Divinae institutiones (Institutions divines) (page 8)
Que si l'on renverse l'argument, il n'aura pas moins de force ; car s'il paraît ridicule d'imaginer dans le ciel des plaines et des coteaux, il n'y a donc ni villes, ni maisons, ni ménages, ni sexes différents. D'où vient donc qu'on trouve des femmes parmi les dieux? C'est qu'en effet il est faux qu'il y ait des dieux. Que celui qui pourra dénouer ce nœud gordien le dénoue, aussi bien que celui-ci. Des deux sexes, l'un se distingue par la force, l'autre par la faiblesse. Qui osera dire que la divinité est susceptible de faiblesse? Qu'on ne dise donc plus que le sexe qui l'a reçue en partage se trouve parmi les dieux; mais s'il s'y trouve, c'est qu'il est faux qu'il y ait des dieux.
XVII. Les stoïciens ne pouvant nier la justesse de ce raisonnement, se sont efforcés, comme nous en avons déjà touché quelque chose, de rapporter à des raisons naturelles tout ce qui regarde les dieux et le culte qu'on leur rend. Cicéron, qui les a suivis en ce point, nous explique ainsi leur sentiment : « Voyez-vous, dit-il, comme la nature, et les divers effets qu'elle produit pour le bien et l'utilité de l'homme, ont donné lieu aux faiseurs de fables d'inventer diverses espèces de dieux? C'est ce qui a causé ce déluge de fausses opinions, d'erreurs grossières, de contes ridicules dont toute la terre a été inondée. On est entré à l'égard de ces prétendues divinités dans des détails qui ne nous ont rien laissé ignorer de tout ce qui les concerne. Nous savons quelle est leur figure, leur âge, leurs habillements, leurs différentes parures. On a pris soin de nous informer de leur généalogie, de leurs mariages, de leurs alliances; le tout ajusté à l'infirmité humaine. » Peut-on rien dire de plus fort contre les faux dieux, que de les appeler des dieux faits à plaisir, de vaines productions de l'imagination. Cependant, celui qui les appelle ainsi est le prince de la philosophie romaine, un augure, un homme initié dans tous les mystères les plus saints et les plus augustes de sa religion. Il emploie même tout son troisième livre de la Nature des Dieux, à renverser les fondements de tous ces cultes impies et sacrilèges. Que peut-on attendre de nous après cela? Nous croit-on plus éloquent que Cicéron? Non sans doute; mais toute son éloquence ne l'a pu garantir des surprises de l'erreur, et il confesse lui-même avec une ingénuité digne d'un esprit aussi droit que le sien, qu'il n'entrevoit la vérité qu'au travers d'un nuage, et qu'il lui est bien plus facile de dire ce que Dieu n'est pas, que de dire ce qu'il est. Cela s'appelle connaître le faux et ignorer le vrai. Il faut donc encore le redire : il est plus clair que le jour que tous ces dieux n'ont été que des hommes, dont la mémoire a été consacrée par d'autres hommes ; et la différence qui se rencontre dans leur âge, leur habillement et leur figure, vient de ce que leurs images les représentent tels qu'ils étaient lorsqu'ils sont morts.
Considérons maintenant les infortunes de ces misérables divinités. Isis perd son fils[64] ; Cérès perd sa fille[65] ; Latone trouve à peine un rocher pour faire ses couches. Personne n'osait la recevoir, de crainte de s'attirer l'indignation de Junon. La seule île de Délos fut assez charitable pour lui donner un asile contre la cruelle persécution de cette furieuse déesse, et elle y mit au monde Apollon et Diane. La mère des dieux, la bonne femme Cybèle, s'avise à son âge d'épouser un jeune homme.[66] Mais l'ayant surpris en commettant une infidélité, elle lui ôte le pouvoir de lui en faire jamais d'autre. Les prêtres gaulois, touchés de son malheur, et pour l'en consoler, instituèrent une fête en son honneur. La grande Junon, au désespoir de n'avoir point d'enfants de son frère,[67] se met à persécuter toutes ses maîtresses. Le docte Varron, au sujet de cette déesse, nous a laissé par écrit que l'île de Samos, qui lui est consacrée, portait autrefois le nom de Parthénie,[68] à cause qu'elle y avait passé sa première jeunesse; qu'elle y épousa ensuite Jupiter, et qu'en mémoire de ce mariage on y bâtit un temple qui subsiste encore, où l'on voit l'image de Junon vêtue en nouvelle Marie. Si donc elle a été jeune, si elle a été vierge, si elle a été mariée, quiconque après cela voudra la mettre au rang des dieux, ne mérite pas lui-même d'être mis au rang des hommes.
