Divinae institutiones (Institutions divines) (page 37)

Lactance · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — eglise/lactance · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CAPUT XV. De affectibus ac de iis Peripateticorum sententia.

Haec enim naturalia esse, non voluntaria, omnium viventium ratio demonstrat, quae iisdem omnibus quatitur affectibus. Peripatetici ergo rectius, qui haec omnia detrahi posse negant, quia nobiscum simul nata sint; et conantur ostendere, quam providenter, et quam necessario Deus, sive natura (sic enim dicunt) his nos armarit affectibus: quos tamen, quia vitiosi plerumque fiunt, si nimii sint, posse ab homine, adhibito modo, salubriter temperari, ut tantum homini, quantum naturae satis est, relinquatur. Non insipiens disputatio, si (ut dixi) non ad hanc vitam omnia referrentur. Stoici ergo furiosi, qui ea non temperant, sed abscindunt, rebusque a natura insitis castrare hominem quodammodo volunt. Quod tale est, quale si velint, aut metum detrahere cervis, aut venenum anguibus, aut iram feris, aut placiditatem pecudibus. Nam quae singula mutis animalibus data sunt, ea vero universa homini simul. Quod si, ut medici affirmant, laetitiae affectus in splene est, irae in felle, libidinis in jecore, timoris in corde; facilius est interficere animal ipsum, quam ex corpore aliquid evellere: quod est animantis naturam velle mutare. Sed homines prudentes non intelligunt, cum vitia ex homine tollunt, etiam se virtutem tollere, cui soli locum faciunt. Nam si virtus est, in medio irae impetu seipsum cohibere ac reprimere, quod negare non possunt; caret ergo virtute, quisquis ira caret. Si virtus est, libidinem corporis continere; virtute careat necesse est, qui libidinem quam temperet, non habet. Si virtus est, cupiditatem ab alieni appetitione fraenare; nullam certe virtutem potest habere, qui caret eo ad quod cohibendum virtutis usus adhibetur. Ubi ergo vitia non sunt, nec virtuti quidem locus est: sicut nec victoriae quidem, ubi adversarius nullus est. Ita fit, ut bonum sine malo esse in hac vita non possit. Affectus igitur, quasi ubertas est naturalis animorum. Nam sicut in sentes ager, qui est natura foecundus, exuberat: sic animus incultus, vitiis sua sponte invalescentibus, velut spinis obducitur. Sed cum verus cultor accesserit, statim, cedentibus vitiis, fruges virtutis oriuntur.

Deus itaque, cum hominem primum fingeret, mirabili providentia ingeneravit ei prius istas animi commotiones, ut posset capere virtutem, sicut terra culturam; posuitque materiam vitiorum in affectibus, virtutis, in vitiis. Quae profecto aut nulla erit, aut in usu esse non poterit, si desint ea, per quae vis ejus aut apparet, aut constat. Videamus nunc, iidem illi, qui vitia penitus excidunt, quid effecerint. Quatuor illos affectus, quos ex opinione bonorum malorumque nasci putant; quibus evulsis, sanandum esse animum sapientis existimant: quoniam intelligunt et natura insitos esse, et sine his nihil moveri, nihil agi posse; alia quaedam in eorum locum vicemque supponunt: ut pro cupiditate, substituunt voluntatem: quasi vero non multo sit praestabilius, bonum cupere, quam velle. Item pro laetitia gaudium, pro metu cautionem. At in illo quarto immutandi nominis eos ratio defecit. Itaque aegritudinem penitus, id est, moestitiam doloremque animi sustulerunt: quod fieri nequaquam potest. Quis enim possit non dolere, si patriam aut pestilentia exhauserit, aut hostis everterit, aut tyrannus oppresserit? Potest aliquis non dolere, si sublatam viderit libertatem; si proximos, si amicos, si bonos viros aut exterminatos, aut crudelissime trucidatos? nisi cujus mens ita obstupuerit, ut sit ei sensus omnis ereptus. Quare aut omnia tollere debuerunt, aut implenda fuerat curta haec et debilis disputatio; id est, etiam pro aegritudine aliquid reponendum, quoniam, superioribus ita ordinatis, hoc consequens erat.

Ut enim praesentibus laetamur bonis: sic malis angimur, ac dolemus. Si ergo laetitiae, quoniam vitiosam putabant, nomen aliud indiderunt: sic aegritudini, quoniam et ipsam vitiosam putabant, aliud vocabulum tribui congruebat. Unde apparet non illis rem defuisse, sed verbum; cujus indigentia eum totum affectum, qui est vel maximus, contra quam natura pateretur, auferre voluerunt. Nam illas nominum commutationes poteram coarguere pluribus, et ostendere, aut sermonis ornandi, augendaeque copiae gratia, multa nomina iisdem rebus imposita, aut certe non multum inter se illa distare. Nam et cupiditas a voluntate incipit; et cautio a metu oritur; et laetitia nihil aliud est, quam professum gaudium. Sed putemus, ut ipsi volunt, esse diversa. Nempe igitur cupiditatem esse dicent, perseverantem ac perpetuam voluntatem; laetitiam vero, insolenter se efferens gaudium; metum autem, nimiam et excedentem modum cautionem. Ita fit, ut ea, quae tollenda esse censent, non tollant, sed temperent; siquidem nomina tantummodo immutant, res ipsae manent. Eo igitur imprudentes revolvuntur, quo Peripatetici ratione perveniunt; ut vitia, quoniam tolli non possunt, medie temperanda sint. Ergo errant, quia non efficiunt, quod volunt, et longo asperoque circuitu in eamdem viam redeunt.

