Divinae institutiones (Institutions divines) (page 6)
Ce récit, comme l'on voit, n'est pas tiré des poètes, mais d'auteurs graves, et dont l'histoire est en quelque sorte consacrée par l'antiquité, et par le témoignage des sibylles.
Démons inanimés, vains simulacres de corps privés de vie, dont la Crète se vante de conserver les misérables restes, etc.
Cicéron, dans les livres de la Nature des Dieux, dit que les théologiens admettent trois Jupiter ; qu'il y en a un qui est fils de Saturne, et qu'on montre son tombeau dans l'île de Crète. Comment se peut-il faire qu'un dieu soit en même temps vivant et mort? Mort en Crète, vivant à Rome? Qu'il ait ici un temple, et là un tombeau? Que les Romains apprennent enfin que leur Capitole, ce sanctuaire de la divinité, ce chef-lieu de la religion, n'est autre chose qu'un vain monument consacré à l'erreur publique.
Mais il est juste de dire quelque chose du père du grand Jupiter, et d'examiner ses preuves de divinité. On dit premièrement que ce fut durant son règne qu'on eut le siècle d'or, et que la justice fit l'honneur aux hommes de demeurer parmi eux. Voilà déjà du moins un bel endroit dans sa vie, qu'on ne trouve pas dans celle de son fils; car qu'y a-t-il de plus digne d'un dieu, que de faire régner la justice et la félicité parmi les peuples? Mais quand je pense que le Ciel[36]
a éclairé les premiers jours de sa vie, et que la Terre[37]
l'a gardé neuf mois dans son sein, je ne puis me résoudre à le reconnaître pour dieu. Je cherche un dieu avant lequel je ne puisse rien trouver, et qui soit lui-même le principe et l'origine de toutes choses ; et il faut nécessairement que ce dieu que j'imagine ait jeté les premiers fondements de la terre et construit le ciel, bien loin de devoir sa naissance à l'un et à l'autre, comme on dit que Saturne doit la sienne à ces deux éléments. Avouons donc qu'il y a encore ici de la fiction poétique, et qui manque même de ce qui pourrait la rendre vraisemblable; car comment deux corps insensibles, inanimés, séparés par un espace si considérable, auraient-ils pu produire un fils qui n'a aucune ressemblance avec ceux de qui il tient la vie, mais une figure et des qualités toutes différentes ? Otons donc encore une fois le voile qui nous cache la vérité. Minucius Félix[38]
croit que l'on nomma Saturne fils du Ciel et de la Terre, parce que s'étant réfugié en Italie, après avoir été chassé de ses états, il parut tout d'un coup, ainsi qu'un homme tombé du ciel ; et que, comme d'ailleurs on ignorait quelle était sa naissance et d'où il tirait son origine, on l'appela enfant de la Terre. L'une et l'autre de ces manières de parler qui ont cours parmi le peuple, peuvent bien avoir donné lieu à cette fable. Cependant, quelque ingénieuse que soit cette pensée, je ne pense pas qu'elle soit fondée en vérité; il y a plus d'apparence de croire que Saturne étant un prince puissant ait voulu conserver, et comme consacrer la mémoire de ceux auxquels il devait la vie, en leur donnant, après leur mort, les noms de Ciel et de Terre, quoiqu'ils aient été connus sous d'autres noms. Et c'est ainsi que nous voyons des montagnes et des fleuves changer de nom, et recevoir celui de quelques personnes illustres : car il ne faut pas s'imaginer que lorsque les poètes ont donné une postérité à Inachus et à Atlas, ils aient eu dessein de nous faire croire qu'un fleuve et une montagne aient pu mettre des enfants au monde. Ils ont seulement voulu nous faire entendre qu'un prince grec et qu'un roi d'Afrique ont donné leur nom à un fleuve et à une montagne. Cela était fort en usage parmi les anciens, et surtout parmi les Grecs. Les différents noms que porte la mer qui mouille les côtes de la Grèce, elle les a reçus des différentes personnes qui y ont péri. Egée, Icare et Hellé, ont donné les leurs à la mer Egée, à la mer Icarienne, et à l'Hellespont. C'est ainsi que le mont Aventin reçut le sien d'Aventinus, qui a son tombeau sur cette montagne de Rome, et le fameux fleuve du Tibre de Tibérinus qui s'y noya. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'on ait donné au Ciel et à la Terre le nom de ceux qui avaient mis au monde de puissants princes. Il est donc claire que Saturne n'était pas fils du Ciel, mais d'un homme qui s'appelait Uranus, c'est-à-dire Ciel; cette vérité est confirmée par le témoignage de Trismégiste, qui, après avoir dit qu'il y a eu fort peu d'hommes solidement savants, compte Uranus, Saturne et Mercure, ses parents parmi ceux qui l'ont été. Voilà de quelle manière cet écrivain a traduit cette histoire, parce qu'il n'en savait pas la vérité. Il a raisonné de la manière qui lui a convenu. Je dirai comment, et par qui le ciel fut nommé de la sorte, car ce ne fut pas par Saturne, mais par Jupiter qu'il le fut.