Ne salissons point notre plume et la blancheur de ce papier par le récit des prostitutions de l'infâme Vénus, et par les désordres honteux mentionnés par les poètes.[69]
XVIII. Il faut maintenant réfuter l'opinion impie tout ensemble et bizarre de ceux qui ne disconviennent pas, à la vérité, qu'il n'y ait plusieurs hommes dont on ait fait des dieux, mais qui soutiennent que c'est avec justice qu'on leur a donné un rang si fort au-dessus de leur condition de mortels ; et que c'est une récompense qui était due à leur mérite, soit pour avoir donné des marques d'une valeur extraordinaire, comme Hercule ; soit pour avoir enrichi la terre de nouvelles productions,[70] comme Cérès et Bacchus; soit enfin pour avoir inventé des arts en faveur de l'utilité publique, comme Esculape[71] et Minerve.[72] Examinons tous ces différents motifs de consécration, et montrons qu'il n'y en a aucun qui mérite que les hommes deviennent les ennemis de Dieu, et se rendent criminels envers lui de la plus horrible impiété, en lui ôtant l'honneur qui n'est dû qu'à lui seul pour le transférer à ses créatures.
Commençons par ce qu'ils appellent vertu, non celle que les philosophes mettent au nombre des véritables biens de l'âme, mais celle qui consiste toute dans la force du corps et que l'on nomme valeur. C'est parce que cette valeur parut dans Hercule avec plus d'éclat, qu'elle lui acquit l'immortalité. Mais la force du corps, qui ne peut rendre l'homme ni meilleur, ni plus heureux, peut-elle contribuer à faire un dieu? Qu'y a-t-il de moins divin que cette force, puisqu'une maladie la détruit, et que la vieillesse la fait entièrement perdre. C'est ce qui faisait dire à ce fameux athlète qui voyait ses bras s'affaiblir insensiblement par des blessures qu'il y avait reçues, qu'il ne voulait ni de la santé qu'on lui promettait, ni de la vieillesse qu'on lui faisait espérer, de crainte de se voir un jour inférieur à lui-même, et de n'en être plus qu'une partie. Pour Hercule, on croit que du bûcher où il se brûla tout vif, il monta tout droit au ciel ; et on a légué aux siècles à venir cette imagination ridicule, en la gravant sur le bronze et la pierre, dont on s'est servi pour représenter les images d'un dieu à qui la divinité ne coûte que quelques coups de massue donnés à propos sur quelques bêtes sauvages. Peut-être rejettera-t-on une impiété si monstrueuse sur les Grecs, cette nation crédule, qui aime à faire passer des actions fort communes pour des prodiges éclatants? mais croit-on que nos Romains aient été en cela plus sages et plus circonspects? Ils font peu de cas à la vérité de cette force d'athlète, et ils ne regardent que comme des personnes viles et méprisables ceux qui l'ont reçue de la nature, quoique après tout cette vertu de gladiateur ne soit nuisible qu'à celui qui la possède. Mais ils n'ont que des louanges et de l'admiration pour celle qui fait les conquérants, parce qu'elle porte partout le fer et le feu. Ils ne croient pas qu'il y ait une voie plus glorieuse pour arriver à cette bienheureuse immortalité qui donne rang parmi les dieux, que de conduire des armées, désoler des provinces, ruiner des villes, renverser des trônes, assujettir des nations entières, et faire couler sur la terre des torrents de sang humain. Éblouis par l'état trompeur d'une gloire fausse, ils donnent à de grands crimes le nom et la récompense de la vertu. J'aime encore mieux les dieux des Grecs, puisque pour devenir dieu chez eux, il n'en coûte la vie qu'à des lions ou à des sangliers ; mais pour être dieu chez les Romains, il faut détruire les images vivantes et animées de Dieu même. Quoi ! pour avoir malheureusement ôté la vie à un homme, on est réputé immonde, l'entrée des temples est interdite, on est chassé de la présence des dieux! et on couvre de gloire, on place dans les temples, on associe aux dieux celui qui remplit tout d'horreur et de carnage, qui fait rougir les fleuves du sang de plusieurs milliers d'hommes! C'est dans cet esprit qu'Ennius fait parler ainsi le grand Scipion:[73]
Si le ciel est ouvert à celui qui a répandu beaucoup de sang, nul conquérant n'eut jamais de droit que moi d'y entrer.
O aveuglement déplorable du conquérant et du poète, de croire que, pour monter au ciel, des monceaux de corps qu'on aura privés de vie, puissent servir de degrés! Et Cicéron même ne rougit point d'applaudir à une vanité si peu humaine ; car répondant en quelque sorte à cette brutale saillie de Scipion: « Oui, grand africain, lui dit-il, vous avez droit d'y entrer, et le vaillant Hercule n'y entra jamais par une autre porte. » Comme si ce philosophe avait été de garde à la porte du ciel quand Hercule y fit son entrée. Et certes je ne sais si l'on doit rire ou verser des larmes, lorsqu'on voit de graves personnages si savants et si éclairés, et comme ils se le persuadent, si sages et si habiles, se laisser emporter à ces opinions populaires, et flotter toute leur vie entre l'erreur et la vérité, sans pouvoir se défendre de l'une ni embrasser l'autre. Si l'on doit l'immortalité à cette vertu meurtrière, je renonce à une vie qu'on ne peut obtenir que par la mort d'un million d'hommes. Mais de quel usage serait cette inhumaine vertu, que deviendraient tous ces prétendants à la divinité, si tous les hommes s'étaient donné le mot de vivre bien ensemble, si l'innocence et l'équité retournant parmi eux en chassaient l'envie, l'intérêt et l'injustice. Le ciel ne s'ouvrirait-il plus alors? N'y aurait-il plus d'hommes vertueux, s'il n'y avait plus de ces illustres homicides?
