
Ergo pro belluis immanibus sunt habendi, qui homini nocent, qui contra jus humanitatis et fas omne spoliant, cruciant, occidunt, exterminant.
Ob hanc necessitudinem germanitatis docet nos Deus, malum nunquam facere, semper bonum. Id autem ipsum bene facere quid sit, idem ipse praescribit: praestare auxilium depressis et laborantibus; impertiri victum non habentibus. Deus enim, quoniam pius est, animal nos voluit esse sociale. Itaque in aliis hominibus nos ipsos cogitare debemus. Non meremur in periculo liberari si non succurrimus: non meremur auxilium, si negamus. Ad hanc partem Philosophorum nulla praecepta sunt; quippe qui falsae virtutis specie capti, misericordiam de homine sustulerunt, et dum volunt sanare, vitiaverunt. Et cum iidem plerumque fateantur, societatis humanae communionem esse retinendam, ab ea plane seipsos inhumanae suae virtutis rigore dissociant. Convincendus ergo etiam hic error illorum est, qui nihil cuiquam impertiendum putant. Urbis condendae originem atque causam non unam intulerunt: sed alii eos homines, qui sint ex terra primitus nati, cum per silvas et campos erraticam degerent vitam, nec ullo inter se sermonis aut juris vinculo cohaererent, sed frondes et herbam pro cubilibus, speluncas et antra pro domibus haberent, bestiis et fortioribus animalibus praedae fuisse commemorant. Tum eos, qui aut laniati effugerant, aut laniari proximos viderant, admonitos periculi sui ad alios homines decurrisse, praesidium implorasse, et primo nutibus voluntatem suam significasse; deinde sermonis initia tentasse, ac singulis quibusque rebus nomina imprimendo, paulatim loquendi perfecisse rationem. Cum autem nec multitudinem ipsam viderent contra bestias esse tutam, oppida etiam coepisse munire; vel ut quietem noctis tutam sibi facerent, vel ut incursiones atque impetus bestiarum non pugnando, sed objectis aggeribus arcerent.
O ingenia hominibus indigna quae has ineptias protulerunt! miseros, atque miserabiles, qui stultitiam suam litteris memoriaeque mandaverunt! Qui cum viderent mutis quoque animalibus ingenitam esse rationem, vel conveniendi, vel invicem appetendi, vel periculi fugiendi, vel mali cavendi, vel cubilia sibi et latibula parandi; homines autem ipsos existimaverint non nisi exemplis admoneri ac discere potuisse, quid metuere, quid cavere, quid facere deberent; aut nunquam conventuros inter se fuisse, nec loquendi rationem reperturos, nisi eos bestiae comedissent. Haec aliis delira visa sunt (ut fuerunt) dixeruntque, non ferarum laniatus causam fuisse coeundi, sed ipsam potius humanitatem: itaque inter se congregatos, quod natura hominum solitudinis fugiens, et communionis ac societatis appetens esset. Non magna inter eos disceptatio est. Siquidem causae dispares sunt, res eadem est. Potuit igitur utrumque, quia non repugnat: sed tamen utrumque nullo modo verum est; quia non per omnem terram nati sunt homines e terra, tanquam ex draconis alicujus dentibus proseminati (ut poetae ferunt) sed unus homo à Deo fictus est, ab eoque uno omnis terra humano genere completa est, eadem scilicet ratione, qua rursus post diluvium: quod certe negare non possunt. Nulla igitur in principio facta est ejusmodi congregatio; nec unquam fuisse homines in terra, qui praeter infantiam non loquerentur, intelliget cui ratio non deest. Fingamus tamen illa vera esse, quae otiosi et inepti senes fabulantur, ut eos suis potissimum sensibus et suis rationibus refellamus.
Si hac de causa sunt homines congregati, ut mutuis auxiliis imbecillitatem suam tuerentur; succurrendum est igitur homini, qui egeat auxilio. Cum enim praesidii causa homines societatem cum hominibus inierint et sanxerint, foedus illud inter homines a principio ortus sui ictum aut violare, aut non conservare, summum nefas putandum est. Nam qui se a praestando auxilio removet, etiam ab accipiendo se removeat necesse est; quia nullius opera indigere se putat, qui alteri suam denegat. Huic vero, qui se ipse dissociat ac secernit a corpore, non ritu hominis, sed ferarum more vivendum est. Quod si fieri non potest, retinendum est igitur omni modo vinculum societatis humanae, quia homo sine homine nullo modo potest vivere. Retentio autem societatis est communitas, id est auxilium praestare, ut possimus accipere. Sin vero (ut illi alii disputant) humanitatis ipsius causa facta est hominum congregatio, homo certe hominem debet agnoscere. Quod si fecerunt illi rudes et adhuc feri homines, et fecerunt nondum constituta loquendi ratione, quid putemus hominibus expolitis, et sermonis rerumque omnium commercio inter se copulatis esse faciendum, qui assueti hominibus solitudinem ferre non possunt?