Voici ce qu'en dit Ennius dans son Histoire sacrée. « Jupiter, dit-il, alla sur une montagne extrêmement élevée, d'où ayant jeté la vue de tous côtés, et s'étant mis à considérer le pays d'alentour, il y érigea un autel qu'il consacra par un sacrifice solennel. Puis, levant les yeux vers cette vaste étendue qui est au-dessus de l'air, et que jusque alors on avait nommé l'Éther,[39] il lui donna le nom de Ciel[40] de celui de son aïeul, et il acheva ensuite le sacrifice en laissant consumer toute la victime ; mais ce n'est pas le seul sacrifice que Jupiter ait offert. Nous lisons dans César que ce fils de Saturne, marchant contre les Titans, et étant sur le point de quitter l'île de Naxos où il avait mouillé l'ancre, il sacrifia sur le rivage; qu'un aigle vint fondre à ses pieds, et qu'en ayant tiré un heureux présage pour la victoire, après qu'il l'eut remportée, il prit par reconnaissance une aigle pour symbole. L'histoire sacrée que nous avons alléguée plus d'une fois, témoigne aussi qu'un aigle se posa sur sa tête, et sembla par cette action lui promettre l'empire. »
CAPUT XII. Quod stoici figmenta poetarum ad philosophicam tranferunt rationem.
Quoniam revelavimus mysteria poetarum, et Saturni parentes invenimus, ad virtutes ejus et facta redea-mus. Justus in regno fuit. Primum ex hoc ipso jam Deus non est, quod fuit: Deinde quod ne justus quidem fuit; sed impius, non modo in filios quos necavit, verum etiam in patrem, cujus dicitur abscidisse genitalia; quod forsitan vere acciderit. Sed homines respectu elementi, quod dicitur coelum, totam fabulam explodunt tamquam ineptissime fictam: quam tamen stoici (ut solent) ad rationem physicam conantur traducere; quorum sententiam Cicero, de Natura deorum disserens, posuit: « Coelestem, inquit, altissimam aetheriamque naturam, id est igneam, quae per sese omnia gigneret, vacare voluerunt ea parte corporis, quae conjunctione alterius egeret ad procreandum: quae ratio in Vestam potuit convenire, si mas diceretur. Idcirco enim virginem putant Vestam, quia ignis inviolabile sit elementum, nihilque nasci possit ex eo, quippe qui omnia quae arripuerit absumat. » Ovidius in Fastis:
Vulcano quoque id potuit adscribi, qui quidem putatur ignis; et tamen eum poetae non absciderunt. Potuit et Soli, in quo est natura et causa gignentium; nam sine Solis igneo calore neque nasci quidquam, neque augeri potest: ut nulli alii elemento magis opus sit genitalibus, quam calori, cujus fotu concipiuntur, nascuntur, sustentantur omnia. Postremo etiamsi ita sit (ut volunt) qui magis abscissum esse Coelum putemus, quam omnino sine genitalibus natum? Nam si per se gignit, non indigebat utique genitalibus, cum Saturnum ipsum procrearet. Si vero habuit, et a filio abscissa sunt, ortus rerum, et natura omnis interisset. Quid, quod ipsi Saturno non divinum modo sensum, sed humanum quoque adimunt, cum affirmant eum esse Saturnum, qui cursum et conversionem spatiorum et temporum continet; eumque graece id ipsum nomen habere.
