Discours sur la première décade de Tite-Live (page 11)
Après avoir balancé toutes ces considérations, je suis convaincu que partout où se montre un danger imminent, on trouvera plus de solidité dans une république que dans un prince ; car, bien que la première ait les mêmes passions et les mêmes désirs qu’un monarque, la lenteur qui règne naturellement dans toutes ses résolutions, est cause qu’elle sera plus lente qu’un prince à se déterminer, et par conséquent elle sera moins prompte à rompre sa parole.
C’est l’intérêt qui brise les nœuds de toutes les alliances ; et, sous ce point de vue, les républiques sont bien plus religieuses observatrices des lois que les princes. On pourrait citer une foule d’exemples où l’intérêt le plus faible a engagé le prince à rompre sa foi, tandis que les plus grands avantages n’ont pu déterminer une république à trahir sa parole. Tel fut le parti que conseillait Thémistocle aux Athéniens, dans une des assemblées du peuple. Il avait, disait-il, un projet dont l’exécution serait de la plus grande utilité pour la patrie, et il ne pouvait toutefois le divulguer, parce que l’indiscrétion pourrait ravir l’occasion de l’exécuter. Alors le peuple d’Athènes désigna Aristide pour qu’il lui révélât ce secret, et qu’on pût se conduire ensuite d’après son avis. Thémistocle lui fit voir en effet que toute la flotte de la Grèce, quoiqu’elle se reposât sur leur foi, était placée de manière à pouvoir être facilement prise ou détruite ; ce qui rendrait les Athéniens les seuls arbitres de la Grèce. Alors Aristide exposa aux Athéniens que le parti que conseillait Thémistocle était très-utile, mais aussi très-injuste : c’est pourquoi le peuple le rejeta unanimement. Philippe de Macédoine n’en eût point agi de la sorte, à coup sûr, non plus que les autres princes, qui, dans la violation de leur parole, ont vu un moyen plus certain qu’aucun autre de favoriser leurs intérêts et de s’agrandir.
Je ne parle point ici des infractions faites à un traité, et qui ont pour motif leur inobservation ; c’est une chose trop commune : mais je parle des traités que l’on rompt pour des causes extraordinaires ; et, par ce que je viens de dire, je reste convaincu que les peuples sont sujets à moins d’erreurs que les princes, et qu’on doit se fier à eux bien plus sûrement qu’à ces derniers.
CHAPITRE LX.
Comment le consulat et toutes les autres magistratures se donnaient dans Rome, sans égard pour l’âge.
Les événements successifs que rapporte l’histoire nous font voir qu’aussitôt que les plébéiens purent participer au consulat, Rome l’accorda aux citoyens sans considération d’âge ni de naissance. Jamais dans Rome on n’eut égard à l’âge, et l’on y chercha toujours la vertu, qu’elle fût le partage des jeunes gens ou des vieillards. Valérius Corvinus en est un exemple mémorable : nommé consul à vingt-trois ans, il disait à ses soldats, en parlant du consulat : « C’est le prix du mérite et non de la naissance ; » Erat prœmium virtutis, non sanguinis. Il y aurait beaucoup à dire sur les avantages ou les désavantages de cette coutume.
Quant à la naissance, ce fut une nécessité de n’y avoir point égard ; et cette nécessité existera dans toute république qui voudra obtenir le même empire que Rome. On ne peut exiger des hommes qu’ils se livrent à des travaux qui n’ont point pour but une récompense ; et l’on ne peut leur ravir l’espoir de poursuivre cette récompense, sans exposer l’État aux plus grands dangers. Sans doute il était nécessaire que le peuple eût l’espoir de parvenir au consulat, et qu’il nourrît quelque temps cette espérance ; mais elle ne put suffire par la suite, et il voulut en avoir la possession.
