Discours sur la première décade de Tite-Live (page 12)
Il est facile de déterminer les causes de l’ordre qui régnait alors et celles de la confusion qui le remplaça : dans les temps passés, les peuples étaient libres, et aujourd’hui ils vivent dans l’esclavage. Ainsi que nous l’avons dit, toutes les cités, tous les États qui vivent sous l’égide de la liberté, en quelque lieu qu’ils existent, obtiennent toujours les plus grands succès : c’est là que la population est la plus nombreuse, parce que les mariages y sont plus libres, et que l’on en recherche davantage les liens ; c’est là que le citoyen voit naître avec joie des fils qu’il croit pouvoir nourrir, et dont il ne craint pas qu’on ravisse le patrimoine ; c’est là, surtout, qu’il est certain d’avoir donné le jour non à des esclaves, mais à des hommes libres, capables de se placer, par leur vertu, à la tête de la république : on y voit les richesses multipliées de toutes parts, et celles que produit l’agriculture, et celles qui naissent de l’industrie ; chacun cherche avec empressement à augmenter et à posséder les biens dont il croit pouvoir jouir après les avoir acquis. Il en résulte que les citoyens se livrent à l’envi à tout ce qui peut tourner à l’avantage de chacun en particulier et de tous en général, et que la prospérité publique s’accroît de jour en jour d’une manière merveilleuse.
Le contraire arrive aux pays qui vivent dans l’esclavage : plus leur servitude est cruelle, plus ils manquent d’un bien qui est la commune propriété. De toutes les servitudes, en effet, la plus dure est celle qui règne dans une république : d’abord parce qu’elle est plus durable et qu’elle offre moins d’espoir d’y échapper ; ensuite, parce qu’une république n’a d’autre vue que d’affaiblir et d’énerver tous les autres corps pour accroître le sien.
Ce n’est pas ainsi qu’en agit un prince qui vous subjugue, à moins que ce ne soit quelqu’un de ces vainqueurs barbares, fléau de toutes les nations, et destructeur de toutes les institutions civiles, comme le sont les princes d’Orient ; mais s’il n’est pas dépourvu d’humanité, s’il possède quelques lumières, il aime d’une égale affection toutes les villes qui lui obéissent, et il leur laisse l’exercice de leur industrie et la jouissance de presque toutes leurs antiques coutumes ; de sorte que si ces villes ne peuvent plus s’agrandir comme lorsqu’elles étaient libres, leur esclavage ne les met pas non plus en danger de périr. Je parle ici de la servitude dans laquelle tombent les cités en obéissant à un étranger ; j’ai parlé déjà de celle dont un de leurs citoyens les accable.
Si l’on réfléchit avec attention à tout ce que je viens de dire, on ne s’étonnera pas de la puissance des Samnites tant qu’ils furent libres, et de la faiblesse dans laquelle les fit tomber la servitude. Tite-Live atteste cette faiblesse dans une multitude de passages, particulièrement lorsqu’il parle de la guerre contre Annibal, où il rapporte que les Samnites, étant maltraités par une légion qui se trouvait à Nola, envoyèrent des députés à Annibal, pour le supplier de venir à leur aide. Dans leurs discours, ils dirent que, pendant cent ans, ils avaient combattu contre les Romains avec leurs propres soldats et leurs propres généraux ; qu’ils avaient un grand nombre de fois résisté aux attaques de deux armées consulaires et de deux consuls ; mais qu’aujourd’hui leur puissance était tellement déchue, qu’ils pouvaient à peine se défendre contre une faible légion romaine qui se trouvait à Nola.
CHAPITRE III.
Rome devint une ville puissante en ruinant les cités voisines, et en admettant facilement les étrangers aux honneurs.