Κρόνος enim dicitur, quod est idem, quod χρόνος, id est spatium temporis. Saturnus autem est appellatus, quod saturetur annis. Haec Ciceronis verba sunt exponentis sententiam stoicorum (Lib. II de Nat. deor, c. 64) : « Quae quam vana sit, cuivis intelligere promptissimum est. Si enim Saturnus Coeli est filius, quomodo potuit aut tempus a Coelo gigni, aut Coelum a tempore abscidi, aut postea tempus imperio spoliari a filio Jove? Aut quomodo Jupiter natus est ex tempore? Aut quibus annis saturari possit aeternitas, cui nullus est finis? »
CAPUT XIII. Quam vanae sint et inanes stoicorum interpretationes de diis; et ibi de Jovis ortu, Saturno et Ope.
Si ergo vanae sunt istae rationes philosophorum, quid superest, nisi ut vere factum esse credamus, id est hominem ab homine abscissum? nisi forte aliquis existimet deum fuisse, qui timuit cohaeredem: cum, si quid divinitatis habuisset, non patris genitalia debuerit amputare, sed propria, ne Jupiter nasceretur, qui eum regni possessione privavit. Idem sororem suam Rheam, quam latine Opem dicimus, cum haberet uxorem, responso vetitus esse dicitur, mares liberos educare; quod futurum esset, ut a filio pelleretur: quam rem metuens, natos sibi filios non utique devorabat (ut ferunt fabulae) sed necabat; quamquam scriptum sit in Historia sacra ( scilicet Ennii) Saturnum, et Opem, caeterosque tunc homines humanam carnem solitos esitare: verum primum Jovem, leges hominibus moresque condentem, edicto prohibuisse ne liceret eo cibo vesci. Quod si verum est, quae potest in eo fuisse justitia? Sed fictum sane putemus, Saturnum filios devorasse, modo quum aliqua ratione: num idcirco, quod ait vulgus comedisse filios suos eum qui extulerit, sepulturaeque mandaverit? Ops autem cum Jovem peperisset, subtraxit infantem, eumque nutriendum furtim misit in Cretam. Rursum imprudentiam reprehendam necesse est. Cur enim responsum ab alio potius accepit? Cur in coelo constitutus, quae gerebantur in terra, non videbat? Cur eum Corybantes cymbalis fefellerunt? Postremo cur extitit aliqua vis major, quae illius vinceret potestatem? Nimirum senex a juvene facile victus est, ac spoliatus imperio. Fugit igitur, et in Italiam navigio venit, cum errasset diu; sicut expulsus Ovidius in Fastorum libris refert:
Hunc errantem atque inopem Janus excepit. Cujus rei argumenta sunt nummi veteres, in quibus est cum duplici fronte Janus, et in altera parte navis; sicut idem poeta (ibidem) subjecit:
Omnes ergo non tantum poetae, sed historiarum quoque ac rerum antiquarum scriptores, hominem fuisse consentiunt, qui res ejus in Italia gestas memoriae prodiderunt: Graeci, Diodorus et Thallus; Latini, Nepos et Cassius et Varro. Nam cum agresti quodam more in Italia viveretur,
Maluit, his quoniam latuisset tutus in oris. Censet ne aliquis deum esse, qui pulsus est, qui fugit, qui latuit? Nemo tam stultus est. Qui enim fugit aut latet, et vim et mortem timeat necesse est. Orpheus, qui temporibus ejus recentior fuit, aperte Saturnum in terra et apud homines regnasse commemorat:
Neque superius dixit in coelo egisse vitam, neque inferius superos in pace rexisse: unde apparet illum regem fuisse terrenum; quod alibi apertius declarat: Aurea condet Saecula; qui rursus Latio, regnata per arva Saturno quondam. Ennius quidem in Euhemero non primum dicit regnasse Saturnum, sed Uranum patrem. Initio, inquit, primus in terris imperium summum Coelus habuit; is id regnum una cum fratribus suis instituit atque paravit. Non magna dissensio, siquidem maximorum auctorum de filio ac patre dubitatio est. Sed tamen utrumque fieri potest: ut et primus Uranus eminere inter caeteros potentia coeperit, et principatum habere, non regnum; postea Saturnus majores sibi opes comparaverit, ac regium nomen asciverit.