L’État, qui n’emploie ses sujets à aucune entreprise glorieuse, peut, ainsi que nous l’avons vu, les traiter au gré de son caprice ; et celui qui veut obtenir les mêmes succès que Rome ne doit point établir dans son sein de distinction. Si cela est vrai pour la naissance, la question de l’âge est résolue ; elle en est la suite nécessaire. En élevant un jeune homme à une dignité qui exige la prudence d’un vieillard, il est clair, puisque la multitude le choisit, que quelque action éclatante l’a rendu digne d’être porté à ce rang élevé. Et, quand le mérite d’un jeune homme brille de tout l’éclat que répandent sur lui ses belles actions, il serait dangereux que l’État ne pût dès lors en tirer avantage, et qu’il fallût attendre que la vieillesse eût glacé cette force d’âme et cette activité qu’on aurait pu employer au service de la patrie. Ainsi Rome se servit de Valérius Corvinus, de Scipion, de Pompée, et d’une foule d’autres illustres citoyens que leur extrême jeunesse n’empêcha pas de triompher des ennemis.
LIVRE SECOND.
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Les hommes, la plupart du temps sans raison, font l’éloge du temps passé et blâment le temps présent. Aveugles partisans de tout ce qui s’est fait autrefois, ils louent non-seulement ces temps dont ils n’ont connaissance que par la mémoire que les historiens nous en ont conservée, mais même ceux que dans la vieillesse ils se souviennent d’avoir vus étant jeunes. Quand ils auraient tort, comme il arrive le plus souvent, je me persuade que plusieurs raisons peuvent les jeter dans cette erreur.
La première, à mon avis, c’est qu’on ne connaît pas toute la vérité sur les événements de l’antiquité, et que le plus souvent on a caché ceux qui auraient pu déshonorer les vieux âges ; tandis qu’on célèbre et qu’on amplifie tout ce qui peut ajouter à leur gloire. Peut-être aussi la plupart des écrivains obéissent tellement à la fortune du vainqueur, que, pour illustrer encore ses victoires, non-seulement ils agrandissent tout ce qu’il a pu faire de glorieux, mais encore qu’ils ajoutent à l’éclat même de ce qu’ont fait les ennemis ; de sorte que tous ceux qui naissent ensuite dans le pays ou des vainqueurs des vaincus doivent nécessairement admirer et ces hommes et ces temps, et sont forcés d’en faire l’objet de leurs louanges et de leur amour.
Il y a plus. C’est par crainte ou par envie que les hommes se livrent à la haine : or ces deux sources si fécondes de haine sont taries à l’égard du passé ; car il n’y a plus rien à craindre des événements, et l’on n’a plus sujet de leur porter envie. Mais il n’en est pas ainsi des événements où l’on est soi-même acteur, ou qui se passent sous nos yeux : la connaissance parfaite que vous pouvez en avoir vous en découvre tous les ressorts ; il vous est facile alors de discerner le peu de bien qui s’y trouve de toutes les circonstances qui peuvent vous déplaire, et vous êtes forcés de les voir d’un œil moins favorable que le passé, quoique souvent en vérité le présent mérite bien davantage nos louanges et notre admiration. Je ne parle point des monuments des arts, qui portent leur évidence avec eux, et dont le temps lui-même ne saurait que bien peu augmenter ou diminuer le mérite ; mais je parle des mœurs et des usages des hommes, dont on ne voit point de témoignages aussi évidents.
Je répéterai donc que cette habitude de louer et de blâmer, dont j’ai déjà parlé, existe en effet ; mais il est vrai de convenir qu’elle ne nous trompe pas toujours. Nos jugements sont parfois dictés par l’évidence ; et comme les choses de ce monde sont toujours en mouvement, elles doivent tantôt s’élever, tantôt descendre.
On a vu, par exemple, une ville ou une province recevoir des mains d’un sage législateur l’ordre et la forme de la vie civile, et, appuyées sur la sagesse de leur fondateur, faire chaque jour des progrès vers un meilleur gouvernement. Celui qui naît alors dans ces États, et qui loue le passé aux dépens du présent, se trompe, et son erreur est produite par ce que j’ai déjà dit précédemment. Mais ceux qui voient le jour dans cette ville ou dans cette province, lorsque les temps de la décadence sont enfin arrivés, alors ceux-là ne se trompent pas.