Crescit interea Roma Albæ ruinis. Ceux qui veulent qu’une cité acquière un vaste empire doivent employer toute leur industrie pour la remplir d’habitants : sans une population nombreuse, une cité ne parviendra jamais à s’agrandir. On y parvient de deux manières : par l’affection ou par la force. Par l’affection, en tenant toutes les voies ouvertes aux étrangers qui voudraient y venir habiter, et en leur accordant sûreté, de manière à ce que chacun s’y fixe volontiers. Par la force, en détruisant entièrement les villes voisines, et en forçant leurs habitants à venir habiter dans vos murs. Rome fut tellement fidèle à ce système, que déjà sous son sixième roi elle renfermait dans son sein quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes. Les Romains voulaient imiter un habile cultivateur, qui, pour fortifier un jeune plant, et en faire parvenir les fruits à leur maturité, s’empresse d’en tailler les premiers bourgeons, afin que toute la force productive, retenue dans les racines, donne avec le temps des rameaux plus verts et plus féconds.
L’exemple de Sparte et d’Athènes démontre encore combien un pareil moyen est propice et nécessaire pour s’agrandir et former un État puissant. Ces deux républiques, également redoutables par la force de leurs armes, et régies par les lois les plus sages, ne parvinrent cependant jamais au même degré de grandeur que Rome, qui semblait exposée à de plus grands désordres et soumise à des lois moins sagement combinées. On ne peut en donner d’autres raisons que celles que nous avons déjà alléguées. En effet, Rome, pour avoir accru sa population par ce double moyen, parvint à mettre sous les armes jusqu’à deux cent quatre-vingt mille combattants ; tandis qu’Athènes et Sparte n’en purent jamais armer chacune plus de vingt mille.
Ce n’est point parce que Rome était dans un site plus propice que celui de ces deux villes qu’elle obtint un plus heureux résultat, mais c’est seulement parce que sa conduite fut différente. Lycurgue, le fondateur de la république de Sparte, convaincu que rien ne hâterait plus la corruption de ses lois que le mélange de nouveaux habitants, dirigea toutes ses institutions de manière à empêcher les étrangers d’avoir aucune fréquentation avec les citoyens. Outre qu’il leur interdit les mariages, les droits de cité, et ces communications au moyen desquelles les hommes aiment à se rapprocher, il ordonna qu’on ne fit usage dans toute la république que d’une monnaie de cuir, afin d’ôter à qui que ce fût le désir de s’y rendre pour y apporter ses marchandises ou son industrie.
Or, comme toutes les actions des hommes ne sont que des imitations de la nature, il n’est ni possible ni naturel qu’une faible tige soutienne de vastes rameaux. Ainsi une république faible ne peut s’emparer d’une ville ni d’un État plus puissants ou plus étendus qu’elle ; et si la fortune les met entre ses mains, il lui arrive le même sort qu’à cet arbre dont les branches seraient plus fortes que le tronc, et qui, ne se soutenant qu’avec peine, serait renversé par le moindre souffle. C’est le destin que Sparte éprouva lorsque, ayant étendu sa domination sur toutes les villes de la Grèce, elle les vit toutes se soulever contre elle aussitôt que Thèbes se fut soustraite à son joug ; et le tronc resta seul, dépouillé de son branchage. Rome n’avait point à craindre un semblable malheur ; son tronc était assez robuste pour supporter sans peine les plus vastes rameaux.
Cette manière de procéder, jointe à celle dont nous aurons occasion de parler plus bas, fut la source de la grandeur et de la puissance inouïes des Romains. C’est ce que Tite-Live expose en peu de mots, lorsqu’il dit : Crescit interea Roma Albœ ruinis.
CHAPITRE IV.
Les républiques ont employé trois moyens pour s’agrandir.
Celui qui a bien étudié l’histoire de l’antiquité a dû voir que les républiques employaient trois moyens pour s’agrandir. L’un est celui qu’observèrent les anciens Toscans, de former une ligue de plusieurs républiques dont aucune ne surpassait l’autre en autorité ni en dignité, et de faire participer à la conquête les autres cités, comme le font de nos jours les Suisses, comme anciennement, dans la Grèce, le firent les Achéens et les Étoliens. Les Romains ayant eu des guerres fréquentes à soutenir avec les Toscans, j’entrerai dans quelques détails particuliers à ce peuple, afin de faire mieux sentir la nature du premier moyen.