Il faut avoir des sentiments d'humanité, si nous voulons retenir le titre d'homme. Or qu'est-ce autre chose d'avoir des sentiments d'humanité, si ce n'est d'aimer les hommes parce qu'ils ont la même nature que nous? Il n'y a rien de si contraire à la nature de l'homme que la dissension et la discorde. Cette parole de Cicéron est très véritable, « qu'un homme qui suit les sentiments de la nature ne saurait jamais nuire à un autre homme. » Si c'est une action contraire à la nature que de nuire à un homme, ce sera une action conforme à la nature que de l'assister. Quiconque manque à ce devoir renonce à la qualité d'homme. Je demander volontiers si ceux qui soutiennent qu'un homme sage ne doit point être touché de compassion, s'ils en voyaient un qui aurait des armes, et de qui un autre, qui aurait été enlevé par une bête farouche, implorerait le secours, il le devrait secourir ou l'abandonner. Ils ne sont pas assez impudents pour nier qu'il dût faire ce que l'humanité demande en ces occasions. Si un homme était au milieu d'un incendie ou sous les ruines d'une maison, ou s'il était tombé dans l'eau soit d'un fleuve ou de la mer, n'avoueront-ils pas que l'humanité oblige à le secourir? Ils ne seraient pas hommes s'ils ne l'avouaient ; car il n'y a personne qui ne puisse tomber en quelques-uns de ces dangers, ils demeureront d'accord qu'un homme de cœur fera tout ce qu'il pourra pour sauver celui qu'il verra en danger de périr. Ceux qui n'oseraient disconvenir que l'humanité oblige à sauver ceux qui se rencontrent dans ces périls, ont-ils quelque raison pour prétendre que l'on n'est pas obligé de secourir ceux qui sont pressés de la faim ou de la soif, ceux qui n'ont point d'habits pour se couvrir durant la rigueur du froid. Bien qu'il y ait la même raison pour assister ceux qui tombent dans les hasards extraordinaires d'un embrasement ou d'un naufrage, que ceux qui sont dans la nécessité plus commune de la pauvreté, ils y mettent de la différence, parce qu'ils mesurent toutes choses par leur intérêt, et qu'ils espèrent que ceux qu'ils auront délivrés d'un danger leur en témoigneront de la reconnaissance; au lieu que les pauvres qu'ils auront assistés ne leur en témoigneront jamais, parce qu'ils périront bientôt de misère. C'est de ce sentiment que vient cette exécrable parole de Plaute : « Que celui qui donne l'aumône à un pauvre lui rend un mauvais office ; car outre qu'il perd ce qu'il lui donne, en prolongeant sa vie il prolonge aussi sa misère. » On peut néanmoins excuser Plaute d'avoir mis ces paroles dans la bouche d'une personne à qui elles convenaient. Mais peut-on excuser Cicéron d'avoir conseillé dans les livres des Offices de ne rien donner à personne? Voici comment il parle: » Les largesses que l'on fait de son propre bien en épuisent le fonds, et ainsi la libéralité se détruit en quelque sorte elle-même; car plus on l'a exercée, et moins on est en pouvoir de l'exercer. « Il ajoute un peu après : « Y a-t-il rien de si extravagant que de se mettre en état de ne pouvoir faire longtemps ce que l'on fait avec plaisir? » Voilà comment ce professeur de la sagesse détourne les hommes des devoirs de l'humanité, et comment il les avertit d'avoir un plus grand soin de conserver leur bien, que d'observer la justice. Il a si bien reconnu lui-même que ce conseil est cruel et criminel, qu'il semble l'avoir rétracté en un autre endroit, où il s'explique de cette sorte : « Il faut pourtant donner quelquefois, et faire part de son bien à des personnes capables. » Qui sont les personnes capables, sinon celles qui peuvent reconnaître les bienfaits ? Si Cicéron vivait encore, je m'écrierais, en lui adressant la parole : Vous vous êtes égaré en cet endroit ; vous avez ôté la justice d'entre les hommes, quand vous avez réglé sur l'intérêt les devoirs de l'humanité et de la piété. Ce ne sont pas ceux qui peuvent témoigner de la reconnaissance qu'il faut assister ; ce sont principalement ceux qui n'en peuvent témoigner : car quand vous les aurez soulagés sans espérance d'aucune reconnaissance, vous vous serez alors acquitté des devoirs de la justice, de la piété et de l'humanité. Voilà en quoi consiste la véritable justice dont vous nous accusez de n'avoir pas seulement l'image. Vous dites en plusieurs endroits de vos ouvrages que la vertu n'agit pas par intérêt, et vous avouez dans le livre des Lois que la libéralité est généreuse, et qu'elle ne demande point de récompense. « Il est certain, dites-vous en un endroit, que celui qui est libéral et bienfaisant ne cherche que la gloire de son action, et ne songe point au profit qu'il en peut tirer. » Pourquoi donc dites-vous en un autre endroit que vous n'obligerez que des personnes capables de le reconnaître ? N'est-ce pas que vous en voulez recevoir la récompense ? Selon vos conseils, on laissera mourir un homme de faim et de froid, quand on verra qu'il ne sera jamais en état de reconnaître les secours qu'on lui aurait rendus. Un homme qui sera dans l'abondance et dans le luxe n'en soulagera pas un autre qui sera dans la dernière nécessité? Vous dites que la vertu n'attend point de récompense, et qu'elle mérite d'être recherchée pour elle-même. Jugez donc de la justice qui est la première et comme la mère de toutes les vertus, non par votre intérêt, mais par son propre prix, et mettez vos bienfaits entre les mains de ceux qui ne vous peuvent jamais rien rendre. Pourquoi choisissez-vous les personnes? Vous devez regarder comme des hommes tous ceux qui implorent votre secours dans la croyance que vous avez de l'humanité. Gardez la justice, et défaites-vous de l'ombre et de l'apparence. Donnez aux aveugles, aux boiteux, aux estropiés, à ceux qui sont dépourvus de secours et qui sont en danger de mourir si vous ne les assistez. S'ils sont inutiles aux hommes, ils ne sont pas inutiles à Dieu, puisqu'il leur laisse la jouissance de la vie. Faites ce que vous pourrez pour la conserver. Quiconque pouvant assister un homme qui est en danger de mourir ne l'assiste pas, est la cause de sa mort. Ceux qui ont renoncé aux sentiments de la nature, et qui ne savent pas quelle est la solide récompense dès bonnes actions, perdent leur bien par l'appréhension de le perdre ; ils tombent dans l'inconvénient qu'ils veulent éviter, qui est qu'ils ne tirent aucun profit de ce qu'ils dépensent, ou qu'ils n'en tirent qu'un profit qui ne dure que fort peu de temps. Ils refusent une légère aumône à un pauvre, et aiment mieux perdre l'humanité que la moindre partie de leur bien ; et en d'autres occasions, ils font des dépenses qui sont tout ensemble et immenses et inutiles. Que dirons-nous de ceux qui emploient à des jeux et à des combats des richesses qui suffiraient à nourrir les habitants d'une ville entière, si ce n'est que ce sont des furieux qui prodiguent leur bien sans que personne en tire aucun fruit. Il n'y a point de plaisirs qui soient de longue durée. Ceux qui se prennent par les yeux ou par les oreilles passent plus vite que les autres. Ceux qui en ont joui les oublient aussitôt, et ne se sentent point obligés à ceux qui ont fait de grandes dépenses pour les leur procurer. Ils réussissent quelquefois si mal, qu'ils n'excitent que des plaintes; et quand ils réussissent, ils n'attendent qu'un applaudissement de peu de jours. Voilà comment des hommes vains dissipent leurs biens en de folles dépenses.

Ceux qui les emploient à des ouvrages plus solides et à élever de superbes édifices qui puissent conserver à la postérité la mémoire de leur nom, se conduisent-ils avec plus de sagesse? Il est certain qu'ils ne font pas fort bien de cacher leurs trésors sous la terre. Il n'y a point de monuments qui soient éternels. Les louanges ne servent de rien aux morts. Les plus magnifiques bâtiments peuvent être renversés par un tremblement de terre, ou consumés par un embrasement, ou ruinés par l'irruption d'une armée, ou ruinés enfin pur la suite des temps; car, comme dit l'orateur romain : « Il n'y aucun ouvrage de la main des hommes que la longueur du temps ne détruise. » Il n'y a que la justice et la libéralité qui croissent de jour en jour. Ceux qui exercent la libéralité envers leurs concitoyens et leurs amis font mieux sans doute que ceux qui donnent des jeux et des combats au peuple, parce que ce qu'ils donnent n'est pas tout à fait perdu; mais ils ne donnent pas encore de la manière qu'il faut. Pour bien donner, il faut donner à ceux qui sont dans la nécessité. Tout ce que l'on donne à des personnes qui n'en ont pas besoin, ou ce que l'on donne à des personnes qui le pourront rendre, est mal donné. Il n'est pas donné selon la justice, puisque, quand on le retiendrait, elle n'en serait point blessée. L'unique devoir de la justice et de la libéralité est d'employer son bien à nourrir les pauvres qui sont dans un extrême besoin.