Venons maintenant aux autres motifs qui ont obligé les hommes à faire des dieux. Nous trouvons que Cérès et Bacchus furent reconnus pour tels, pour avoir trouvé le blé et le raisin : mais c'est à tort qu'on croit leur devoir deux dons si précieux. Nous montrerons par les divines Écritures que le pain et le vin étaient en usage parmi les hommes, bien avant qu'on parlât dans le monde de Saturne et de sa race.[74]
Supposons toutefois qu'une découverte si utile soit due à leurs soins : quoi, couper du blé, le moudre et en faire du pain ; cueillir des raisins, les fouler et en tirer du vin, qu'y a-t-il en tout cela qui mérite les honneurs du ciel ? S'ils sont dus à quelqu'un, c'est à celui qui a produit et qui a fait naître l'épi; c'est lui qui, après avoir créé toutes choses, a bien voulu laisser à l'homme la gloire d'en trouver quelques-unes? Mais il est toujours l'auteur des choses que l'homme découvre et de l'esprit dont l'homme se sert pour les découvrir. On veut encore que les arts aient acquis à leurs inventeurs ce beau droit de se faire adorer ; Esculape et Vulcain en jouissent paisiblement du consentement des peuples: l'un pour avoir inventé la médecine, et l'autre pour avoir exercé le premier le métier de forgeron. Je suis d'avis que nous fassions des dieux cordonniers et foulons. Et pourquoi l'art de la poterie, si ancien et si utile, n'obtiendra-t-il pas le même honneur à celui qui l'a trouvé ? Est-ce parce que les grands de la terre font peu d'état de ces ouvrages de Samos[75] ? Il y a tant d'autres arts qui contribuent à rendre la vie de l'homme ou commode ou agréable, qui travaillent ou pour la nécessité ou pour l'ornement ; pourquoi seront-ils sans autels et sans temples? Enfin, Minerve, comme les ayant inventés tous, est invoquée par tous les artisans : chose étrange ! On néglige le culte de celui qui a créé la terre et les animaux qui l'habitent, qui a formé le ciel et les astres qui l'éclairent, pour adorer le fuseau et l'aiguille de Minerve. Un Esculape se vante d'avoir trouvé quelques secrets pour rendre la santé au corps, et le voilà aussitôt dieu, pendant qu'on se met peu en peine de connaître celui qui a formé le corps, qui l'anime, qui le conserve, qui produit les simples dont se sert Esculape dans l'exercice de son art.
CAPUT XIX. Quod Deum verum simul cum diis vanis nemo possit colere.
At enim dicet aliquis, et huic summo qui fecit omnia, et illis partim profuerunt, suam venerationem esse tribuendam. Primum nec factum est unquam, ut qui hos coluit, etiam Deum coluerit: neque fieri potest; quoniam si honos idem tribuitur aliis, ipse omnino non colitur, cujus religio est, illum esse unum ac solum Deum credere. Clamat summus poeta, eos omnes, Qui inventas vitam excoluere per artes, apud inferos esse, ipsumque illum repertorem medicinae talis et artis ad Stygias undas fulmine esse detrusum: ut intelligamus, quantum valeat pater omnipotens, qui et deos fulminibus extinguat. Sed homines ingeniosi hanc secum habebant fortasse rationem: quia Deus fulminari non potest, apparet non esse factum; immo vero, quia factum est, apparet hominem fuisse, non deum. Mendacium enim poetarum non in facto est, sed in nomine. Metuebant enim malum, si contra publicam persuasionem faterentur, quod erat verum. Quod si hoc constat inter ipsos, ex hominibus deos factos, cur ergo non credunt poetis, si quando illorum fugas, et vulnera, et mortes, et bella, et adulteria describunt? Quibus de rebus intelligi datur, non potuisse ullo pacto fieri deos: quia ne homines quidem probi fuerunt, eaque in vita sua gesserunt, quae mortem pariunt sempiternam.