CAPUT XIV. Quid de diis Euhemeri et Ennii doceat sacra historia.
Nunc quoniam ab iis, quae retulimus, aliquantulum sacra Historia dissentit, aperiamus ea quae veris litteris continentur, ne poetarum ineptias in accusandis religionibus sequi ac probare videamur. Haec Ennii verba sunt: « Exin Saturnus uxorem duxit Opem. Titan, qui major natu erat, postulat ut ipse regnaret. Ibi Vesta mater eorum, et sorores Ceres atque Ops, suadent Saturno, ut de regno non concedat fratri. Ibi Titan, qui facie deterior esset, quam Saturnus, idcirco et quod videbat matrem atque sorores suas operam dare ut Saturnus regnaret, concessit ei ut is regnaret. Itaque pactus est cum Saturno, uti si quid liberum virilis sexus ei natum esset, ne educaret. Id ejus rei causa fecit, uti ad suos gnatos regnum rediret. Tum Saturno filius qui primus natus est, eum necaverunt. Deinde posterius nati sunt gemini, Jupiter atque Juno. Tum Junonem Saturno in conspectum dedere, atque Jovem clam abscondunt, dantque eum Vestae educandum, celantes Saturnum. Item Neptunum clam Saturno Ops parit, eumque clanculum abscondit. Ad eumdem modum tertio partu Ops parit geminos, Plutonem et Glaucam. Pluto Latine est Dispater: alii Orcum vocant. Ibi Glaucam filiam Saturno ostendunt, ac filium Plutonem celant atque abscondunt. Deinde Glauca parva emoritur. » Haec (ut scripta sunt) Jovis fratrumque ejus stirps, atque cognatio in hunc modum nobis ex sacra scriptione tradita est. Item paulo post haec infert: « Deinde Titan, postquam rescivit Saturno filios procreatos, atque educatos esse clam, seducit secum filios suos qui Titani vocantur, fratremque suum Saturnum, atque Opem comprehendit, eosque muro circumegit, et custodiam his apponit. »
Haec historia quam vera sit, docet Sibylla Erythraea, eadem fere dicens; nisi quod in paucis, quae ad rem non pertinent, discrepat. Jupiter ergo liberatur summi sceleris crimine, quod patrem vinxisse compedibus perhibetur: id enim Titan patruus fecit quod ille contra pactionem jusque jurandum mares liberos sustulisset. Reliqua historia sic contexitur: Jovem adultum, cum audisset patrem atque matrem custodiis circumseptos, atque in vincula conjectos, venisse cum magna Cretensium multitudine, Titanumque ac filios ejus pugnando vicisse, parentes vinculis exemisse, patri regnum reddidisse, atque ita in Cretam remeasse: Post haec deinde Saturno datam sortem, ut caveret ne filius eum regno expelleret: illum elevandae sortis atque effugiendi periculi gratia, insidiatum Jovi, ut eum necaret: Jovem, cognitis insidiis, regnum sibi denuo vindicasse, ac fugasse Saturnum, qui, cum jactatus esset per omnes terras, persequentibus armatis, quos ad eum comprehendendum vel necandum Jupiter miserat, vix in Italia locum, in quo lateret, invenit.