Voilà quelle est la parfaite justice qui entretient la société civile dont parlent les philosophes. Le véritable usage des richesses est de les employer non pour son plaisir, mais pour la conservation de plusieurs personnes par on motif d'équité, qui est une vertu qui demeure toujours. C'est donc une maxime constante: qu'il faut faire la charité sans intérêt. Il n'en faut attendre la récompense que de Dieu, et quiconque l'attendrait d'un autre, ferait un trafic au lieu de faire une charité. Il n'aurait obligé personne et n'aurait agi que pour son propre avantage. Ce n'est pas que celui qui fait du bien à un autre sans attendre rien de lui, n'y trouve aussi son propre avantage, puisqu'il en reçoit la récompense de Dieu. La miséricorde doit tellement entrer dans toutes les actions de notre vie, que Dieu nous commande d'inviter à un festin ceux qui ne sauraient nous le rendre. Ce n'est pas qu'il nous défende de converser et de manger avec nos proches et avec nos amis, pourvu que nous fassions différence des devoirs de la société et de ceux de l'amitié. L'hospitalité est une vertu fort nécessaire, comme les philosophes en demeurent d'accord. Mais ils détournent le cours que la justice lui donne pour l'appliquer à leur profit. « Théophraste, dit Cicéron, a donné à l'hospitalité les louanges qui lui sont dues, et il n'y a rien en effet de plus glorieux que de voir les maisons des personnes de condition ouvertes aux étrangers qui sont considérables ou par leur naissance ou par leur mérite. » Il s'est trompé ici de la même sorte qu'auparavant quand il a dit qu'il faut faire du bien à des personnes capables de le reconnaître. La maison d'un homme sage et d'un homme juste doit être ouverte non à des personnes illustres et éminentes en dignité, mais aux plus pauvres et aux plus méprisables. Ces personnes illustres n'ont besoin de rien ; leur propre grandeur leur suffit. Toutes les actions d'un homme juste doivent être des bienfaits. Or un bienfait périt quand il est rendu. Il ne nous est plus dû, dès que l'on nous en a payé le prix. La justice veut que les bienfaits soient entiers, et ils ne le sont jamais s'ils ne sont faits à des personnes qui ne les peuvent reconnaître. Cicéron n'a considéré que l'intérêt, quand il a dit qu'il fallait exercer l'hospitalité envers des personnes illustres, et il n'a pas même dissimulé l'avantage que Von en retire. Il a marqué clairement que l'on peut acquérir une grande réputation parmi les étrangers, par le moyen des plus considérables avec lesquels on a contracté amitié. Si j'avais entrepris de le réfuter, il me serait fort aisé de faire voir son inconsistance, et je n'emploierais pour cela que ses paroles. Il dit en un endroit que plus une personne rapporte ses actions à ses intérêts, et moins elle a de probité. Il avoue ailleurs qu'il n'est pas d'un homme sincère et honnête de dissimuler ses sentiments, de cacher ses intentions, de faire paraître par ses actions un autre dessein que celui qu'il a dans le cœur, et que cela n'appartient qu'à un homme rusé, fourbe et trompeur. Comment donc pourrait-il exempter de malice cette hospitalité exercée envers les plus illustres des étrangers avec tant d'ambition et tant de pompe? Vous allez aux portes de la ville pour inviter à loger chez vous les personnes de condition qui arrivent des pays étrangers, et vous n'y allez qu'à dessein d'acquérir, par leur moyen, du crédit et de la puissance parmi leurs concitoyens; et vous prétendez paraître juste, civil et libéral, bien que vous ne suiviez que votre intérêt? Cependant Cicéron est tombé dans cet embarras non par imprudence, car il était moins sujet à ce défaut que nul autre, mais pour n'avoir rien su de la vérité; ce qui lui est d'autant plus pardonnable qu'il a déclaré qu'il ne prétendait pas donner les préceptes de la véritable justice, parce qu'il ne la connaissait pas, mais seulement d'une justice qui eût l'ombre et l'apparence de la véritable. Il faut donc excuser ce docteur d'ombre et d'apparence, et ne lui pas demander la vérité qu'il avoue qu'il ne connaît pas.

Un des plus importants devoirs de la justice est de mettre les prisonniers en liberté, comme Cicéron en est demeuré d'accord. « La libéralité, dit-il, de ceux qui retirent des prisonniers, qui payent leur rançon, et qui soulagent les pauvres, est fort utile à la république. »

Pour moi, je suis persuadé que la dépense que l'on fait pour mettre des prisonniers en liberté est beaucoup plus honnête et plus digne d'un homme grave que celle que l'on fait pour donner des jeux au peuple. Les principaux devoirs d'un homme de bien sont de nourrir les pauvres et de racheter les captifs; et ceux d'entre les méchants qui s'en acquittent, passent pour des hommes d'importance et remportent de grandes louanges, parce que l'on est surpris de voir qu’ils assistent ces personnes qui semblaient abandonnées.

Celui qui fait du bien à des parents et à des amis ne mérite pas une grande louange, parce qu'il ne s'acquitte que d'un devoir auquel il est obligé par la loi de la nature et de l'amitié, et auquel il ne saurait manquer sans commettre une impiété détestable. En cela, il évite plutôt le blâme qu'il n'acquiert de la gloire. Mais celui qui fait du bien à un étranger et à un inconnu mérite une grande louange, parce qu'il ne le fait que par le principe de l'humanité. On fait le bien par pur motif de justice et de probité, lorsqu'il n'y a aucune nécessité de le faire. Cicéron n'a pas dû préférer la dépense que l'on fait pour racheter des prisonniers à celle que l'on fait pour donner des jeux au peuple; car cette préférence suppose une comparaison et un choix de l'une plutôt que de l'autre. Les largesses que l'on fait en faveur du peuple sont des largesses indiscrètes, et qui approchent fort de l'extravagance de ceux qui jettent leur bien dans la mer. On ne peut pas même donner à ces largesses-là le nom de présent, parce qu'elles ne sont reçues que par ceux qui ne les méritent pas.