Venio nunc ad proprias Romanorum religiones, quoniam de communibus dixi. Romuli nutrix lupa honoribus est affecta divinis. Et ferrem si animal ipsum fuisset, cujus figuram gerit. Auctor est Livius, Larentinae esse simulacrum, et quidem non corporis, sed mentis ac morum. Fuit enim Faustuli uxor, et propter vulgati corporis vilitatem, lupa inter pastores, id est, meretrix nuncupata est; unde etiam lupanar dicitur. Exemplum scilicet Atheniensium in ea figuranda Romani secuti sunt; apud quos meretrix quaedam nomine Leaena, cum tyrannum occidisset, quia nefas erat simulacrum constitui meretricis in templo, animalis effigiem posuerunt, cujus nomen gerebat. Itaque ut illi monimentum ex nomine, sic isti ex professione fecerunt. Hujus nomini etiam dies festus dicatus est, et Larentinalia constituta. Nec hanc solam Romani meretricem colunt, sed Faulam quoque, quam Herculis scortum fuisse Verrius scribit. Jam quanta ista immortalitas putanda est quam etiam meretrices assequuntur? Flora, cum magnas opes ex arte meretricia quaesivisset, populum scripsit haeredem, certamque pecuniam reliquit, cujus ex annuo foenore suus natalis dies celebraretur editione ludorum, quos appelant Floralia. Quod quia senatui flagitiosum videbatur, ab ipso nomine argumentum sumi placuit, ut pudendae rei quaedam dignitas adderetur. Deam finxerunt esse, quae floribus praesit, eamque oportere placari, ut fruges cum arboribus aut vitibus bene prospereque florescerent. Eum colorem secutus in Fastis poeta, non ignobilem nympham fuisse narravit, quae sit Chloris vocitata, eamque Zephyro nuptam, quasi dotis loco id accepisse muneris a marito, ut haberet omnium florum potestatem. Honeste quidem ista dicuntur; sed inhoneste turpiterque creduntur. Nec debent (cum veritas quaeritur) hujusmodi nos velamenta decipere. Celebrantur ergo illi ludi cum omni lascivia, convenienter memoriae meretricis. Nam praeter verborum licentiam, quibus obscoenitas omnis effunditur, exuuntur etiam vestibus populo flagitante meretrices, quae tunc mimarum funguntur officio, et in conspectu populi usque ad satietatem impudicorum luminum cum pudendis motibus detinentur.
Cloacinae simulacrum in cloaca maxima repertum Tatius consecravit, et quia cujus esset effigies ignorabat, ex loco illi nomen imposuit. Pavorem, Palloremque Tullus Hostilius figuravit et coluit. Quid de hoc dicam, nisi dignum fuisse, qui semper deos suos (sicut optari solet) praesentes haberet? Ab hoc illud M. Marcelli de consecratione Honoris atque Virtutis, honestate nominum differt, re congruit. Eadem vanitate Mentem quoque inter deos collocavit senatus: quam profecto si habuisset, ejusmodi sacra nunquam suscepisset. Magnum Cicero audaxque consilium suscepisse Graeciam dicit, quod Cupidinum et Amorum simulacra in gymnasiis consecrasset; adulatus est videlicet Attico, et irrisit hominem familiarem. Non enim illud magnum, aut omnino consilium dicendum fuit, sed impudicorum hominum perdita et deplorata nequitia, qui liberos suos, quos erudire ad honesta deberent, prostituerunt libidini juventutis; a quibus flagitiorum deos, et in illis potissimum locis ubi nuda corpora corruptorum luminibus patent, et in illa coli aetate voluerunt, quae simplex et improvida prius irretiri, et in laqueos potest cadere, quam cavere. Quid mirum si ab hac gente universa flagitia manarunt? apud quam ipsa vitia religiosa sunt, eaque non modo non vitantur, verum etiam coluntur. Et ideo huic sententiae, tanquam Graecos prudentia vinceret, adjecit: « Virtutes enim oportere, non vitia consecrari. Quod si recipis, o Marce Tulli, non vides fore ut irrumpant vitia cum virtutibus, quia mala bonis adhaerent, et in animis hominum potentiora sunt; quae si vetas consecrari, respondebit tibi illa eadem Graecia, se alios deos colere, ut prosint, alios, ne noceant. »
Haec enim semper excusatio est eorum, qui mala sua pro diis habent, ut Romani Rubiginem ac Febrem. Si ergo vitia consecranda non sunt, in quo tibi assentior, ne virtutes quidem. Non enim per se sapiunt, aut sentiunt, neque intra parietes, aut aediculas luto factas, sed intra pectus collocandae sunt, et interius comprehendendae, ne sint falsae, si extra hominem fuerint collocatae. Itaque praeclaram illam legem tuam derideo, quam ponis his verbis: « Ast illa, propter quae datur homini ascensus in coelum, mentem, virtutem, pietatem, fidem, earumque laudum delubra sunto. » Atqui haec separari ab homine non possunt. Si enim colenda sunt, in homine ipso sint necesse est. Si autem sunt extra hominem, quid opus est ea colere quibus careas? Virtus enim colenda est, non imago virtutis: et colenda est non sacrificio aliquo, aut thure, aut precatione solemni, sed voluntate sola atque proposito. Nam quid est aliud colere virtutem, nisi eam comprehendere animo, et tenere? quod unusquisque simul ac coepit velle, consequitur. Hic solus virtutis est cultus; nam religio et veneratio nulla alia, nisi unius Dei tenenda est. Quid igitur opus est, o vir sapientissime, supervacuis extructionibus loca occupare, quae possint humanis usibus cedere? quid sacerdotes constituere vana et insensibilia culturos? quid immolare victimas? quid tantos sumptus vel fingendis, vel colendis imaginibus impendere? Firmius et incorruptius templum est pectus humanum: hoc potius ornetur, hoc veris illis nominibus impleatur. Has ergo falsas consecrationes sequitur, quod necesse est. Qui enim virtutes sic colunt, id est qui umbras atque imagines virtutum consectantur, ea ipsa, quae vera sunt, tenere non possunt. Itaque nulla in quoquam virtus est, vitiis ubique dominantibus; nulla fides, omnia pro se unoquoque rapiente; nulla pietas, nec consanguineis nec parentibus parcente avaritia, et cupiditate in venena et in ferrum ruente; nulla pax, nulla concordia, publice bellis saevientibus, privatim vero inimicitiis usque ad sanguinem furentibus; nulla pudicitia, libidinibus effrenatis omnem sexum et omnes corporis partes contaminantibus: nec tamen desinunt ea colere, quae fugiunt et oderunt. Colunt enim thure ac summis digitis, quae sensibus intimis horrere debuerunt: qui error omnis ex illius principalis ac summi boni ignoratione descendit.