XII. Les secrets des poètes ne nous sont plus cachés ; nous avons pénétré dans leurs plus sacrés mystères, la véritable naissance de Saturne nous est enfin connue. Examinons maintenant si ses vertus méritent que nous lui donnions rang parmi les dieux. On commence son éloge par la justice. Il fut juste, dit-on, en voilà d'abord assez pour lui faire perdre sa divinité; et ce mot, il fut, l'en dégrade entièrement. Mais il ne fut pas même juste, comme on le publie si hautement, et il commit la plus horrible de toutes les injustices, soit envers ses enfants qu'il fit mourir, soit envers son père qu'il mit hors d'état de lui donner des frères. J'avoue que les stoïciens lui ont rendu un bon office, et qu'ils ont donné à cette action barbare et impie un sens qui lui fait perdre une partie de l'horreur que nous en avions conçue.[41] Ils veulent donc, selon la remarque de Cicéron dans ses livres de la Nature des Dieux,[42] que le père de Saturne, cet eunuque infortuné, ne soit autre chose que la sphère du feu, qui, ne produisant rien, n'a pas besoin des mêmes organes que la nature a donné au sexe le plus noble pour multiplier son espèce. Cela se pourrait peut-être dire de Vesta,[43] si son sexe pouvait souffrir cette application ; car on dit que cette déesse est toujours demeurée vierge, parce qu’étant la déesse du feu, elle représente un élément dont la stérilité est la marque de l'extrême pureté.[44]
XIII. Si donc cette explication est trop recherchée, si elle n'a rien de naturel ni de solide, que reste-t-il? sinon de croire sans façon qu'un homme a bien pu commettre ce crime envers un autre homme; à moins qu'on ne dise que Saturne, tout dieu qu'il était, ne laissait pas de craindre que son père ne lui donnât un frère qui vînt mal à propos partager avec lui une succession qu'il regardait comme devant lui appartenir un jour tout entière. Mais il devait bien plutôt faire cette opération sur lui-même, et avoir la prévoyance de ne pas donner la vie à un fils[45]
qui devait lui ôter la couronne. Il est vrai qu'ayant appris d'un oracle que ce fils le chasserait de ses États, il prit la précaution de dévorer (comme disent les fables), ou plutôt de faire mourir (comme raconte l'histoire), tous les mâles, que sa femme Rhéa, qui était aussi sa sœur, lui donnait tous les ans. A la vérité Ennius nous apprend, dans son Histoire sacrée, que dans ces premiers temps, les hommes, dont les mœurs étaient encore rudes et sauvages, se nourrissaient de chair humaine : mais que les premières lois que donne Jupiter, lorsqu'il fut le maître, et qu'il s'appliqua à polir et à civiliser les peuples, que ces premières lois, dis-je, défendirent sous de rigoureuses peines ces horribles repas. Quoi qu'il en soit, que Saturne ait tué ses enfants, ou qu'il les ait mangés, on ne voit pas par quel endroit il a pu mériter le nom de juste. Mais enfin Rhéa, ayant mis Jupiter au monde, elle eut assez d'adresse ou de bonheur pour le soustraire à la cruauté de son mari, et pour l'envoyer en Crète, où elle le fit nourrir secrètement. Mais je ne puis m'empêcher d'accuser ici Saturne d'imprudence et de sottise : en fut-il jamais une pareille à celle qu'il fit paraître en cette rencontre. Il est dans le ciel, et il ne voit pas ce qui se passe sur la terre : il est Dieu, et il se laisse vilainement tromper par les Corybantes.[46]
Enfin, ce sage vieillard, ce puissant prince, ce politique raffiné, se voit en un instant dépouillé de tout par un jeune homme sans force et sans expérience : le voilà réduit à fuir et à chercher chez tous les peuples de la terre, un asile qu'il ne peut rencontrer qu'en Italie, où il trouva en Janus, comme le raconte Ovide dans ses Fastes,[47]
un ami généreux, qui, pour honorer un tel hôte, fit frapper exprès des monnaies, où l'on voit d'un côté Janus avec deux visages, et de l'autre un navire qui représente celui sur lequel Saturne avait abordé en Italie.