C'est une autre grande action de justice de prendre la protection des veuves, des pupilles et des personnes qui n'ont aucun appui; elle est recommandée par la loi de Dieu, et tous les bons juges s'y portent comme par une inclination naturelle. Mais ces actions-là n'appartiennent proprement qu'à nous, à qui le commandement en a été fait. Les païens s'aperçoivent bien que c'est une justice à laquelle la nature semble nous obliger que d'assister les faibles ; mais ils ne savent pas sur quoi cette justice est fondée, qui est : que Dieu, qui nous fait perpétuellement sentir les effets de sa clémence, commande de protéger et de défendre les veuves et les pupilles, afin que ceux qui ont des femmes et des enfants n'appréhendent point de les abandonner, quand il est question de mourir pour la foi, et qu'ils souffrent constamment les plus cruels supplices, dans l'assurance que ces personnes, qui leur sont si chères, demeureront après leur mort entre les mains de la Providence qui pourvoira à leurs besoins.

C'est encore une grande action de charité d'assister des malades qui sont sans secours : c'est offrir à Dieu une victime vivante. Ceux qui auront employé leur bien dans le temps à un si saint usage, le retrouveront avec avantage dans l'éternité.

Le dernier et le plus grand devoir de la piété est d'ensevelir les pauvres et les étrangers. Les païens n'ont donné aucun précepte de ce devoir ; et ils n'avaient garde d'en donner, puisqu'ils ne suivaient point d'autre règle que l'intérêt. Bien qu'ils n'aient pas approché de la vérité, quand ils ont entrepris de traiter des autres devoirs, ils ne s'en sont pas si fort éloignés que quand ils ont traité de celui-ci, parce qu'ils ont été retenus par je ne sais quelle apparence d'utilité qu'ils y ont sentie, au lieu qu'en ce dernier, ils n'en ont trouvé aucune. Il y a eu même des personnes qui ont soutenu que la sépulture est inutile, et que ce n'est pas un mal d'en être privé; mais leur impiété est condamnée par le consentement de tous les peuples qui suivent un usage contraire, et par la loi de Dieu qui l'autorise. Ils ne disent pas aussi ouvertement qu'il faille négliger ce devoir; ils se contentent de dire que, quand on y manque, on ne fait pas un grand mal. Ainsi, ce n'est pas tant un conseil qu'ils donnent d'omettre ce devoir, qu'une consolation lorsqu'il a été omis, pour montrer qu'un homme sage ne doit pas s'en affliger comme d'un fort grand malheur. Je n'examine pas ici ce qu'un homme sage doit supporter avec patience; j'examine ce qu'il doit faire. Je n'agite pas ici cette question : la coutume de donner la sépulture aux morts est utile. Quand elle serait inutile, comme les païens le croient, il ne faudrait pas laisser à l'observer, parce qu'elle paraît civile et honnête. Dans la morale, on considère plus l'intention que l'action. Il ne faut pas souffrir que l'ouvrage et l'image de Dieu serve de proie aux bêtes farouches et aux oiseaux ; il faut le rendre à la terre, d'où il est sorti. Nous nous acquitterons de ce devoir envers un inconnu aussi bien qu'envers nos proches, et nous ne devons le refusera personne. Nous lui rendrons, par sentiment d'une humanité générale, ce que nous rendrions à nos proches par le sentiment d'une amitié particulière. Si l'on ne rend pas ce devoir à un homme, parce qu'il n'a plus de sentiment, on le rend à Dieu, qui le reçoit comme un sacrifice très agréable.

« Je n'aurais plus de bien, dira peut-être quelqu'un, si je voulais satisfaire à tous ces devoirs; je dépenserais en un jour tout ce que j'ai, j'entreprenais d'assister tous les pauvres, de vêtir tous les nus, de racheter tous les captifs et d'ensevelir tous les morts. Dissiperais-je le fonds que mes ancêtres ont acquis avec beaucoup de peine, et me réduirais-je à implorer le secours de la compassion et de la charité des autres? »

Appréhendez-vous si fort la pauvreté que les philosophes relèvent par des louanges si extraordinaires, et qu'ils appellent un port où l'on est exempt des agitations que donnent les inquiétudes qui accompagnent les richesses. Ignorez-vous la multitude des accidents et des hasards où la possession du bien vous expose ? Vous serez assez heureux, si vous en pouvez échapper sans perdre la vie. Vous marchez chargé de dépouilles qui excitent l'envie et indignation de vos concitoyens. Que ne mettez vous en sûreté un bien que vous êtes en danger de perdre, ou par la violence des voleurs, ou par l'injustice d'une proscription, ou par une irruption d'ennemis? Quelle difficulté faites-vous de rendre éternel et immuable un bien qui n'est que temporel et passager ? Confiez à Dieu vos trésors, et ils ne seront ni consumés par la rouille, ni enlevés par l'injustice des voleurs ou des tyrans. Ceux qui mettent leurs richesses filtre les mains de Dieu ne sauraient jamais être pauvres. Si vous connaissez le prix de la justice, défaites-vous du bagage qui vous charge et vous incommode, pour la suivre plus aisément. Délivrez-vous des chaînes dont la pesanteur vous accable, et courez à Dieu. Il y a de la grandeur de courage à fouler aux pieds les biens de la terre. Que si vous n'êtes pas encore capable de la perfection qui est nécessaire pour mettre vos trésors entre les mains de Dieu, et pour acquérir des biens solides par la perte des biens périssables, je vous délivrerai de cette crainte. Ces commandements-là ne sont pas faits à vous seul ; ils sont faits à tous vos frères qui vous sont si étroitement unis, que vous ne composez tous ensemble qu'un seul corps. Si vous ne pouviez exécuter seul une si grande entreprise, contribuez-y en tout ce qui dépendra de votre pouvoir, et surpassez autant les autres en générosité que vous les surpassez-en richesses. Ne vous imaginez pas que je vous conseille d'épuiser, ou même de diminuer notablement votre bien. Je vous exhorte seulement à faire un bon usage de ce que vous auriez employé à des dépenses inutiles. Rachetez des prisonniers avec ce que vous auriez mis à acheter des bêtes. Nourrissez les pauvres de ce qui n'aurait servi qu'à nourrir des chiens et des chevaux. Consacrez à la sépulture des morts ce que vous perdriez à entretenir et équiper des gladiateurs. Quel gain y a-t-il à enrichir des scélérats et à leur faire apprendre des exercices qui n'ont rien que de criminel? Faites un sacrifice u Dieu de ce bien qui périrait entre vos mains, et vous en recevrez une récompense éternelle. Dieu a proposé un grand prix aux actions de miséricorde, quand il y a attaché la rémission des péchés. « Si vous écoutez, vous dit-il, les prières de celui qui vous demande des soulagements, j'écouterai les vôtres. Si vous avez pitié de ceux qui sont dans l'affliction, j'aurai pitié de vous quand vous y serez. Que si vous ne les regardez point, et que vous leur refusiez votre assistance, je vous traiterai de la même sorte, et je vous jugerai selon la même loi. »