Urbe a Gallis occupata, obsessi in Capitolio Romani, cum ex mulierum capillis tormenta fecissent, aedem Veneri Calvae consecrarunt. Non igitur intelligunt, quam vanae sint religiones, vel ex eo ipso, quod eas his ineptiis cavillantur. A Lacedaemoniis fortasse didicerant, deos sibi ex eventis fingere, qui cum Messenios obsiderent, et illi furtim deceptis obsessoribus egressi, ad diripiendam Lacedaemonem cucurrissent, a Spartanis mulieribus fusi fugatique sunt. Cognitis autem dolis hostium, Lacedaemonii sequebantur. His armatae mulieres obviam longius exierunt; quae cum viros suos cernerent parare se ad pugnam, quod putarent Messenios esse, corpora sua nudaverunt. At illi uxoribus cognitis, et aspectu in libidinem concitati, sicuti erant armati, permisti sunt utique promiscue; nec enim vacabat discernere. Sic juvenes ab iisdem antea missi, misti cum virginibus, ex quibus sunt Partheniae nati, propter hujus facti memoriam aedem Veneri armatae, simulacrumque posuerunt: quod tametsi ex causa turpi venit, tamen honestius videtur armatam Venerem consecrasse, quam calvam. Eodem tempore Jovi quoque Pistori ara posita est, quod eos in quiete monuisset, ut ex omni frumento, quod habebant, panem facerent, et in hostium castra jactarent; eoque facto soluta esset obsidio, desperantibus Gallis inopia subigi posse Romanos.
Quae ista religionum derisio est? Si earum defensor essem, quid tam graviter queri possem, quam deorum nomen in tantum venisse contemptum, ut turpissimis nominibus ludibrio habeatur? Quis non rideat Fornacem deam, vel potius doctos viros celebrandis Fornacalibus operari? Quis, cum audiat deam Mutam, tenere risum queat? Hanc esse dicunt, ex qua sint nati Lares, et ipsam Laram nominant, vel Larundam. Quid praestare colenti potest, quae loqui non potest? Colitur et Caca, quae Herculi fecit indicium de furto boum, divinitatem consecuta, quia prodidit fratrem; et Cunina, quae infantes in cunis tuetur, ac fascinum submovet; et Stercutus, qui stercorandi agri rationem primus induxit; et Tutinus, in cujus sinu pudendo nubentes praesident, ut illarum pudicitiam prior deus delibasse videatur: et mille alia portenta, ut jam vaniores qui haec colenda susceperint, quam Aegyptios esse dicamus, qui monstruosa et ridicula quaedam simulacra venerantur. Et haec tamen habent aliquam imaginem. Quid? qui lapidem colunt informem atque rudem, cui nomen est Terminus?
Hic est, quem pro Jove Saturnus dicitur devorasse; nec immerito illi honos tribuitur. Nam cum Tarquinius Capitolium facere vellet, atque in eo loco multorum deorum sacella essent, consuluit eos per auguria, utrum Jovi cederent; et cedentibus caeteris, solus Terminus mansit. Unde illum poeta Capitoli immobile saxum vocat. Jam ex hoc ipso quam magnus Jupiter invenitur, cui non cessit lapis, ea fortasse fiducia, quod illum de paternis faucibus liberaverat. Facto itaque Capitolio, supra ipsum Terminum foramen est in tecto relictum: ut quia non cesserat, libero coelo frueretur; quo ne ipsi quidem fruebantur, qui lapidem frui putaverunt. Et huic ergo publice supplicacatur, quasi custodi finium deo: qui non tantum lapis, sed etiam stipes interdum est. Quid de iis dicam, qui colunt talia? nisi ipsos potissimum lapides ac stipites esse?
XIX. On me dira peut-être qu'il n'y a rien à la vérité de plus juste que d'honorer le Dieu qui a créé l'univers; mais que cela n'empêche pas que ceux qui ont rendu quelque service au public ne reçoivent leur part de cet honneur. Je réponds à cela : que le culte des créatures est incompatible avec celui du Créateur;[76]
c'est ne lui en rendre aucun que de partager celui qu'on lui rend, parce que Dieu étant un et seul, la religion consiste dans une adoration indivisible. Écoutez le prince de vos poètes qui vous crie que tous ces inventeurs d'arts sont dans les enfers; qu'Esculape, le fameux Esculape, malgré les importants services qu'il a rendus à l'homme, a senti la main d'un Dieu plus puissant que lui, qui l'a renversé d'un coup de foudre et l'a envoyé herboriser sur les bords du Styx, pour vous apprendre quel doit être ce Dieu qui réduit les vôtres en poudre. On voudra peut-être me soutenir que la chose n'est pas, parce qu'il est impossible qu'un dieu soit foudroyé; et moi je dis que c'est parce qu'il a été foudroyé que ce n'était pas un dieu, mais un homme. La fiction du poète ne consiste pas dans le fait qui est véritable, mais dans le nom qui est faux.[77] Le poète craignait le peuple. Et qui aurait osé s'opposer à une erreur si universellement répandue? Concluons donc : que de l'aveu même de vos poètes, qui sont aussi vos théologiens, vos dieux souffrent pour leurs crimes dans les enfers, et ne sont pas des dieux; car qui peut faire un dieu d'un méchant homme?