En réfléchissant à la manière dont les événements se passent, je crois que le monde a toujours été semblable à lui-même, et qu’il n’a jamais cessé de renfermer dans son sein une égale masse de bien et de mal ; mais je crois aussi que ce bien et ce mal passaient d’un pays à un autre, comme on peut le voir par les notions que nous avons de ces royaumes de l’antiquité, que la variation des mœurs rendait différents les uns des autres, tandis que le monde restait toujours immuable. La seule différence, c’est que la masse du bien, qui d’abord avait été le partage des Assyriens, fut transportée aux Mèdes, puis aux Perses, d’où elle passa en Italie et à Rome ; et si, après la chute de l’empire romain, il n’est sorti de ses ruines aucun empire durable, et qui ait réuni toutes les vertus comme dans un seul faisceau, cette masse du bien s’est répartie dans une foule de nations, qui en ont donné des preuves éclatantes. Tels furent le royaume de France, l’empire des Turcs et du soudan ; tels sont aujourd’hui les peuples d’Allemagne, et, avant eux, ces fameux Sarrasins, qui ont exécuté de si grandes choses, et dont les conquêtes s’étendirent si loin lorsqu’ils eurent renversé l’empire d’Orient.
Dans ces différents empires qui ont remplacé les Romains depuis leur chute, ainsi que dans ces sectes diverses, on a vu et on voit encore cette vertu que l’on regrette et que l’on ne cesse d’honorer par de véritables louanges. Celui qui naît au sein de ces États, et qui loue le passé plus que le présent, pourrait bien se tromper. Mais celui que l’Italie et la Grèce ont vu naître, et qui dans l’Italie n’est pas devenu ultramontain, ou Turc dans la Grèce, a raison de blâmer le siècle où il vit, et de louer les siècles qui se sont écoulés. Dans ces anciens temps, tout est plein d’actions merveilleuses ; tandis que dans les nôtres il n’y a rien qui puisse racheter la profonde misère, l’infamie et la honte où tout est plongé ; époque désastreuse où l’on foule aux pieds la religion, les lois et la discipline, où tout est infecté de souillures de toute espèce. Et ces déportements sont d’autant plus hideux qu’ils sont le partage de ceux qui règnent, qui commandent aux hommes, et qui exigent qu’on les adore.
Mais, pour en revenir à mon sujet, il semblerait que si le jugement des hommes peut errer dans la préférence qu’on donne au passé sur le présent, préférence qui n’est fondée que sur la connaissance imparfaite que nous avons des événements de l’antiquité, comparée à celle de ce qui s’est passé sous nos yeux, les vieillards du moins devraient porter un jugement sain sur les temps de leur jeune âge et ceux de leur vieillesse, puisqu’ils les ont également observés par eux-mêmes. Cela serait vrai si tous les hommes, pendant la durée de leur vie, conservaient les mêmes passions. Mais comme elles changent sans cesse, quoique les temps ne changent pas, la différence des affections et des goûts doit leur montrer les mêmes événements sous des points de vue différents, dans la décrépitude et dans la jeunesse. Si la vieillesse augmente la sagesse et l’expérience de l’homme, elle le dépouille de ses forces : il est impossible alors que ce qu’il aimait dans sa jeunesse ne lui semble pas fastidieux et mauvais en avançant en âge ; et, au lieu de s’en prendre à sa manière de voir, il aime mieux en accuser le temps.
D’ailleurs rien ne peut assouvir les désirs insatiables de l’homme : la nature l’a doué de la faculté de vouloir et de pouvoir tout désirer ; mais la fortune ne lui permet que d’embrasser un petit nombre d’objets. Il en résulte dans le cœur humain un mécontentement continuel, et un dégoût des choses qu’il possède qui le porte à blâmer le temps présent, à louer le passé et à désirer l’avenir, lors même que ces désirs ne sont excités en lui par aucun motif raisonnable.
Peut-être mériterai-je que l’on me compte parmi ceux qui se trompent, si dans ces Discours je m’étends sur les louanges des anciens Romains, et si j’exerce ma censure sur le siècle où nous vivons. Certes, si la vertu qui régnait en ces temps, et si le vice qui souille tout de nos jours, n’étaient pas plus manifestes que la clarté du soleil, je parlerais avec plus de retenue, dans la crainte de partager l’erreur dont j’accuse les autres ; mais la chose est tellement évidente, qu’elle frappe tous les yeux. J’oserai donc exposer sans détour ce que je pense de ces temps et des nôtres, afin que l’esprit des jeunes gens qui liront mes écrits puisse fuir l’exemple des uns et imiter les autres toutes les fois que la fortune leur en présentera l’occasion. C’est le devoir d’un honnête homme d’indiquer aux autres le bien que la rigueur du temps et de la fortune ne lui permet pas de faire lui-même, dans l’espoir que, parmi tous ceux qui sont capables de le comprendre, il s’en trouvera un qui, chéri du ciel, pourra parvenir à l’opérer.