Lorsque quelqu'un implore votre secours, soyez persuadé que c'est une épreuve où Dieu vous met pour voir si vous méritez qu'il exauce vos prières. Examinez l'état de votre conscience, et cherchez des remèdes convenables à ses maladies. Ne vous imaginez pas néanmoins que la force que l'aumône a d'effacer les péchés vous doive donner la licence de les commettre. L'aumône ne les efface que quand elle est accompagnée du regret de les avoir commis et de la résolution de n'en plus commettre de semblables. Dieu souhaite sincèrement de purifier les hommes de leurs péchés, et c'est pour cela qu'il leur ordonne de faire pénitence. Or faire pénitence est protester que l'on ne péchera plus à l'avenir. Dieu pardonne à ceux qui pèchent par indiscret ion, par imprudence et par ignorance. Il ne pardonne point à ceux qui pèchent avec connaissance. Ceux dont les péchés sont remis ne doivent pas se persuader que parce qu'ils n'ont point de taches à laver, ils sont dispensés des œuvres de miséricorde. Depuis qu'ils ont été justifiés, ils sont plus étroitement obligés à l'exercice de la justice, et ils doivent conserver leur santé par la même manière de vivre par où ils l'ont rétablie. De plus, nul n'est exempt de pécher pendant qu'il est revêtu d'un corps mortel. Le péché assujettit par trois moyens la faiblesse humaine à son empire : par les actions, par les paroles et par les pensées. Ces trois moyens sont, selon un autre rapport, comme trois degrés par où la vertu monte à sa perfection. Le premier degré est de s'abstenir des mauvaises actions; le second de s'abstenir des mauvaises paroles, et le troisième de s'abstenir des mauvaises pensées. Celui qui est sur le premier degré est juste ; celui qui est sur le second est parfait, et celui qui est sur le troisième est semblable à Dieu. Il faudrait avoir une vertu qui fût au-dessus de la nature pour ne donner jamais entrée dans son esprit à aucune action mauvaise, ni à aucune parole indiscrète. Les plus justes, qui ont pris un assez grand empire sur eux-mêmes pour s'abstenir de toutes mauvaises actions, n'en ont pas un assez grand pour s'abstenir de toutes mauvaises paroles, ou de toutes mauvaises pensées. La colère et l'impatience arrachent quelquefois de leur bouche des discours injurieux, et les objets agréables excitent en eux des pensées contraires à l'honnêteté. Puisque nous ne saurions jamais être exempts de taches, nous devons les effacer perpétuellement par nos aumônes. Un homme juste et sage fait consister ses richesses dans la vertu. Quiconque n'a point de vertu est pauvre, quand il aurait des trésors plus immenses que Crésus, ni que Crassus. Il faut nous couvrir du précieux vêtement de la piété et de la justice, qui est le plus bel ornement dont nous puissions nous parer, et qui ne nous peut être ravi. Si ceux qui adorent des idoles insensibles leur offrent tout ce qu'ils ont de plus beau et de plus excellent, bien qu'elles ne s'en puissent servir, ni en témoigner de reconnaissance, n'est-il pas plus juste de consacrer notre bien à l'usage des pauvres, qui sont les images vivantes de Dieu, qui en tirent du profit, et qui en rendent des actions de grâces ? Dieu qui aura été le témoin de votre libéralité, en sera la récompense.

Si l'autorité de Dieu et le sentiment des hommes ne permettent pas de douter que la compassion dont on est touché à la vue de la misère ne soit une perfection, il est clair que les philosophes en ont été très éloignés, puisqu'au lieu d'en recommander l'usage ils en ont parlé comme d'un défaut. Je ne puis mieux réfuter leurs œuvres qu'en proposant cette maxime qu'ils soutiennent : que la compassion, le désir et la crainte sont des maladies. Ils tâchent de distinguer les vices et les vertus; ce qui n'est pas fort difficile ; car qui est-ce qui ne distingue fort bien un libéral d'un prodigue, un ménager d'un avare, un laborieux d'un paresseux, un prudent d'un timide? Les vertus ont leurs bornes, et quand elles les passent, elles se changent en vices. La constance devient imprudence, des qu'elle ne soutient plus la vérité. La valeur devient témérité, dès qu'elle s'expose à un péril évident sans nécessité, ou pour un sujet qui n'est pas honnête. La liberté dégénère en insolence quand, au lieu de se contenter de repousser les injures, elle en fait la première. La sévérité se change en cruauté, quand elle ne garde plus la juste proportion qui doit être entre le crime et le châtiment. Voilà pourquoi les philosophes disent : que ceux qui paraissent sages ne le sont pas, le plus souvent par un effet de leur choix ; mais qu'étant trompés par l'apparence, ils prennent le bien pour le mal. On ne peut nier que cela ne soit vrai. Mais les vertus dont ils parlent ne regardent que le corps. La frugalité, la constance, la prudence, la modération, la valeur, la sévérité, sont des vertus qui se terminent à la vie présente. Mais nous qui la méprisons, nous cherchons des vertus que les philosophes n'ont point connues. Ils ont pris des vices pour des vertus, et des vertus pour des vices. Les stoïciens ôtent à l'homme toutes les passions qui ébranlent l'esprit, savoir: le désir, la joie, la crainte et la tristesse, dont les deux premières ont pour objet le bien, soit présent soit à venir, et les deux autres ont le mal. C'est pour cela qu'ils assurent que ce sont des maladies qui procèdent de l'opinion plutôt que de la nature, et que l'on s'en peut délivrer absolument, en se délivrant des fausses opinions; car si le sage est une fois bien persuadé qu'il n'y a ni bien ni mal sur la terre, il ne sera plus touché ni de désir, ni de joie, ni de crainte, ni de tristesse. Nous examinerons incontinent s'ils s'exemptent en effet de passions, comme ils le prétendent. Mais on peut dire par avance que c'est une prétention insolente de prescrire de s'opposer de la sorte à la nature.

Les mouvements des passions sont purement naturels, comme il paraît dans tous les animaux qui y sont sujets, bien qu'ils n'aient point de liberté. C'est pourquoi les péripatéticiens en ont mieux jugé que les stoïciens, quand ils ont dit : que l'on ne peut les ôter du cœur de l'homme, qu'ils y ont été comme imprimés dès le moment, de sa création ; que Dieu ou plutôt la nature, car c'est ainsi qu'ils parlent, nous les a donnés comme des armes dont nous avons besoin pour combattre nos ennemis. Ils avouent pourtant que ces mouvements sont souvent vicieux, parce qu'ils sont trop violents, et qu'il les faut modérer pour les rendre innocents. Leur sentiment serait assez conforme à la vérité s'ils ne se trompaient, en rapportant tout au corps, comme je l'ai déjà remarqué.