Ainsi poètes et historiens, anciens et modernes, Grecs et Latins,[48] tous sont d'accord en ce point, que le fils d'Uranus et le père de Jupiter ne furent jamais qu'un homme. Et qui serait assez crédule pour croire que celui-là est un dieu, qui, se voyant chassé de chez lui, cherche sa sûreté dans la fuite, et se dérobe comme il peut à la violence et à la cruauté d'un usurpateur. Orphée, qui vivait peu de temps après Saturne, dit nettement que ce fut lui qui fonda le premier royaume de la terre et qui fut père du grand roi.[49] Virgile le fait aussi régner sur la terre et lui donne un règne tout d'or. Ennius, à la vérité, fait régner Uranus son père avant lui, mais il est facile d'accorder ces auteurs en disant qu’Uranus a jeté les premiers fondements dans la puissance souveraine, et que Saturne, ayant amassé de grands trésors, s'en servit pour l'établir plus solidement, et qu'il prit le nom de roi que son père n'avait osé prendre.
XIV. Mais afin que l’on ne nous accuse pas de n'employer, pour combattre la fausse religion, que le témoignage des poètes, qui peut-être n'ont pas un caractère assez grave pour servir de témoins dans un procès de cette importance, nous voulons bien ne rien avancer qui ne soit pris d'auteurs irréprochables. Voici donc comme Ennius, qui peut passer pour tel, parle de Saturne et de sa famille d'après Evhémère, dont il a traduit l'histoire : « Après cela (disent ces deux historiens) Saturne épousa Rhéa ou Ops sa sœur; il avait un frère aîné nommé Titan, qui aspirait à la royauté; mais la mère de ces deux princes, et Cérès leur sœur, avaient beaucoup plus de penchant pour Saturne, et lui conseillaient de ne point partager le royaume avec son frère : cela vint à la connaissance de Titan ; mais il le dissimula, et consentit en apparence que Saturne régnât seul. Cependant, comme il avait l'esprit plus subtil que le nouveau monarque, il l'engagea à signer un traité par lequel Saturne s'obligeait à lui livrer de bonne foi tous les mâles qui lui naîtraient. L'intention de Titan était de faire passer le royaume dans sa maison après la mort de Saturne. On commença donc à exécuter le traité par la mort du premier fils de ce roi. Mais la reine sa femme ayant mis au monde un fils et une fille, ou montra la fille qui fut nommée Junon, et pour le fils, qui fut le fameux Jupiter, on l'enleva secrètement, et on alla le cacher dans la solitude du mont Ida.[50]
La même chose arriva à la naissance de Neptune et à celle de Pluton et de Glauca; Glauca fut apportée a Saturne; mais Neptune et Pluton furent sauvés par la même adresse que l'avait été Jupiter. »
C'est ainsi que les Annales sacrées[51]
rapportent sa naissance et celle de ses frères ; et elles continuent de cette sorte à nous instruire de ce qui s'est passé de plus considérable dans cette famille. « Titan s'étant aperçu qu'on s'était joué de lui, et ayant appris que Saturne avait trois fils, malgré la précaution qu'il avait prise de ne lui en point laisser, obligea ses enfants, qu'on nommait Titans comme leur père, à se joindre a lui, et avec leur secours il enferma Saturne et sa femme dans une tour, et les y fit soigneusement garder. » La vérité de cet événement nous est confirmée par la sibylle Erythréenne, et peut en même temps justifier Jupiter d'avoir, par une horrible impiété, mis lui-même son père dans les fers. Ce fut son oncle Titan qui commit ce crime, pour se venger de ce que Saturne avait contre sa parole laissé la vie à ses enfants. Jupiter, ayant appris que ce perfide retenait prisonnier le roi son père, leva aussitôt une armée dans l'île de Crète, vint fondre sur Titan et sur ses fils, les défit, et délivra son père. Mais Saturne ayant trop facilement ajouté loi à un oracle qui l'assurait que son fils avait dessein de le renverser du trône, où sa main venait de le rétablir, il chercha l'occasion de le faire mourir ; ce qui étant venu à la connaissance de Jupiter, il prévint son père, s'empara du royaume, et en chassa celui qui le voulait perdre. Saturne, ayant longtemps combattu contre la mauvaise fortune, fut enfin contraint de lui céder, et fuyant de ville en ville et de contrée en contrée, il aborda enfin en Italie, comme nous l'avons déjà dit, où à peine put-il trouver un endroit pour se mettre à couvert de l'orage, et pour ne pas tomber entre les mains des meurtriers que son fils envoyait de tous côtés pour lui ôter la vie.