J’ai traité dans le livre précédent des mesures prises par les Romains relativement au gouvernement intérieur de la république ; je parlerai dans celui-ci de la conduite que tint ce peuple pour accroître son empire.
CHAPITRE PREMIER.
Quelle fut la cause la plus puissante de la grandeur des Romains, ou le courage ou la fortune.
Un grand nombre d’historiens, parmi lesquels on compte Plutarque, écrivain du plus grand poids, ont pensé que le peuple romain devait sa grandeur à la fortune plutôt qu’à la vertu. Parmi les raisons que Plutarque en donne, il s’appuie de l’aveu même de ce peuple, qui regardait comme la source de toutes ses victoires la Fortune, déesse à laquelle il avait élevé un plus grand nombre de temples qu’à toutes les autres divinités. Tite-Live paraît avoir partagé cette opinion ; car il est rare, lorsqu’il met dans la bouche d’un Romain le récit d’une action éclatante, qu’il ne lui en fasse pas attribuer quelque part à la fortune.
Non-seulement je ne veux sur aucun point me rendre à cette opinion, mais je ne crois pas qu’on puisse la soutenir. S’il n’a jamais existé une république qui ait fait les mêmes progrès que Rome, c’est que jamais république n’a reçu comme elle des institutions propres à lui faire faire des conquêtes. C’est au courage de ses armées qu’elle dut l’empire ; mais c’est à sa sagesse, à sa conduite, et au caractère particulier que sut lui imprimer son premier législateur, qu’elle dut la conservation de ses conquêtes, ainsi que nous le ferons amplement voir dans plusieurs des chapitres suivants.
Les uns regardent comme un effet du bonheur et non de la sagesse du peuple romain, de n’avoir jamais eu à soutenir en même temps deux guerres dangereuses ; car il n’eut la guerre avec les Latins que lorsque ces derniers eurent tellement battu les Samnites, que Rome crut devoir prendre leur défense. Il ne combattit les Toscans qu’après avoir d’abord subjugué les Latins, et affaibli par de fréquentes défaites la puissance des Samnites. Si deux de ces peuples s’étaient réunis lorsque leurs forces étaient intactes, on peut conjecturer sans peine que la ruine de la république romaine eût été la suite inévitable de cette alliance.
Mais, de quelque manière que cela soit arrivé, les Romains n’eurent jamais à porter en même temps le fardeau de deux guerres dangereuses ; et il semble que toujours la naissance de l’une fût l’extinction de l’autre, ou que l’extinction de la dernière donnât naissance à une nouvelle. Les guerres successives qu’ils eurent à soutenir sont la preuve de ce que j’avance ; et, sans parler de celles qui précédèrent la prise de Rome par les Gaulois, on voit que, tandis qu’ils combattirent contre les Éques et les Volsques, et que ces deux nations furent puissantes, aucun autre peuple ne s’éleva contre eux. Ces ennemis domptés, la guerre s’alluma contre les Samnites ; et, quoique avant qu’elle fût terminée, les peuples du Latium se fussent soulevés contre les Romains, néanmoins, comme les Samnites étaient alliés de Rome lorsque cette révolte éclata, leur armée aida les Romains à dompter l’insolence des Latins. Ces peuples subjugués à leur tour, les hostilités se réveillèrent dans le Samnium. Les armées samnites ayant été défaites dans plusieurs batailles, la guerre avec les Toscans prit naissance : elle venait de s’éteindre quand l’arrivée de Pyrrhus en Italie vint donner une force nouvelle aux Samnites. Ce prince ayant été repoussé et contraint de retourner dans la Grèce, on vit briller les premières étincelles de la guerre avec les Carthaginois : elle était à peine terminée lorsque tous les Gaulois établis au delà et en deçà des Alpes se liguèrent contre Rome, et furent exterminés après un carnage affreux, entre Populonie et Pise, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la tour de San-Vincenti. A la fin de cette guerre, toutes celles que les Romains soutinrent eurent pendant vingt ans offrent peu d’importance, parce qu’ils n’eurent à combattre que les Liguriens et les débris des Gaulois qui se trouvaient en Lombardie. Ils restèrent dans cet état jusqu’au moment où éclata la seconde guerre punique, dont pendant seize ans l’Italie fut le théâtre. Cette guerre, terminée avec tant de gloire, donna naissance à celle de la Macédoine, qui ne finit que pour voir s’allumer celle d’Antiochus et de l’Asie. Rome ayant remporté la victoire, il ne resta dans tout l’univers ni prince ni république, qui, seuls ou réunis, pussent s’opposer aux forces des Romains.