Pour les stoïciens, ce sont des furieux qui, au lieu de modérer les passions, les retranchent, et qui entreprennent de prouver l'absence des mouvements que la nature a imprimés dans notre âme. C'est à peu près la même chose que s’ils entreprenaient d'ôter la timidité aux cerfs, le poison aux serpents, la valeur aux lions et la douceur aux brebis ; car, au lieu que chacun de ces mouvements a été donné à une espèce d'animaux, ils ont été donnés tous ensemble à l'homme. Que si ce que les médecins assurent est véritable : que la joie est dans la rate, la colère dans le fiel, le plaisir dans le foie et la crainte dans le cœur, ne serait-ce pas détruire le corps que d'ôter les parties qui le composent? Ces philosophes ne s'aperçoivent pas qu'en voulant ôter les vices à l'homme, ils lui ôtent aussi les vertus. Ils n'oseraient nier que la vertu ne consiste à réprimer les mouvements de la colère. Ainsi celui qui serait exempt de colère, ne pourrait plus exercer cette vertu. Si la vertu consiste à résister aux mouvements de la volupté, celui qui ne sent point ces mouvements n'a point de vertu. Si la vertu arrête le cours trop vague de nos désirs, celui qui n'a point de ces vices déréglés, et qui ne souhaite rien du bien d'autrui, n'a point la vertu. Ainsi il n'y a point de vertu sans vice, comme il n'y a point de victoire sans combat et sans ennemis, ni généralement de bien sans mal. Les passions sont comme les superfluités de l'âme. Les terres les plus fertiles produisent d'elles-mêmes quantité d'épines et de mauvaises herbes. Les esprits qui n'ont point été cultivés par les livres ne produisent d'eux-mêmes que des vices. Mais lorsque l'on commence à les cultiver, ils produisent des vertus. Lorsque Dieu les a créés, il leur a imprimé le mouvement des passions, afin qu'ils puissent recevoir la vertu de la même façon que la terre reçoit la culture ; et il a voulu que les passions fussent la matière des vices, et que les vices fussent la matière de la vertu. S'il n'y avait point de vices, il n'y aurait point de vertu, ou au moins elle n'aurait aucun exercice. Voyons ce qu'ont fait les péripatéticiens qui prétendent ôter les vices. Ils n'ont pas retranché absolument les autres passions, parce qu'ils ont reconnu qu'elles viennent de la nature, et que sans elles il n'y aurait plus aucun mouvement dans l'âme. Mais ils mettent les affections en leur place, avoir : la volonté en la place du désir, comme si c'était quelque chose de mieux de vouloir le bien que de le désirer. Ils mettent le plaisir en la place de la vanité. M'ayant rien à mettre en la place de la tristesse, ils l’ont ôtée absolument. Cependant il est impossible de l'ôter de la vie des hommes, car qui pourrait en être exempt dans le temps qu'il verrait son pays ou désolé par une maladie contagieuse, ou ruiné par les armes des étrangers, ou opprimé par la violence des tyrans ? Il faudrait être stupide et n'avoir plus de sentiment pour voir, sans douleur, la liberté publique étouffée, ses proches, ses amis, et les plus gens de bien exécutés à mort. Ainsi ils devaient retrancher toutes les passions, ou en substituer une en la place de la tristesse; car nous nous fâchons autant du mal présent que nous nous réjouissons du bien. Ils devaient donc donner un autre nom à la tristesse, de la même sorte qu'ils en ont donné un autre à la joie, puisqu'il y avait la même raison. Il est clair que le terme leur a manqué, et que faute de terme, ils ont ôté, malgré la nature, s'il est permis de parler ainsi, une passion dont elle ne peut jamais être dépouillée. Il me serait aisé de faire voir que, pour embellir leurs discours, ils ont donné divers noms à la même chose, et à des choses qui n'avaient pas entre elles grande différence. Le désir naît de la volonté; la précaution naît de la crainte; la joie n'est qu'un plaisir qui dure. Supposons néanmoins que ce soient choses différentes, comme ils le prétendent, et disons avec eux : que le désir est une volonté persévérante ; que la joie est un plaisir qui enfle le cœur et qui l'élève; que la crainte est une précaution excessive. Il s'ensuivra, qu'au lieu d'ôter les passions qu'ils assurent qu'il faut ôter, ils n'en ôteront que le nom. Ainsi ils retombent, sans y prendre garde, où les péripatéticiens ont été par raison, et ils demeurent d'accord avec eux que, puisque l’on ne peut retrancher les vices, il les faut modérer. Il est donc certain qu'ils se trompent, qu'ils ne font rien de ce qu'ils prétendaient faire, et qu'après de longs débats, ils se trouvent au lieu d'où ils étaient partis.

CAPUT XVI. De affectibus, ac de iis Peripateticorum eversa sententia: quis sit verus affectuum, quique eorum malus usus.

At ego ne Peripateticos quidem accessisse ad veritatem puto, qui vitia esse concedunt, sed ea mediocriter temperant. Carendum est enim vitiis etiam mediocribus: quin potius efficiendum fuit primum, ne vitia essent. Nec enim quidquam vitiosum nasci potest: sed vitia fieri, si male utamur affectibus; si bene, virtutes. Deinde monstrandum est, non ipsos affectus, sed eorum causas esse moderandas. Non est, inquiunt, laetitia nimia gestiendum; sed modice, ac moderate. Hoc vero tale est, quale si dicerent, non esse currendum concitate, sed gradiendum quiete. At potest et qui graditur, errare; et qui currit, rectam viam tenere. Quid si ostendo esse aliquid, ubi non tantum modicum, sed vel punctum gaudere, vitiosum sit; et aliud contra, in quo vel exultare laetitia minime criminosum? Quid tandem nobis ista mediocritas proderit? Quaero utrumne sapienti laetandum putent, si quid inimico suo mali videat accidere; aut utrumne laetitiam fraenare debeat, si victis hostibus, aut oppresso tyranno, libertas et salus civibus parta sit?

Nemo dubitat quin et in illo exiguum laetari, et in hoc parum laetari sit maximum crimen. Eadem de caeteris affectibus dicere licet. Sed, ut dixi, non in his moderandis sapientiae ratio versatur, sed in causis eorum: quoniam extrinsecus commoventur; nec ipsis potissimum fraenos imponi oportuit, quoniam et exigui possunt esse in maximo crimine, et maximi possunt esse sine crimine. Sed assignandi fuerunt certis temporibus, et rebus, et locis; ne vitia sint, quibus uti recte licet. Sicut enim recte ambulare bonum est, errare autem malum: sic moveri affectibus in rectum, bonum est; in pravum, malum. Nam libido, si extra legitimum torum non evagetur, licet sit vehemens, tamen culpa caret. Sin vero appetit alienum, licet sit mediocris, vitium tamen maximum est. Non est itaque morbus irasci, nec cupere, nec libidine commoveri: sed iracundum esse, morbus est, cupidum, libidinosum. Qui enim iracundus est, etiam cui non debet, aut cum non oportet, irascitur. Qui cupidus, etiam quod non opus est, concupiscit. Qui libidinosus, etiam quod legibus vetatur, affectat. Omnis igitur ratio in eo versari debuit, ut quoniam earum rerum impetus inhiberi non potest, nec debet, quia necessario est insitus ad tuenda officia vitae, dirigeretur potius in viam rectam, ubi etiam cursus offensione ac periculo careat.

CAPUT XVII. De affectibus ac eorum usu; de patientia et summo bono Christianorum.