XX. Nous voici enfin arrivés à la religion des Romains. La louve qui nourrit Romulus se trouve la première dans le catalogue de leurs dieux. Je le souffrirais plus volontiers, si c'était en effet une de ces bêtes carnassières. Mais si nous en croyons Tite-Live, ce n'en est que la figure sous laquelle les Romains adorent une prostituée, une Larentine, à qui les bergers des environs d'Albe donnèrent le nom infâme de louve, pour marquer le honteux commerce dont elle se mêlait. Rome suivit en cela l'exemple d'Athènes, qui, ayant été délivrée de l'oppression où elle gémissait sous la tyrannie de Pisistrate par le moyen d'une courtisane, voulut témoigner sa reconnaissance à sa libératrice en la faisant déesse. Mais comme la loi ne permettait pas d'accorder cet honneur à une femme débauchée, les Athéniens trouvèrent le secret de l'éluder, en donnant à cette chaste divinité la figure d'une lionne, dont elle avait le nom et la générosité. Ainsi ce fut le nom qui dans Athènes mit une lionne parmi les dieux, et ce fut un métier honteux qui dans Rome y mit une louve. On institua même une fête solennelle qui fut nommée les Larentinales.
Mais les Romains, les hommes du monde les plus compatissants à la faiblesse humaine, ne se contentèrent pas d'avoir élevé un autel à l'impudique Larentine, ils lui associèrent à cet honneur une nommée Faula de la même profession, qui avait, dit-on, mérité autrefois les bonnes grâces du grand Alcide.[78] De quel prix ne doit-elle pas être cette immortalité que des courtisanes obtiennent? Certes on peut dire qu'on récompensait en celles-ci les services qu'elles avaient rendus au public.
La belle Flore ne vit-elle pas le jour de sa naissance célébré à Rome par des courses de chariots, de combats de gladiateurs, et par d'autres spectacles qui donnèrent à cette fête le nom de jeux Floraux. Et ce ne fut qu'à cette condition qu'elle légua au peuple romain les richesses immenses provenues de ses débauches et de l'incontinence de ses concitoyens.
Mais parce que l'origine de cette fête ne paraissait pas fort honorable à la république, le sénat supprimant le nom de courtisane lui substitua celui de déesse qui préside aux fleurs, et déclara que les jeux floraux avaient été institués pour rendre cette déesse favorable au peuple romain, et pour l'engager par là à prendre soin des arbres fruitiers, de la vigne et des blés, lorsqu'ils sont en fleurs. Et ainsi les Romains couvrirent de fleurs les ordures de leur religion. Le poète,[79] dans ses Fastes, s'est conformé au décret du sénat, car il prétend que cette Flore était une nymphe de bonne maison qui fut donnée en mariage à Zéphire, et reçut de lui pour présent de noces le pouvoir sur toutes les fleurs. Cela est fort honnête à dire, mais cela est fort honteux à croire. Et pour nous qui cherchons la vérité, nous déchirons tous ces voiles, et nous ne nous laissons pas éblouir par le fard dont la poésie sait couvrir les objets qu'elle nous présente pour nous les faire trouver agréables sous cette beauté empruntée. Au reste ces jeux floraux se célèbrent d'une manière digne de celle dont ils portent le nom. Car on expose ce jour-là, à la vue de toute la ville de Rome, des courtisanes toutes nues qui, par des paroles déshonnêtes et des postures lascives qu'elles savent diversifier selon l'art des pantomimes,[80] corrompent les mœurs des spectateurs, et rassasient d'impureté, si l'on ose se servir de ce terme, les yeux et les oreilles du peuple.
La déesse Cloacine viendra fort à propos après ces honnêtes déesses dont nous venons de parler. Tatius fit tirer sa statue de la grande Cloaque, et ne sachant de qui elle était, il lui donna le nom du lieu où il l'avait trouvée.
Le roi Hostilius bâtit un temple à la Fièvre et à la Peur. Sa piété méritait bien que ces dieux ne l'abandonnassent jamais.
Quoique Marcellus en consacrant un autel à l'Honneur et à la Vertu eût fait deux divinités dont le nom sans doute était moins odieux, leur existence n'en était pas pour cela moins chimérique.