Mais, avant ces derniers triomphes, si l’on examine la marche des événements militaires et la manière dont ils furent conduits, on y verra un rare mélange de bonheur, de courage et de sagesse : aussi, celui qui voudrait approfondir les causes d’une telle fortune, les découvrirait facilement. C’est une chose certaine que lorsqu’un prince ou un peuple s’est acquis une telle réputation, que tous ses voisins le redoutent et tremblent de l’attaquer, on peut être assuré que jamais aucun d’eux ne lui fera la guerre que par nécessité. Ainsi, le plus puissant sera libre toujours de déclarer la guerre à celui de ses voisins qu’il lui plaira d’attaquer, et d’employer son art à calmer la terreur des autres, qui, retenus en partie par sa puissance, et en partie séduits par les moyens dont il aura cherché à endormir leur prudence, se laisseront facilement apaiser ; et les autres princes qui, placés plus loin de ses États, n’ont aucun rapport avec lui, regarderont le danger comme trop éloigné d’eux pour se croire dans le cas de le redouter.
Leur aveuglement ne cesse que lorsque l’incendie les atteint : alors ils n’ont pour l’éteindre que leurs propres ressources, et elles deviennent insuffisantes lorsque leur ennemi est devenu tout-puissant.
Je ne parlerai pas de l’indifférence avec laquelle les Samnites regardèrent les Romains triompher des Volsques et des Éques ; et, pour ne pas perdre le temps en discours superflus, je me bornerai aux Carthaginois. Ce peuple était déjà puissant et jouissait d’une juste célébrité lorsque les Romains disputaient encore l’empire avec les Samnites et les Toscans : il possédait déjà toute l’Afrique ; il était maître de la Sardaigne et de la Sicile, et dominait sur une partie de l’Espagne ; sa puissance, son éloignement des frontières des Romains, écartaient de lui la pensée que jamais ces peuples pussent l’attaquer, et il ne songea à secourir ni les Samnites, ni les Toscans : bien au contraire, il se conduisit avec les Romains comme il est ordinaire de le faire avec tout ce qui s’élève ; il entra dans leur alliance et rechercha leur amitié. Il ne s’aperçut de sa faute que lorsque Rome, ayant subjugué tous les peuples qui se trouvaient placés entre elle et Carthage, commença à disputer la possession de la Sicile et de l’Espagne.
La même erreur aveugla les Gaulois, Philippe de Macédoine et le roi Antiochus : chacun d’eux s’imagina que, tandis que le peuple romain combattait contre ses voisins, la victoire pourrait l’abandonner, et qu’on serait toujours à temps d’échapper à sa puissance ou par la paix ou par la guerre ; de sorte que, dans ma conviction, le bonheur qu’ont eu les Romains dans ces circonstances serait le partage de tout prince qui se conduirait comme eux et saurait déployer le même courage.