Sed evectus sum coarguendi studio longius; cum sit mihi propositum, ea, quae vitia philosophi putaverunt, ostendere non tantum vitia non esse, verum etiam magnas esse virtutes. Ex aliis docendi gratia sumam, quae pertinere ad rem maxime puto. Metum, seu timorem in maximo vitio ponunt, summamque imbecillitatem esse animi putant; cui sit contraria fortitudo, quae si sit in homine, locum timori esse nullum. Creditne ergo aliquis, fieri posse, ut idem metus summa sit fortitudo? Minime. Neque enim videtur capere natura, ut aliquid in contrarium recidat. Atqui ego non arguta aliqua conclusione, ut apud Platonem Socrates facit, qui eos, quos contra disputat, cogit ea, quae negaverant, confiteri; sed simpliciter ostendam summum metum summam esse virtutem. Nemo dubitat, quin timidi et imbecilli sit animi, aut dolorem metuere, aut egestatem, aut exilium, aut carcerem, aut mortem: quae omnia quisquis non exhorruerit, fortissimus judicatur. Qui autem Deum metuit, illa universa non metuit. Ad quod probandum argumentis opus non est; spectatae sunt enim semper, spectanturque adhuc per orbem poenae cultorum Dei, in quibus excruciandis nova et inusitata tormenta excogitata sunt. Nam de mortis generibus horret animus recordari; cum immanium bestiarum, ultra ipsam mortem, carnificina saevierit. Has tamen execrabiles corporum lacerationes felix atque invicta patientia sine ullo gemitu pertulit. Haec virtus omnibus populis, atque provinciis, et ipsis tortoribus miraculum maximum praebuit; cum patientia crudelitas vinceretur. Atqui hanc virtutem nihil aliud, quam metus Dei fecit. Itaque (ut dicebam) non evellendus, ut Stoici, neque temperandus timor, ut Peripatetici volunt; sed in veram viam dirigendus est, auferendique sunt metus; sed ita, ut hic solus relinquatur, qui quoniam legitimus ac verus est, solus efficit, ut possint caetera omnia non timeri. Cupiditas quoque inter vitia numeratur: sed si haec quae terrena sunt, concupiscat, vitium est; virtus autem, si coelestia. Qui enim justitiam, qui Deum, qui vitam perpetuam, qui lucem sempiternam, eaque omnia, quae Deus homini pollicetur, consequi cupit, opes istas, et honores, et potentatus, et regna ipsa contemnet.

Dicet fortasse Stoicus, voluntate opus esse ad haec consequenda, non cupiditate: imo vero parum est velle. Multi enim volunt: sed cum dolor visceribus accesserit, voluntas cedit, cupiditas perseverat; quae si efficit, ut contemptui sint omnia, quae a caeteris appetuntur, summa virtus est, siquidem continentiae mater est. Ideoque illud potius efficere debemus, ut affectus, quibus prave uti vitium est, dirigamus in rectum. Nam istae concitationes animorum juncto currui similes sunt; in quo recte moderando summum rectoris officium est, ut viam noverit: quam si tenebit, quamlibet concitate ierit, non offendet. Si autem aberraverit, licet placide ac leniter eat, aut per confragosa vexabitur, aut per praecipitia labetur, aut certe, quo non est opus, deferetur. Sic currus ille vitae, qui affectibus, velut equis pernicibus ducitur, si viam rectam teneat, fungetur officio. Metus igitur, et cupiditas, si projiciantur in terram, vitia fient; virtutes autem, si ad divina referantur. Parcimoniam contra virtutis loco habent: quae si studium est habendi, non potest esse virtus; quia in augendis, vel tuendis terrestribus bonis tota versatur. Nos autem summum bonum non referimus ad corpus; sed omne officium solius animae conservatione metimur. Quod si (ut supra docui) patrimonio minime parcendum est, ut humanitatem, justitiamque teneamus; non est virtus frugi esse: quod nomen virtutis specie fallit ac decipit. Est enim frugalitas, abstinentia quidem voluptatum: sed eo vitium, quia ex habendi amore descendit; cum sit et voluptatibus abstinendum, et pecuniae minime temperandum. Nam parce, id est, mediocriter uti pecunia, quasi quaedam pusillitas animi est, aut praetimentis, ne sibi desit; aut desperantis, posse se illam reparare; aut contemptum terrestrium non capientis. Sed illi rursus eum, qui rei familiari suae non parcat, prodigum vocant. Nam ita liberalem distinguunt a prodigo, quod is liberalis sit, qui et bene meritis, et cum oportet, et quantum satis est, largiatur; prodigus vero, qui et non meritis, et cum opus non est, et sine respectu rei familiaris effundat.

Quid ergo? Prodigumne dicemus eum, qui misericordiae causa tribuat egentibus victum? Atqui multum refert utrumne scortis propter libidinem largiare, an miseris propter humanitatem: utrum pecuniam tuam perductores, aleatores, lenonesque diripiant; an illam pietati ac Deo praestes: utrumne illam ventri ac gulae ingeras, an in thesauro justitiae reponas. Ut ergo vitium est, effundere in malam partem: sic in bonam, virtus. Si virtus est, non parcere opibus, quae possunt reparari, ut hominis vitam sustentes, quae reparari non potest; vitium igitur parcimonia est. Quare nihil aliud dixerim, quam insanos, qui hominem, mite ac sociale animal, orbant suo nomine; qui evulsis affectibus, quibus omnis constat humanitas, ad immobilem stuporem mentis perducere volunt; dum student animum perturbationibus liberare, et (ut ipsi dicunt) quietum tranquillumque reddere. Quod fieri non tantum non potest, quia vis et ratio ejus in motu est; sed ne oportet quidem. Quia sicut aqua semper jacens et quieta insalubris et magis turbida est: sic animus immotus ac torpens inutilis est etiam sibi; nec vitam ipsam tueri poterit, quia nec faciet quidquam, nec cogitabit: cum cogitatio ipsa nihil aliud sit, quam mentis agitatio. Denique qui hanc immobilitatem animi asserunt, privare animum vita volunt: quia vita actuosa est, mors quieta. Quaedam etiam recte pro virtutibus habent: sed earum modum non tenent.

Virtus est constantia: non ut inferentibus injuriam resistamus, his enim cedendum est; quod cur fieri debeat, mox docebo: sed ut jubentibus facere nos contra Dei legem contraque justitiam, nullis minis, aut suppliciis terreamur, quominus Dei jussionem hominis jussioni praeferamus. Item virtus est, mortem contemnere: non ut appetamus, eamque ultro nobis inferamus, sicut philosophorum plurimi et maximi saepe fecerunt; quod est sceleratum ac nefarium: sed ut coacti Deum relinquere, ac fidem prodere, mortem suscipere malimus, libertatemque defendamus adversus impotentium stultam vecordemque violentiam, et omnes saeculi minas atque terrores fortitudine animi provocemus. Sic ea, quae alii timent, excelsa et insuperabili mente dolorem mortemque calcamus. Haec est virtus, haec vera constantia, in hoc tuenda et conservanda solo, ut nullus nos terror, nulla vis a Deo possit avertere. Vera igitur Ciceronis illa sententia est: « Nemo, inquit, justus potest esse, qui mortem, qui dolorem, qui exilium, qui egestatem timet. » Item Senecae in libris moralis Philosophiae dicentis: « Hic est ille homo honestus, non apice, purpurave, non lictorum insignis ministerio, sed nulla re minor, qui cum mortem in vicinia videt, non sic perturbatur, tanquam rem novam viderit; qui, sive toto corpore tormenta patienda sunt, sive flamma ore rapienda est, sive extendendae per patibulum manus, non quaerit quid patiatur, sed quam bene. » Qui autem Deum colit, haec patitur, nec timet. Ergo justus est. His rebus efficitur, ut neque virtutes, neque virtutum exactissimos limites nosse aut tenere possit omnino, quisquis est a Religione Dei singularis alienus.