Le sénat, prévenu de la haute idée de son pouvoir, crut qu'il pouvait retendre jusqu'à faire des dieux; c'est ce qui lui fit rendre un arrêt par lequel il donnait à l'Entendement (Mens) le nom, la qualité et tout l'attirail des divinités de cette espèce, c'est-à-dire un temple et des prêtres. Mais cet auguste corps marque bien par une conduite si peu raisonnable qu'il n'était guère rempli du dieu dont il venait d'enrichir sa patrie.
Cicéron estime que la Grèce fit un coup d'une haute sagesse, lorsqu'elle fit placer dans les écoles publiques et les académies où la jeunesse faisait ses exercices les images de l'Amour et de ses frères. Ce philosophe a voulu sans doute s'accommoder en cela aux sentiments de son ami Atticus, ou peut-être s'en railler. Car bien loin que la sagesse eût présidé à ce conseil, ce ne pouvait être au contraire que l'esprit de corruption qui l'eût inspiré aux Grecs, qui, au lieu de procurer à leurs enfants une éducation honnête et vertueuse, les prostituaient en quelque sorte aux désirs d'une jeunesse emportée, en leur proposant pour modèle de leurs actions, et pour objet de leur culte, des dieux qui ne sont connus que par leurs crimes, et surtout dans les lieux où la nudité des corps,[81]
exposée aux yeux des corrupteurs, ne fait encore qu'augmenter le feu impur qui les brûle. Et ce qui est le plus déplorable, c'est que leurs propres pères les abandonnaient à ces périls dans un âge tendre, susceptibles de toute sorte d'impressions, dénués d'expérience et de force qui pût leur faire éviter les pièges tendus de toutes parts à leur innocence. Doit-on après cela être surpris si une nation qui, bien loin d'avoir de l'horreur pour les vices, les consacre par un culte religieux, les ait fait passer chez les autres peuples comme autant de divinités domestiques à la gloire desquelles elle s'intéresse? Cicéron, ne pouvant s'empêcher de reconnaître ce fait, et voulant en même temps insinuer qu'il avait des vues plus nettes et plus claires que les Grecs (quoiqu'il les eût d'abord loués de leur prudence), ajoute, comme par réflexion, que ce sont les vertus et non les vices qu'on doit consacrer. Mais les Grecs auraient pu lui répondre qu'ils adressaient leurs vœux à deux sortes de divinités : à celles qui sont bienfaisantes comme les vertus, pour en recevoir du secours, et à celles qui sont nuisibles, comme les vices, pour être préservés du mal qu'elles peuvent faire. C'est l'excuse ordinaire de ceux qui font des dieux de tout, des maux comme des biens.
Mais s'il est vrai que les vices ne doivent pas s'attendre à notre encens et à nos vœux, en quoi nous sommes du sentiment de Cicéron, nous disons que les vertus ne doivent pas non plus y prétendre, qu'elles n'ont ni sentiment ni intelligence, et que ce n'est pas dans des temples de pierre et de marbre qu'on doit leur dresser des autels, mais au milieu du cœur de l'homme. C'est donc une loi ridicule que ce nouveau législateur[82]
veut établir dans sa République en idée. « Qu'on élève, dit-il, des temples à l'Esprit, à la Piété, à la Valeur, à la Fidélité et à toutes les autres vertus qui donnent à l'homme l'entrée dans le ciel. » Ces divinités de Cicéron ne peuvent être sans l'homme seul, et l'homme seul leur peut servir de temple. C'est la vertu qui mérite notre vénération et non son image, et le culte qu'on lui rend ne consiste pas à brûler de l'encens devant elle, ni à égorger des bêtes sur son autel ; mais il consiste dans une volonté sincère et une ferme résolution qu'on prend de l'acquérir, ou de la conserver si elle est déjà acquise. Car qu'est-ce que révérer en soi la vertu, sinon la posséder et en exercer les actes ? C'est donc en vain que notre philosophe veut embarrasser les villes de nouveaux édifices, et occuper inutilement un terrain[83]
qu'on peut faire servir à un meilleur usage. Nous voulons lui épargner les frais qu'il serait obligé de faire, soit pour l'entretien des prêtres, soit pour fondre des statues, soit pour acheter des victimes. Le cœur de l'homme est un temple bien plus digne de ces divinités morales ; il n'est point sujet à tomber en ruine, ou à être renversé d'un coup de tonnerre. Qu'on l'orne tant qu'on voudra, qu'on le remplisse de ces aimables déesses, qu'on en fasse un Panthéon, nous y consentons; plus il sera plein, plus il sera auguste. Il est à craindre que ceux qui placent dans les temples l'image de la vertu, n'en aient en effet que l'image. Ils l'adorent en figure, et ils la déshonorent en elle-même. On rend à la déesse Piété un culte extérieur et apparent, et l'on en rend un intérieur et véritable à l'Avarice qui n'épargne ni parents, ni citoyens, ni alliés. On donne de l'encens à la Paix et à la Concorde d'une main encore fumante du sang qu'on vient de répandre, ou dans une guerre publique, ou dans une querelle particulière. On sacrifie à la Pudicité des taureaux et des béliers, pendant que l'on immole son propre corps à la déesse de l'impureté. On fait des effusions, et