Ce serait ici le lieu de montrer la conduite que tenaient les Romains lorsqu’ils pénétraient dans un pays ennemi, si je n’en avais parlé longuement dans mon Traité du prince, où j’ai approfondi cette matière. Je dirai seulement en peu de mots qu’ils cherchèrent toujours à avoir dans leurs nouvelles conquêtes quelque ami qui fût comme un degré ou une porte pour y parvenir ou y pénétrer, ou qui leur donnât le moyen de s’y maintenir. C’est ainsi qu’ils se servirent des habitants de Capoue pour entrer dans le Samnium ; des Camertins, dans la Toscane ; des Mamertins, dans la Sicile ; des Sagontins, dans l’Espagne ; de Massinissa, dans l’Afrique ; des Étoliens, dans la Grèce ; d’Eumène et de quelques autres princes, dans l’Asie ; des Marseillais et des Éduens, dans la Gaule. Ils ne manquèrent jamais d’appuis de cette espèce pour faciliter leurs entreprises, faire de nouvelles conquêtes, et consolider leur puissance. Les peuples qui observeront une conduite semblable auront moins besoin des faveurs de la fortune que ceux qui s’en écarteront.
Pour qu’on puisse mieux connaître combien le courage fut plus puissant dans Rome que la fortune pour conquérir un empire, je développerai dans le chapitre suivant les qualités que possédaient les peuples avec lesquels cette république eut à combattre, et quelle opiniâtreté ils mirent à défendre contre elle leur liberté.
CHAPITRE II.
Quels furent les peuples que Rome eut à combattre, et avec quelle opiniâtreté ils défendirent leur liberté.
Rien ne rendit plus pénible aux Romains la conquête des peuples voisins, et d’une partie des contrées plus éloignées, que l’amour dont la plupart de ces peuples brûlaient alors pour la liberté. Ils la défendirent avec tant d’opiniâtreté, que jamais, sans le courage prodigieux des Romains, ils n’eussent été subjugués. Une foule d’exemples nous apprennent à quels dangers ils s’exposèrent pour la conserver ou la reconquérir, et quelles vengeances ils exercèrent contre ceux qui la leur avaient ravie. L’histoire nous instruit aussi des désastres auxquels l’esclavage expose les peuples et les cités.
Tandis que de nos jours il n’existe qu’à peine un seul pays qui puisse se vanter de posséder quelques villes qui ne soient point esclaves, dans l’antiquité toutes les contrées n’étaient peuplées pour ainsi dire que d’hommes entièrement libres. On n’a qu’à voir combien, à l’époque dont nous parlons, il existait de peuples de cette espèce, depuis les hautes montagnes qui séparent aujourd’hui la Toscane de la Lombardie, jusqu’à l’extrémité de l’Italie, tels que les Toscans, les Romains, les Samnites, et une foule d’autres qui habitaient cette contrée, dans laquelle, suivant les historiens, il n’y eut jamais d’autres rois que ceux qui régnèrent à Rome, et Porsenna, roi des Toscans, dont on ne sait pas même comment s’éteignit la race. Mais on voit déjà que, lorsque les Romains allèrent mettre le siége devant Véïes, la Toscane était libre, et chérissait tant sa liberté et abhorrait à un tel point le nom même de prince, que les Véïens s’étant donné un roi pour la défense de leur ville, et ayant demandé l’appui des Toscans contre les Romains, on décida, après de longues délibérations, de ne leur prêter aucun appui tant qu’ils obéiraient à ce roi. On croyait qu’on ne devait pas défendre la patrie de ceux qui l’avaient déjà courbée sous le joug d’un maître.
On sent aisément d’où naît chez les peuples l’amour de la liberté, parce que l’expérience nous prouve que les cités n’ont accru leur puissance et leurs richesses que pendant qu’elles ont vécu libres. C’est une chose vraiment merveilleuse de voir à quel degré de grandeur Athènes s’éleva, durant l’espace des cent années qui suivirent sa délivrance de la tyrannie de Pisistrate. Mais, ce qui est bien plus admirable encore, c’est la hauteur à laquelle parvint la république romaine, dès qu’elle se fut délivrée de ses rois. La raison en est facile à comprendre : ce n’est pas l’intérêt particulier, mais celui de tous qui fait la grandeur des États. Il est évident que l’intérêt commun n’est respecté que dans les républiques : tout ce qui peut tourner à l’avantage de tous s’exécute sans obstacle ; et s’il arrivait qu’une mesure pût être nuisible à tel ou tel particulier, ceux qu’elle favorise sont en si grand nombre, qu’on parviendra toujours à la faire prévaloir, quels que soient les obstacles que pourraient opposer le petit nombre de ceux qu’elle peut blesser.