Avant que les Romains eussent étendu leur empire sur l’Italie entière, les Toscans avaient été tout-puissants sur terre et sur mer ; et quoiqu’il n’y ait aucune histoire particulière de leurs exploits, il subsiste encore quelques souvenirs et quelques indices de leur grandeur : on sait qu’ils fondèrent sur les bords de la mer supérieure une colonie nommée Adria, qui se rendit tellement célèbre, qu’elle donna son nom à cette mer que les Latins eux-mêmes nommèrent Adriatique. On n’ignore pas non plus que leurs armes se firent obéir depuis le Tibre jusqu’au pied des Alpes, qui entourent aujourd’hui le corps entier de l’Italie. Il est vrai que deux cents ans avant que les Romains vissent s’accroître leur puissance, les Toscans avaient perdu l’empire de cette contrée nommée aujourd’hui Lombardie, qui leur fut arrachée par les Gaulois. Ces peuples, poussés par le besoin et attirés par la douceur de ses fruits et surtout de son vin, se précipitèrent sur l’Italie, conduits par leur chef Bellovèse, défirent et chassèrent les habitants du pays, s’y établirent, y construisirent un grand nombre de villes, lui donnèrent, du nom qu’ils portaient à cette époque, le nom de Gaule, qu’il a conservé jusqu’à ce que les Romains les eurent subjugués.
Les Toscans vivaient donc dans une parfaite égalité, et travaillaient à leur agrandissement en suivant le premier moyen dont nous avons parlé. Les villes qui composaient la ligue et gouvernaient la contrée étaient au nombre de douze, parmi lesquelles on comptait Clusium, Véïes, Fiésole, Arezzo, Volterre et autres. Elles ne purent étendre leurs conquêtes hors de l’Italie ; une grande partie même de cette contrée échappa à leurs armes par les causes dont je parlerai dans la suite.
Le second moyen est de s’associer des alliés, mais de manière à se conserver le commandement, le siége de l’empire et la gloire de l’entreprise : c’est la conduite que tinrent toujours les Romains.
Le troisième moyen est de se faire des sujets immédiats, et non des alliés, ainsi qu’en usèrent les Spartiates et les Athéniens.
De ces trois moyens, le dernier n’offre aucune utilité ; l’exemple des deux républiques que je viens de citer le démontre suffisamment : leur ruine n’eut d’autre cause que d’avoir étendu leurs conquêtes au delà de ce qu’elles pouvaient conserver. S’efforcer de gouverner une ville par la violence, surtout lorsqu’elle est accoutumée à vivre en liberté, c’est une entreprise pénible et périlleuse. Si vous n’êtes toujours armé et entouré de forces considérables, vous ne pourrez ni lui prescrire des ordres, ni la faire obéir. Si vos propres forces ne vous le permettent pas, il est nécessaire de vous faire des compagnons qui vous aident à grossir le nombre des habitants de votre cité. Athènes et Sparte, n’ayant fait ni l’un ni l’autre, ne retirèrent aucun fruit de leur conduite.
Rome, que nous avons citée comme un exemple du second moyen, ayant fait en outre ce que Athènes et Sparte avaient négligé, vit sa puissance s’élever au plus haut degré. Comme elle seule suivit cette conduite, elle seule put devenir aussi puissante, et se fit dans toute l’Italie de nombreux alliés, qui, sous beaucoup de rapports, jouissaient des mêmes prérogatives qu’elle. D’un autre côté, comme on l’a vu plus haut, elle se réserva sans cesse le siége de l’empire et le commandement dans toutes les entreprises ; aussi ses alliés ne s’apercevaient pas que c’était au prix de leurs fatigues et de leur sang qu’ils se plaçaient eux-mêmes sous le joug.