l'on répand le lait et le vin devant l'autel de la Foi et l'Amitié, prêt à verser le poison à celui qui ne meurt pas assez tôt au gré d'un avide héritier. On fait semblant d'adorer la Vertu, et on la fuit; on feint d'avoir le Vice en horreur, et on l'adore. Mais achevons de démasquer la fausse religion, et d'en faire voir tout le ridicule. Quelle imagination aux Romains d'édifier un temple à Vénus la Chauve, parce qu'étant assiégés par les Gaulois, et les cordages dont ils remuaient leurs machines étant rompus par l'effort continuel qu'elles faisaient, ils en firent des cheveux de leurs femmes. Y eut-il jamais rien qui ait pu mieux faire connaître le faible d'une religion que ces sortes de monuments, plus propres à exciter la pitié ou la moquerie, que la dévotion ou la surprise? Sans doute que les Romains avaient appris des Lacédémoniens à se faire des dieux selon les événements, et à les recevoir des mains de la Fortune ; car ces habitants de Sparte[84]
ayant mis le siège devant Messène, et les Messéniens les amusant par de fausses sorties, ils allèrent à leur tour assiéger Lacédémone; mais les femmes qui étaient restées dans la ville les repoussèrent vigoureusement, et, non contentes de les avoir chassés de devant leurs murailles, elles les poursuivirent bien avant dans la campagne. Cependant les Lacédémoniens s'étant aperçus du stratagème de leurs ennemis, et ayant appris qu'ils leur avaient donné le change, abandonnèrent leur siège, et coururent défendre leurs propres maisons ; ils n'en étaient pas fort éloignés lorsqu'ils rencontrèrent ces braves amazones qui retournaient de la poursuite des Messéniens, et, les prenant pour les Messéniens mêmes, ils se préparaient à les combattre ; mais ces vaillantes femmes se désarmèrent, et parurent si belles en cet état à leurs maris, qu'ils ne furent plus les maîtres de leur passion, qui devint si furieuse et si brutale, que tout se mêla, sans choix et sans discernement ; et, pour conserver la mémoire d'une aventure si mémorable et si digne de la curiosité des siècles suivants', on bâtit, au lieu où elle était arrivée, un temple magnifique à Vénus Armée.
Mais, dans le même temps que les Romains élevaient un temple à Vénus la Chauve, ils en gratifièrent pareillement Jupiter le Boulanger, pour un service signalé qu'il venait de leur rendre dans ce fameux siège ; car il les avertit par des songes qu'ils fissent du pain de tout ce qu'il leur restait de blé, et qu'ils en jetassent dans le camp des ennemis : ce qui obligea les Gaulois d'abandonner la place, désespérant de la pouvoir forcer la voyant si bien munie. Quelle religion, grand Dieu ! où les sujets de plaisanterie naissent à chaque moment. Pour moi, si j'avais à la défendre, rien ne me ferait plus de peine que de voir ces pauvres divinités devenues à un tel point méprisables, qu'on ne peut même prononcer leurs noms sans rire. Quel est l'homme assez saturnien qui puisse garder son sérieux au nom de Fornace, déesse des forgerons, et en voyant de doctes personnages frapper gravement sur une enclume pour célébrer plus dévotement les Fornacales ? Et la déesse Muta, n'est-elle pas bien propre à secourir ceux qui l'invoquent, elle qui, étant privée dès sa naissance de l'usage de la parole, l'est aussi de celui de l'ouïe? Pour la déesse Caca, c'est une franche scélérate, car elle trahit son frère Hercule sur la promesse qu'on lui fit de la recevoir à la table des dieux. :
La déesse des Berceaux (Cunina) est une assez bonne déesse ; elle est d'un grand secours pour les nourrices : c'est elle qui berce les enfants et qui les endort. Les laboureurs sont aussi fort redevables au dieu Sterculus, de leur avoir appris à fumer la terre. Je n'aurais jamais fini si je voulais rapporter ici le nom et les divers emplois de ces monstrueuses divinités,[85] qui ne cèdent en rien à celle des Égyptiens; encore celles-ci avaient-elles quelques figures déterminées. Mais que peut-on dire de ceux qui adorent une pierre brute et mal polie, qu'ils appellent le dieu Terme? c'est, dit-on, cette pierre que Saturne avala, croyant avaler son fils Jupiter. Lorsque Tarquin consacra le Capitole à ce maître des dieux, comme il se trouve là plusieurs petits dieux qui y avaient leurs chapelles, il leur fit demander honnêtement par les augures s'ils ne voulaient pas bien se retirer, et laisser la place à leur souverain; ils ne se le firent pas dire deux fois, et ils cédèrent de fort bonne grâce un logement destiné pour un dieu d'un tout autre relief qu'eux. Il n'y eut que le dieu Terme qui ne voulut jamais désemparer; peut-être crut-il devoir être traité avec distinction pour avoir sauvé la vie à Jupiter.[86]
C'est ce dieu informe qui est le gardien des limites de l'empire; il les conserve, et il empêche que les barbares ne les franchissent. Au reste, ce dieu n'est pas toujours une pierre, c'est aussi quelquefois une souche. Tels dieux, tels adorateurs. Il faut être une vraie souche pour adorer une telle divinité.