Le contraire arrive sous un prince ; car, le plus souvent, ce qu’il fait dans son intérêt est nuisible à l’État, tandis que ce qui fait le bien de l’État nuit à ses propres intérêts : en sorte que, quand la tyrannie s’élève au milieu d’un peuple libre, le moindre inconvénient qui doive en résulter pour l’État, c’est que le progrès s’arrête, et qu’il ne puisse plus croître ni en puissance ni en richesses ; mais le plus souvent, ou, pour mieux dire, toujours, il arrive qu’il rétrograde. Et si le hasard voulait qu’il s’y élevât un tyran doué de quelques vertus, et qui, par son courage et son génie militaire, étendît au loin sa puissance, il n’en résulterait aucun avantage pour la république ; lui seul en retirerait tout le fruit : car il ne peut honorer aucun des citoyens courageux et sages qui gémissent sous sa tyrannie, s’il ne veut avoir à les redouter sans cesse. Il lui est impossible, en outre, de soumettre et de rendre tributaires de la ville dont il est le tyran les États que ses armes ont conquis, parce qu’il ne lui sert de rien de rendre cette ville puissante : ce qui lui importe, c’est de semer la désunion, et de faire en sorte que chaque ville, que chaque province conquise, ne reconnaisse d’autre maître que lui ; il faut que ses conquêtes ne profitent qu’à lui seul, et non à sa patrie.
Ceux qui voudront fortifier cette opinion d’une foule d’autres preuves n’ont qu’à lire le traité de Xénophon sur la tyrannie.
Il n’est donc pas étonnant que les peuples de l’antiquité aient poursuivi les tyrans avec tant d’animosité, qu’ils aient tant aimé à vivre libres, et que le nom même de la liberté ait joui auprès d’eux d’une si grande estime.
Quand Hiéronyme, petit-fils d’Hiéron, mourut à Syracuse, la nouvelle de son trépas ne se fut pas plutôt répandue parmi les troupes qui se trouvaient dans les environs de la ville, que l’armée commença à se soulever et à prendre les armes contre les meurtriers ; mais, lorsqu’elle entendit tout Syracuse retentir du cri de liberté, fléchie par ce nom seul, elle s’apaisa, étouffa le courroux qu’elle nourrissait contre les tyrannicides, et ne songea qu’à créer dans la ville un gouvernement libre.
Il ne faut pas non plus s’étonner que les peuples exercent des vengeances inouïes contre ceux qui se sont emparés de leur liberté. Les exemples ne me manqueraient pas ; mais je n’en rapporterai qu’un seul, arrivé à Corcyre, ville de la Grèce, dans le temps de la guerre du Péloponèse. Cette contrée était divisée en deux factions : l’une favorisait les Athéniens ; l’autre les Spartiates : il en résultait que, d’une foule de cités divisées entre elles, une partie avait embrassé l’alliance de Sparte, l’autre celle d’Athènes. Il arriva que la noblesse de Corcyre, obtenant le dessus, ravit au peuple sa liberté ; mais les plébéiens, secourus par les Athéniens, reprirent à leur tour la force, s’emparèrent de tous les nobles, et les renfermèrent dans une prison assez vaste pour les contenir tous, d’où ils les tiraient par huit ou dix à la fois, sous prétexte de les envoyer en exil dans diverses contrées, mais pour les faire réellement expirer dans les plus cruels supplices. Ceux qui restaient en prison, s’étant aperçus du sort qu’on leur réservait, résolurent, autant que possible, de fuir cette mort sans gloire ; et, s’étant armés de tout ce qu’ils purent trouver, ils attaquèrent ceux qui voulaient pénétrer dans leur prison, et leur en défendirent l’entrée. Le peuple, étant accouru à ce tumulte, démolit le haut du bâtiment et les écrasa sous ses ruines.
Ce pays fut encore témoin de plusieurs faits semblables et non moins horribles, qui fournissent la preuve que l’on venge avec plus de fureur la liberté qui nous est ravie, que celle qu’on tente de nous ravir.