En effet, dès que la république romaine commença à transporter ses armées hors de l’Italie, à réduire les royaumes en provinces, et à ranger au nombre de ses sujets ceux qui, accoutumés à vivre sous les rois, n’attachaient aucune importance à servir un maître, ces peuples, gouvernés par des Romains, vaincus par des soldats qui portaient le nom de Romains, ne reconnurent que Rome pour maîtresse suprême : de sorte que les peuples d’Italie, qui jusqu’alors s’étaient regardés comme les amis de Rome, se trouvèrent tout à coup entourés de sujets romains, et pressés d’un autre côté par toute la grandeur de Rome ; et, lorsqu’ils se furent aperçus de l’erreur dans laquelle ils avaient vécu jusqu’alors, il n’était plus temps d’y remédier, tant la puissance de Rome s’était accrue par la conquête de cette multitude de provinces étrangères ; tant étaient formidables les forces que renfermait une cité dont l’immense population était sans cesse sous les armes ! En vain ces alliés, pour venger leurs offenses, se soulevèrent contre elle ; ils furent bientôt trahis par le sort de la guerre, et leur situation ne fit qu’empirer, car d’égaux ils devinrent aussi sujets.
Les Romains seuls, ainsi que nous l’avons dit, ont suivi cette conduite. Toute république qui voudra s’agrandir ne peut agir différemment ; et l’expérience montre, en effet, qu’aucune autre n’est aussi certaine.
Le système des ligues, dont nous avons déjà parlé, et qu’embrassèrent les Toscans, les Achéens et les Étoliens, et que de nos jours les Suisses ont adopté, est le plus favorable après celui qu’ont suivi les Romains. Les conquêtes se trouvant bornées, il en résulte deux avantages : le premier, qu’il est difficile d’attirer la guerre sur vous ; l’autre, que le peu dont on s’empare, on le conserve sans peine.
La difficulté d’étendre les conquêtes a pour cause le peu d’ensemble qui existe dans les républiques, ou la distance qui, séparant leurs diverses parties, les empêche de pouvoir facilement se rassembler pour prendre conseil ou pour délibérer. Cette cause diminue encore le désir de dominer, parce que le partage de la conquête devant être fait entre tous les alliés, ils n’y attachent plus la même importance qu’une république unique qui espère en goûter seule tous les fruits. Comme la ligue se gouverne par un conseil général, ses délibérations ne peuvent jamais être aussi promptes que celles d’un peuple qui habite dans la même enceinte. L’expérience nous montre encore qu’un semblable système a des bornes que lui fixe la nature, et au delà desquelles il n’y a pas d’exemple qu’il ait pu s’étendre : il suffit que douze ou quatorze petits États se liguent ensemble ; il ne faut point chercher à aller plus avant. En effet, lorsqu’on est parvenu au point de se croire à l’abri de toute insulte, on ne cherche point à accroître son territoire, tant parce que la nécessité ne montre pas le besoin de s’agrandir, que parce qu’on ne sent pas l’utilité des conquêtes ; et j’en ai précédemment exposé la raison. Ces républiques seraient contraintes à embrasser un des deux partis suivants : ou continuer à se faire de nouveaux compagnons, et cet accroissement apporterait le désordre dans la ligue ; ou augmenter le nombre des sujets ; mais comme elles voient de grandes difficultés dans ce dernier parti sans en apercevoir l’utilité, elles ne l’estiment nullement.
Ainsi, lorsque les peuples qui forment une ligue sont assez nombreux pour se croire en état de vivre avec sécurité, ils s’attachent à deux choses : la première est de se rendre protecteurs des petits États, afin de retirer de toutes parts de l’argent dont le partage est facile ; la seconde est de se battre pour autrui, de se mettre à la solde de tel ou tel prince, comme font de nos jours les Suisses, et comme on lit que faisaient les ligues dont nous venons de parler. Tite-Live nous en fournit la preuve lorsqu’il raconte que Philippe, roi de Macédoine, étant venu en conférence avec Titus Quintius Flaminius, et parlant d’accommodement en présence d’un préteur des Étoliens, ce dernier eut une altercation avec Philippe, qui lui reprocha l’avarice et l’infidélité des Étoliens, qui ne rougissaient pas de servir un État, et d’envoyer en même temps une partie de leurs troupes au service de son ennemi ; de sorte que l’on voyait souvent les drapeaux des Étoliens dans les rangs de deux armées opposées.