CAPUT XV. Quomodo, cum fuerint illi homines, dii fuerint nominati
Quibus ex rebus, cum constet illos homines fuisse, non est obscurum qua ratione dii coeperint nominari. Si enim nulli reges ante Saturnum vel Uranum fuerunt propter hominum raritatem, qui agrestem vitam sine ullo rectore vivebant: non est dubium quin illis temporibus homines regem ipsum totamque gentem summis laudibus ac novis honoribus jactare coeperint, ut etiam deos appellarent, sive ob miraculum virtutis (hoc vere putabant rudes adhuc et simplices), sive (ut fieri solet) in adulationem praesentis potentiae, sive ob beneficia quibus erant ad humanitatem compositi. Deinde ipsi reges, cum chari fuissent iis, quorum vitam composuerant, magnum sui desiderium mortui reliquerunt. Itaque homines eorum simulacra finxerunt, ut haberent aliquod ex imaginum contemplatione solatium; progressique longius per amorem meriti, memoriam defunctorum colere coeperunt; ut et gratiam referre bene meritis viderentur, et successores eorum allicerent ad bene imperandi cupiditatem. Quod Cicero de Natura deorum (l. II, c. 14) docet, dicens: « Suscepit autem vita hominum consuetudoque communis, ut beneficiis excellentes viros in coelum fama ac voluntate tollerent. Hinc Hercules, hinc Castor, hinc Pollux, hinc Aesculapius, hinc Liber. » Et alio loco: « Atque in plerisque civitatibus intelligi potest, acuendae virtutis gratia, aut quo libentius reipublicae causa periculum adiret optimus quisque virorum fortium, memoriam honore deorum immortalium consecratam. » Hac scilicet ratione Romani Caesares suos consecraverunt, et Mauri reges suos. Sic paulatim religiones esse coeperunt, dum illi primi, qui eos noverant, eo ritu suos liberos ac nepotes, deinde omnes posteros imbuerunt. Et hi tamen summi reges ob celebritatem nominis in provinciis omnibus colebantur.
Privatim vero singuli populi gentis aut urbis suae conditores, seu viri fortitudine insignes erant, seu foeminae castitate mirabiles, summa veneratione coluerunt; ut Aegyptii Isidem, Mauri Jubam, Macedones Cabirum, Poeni Uranum, Latini Faunum, Sabini Sancum, Romani Quirinum. Eodem utique modo Athenae Minervam, Samos Junonem, Paphos Venerem, Lemnos Vulcanum, Naxos Liberum, Apollinem Delphi. Sic per populos atque regiones varia sacra suscepta sunt, dum grati homines esse in suos principes cupiunt, et quod alios honores, quos vita carentibus deferant, invenire non possunt. Praeterea pietas eorum, qui successerant, plurimum contulit ad errorem; qui (ut divina stirpe nati viderentur) divinos honores parentibus detulerunt, deferrique jusserunt. An potest aliquis dubitare, quomodo religiones deorum sint institutae, cum apud Maronem legat Aeneae verba sociis imperantis:
Nunc pateras libate Jovi, precibusque vocate Anchisem genitorem.