Lorsque l’on considère pourquoi les peuples de l’antiquité étaient plus épris de la liberté que ceux de notre temps, il me semble que c’est par la même raison que les hommes d’aujourd’hui sont moins robustes, ce qui tient, à mon avis, à notre éducation et à celle des anciens, aussi différentes entre elles que notre religion et les religions antiques. En effet, notre religion, nous ayant montré la vérité et l’unique chemin du salut, a diminué à nos yeux le prix des honneurs de ce monde. Les païens, au contraire, qui estimaient beaucoup la gloire, et y avaient placé le souverain bien, embrassaient avec transport tout ce qui pouvait la leur mériter. On en voit les traces dans beaucoup de leurs institutions, en commençant par la splendeur de leurs sacrifices, comparée à la modestie des nôtres, dont la pompe plus pieuse qu’éclatante n’offre rien de cruel ou de capable d’exciter le courage. La pompe de leurs cérémonies égalait leur magnificence ; mais on y joignait des sacrifices ensanglantés et barbares, où une multitude d’animaux étaient égorgés : la vue continuelle d’un spectacle aussi cruel rendait les hommes semblables à ce culte. Les religions antiques, d’un autre côté, n’accordaient les honneurs divins qu’aux mortels illustrés par une gloire mondaine, tels que les fameux capitaines ou les chefs de républiques : notre religion, au contraire, ne sanctifie que les humbles et les hommes livrés à la contemplation plutôt qu’à une vie active : elle a, de plus, placé le souverain bien dans l’humilité, dans le mépris des choses de ce monde, dans l’abjection même ; tandis que les païens le faisaient consister dans la grandeur d’âme, dans la force du corps, et dans tout ce qui pouvait contribuer à rendre les hommes courageux et robustes. Et si notre religion exige que nous ayons de la force, c’est plutôt celle qui fait supporter les maux, que celle qui porte aux grandes actions.
Il semble que cette morale nouvelle a rendu les hommes plus faibles, et a livré le monde aux scélérats audacieux. Ils ont senti qu’ils pouvaient sans crainte exercer leur tyrannie, en voyant l’universalité des hommes disposés, dans l’espoir du paradis, à souffrir tous leurs outrages plutôt qu’à s’en venger.
On peut dire cependant que si le monde s’est énervé, si le ciel n’ordonne plus la guerre, ce changement tient plutôt sans doute à la lâcheté des hommes qui ont interprété la religion selon la paresse et non selon la vertu : car s’ils avaient considéré qu’elle permet la grandeur et la défense de la patrie, ils auraient vu qu’elle veut également que nous aimions et que nous honorions cette patrie, et qu’il fallait ainsi que nous nous préparassions à devenir capables de la défendre.
Ces fausses interprétations, qui corrompent l’éducation, sont cause qu’on ne voit plus au monde autant de républiques que dans l’antiquité, et que, par conséquent, il n’existe plus de nos jours, autant qu’alors, d’amour pour la liberté. Je croirais cependant que ce qui a le plus contribué à ces changements, c’est l’empire romain, dont les armes et les conquêtes ont renversé toutes les républiques et tous les États qui jouissaient d’un gouvernement libre ; et quoique cet empire ait été dissous, ses débris n’ont pu se rejoindre, ni jouir de nouveau des bienfaits de la vie civile, excepté sur quelques points de ce vaste empire.
Quoi qu’il en soit, les Romains rencontrèrent dans le monde entier toutes les républiques conjurées contre eux, et acharnées à la guerre et à la défense de leur liberté : ce qui prouve que le peuple romain, sans le courage le plus rare et le plus élevé, n’aurait jamais pu les subjuguer. Et pour en donner un exemple, celui des Samnites me suffira ; il est vraiment admirable. Tite-Live avoue lui-même que ces peuples étaient si puissants, et leurs armes si redoutables, qu’ils vinrent à bout de résister aux Romains jusqu’au temps du consul Papirius Cursor, fils du premier Papirius, c’est-à-dire pendant quarante-six ans, malgré leurs nombreux désastres, la ruine de presque toutes leurs villes, et les défaites sanglantes et réitérées qu’ils éprouvèrent dans leur pays. Quoi de plus merveilleux que de voir aujourd’hui ce pays, jadis couvert de tant de villes et rempli d’une population si florissante, changé presque en désert, tandis qu’alors ses institutions et ses forces l’auraient rendu invincible, si toute la puissance de Rome ne l’avait attaqué !