Sed omittamus philosophos, qui aut omnino nihil sciunt, idque ipsum pro summa scientia praeferunt; aut qui non perspiciunt etiam quae sciunt; aut qui, quoniam se putant scire quae nesciunt, inepte arroganterque desipiunt. Nos ergo (ut ad propositum revertamur) quibus solis a Deo veritas revelata, et coelitus missa sapientia est, faciamus quae jubet illuminator noster Deus: sustineamus invicem, et labores hujus vitae mutuis adjumentis perferamus: nec tamen, si quid boni operis fecerimus, gloriam captemus ex eo. Monet enim Deus, operatorem justitiae non oportere esse jactantem; ne non tam mandatis coelestibus obsequendi, quam studio placendi, humanitatis officio functus esse videatur; habeatque jam pretium gloriae, quod captavit; nec praemium coelestis illius ac divinae mercedis accipiat. Caetera, quae observare cultor Dei debet, facilia sunt, illis virtutibus comprehensis; ut non mentiatur unquam decipiendi aut nocendi causa. Est enim nefas, eum, qui veritati studeat, in aliqua re esse fallacem; atque ab ipsa, quam sequitur, veritate discedere. In hâc justitiae virtutumque omnium via, nullus mendacio locus est. Itaque viator ille verus ac justus non dicet illus Lucilianum:

Homini amico ac familiari non est mentiri meum, sed etiam inimico atque ignoto existimabit non esse mentiri suum; nec aliquando committet, ut lingua, interpres animi, a sensu et cogitatione discordet. Pecuniam si quam crediderit, non accipiet usuram, ut et beneficium sit incolume, quod succurrit necessitati, et abstineat se prorsus alieno. In hoc enim genere officii debet suo esse contentus, quem oporteat alias ne proprio quidem parcere, ut bonum faciat; plus autem accipere, quam dederit, injustum est. Quod qui facit, insidiatur quodammodo, ut ex alterius necessitate praedetur.

At justus nunquam praetermittet quominus aliquid misericorditer faciat; nec inquinabit se hujusmodi quaestu: sed efficiet, ut sine ullo suo damno, id ipsum, quod commodat, inter bona opera numeretur. Munus non accipiat a paupere; ut si quid ipse praestiterit, eo bonum sit, quo fuerit gratuitum. Maledicenti benedicto respondeat: numquam ipse maledicat; ne verbum malum procedat ex ore hominis, qui colit Verbum bonum. Quin etiam caveat diligenter, ne quando inimicum sua culpa faciat; et si quis extiterit tam protervus, qui bono et justo faciat injuriam, clementer ac moderate ferat, et ultionem suam sibi non assumat, sed judici Deo reservet. Innocentiam semper et ubique custodiat. Quod praeceptum non ad hoc tantum valet, ut ipse injuriam non inferat: sed ut illatam sibi non vindicet. Sedet enim maximus et aequissimus judex, speculator ac testis omnium. Hunc homini praeferat; hunc malit de causa sua pronuntiare, cujus sententiam nemo effugere potest, nec defensione cujusquam, nec gratia. Ita fit, ut homo justus contemptui sit omnibus; et quia putabitur semetipsum defendere non posse, habebitur pro segni et inerte. Qui autem fuerit ultus inimicum, hic fortis, hic strenuus judicatur: hunc colunt, hunc omnes verentur. Bonus vero ille tametsi prodesse pluribus possit, illum tamen suspiciunt, qui nocere, quam qui prodesse possit. Sed justum pravitas hominum depravare non poterit, quominus Deo studeat obtemperare; malitque contemni, dummodo semper boni fungatur officio, mali nunquam. Cicero in iisdem illis Officialibus: « At vero si quis voluerit, inquit, animi sui complicitam notionem evolvere, jam se ipse doceat, eum virum bonum esse, qui prosit quibus possit, noceat nemini, nisi lacessitus injuria. »

O quam simplicem veramque sententiam duorum verborum adjectione corrupit! Quid enim opus fuerat adjungere, nisi lacessitus injuria? ut vitium bono viro quasi caudam turpissimam apponeret; patientiaeque, quae omnium virtutum maxima est, faceret expertem. Nociturum esse dixit bonum virum, si fuerit lacessitus: jam ex hoc ipso boni viri nomen amittat necesse est, si nocebit. Non minus enim mali est, referre injuriam, quam inferre. Nam unde certamina inter homines, unde pugnae contentionesque nascuntur, nisi quod improbitati opposita impatientia magnas saepe concitat tempestates? Quod si patientiam, qua virtute nihil verius, nihil homine dignius inveniri potest, improbitati opposueris, extinguetur protinus, tanquam igni aquam superfuderis. Sin autem provocatrix illa improbitas impatientiam sibi comparem nacta est, tanquam perfusa oleo, tantum excitabit incendium, ut id non flumen aliquod, sed effusio cruoris extinguat. Magna itaque patientiae ratio est, quam sapiens homo ademit bono viro. Ut enim nihil malorum fiat, haec sola efficit: quae si detur omnibus, nullum scelus, nulla fraus in rebus humanis erit. Quid igitur bono viro potest esse tam calamitosum, tamque contrarium, quam irae fraena permittere; quae illum non modo boni, sed etiam hominis appellatione dispoliet? Siquidem nocere alteri, ut ipse verissime ait, non est secundum hominis naturam. Nam et pecudes si lacessas, aut calce aut cornu repugnant; et serpentes ac ferae, nisi persequaris ut occidas, negotium non exhibent; et (ut ad hominum exempla redeamus) imperiti quoque et insipientes, si quando accipiunt injuriam, caeco et irrationabili furore ducuntur, et iis, qui sibi nocent, vicem retribuere conantur. In quo igitur sapiens ac bonus vir a malis et insipientibus differt; nisi quod habet invictam patientiam, qua stulti carent; nisi quod regere se ac mitigare iram suam novit, quam illi, quia virtute indigent, refraenare non possunt? Sed videlicet haec illum res fefellit, quod cum de virtute loqueretur, in quacumque contentione vinceret, putavit esse virtutis; nec videre ullo modo potuit hominem dolori et irae succumbentem, et iis affectibus indulgentem, quibus debet potius reluctari, et ruentem quacumque improbitas provocarit, virtutis officium non tenere. Qui enim referre injuriam nititur, eum ipsum, a quo laesus est, gestit imitari. Ita qui malum imitatur, bonus esse nullo pacto potest.

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