Personne n’ignore que les confédérations ont toujours tenu la même conduite, et que les résultats en ont été les mêmes. On voit encore que le système d’assujettir les pays conquis a toujours été faible et n’a jamais produit que de médiocres avantages ; et lorsque les républiques qui suivaient ce système ont dépassé la borne, elles se sont aussitôt précipitées à leur perte. Mais si cette méthode ne présente aucune utilité dans une république guerrière, elle ne peut offrir le moindre avantage dans celles qui ne possèdent point d’armées, comme ont été de notre temps toutes les républiques d’Italie.
Les Romains ont donc suivi la véritable marche ; elle est d’autant plus admirable, qu’ils n’avaient point eu d’exemple d’une pareille conduite, et qu’après leur chute ils n’ont point eu d’imitateurs. Quant aux confédérations, elles n’ont été adoptées que par les Suisses et les ligues de Souabe. Et comme nous le dirons à la fin de cet ouvrage, de toutes ces sages institutions établies dans Rome et qui dirigeaient sa conduite dans toutes les affaires de l’intérieur et de l’extérieur, non-seulement aucune n’a servi de règle aux gouvernements de nos jours, mais il semble même qu’on les dédaigne et qu’on les regarde la plupart comme n’offrant aucune réalité, d’autres comme inexécutables, et le reste comme inutile ou hors de propos. C’est ainsi que, plongés dans cette funeste ignorance, nous sommes la proie de tous ceux qui ont voulu envahir notre pays.
Si l’exemple des Romains parait trop difficile à suivre, celui des anciens Toscans doit-il le paraître autant, surtout aux Toscans de nos jours ? Si, par les causes que j’ai rapportées, ils ne purent obtenir un empire semblable à celui des Romains, ils parvinrent du moins à acquérir en Italie ce degré de puissance que permettait le système qu’ils avaient adopté. L’État jouit longtemps d’une tranquillité profonde, également illustré par son empire et la gloire de ses armes, par la pureté de ses mœurs et son respect pour les dieux. Cette gloire et cette puissance, d’abord ébranlées par les Gaulois, furent enfin si profondément anéanties par les Romains, qu’à peine s’en est-il conservé quelque trace dans la mémoire des hommes, quoiqu’elles n’aient disparu que depuis deux mille ans. Cet oubli m’a fait réfléchir sur les causes d’où il pouvait naître, et je les exposerai dans le chapitre suivant.
CHAPITRE V.
Des changements de religion et de langage, joints aux désastres causés par les inondations et le fléau de la peste, effacent la mémoire des événements.
On a voulu, je crois, répondre aux philosophes qui prétendent que le monde existe de toute éternité, que si une antiquité aussi reculée était réelle, il faudrait que la mémoire des événements remontât au delà de cinq mille ans. Cette réponse serait bonne, si l’on ne voyait pas que le souvenir de ces événements s’éteint par des causes diverses, dont une partie provient des hommes, et l’autre du ciel. Celles qui dépendent des hommes sont les changements de religion et de langage. Quand une secte nouvelle, c’est-à-dire une nouvelle religion prend naissance, son premier soin est de chercher à étouffer l’ancienne, afin d’augmenter sa propre influence, et elle parvient facilement à l’éteindre quand les fondateurs de cette nouvelle secte parlent une langue différente.
Ces résultats sont frappants lorsqu’on examine la conduite qu’a tenue la religion chrétienne à l’égard du paganisme, en abolissant toutes les institutions, toutes les cérémonies de cette religion, en effaçant jusqu’à la mémoire de son antique théologie. Il est vrai que le christianisme ne put détruire avec le même succès le souvenir des grands hommes qu’elle avait produits ; mais il faut l’attribuer à l’usage de la langue latine, qu’il fut dans la nécessité de conserver, ayant dû s’en servir pour écrire les préceptes de la nouvelle loi. Si les premiers chrétiens avaient pu écrire dans une langue différente, on ne saurait douter, en voyant tout ce qu’ils ont détruit, qu’il n’existerait plus aucun souvenir des événements passés.
Lorsqu’on lit les moyens employés par saint Grégoire et par les autres chefs de la religion chrétienne, on est frappé de l’acharnement avec lequel ils poursuivirent tout ce qui pouvait rappeler la mémoire de l’antiquité ; brûlant les écrits des poètes et des historiens, renversant les statues, et mutilant tout ce qui portait la marque des anciens temps. Si une nouvelle langue avait favorisé ces ravages, quelques années auraient suffi pour tout faire oublier.
Il y a lieu de croire également que ce que la religion chrétienne a tenté de faire au paganisme, celui-ci l’avait fait aux religions qui existaient avant lui. Et, comme ces religions ont varié deux ou trois fois dans l’espace de cinq à six mille ans, on a dû perdre la mémoire des événements arrivés avant ces temps. S’il en est resté quelques traces, on les regarde comme des fables, et elles n’inspirent aucune confiance. C’est le sort qu’a éprouvé l’histoire de Diodore de Sicile, qui, quoiqu’elle rapporte les événements de quarante ou cinquante mille années, passe, comme je le pense moi-même, pour une chose mensongère.
Quant aux causes qui proviennent du ciel, ce sont les fléaux qui ravagent les nations, et réduisent à un petit nombre d’habitants certaines contrées de l’univers, tels que la peste, la famine et les inondations. Ce dernier fléau a les résultats les plus désastreux, tant parce qu’il est plus universel que parce que ceux qui parviennent à échapper à ses ravages sont en général des montagnards grossiers, qui, n’ayant aucune connaissance de l’antiquité, ne peuvent en transmettre le souvenir à leurs descendants. Et si parmi eux quelque homme instruit du passé parvient à se sauver, on le verra cacher sa science, et l’altérer pour obtenir la considération, ou pour servir ses vues, de sorte qu’il ne restera à la postérité que le souvenir de ce qu’il aura écrit, et rien de plus.
Que ces déluges, ces famines, ces pestes aient plusieurs fois exercé leurs ravages, je ne crois pas qu’on puisse en douter, tant les diverses histoires sont pleines de pareils désastres, et tant il est naturel qu’ils arrivent : la nature, en effet, ressemble à tous les corps simples, qui, lorsqu’ils renferment des humeurs superflues, les rejettent d’eux-mêmes et recouvrent ainsi la santé. Il en est de même dans le corps composé de la société humaine. Lorsque les nombreux habitants d’un empire surchargent tellement le pays qu’ils ne peuvent y trouver leur subsistance, ni aller ailleurs, parce que les autres lieux sont également remplis d’habitants ; lorsque la mauvaise foi et la méchanceté des hommes sont montées à leur dernier degré, il faut nécessairement que le monde soit purgé par un de ces trois fléaux, afin que les hommes frappés par l’adversité, et réduits à un petit nombre, trouvent enfin une existence plus facile et redeviennent meilleurs.
Ainsi la Toscane, comme je l’ai dit ci-dessus, était déjà puissante, pleine de religion et de vertu ; elle possédait une langue et des coutumes nationales ; et tout fut englouti par la domination romaine : il ne resta d’elle que la seule mémoire de son nom.
CHAPITRE VI.
Comment les Romains se comportaient dans la conduite de la guerre.
J’ai déjà fait voir quelle conduite suivaient les Romains pour s’agrandir ; je vais dire maintenant de quelle manière ils s’y prenaient pour faire la guerre ; et chacune de leurs actions prouvera avec quelle sagesse ils surent, pour aplanir les chemins qui devaient les conduire à la grandeur suprême, s’écarter de la marche suivie universellement par les autres nations.
Le but de celui qui fait la guerre par choix ou par ambition est d’acquérir et de conserver ses conquêtes, et de se conduire de manière à ce qu’elles l’enrichissent, en n’épuisant ni le pays conquis, ni sa propre patrie. Il est donc indispensable, et durant la conquête et durant la possession, de ne point dépenser inutilement, mais de tout faire tourner au profit du bien commun. Quiconque veut parvenir à ce but doit imiter la conduite du peuple romain et suivre les mêmes principes, qui consistaient à faire une guerre, comme disent les Français, courte et bonne. Ils entraient donc en campagne avec de nombreuses armées ; aussi terminèrent-ils en peu de temps toutes les guerres qu’ils eurent à soutenir contre les Latins, les Samnites et les Toscans. Si l’on fait attention à toutes celles qu’ils firent depuis la fondation de Rome jusqu’à la prise de Véïes, on verra qu’elles furent toutes achevées en six, en dix ou en vingt jours ; car, suivant l’usage qu’ils avaient adopté, dès que la paix était rompue, ils s’avançaient sans délai à la rencontre de l’ennemi et lui livraient immédiatement la bataille. S’ils triomphaient, l’ennemi, pour préserver son territoire des ravages de la guerre, demandait à faire la paix ; et les conditions qu’imposaient ordinairement les Romains étaient une cession de terrain, que l’on convertissait en domaines particuliers, ou que l’on consignait à des colonies, qui, placées sur les frontières des États vaincus, servaient de rempart à celles des Romains, au grand avantage des colons qui possédaient ces terres, et à celui même du peuple de Rome, qui y trouvait une défense qui ne lui coûtait rien.
Nul moyen ne pouvait être plus sûr, plus puissant, ni plus utile. Tant que l’ennemi n’était point en campagne, cette simple défense suffisait ; s’il levait une nombreuse armée pour attaquer cette colonie, les Romains mettaient sur pied une armée non moins forte ; ils lui livraient bataille, et, une fois victorieux, ils lui imposaient de plus rudes conditions, et rentraient soudain dans leurs foyers. C’est ainsi que par degrés ils étendaient leur influence sur leurs ennemis, et augmentaient leurs propres forces.
Ils suivirent cette marche jusqu’à ce qu’ils eurent changé leur système militaire, changement qui eut lieu après la prise de Véïes. C’est alors que, pour pouvoir prolonger la guerre, ils ordonnèrent qu’on accordât une paye au soldat, qui jusqu’à cette époque n’avait pas été payé, la courte durée des guerres n’en ayant pas fait sentir la nécessité. Mais, quoique les Romains accordassent une paye à leurs troupes ; que par ce moyen ils pussent faire des guerres plus longues, et que la nécessité d’en entreprendre de lointaines exigeât qu’ils restassent plus longtemps en campagne, néanmoins ils ne varièrent jamais dans leur système de les terminer aussi promptement que le permettaient et les lieux et les temps, et n’abandonnèrent jamais non plus l’usage d’envoyer des colonies dans les provinces conquises. Outre cette méthode qu’ils avaient adoptée, il faut encore attribuer la brièveté de leurs guerres à l’ambition des consuls, qui, ne conservant leur autorité qu’une année, dont ils devaient même passer la moitié dans Rome, voulaient, en terminant la guerre, mériter les honneurs du triomphe. L’usage d’envoyer des colonies se maintint par l’utilité et les avantages considérables qu’on en retirait.
Quant à la distribution du butin, ils y firent bien quelques changements, et n’en furent plus aussi prodigues que dans le commencement, et parce que cela ne leur paraissait plus si nécessaire depuis que les soldats recevaient une paye, et parce que les dépouilles des vaincus étant plus considérables, ils préféraient enrichir le trésor public, afin de ne plus être obligés de consacrer les tributs de la république aux dépenses de leurs entreprises. En peu de temps cette mesure combla l’État de richesses.
Ainsi, par les deux méthodes suivies pour la distribution des dépouilles des peuples vaincus et pour l’envoi des colonies sur le territoire ennemi, les Romains trouvèrent dans la guerre une source de richesse, tandis qu’une foule de princes et de républiques imprudentes n’y rencontrent que la pauvreté. Cela en vint au point qu’un consul ne croyait point véritablement triompher s’il n’enrichissait le trésor d’immenses sommes d’or et d’argent, et de toutes sortes de dépouilles des nations vaincues.