Cui non tantum immortalitatem, verum etiam ventorum tribuit potestatem:
Idem scilicet de Jove Liber, et Pan, et Mercurius, et Apollo fecerunt; ac postea de his ipsis successores eorum. Accesserunt etiam poetae, et compositis ad voluptatem carminibus, in coelum eos sustulerunt: sicut faciunt qui apud reges, etiam malos, panegyricis mendacibus adulantur. Quod malum a Graecis ortum est: quorum levitas, instructa dicendi facultate et copia, incredibile est quantas mendaciorum nebulas excitaverit. Itaque admirati eos, et susceperunt primi sacra illorum, et universis gentibus tradiderunt. Ob hanc vanitatem Sibylla sic eos increpat:
M. Tullius, qui non tantum perfectus orator, sed etiam philosophus fuit; siquidem solus extitit Platonis imitator, in eo libro, quo se ipse de morte filiae consolatus est, non dubitavit dicere, deos, qui publice colerentur, homines fuisse. Quod ipsius testimonium eo debet gravissimum judicari, quod et augurale habuit sacerdotium, et eosdem se colere venerarique testatur. Itaque intra paucos versiculos duas res nobis dedit. Nam dum imaginem filiae eodem modo se consecraturum esse profiteretur, quo illi a veteribus sunt consecrati, et illos mortuos esse docuit, et originem vanae superstitionis ostendit. « Cum vero, inquit, et mares et foeminas complures ex hominibus in deorum numero esse videamus, et eorum in urbibus atque agris augustissima delubra veneremur, assentiamur eorum sapientiae, quorum ingeniis et inventis omnem vitam legibus et institutis excultam constitutamque habemus. Quod si ullum unquam animal consecrandum fuit, illud profecto fuit. Si Cadmi progenies, aut Amphytrionis, aut Tyndari in coelum tollenda fama fuit, huic idem honos certe dicandus est. Quod quidem faciam, teque omnium optimam doctissimamque, approbantibus diis immortalibus ipsis, in eorum coetu locatam, ad opinionem omnium mortalium consecrabo. » Fortasse dicat aliquis, prae nimio luctu delirasse Ciceronem. Atqui omnis illa oratio, et doctrina, et exemplis, et ipso loquendi genere perfecta, non aegri, sed constantis animi ac judicii fuit; et haec ipsa sententia nullum praefert indicium doloris. Neque enim puto illum tam varie, tam copiose, tam ornate scribere potuisse, nisi luctum ejus et ratio ipsa, et consolatio amicorum, et temporis longitudo mitigasset. Quid, quod idem dicit in libris de Republica? idem de Gloria? Nam de Legibus, quo in opere Platonem secutus, leges voluit ponere, quibus putaret usuram esse justam et sapienetm civitatem, de Religione ita sanxit: « Divos, et eos qui coelestes semper habiti sunt, colunto; et illos, quos in coelo merita locaverunt, Herculem, Liberum, Aesculapium, Pollucem, Castorem, Quirinum. » Item in Tusculanis, cum diceret totum pene coelum humano genere completum: « Si vero, inquit, scrutari vetera, et ex illis ea quae scriptores Graeciae prodiderunt, eruere coner, ipsi illi majorum gentium dii qui habentur, hinc a nobis profecti in coelum reperientur. Quaere, quorum demonstrantur sepulcra in Graecia; reminiscere, quoniam es initiatus, quae traduntur mysteriis: tum denique quam hoc late pateat intelliges. » Testatus est videlicet Attici conscientiam, ex ipsis mysteriis intelligi posse, quod omnes illi homines fuerunt, qui coluntur: et cum de Hercule, Libero, Aesculapio, Castore, Polluce incunctanter fateretur; de Apolline ac Jove, patribus eorum, item de Neptuno, Vulcano, Marte, Mercurio, quos majorum gentium deos appellavit, timuit aperte confiteri. Et idcirco ait late hoc patere, ut idem de Jove caeterisque antiquioribus diis intelligamus, quorum memoriam si eadem ratione veteres consecraverunt, qua se imaginem nomenque filiae consecraturum esse dicit, ignosci moerentibus potest, credentibus non potest. Quis enim tam demens, qui consensu et placito innumerabilium stultorum aperiri coelum mortuis arbitretur? aut aliquem, quod ipse non habeat, dare alteri posse? Apud Romanos deus Julius, quia hoc scelerato homini placuit Antonio; deus Quirinus, quia hoc pastoribus visum est: cum alter gemini fratris extiterit, alter patriae parricida. Quod si consul non fuisset Antonius, C. Caesar pro suis in rempublicam meritis etiam defuncti hominis honore caruisset, et quidem consilio Pisonis soceri, et L. Caesaris propinqui, qui vetabant funus fieri, et Dolabellae consulis, qui columnam in foro, id est, tumulum ejus evertit, ac forum expiavit. Nam Romulum desiderio suis fuisse declarat Ennius, apud quem populus amissum regem dolens, haec loquitur: