Discours sur la première décade de Tite-Live (page 16)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Souvent même les conquêtes sont une source abondante de dommages pour une république bien organisée : comme, par exemple, lorsqu’on s’empare d’une ville ou d’une province adonnée à toutes les voluptés, et où les vainqueurs sont exposés à adopter les mœurs des vaincus ; ainsi que l’éprouva Rome d’abord en s’emparant de Capoue, et par la suite Annibal. Si Capoue en effet avait été plus éloignée de Rome, et que la mollesse des soldats n’eût pas eu le remède à portée, ou si Rome avait déjà en partie été corrompue, cette conquête eût infailliblement entraîné la perte de la république. C’est de quoi Tite-Live fait foi, lorsqu’il dit : Jam tunc minime salubris militari disciplinæ Capua, instrumentum omnium voluptatum, delinitos militum animos avertit à memoria patriæ.

Il est démontré que les villes ou les provinces de cette espèce se vengent de leurs vainqueurs sans combattre et sans répandre de sang, parce qu’en leur inspirant le goût des voluptés qui les affaiblissent, elles les exposent à être subjugués par le premier qui les attaque. Et Juvénal, dans ses satires, ne pouvait jeter plus de lumière sur ce point, qu’en disant que les conquêtes de tant de pays lointains avaient introduit dans l’âme des Romains l’amour des mœurs étrangères, après y avoir éteint l’économie et toutes les vertus qui les avaient illustrés, et qu’en terminant ce tableau par ces vers :

. . . . . . . . . . . Gula et sœvior armis

Luxuria incubuit, victumque ulciscitur orbem.

________________________SAT. VI, v. 291.

Ah ! si les conquêtes furent sur le point de corrompre Rome, lorsque la sagesse et le courage inspiraient encore toutes ses actions, que sera-ce pour ceux qui, dans leur conduite, s’écartent à ce point des bons principes, et qui, outre les erreurs que nous venons de signaler avec tant d’étendue, n’emploient que des troupes mercenaires ou auxiliaires ? Les désastres qui les attendent seront l’objet du chapitre suivant.

CHAPITRE XX.

A quels dangers s’expose un prince ou une république qui se sert de troupes auxiliaires ou mercenaires.

Si je n’avais déjà longuement traité, dans un autre ouvrage, de l’inutilité des troupes mercenaires et des auxiliaires, et de l’utilité d’une armée nationale, je donnerais plus de développement à ce chapitre ; mais, comme j’en ai déjà parlé avec assez d’étendue, je m’expliquerai ici en peu de mots. J’ai trouvé dans Tite-Live un exemple si frappant des inconvénients des troupes auxiliaires, que je n’ai pas cru devoir passer ce fait sans m’y arrêter.

On appelle troupes auxiliaires celles qu’un prince ou une république envoie à votre secours en continuant à les payer et à les tenir sous ses ordres. Or, pour en venir au texte de Tite-Live, je vois que les Romains, après avoir battu deux armées samnites en diverses rencontres, avec les troupes qu’ils avaient envoyées au secours des Capouans, voulurent, après avoir délivré ce peuple de ses ennemis, retourner à Rome ; mais pour que les Capouans, privés de tout appui, ne devinssent pas de nouveau la proie des Samnites, ils laissèrent sur le territoire de Capoue deux légions chargées du soin de la défendre. Ces légions, corrompues par l’oisiveté, commencèrent à se plonger dans les délices, et, perdant le souvenir de leur patrie et le respect dû au sénat, elles formèrent le projet de prendre les armes et de s’emparer du pays que leur valeur avait sauvé, prétextant qu’un peuple était indigne de posséder des biens qu’il ne savait pas défendre. Ce complot ayant été découvert, Rome s’empressa de l’étouffer et de le punir, comme je le ferai voir dans le chapitre où je dois traiter en détail des conjurations.

Je répéterai donc que, de tous les genres de troupes, les pires sont les auxiliaires. D’abord, le prince ou la république qui se sert de leur appui n’a aucune autorité sur elles, puisqu’elles ne reconnaissent que les ordres de celui qui les envoie : en effet, les auxiliaires sont, ainsi que je l’ai dit, envoyés par un prince qui a ses propres officiers, sous les drapeaux duquel ils marchent, et qui pourvoit à leur solde, comme était l’armée que les Romains envoyèrent à Capoue. Les troupes de cette espèce, lorsqu’elles ont obtenu la victoire, pillent ordinairement et celui pour qui elles combattaient et celui contre lequel elles ont combattu, soit pour servir la perfidie du prince qui les a envoyées, soit pour assouvir leur propre cupidité. Et, quoique jamais Rome n’eût l’intention de violer les traités qui l’attachaient aux habitants de Capoue, la facilité que virent ses soldats à opprimer les Capouans fut assez puissante pour les engager à ravir à ce peuple et leur ville et leur territoire.

Je pourrais présenter une foule d’autres exemples à l’appui de ce que j’avance ; mais je me bornerai à celui que je viens de citer, et à ce qui arriva aux habitants de Reggio, qui se virent privés de la vie et de la liberté par une légion que les Romains y avaient mise en garnison.

Ainsi donc un prince ou une république doit recourir à tous les moyens possibles, plutôt que de se résoudre à introduire au sein de ses États des auxiliaires chargés de sa défense, et à se reposer sur leur appui ; car tout traité, toute condition que lui imposera son ennemi, quelque dure qu’elle soit, lui sera encore moins funeste. Si on lit avec attention les événements passés, et que l’on étudie soigneusement ceux qui arrivent sous nos yeux, on verra que, parmi ceux qui ont embrassé ce parti, s’il en est un qui a obtenu un heureux résultat, presque tous en ont été victimes.

En effet, un prince ou une république qui a quelque ambition ne peut trouver une occasion plus favorable d’envahir une ville ou une province, que celle où ses armées sont appelées pour la défendre. Ainsi, celui qui, livré à l’esprit de conquêtes, implore de pareils secours, soit pour se défendre, soit pour opprimer ses ennemis, cherche un avantage passager qu’il ne pourra conserver, et qui lui sera sans peine enlevé par celui-là même qui lui aura facilité sa conquête. Mais l’ambition de l’homme est si violente, que, pour satisfaire le désir du moment, il ne songe pas aux malheurs qui doivent bientôt en résulter ; il ne se laisse point éclairer par les exemples du passé, que j’ai cités tant sur cet objet que sur ceux que j’ai déjà traités : s’il les prenait pour règle de conduite, il verrait que plus on montre de modération envers ses voisins, moins on manifeste le désir de les subjuguer, plus on les engage à se jeter sans restriction entre vos bras, comme je le ferai voir ci-après par l’exemple des habitants de Capoue.

CHAPITRE XXI.

Le premier préteur que, quatre cents ans après avoir commencé à faire la guerre, les Romains établirent hors de Rome, fut celui qu’ils envoyèrent y Capoue.

J’ai assez longuement établi, dans le chapitre précédent, jusqu’à quel point les Romains, dans la conduite qu’ils tenaient pour s’agrandir, différèrent des souverains qui de nos jours cherchent à accroître leur domination. Ils laissaient vivre sous leurs propres lois les villes qu’ils ne détruisaient pas, même celles qui se soumettaient à eux, non comme alliées, mais comme sujettes ; ils ne laissaient apercevoir chez elles aucun signe qui pût y rappeler la souveraineté du peuple romain ; ils leur imposaient seulement quelques conditions ; et tant que ces conditions étaient observées, ils respectaient et leur gouvernement et leur dignité. On sait qu’ils maintinrent ces principes jusqu’au moment où ils se répandirent hors de l’Italie, et où ils commencèrent à réduire les royaumes et les républiques en provinces romaines.

Un des exemples les plus frappants que nous offre à ce sujet leur histoire, c’est que le premier préteur qu’ils établirent hors de Rome fut celui qu’ils envoyèrent à Capoue, non pour satisfaire leur ambition, mais à la prière même des habitants de cette cité, qui, pour étouffer la discorde qui régnait parmi eux, regardèrent comme une chose indispensable de posséder dans leurs murs un citoyen romain capable de rétablir l’ordre et la concorde. Les Antiates, touchés de cet exemple et contraints par la même nécessité, leur demandèrent également un préfet ; et Tite-Live, à l’occasion de ce fait et de cette manière inusitée d’exercer le pouvoir, s’écrie : Quod jam non solum arma, sed jura romana pollebant.

On voit combien cette conduite dut faciliter l’agrandissement des Romains. Les villes accoutumées à vivre libres, ou à se voir gouvernées par des gens du pays, sont bien plus satisfaites et supportent bien plus tranquillement un gouvernement éloigné d’elles, même lorsqu’il leur impose quelque gêne, qu’un joug qui, frappant chaque jour leurs yeux, semble chaque jour leur reprocher leur servitude. Il en résulte d’ailleurs un autre avantage pour le prince : c’est que ses ministres n’ayant en main ni les jugements ni les magistratures qui régissent dans ces villes les affaires civiles ou criminelles, il ne peut être rendu aucune sentence à sa honte ou à sa charge ; et, par ce moyen, il voit s’évanouir la cause d’une foule de calomnies et de haines auxquelles il n’échapperait pas dans les circonstances ordinaires.

Ce que j’avance est incontestable. J’en pourrais citer une multitude d’exemples tirés de l’histoire ancienne ; je me contenterai d’un seul, arrivé tout récemment en Italie. Personne n’ignore que Gènes ayant été plusieurs fois occupée par les Français, le roi de France, excepté dans ces derniers temps, y envoyait toujours un de ses sujets pour gouverner la ville en son nom ; aujourd’hui seulement le roi, non par choix, mais parce que la nécessité l’a ainsi voulu, a laissé à cette ville le pouvoir de se gouverner elle-même, et de reconnaître l’autorité d’un Génois. Il est hors de doute que si l’on voulait examiner laquelle de ces deux mesures apporté le plus de sécurité à l’autorité du roi et de satisfaction au peuple, on se déciderait pour la dernière.

D’ailleurs, plus vous paraissez éloigné de vouloir les asservir, plus les hommes sont disposés à se jeter dans vos bras ; et ils redoutent d’autant moins que vous attentiez à leur liberté, que vous paraissez envers eux plus humain et plus bienveillant. Cette bienveillance et ce désintéressement engagèrent seuls les Capouans à demander un préteur aux Romains ; et si Rome avait témoigné le moindre désir d’en envoyer un, leur jalousie se serait soudain éveillée, et ils se seraient sur-le-champ éloignés d’elle.

Mais pourquoi chercher des exemples dans Capoue et dans Rome, lorsque Florence et la Toscane nous en fournissent d’aussi frappants ? Chacun sait à quelle époque la ville de Pistoja se soumit volontairement à la république de Florence ; chacun sait également que les Pisans, les Siennois et les habitants de Lucques détestent les Florentins : et d’où vient cette diversité de sentiments ? Ce n’est pas que les habitants de Pistoja sentent moins le prix de la liberté que les autres et se jugent inférieurs à eux ; c’est uniquement parce que les Florentins en avaient toujours agi à leur égard comme des frères et des amis, et, à l’égard des autres, comme avec des ennemis. Voilà pourquoi, tandis que Pistoja a couru volontairement au-devant de leur empire, les autres villes ont toujours fait et font encore chaque jour des efforts pour y échapper. On ne peut douter que si les Florentins, en employant les ligues ou la protection, avaient apprivoisé leurs voisins au lieu de les effaroucher, ils seraient aujourd’hui maîtres de toute la Toscane.

Ce n’est pas que je croie qu’il ne faille point employer les armes et la force ; mais il faut les réserver pour la dernière ressource, et seulement lorsque toutes les autres ne peuvent plus suffire.

CHAPITRE XXII.

Combien sont sont fausses les opinions des hommes dans le jugement qu’ils portent des grandes choses.

Ceux qui sont témoins des délibérations des hommes savent à quel point leurs opinions sont le plus souvent erronées. Si, comme il arrive presque toujours, ces délibérations ne sont pas remises entre les mains d’hommes vertueux et éclairés, elles présentent les résultats les plus absurdes. Mais comme, dans une république corrompue, et surtout dans les temps de paix, les hommes vertueux se voient en butte à la haine, soit par jalousie, soit parce que leur vertu blesse l’ambition de leurs rivaux, on se laisse aller à ce que l’erreur commune regarde comme un bien, ou à ce que suggèrent des hommes plus avides des faveurs du peuple que de l’intérêt commun. Bientôt cependant l’adversité dissipe l’erreur, et la nécessité vous jette dans les bras de ceux que, dans ces temps de paix, on semblait avoir oubliés. C’est ce que je ferai voir en son lieu dans le courant de ce livre ;

Il survient également des accidents qui trompent facilement ceux qui n’ont pas une grande expérience des affaires : en effet, un événement présente des apparences propres à faire croire aux hommes qu’il en résultera telle conséquence. Ce que je viens de dire m’a été inspiré par le conseil que donna aux Latins le préteur Numicius lorsqu’ils eurent été battus par les Romains, et par la croyance universelle où l’on était lorsqu’il y a peu d’années encore le roi de France François Ier vint en Italie pour conquérir le duché de Milan, que défendaient les Suisses.

Le roi Louis XII était mort, et François, duc d’Angoulême, lui avait succédé sur le trône de France. Ce prince, désirant rendre à son royaume le duché de Milan, dont les Suisses s’étaient emparés quelque temps auparavant avec le secours du pape Jules II, cherchait en Italie des alliés qui facilitassent cette entreprise. Outre les Vénitiens, dont le roi Louis XII avait regagné l’amitié, il tâchait de séduire les Florentins et le pape Léon X, convaincu que son entreprise serait bien plus facile s’il parvenait de nouveau à s’en faire des amis, attendu que le roi d’Espagne avait des troupes en Lombardie, et que d’autres forces de l’empereur se trouvaient à Vérone.

Cependant le pape ne voulut point se rendre aux désirs du roi ; mais ses conseillers lui persuadèrent, à ce qu’on dit, de demeurer neutre, et lui firent voir que ce parti seul promettait la victoire, parce qu’il était de l’intérêt de l’Église de n’avoir pour maître en Italie ni le roi ni les Suisses ; mais que, s’il voulait rendre à cette contrée son antique liberté, il était nécessaire de la délivrer et de l’un et de l’autre. Comme il ne pouvait les vaincre ni séparément, ni tous deux réunis, il fallait attendre que l’un eût triomphé de l’autre, afin que l’Église, avec ses alliés, pût attaquer celui qui demeurerait vainqueur. Il était impossible de trouver une occasion plus favorable que celle qui se présentait : les deux rivaux étaient en campagne ; le pape, avec son armée, se trouvait en mesure de se transporter sur les frontières de la Lombardie, et là, dans le voisinage des deux armées, et sous prétexte de veiller à la sûreté de ses propres États, pouvait attendre qu’ils se livrassent bataille : comme les deux armées étaient également courageuses, il y avait lieu de croire que cette bataille serait sanglante pour chacun, et laisserait le vainqueur tellement affaibli, qu’il serait aisé au pape de l’attaquer et de le battre. Ainsi, le pape devait demeurer glorieusement le maître de la Lombardie et l’arbitre de toute l’Italie.

L’événement fit voir combien cette opinion était erronée. Les Suisses furent défaits après une bataille opiniâtre, et les troupes du pape ni celles d’Espagne n’osèrent assaillir le vainqueur : loin de là, elles se disposèrent à la fuite ; et cette honteuse ressource leur aurait encore manqué sans l’humanité ou l’indifférence du roi, qui ne voulut point tenter une seconde victoire, et qui se contenta de faire la paix avec l’Église.

Cette opinion avait quelques apparences, qui de loin paraissent fondées, mais qui sont tout à fait éloignées de la vérité. Il arrive assez rarement que le vainqueur perde un très-grand nombre de soldats ; s’il en perd, c’est pendant le combat qu’ils meurent et non dans la fuite : dans la chaleur de la mêlée, quand les combattants s’attaquent face à face, il en est peu qui meurent, parce que le plus souvent l’action ne dure pas longtemps ; mais quand même elle se prolongerait, et qu’il périrait un grand nombre d’hommes, l’influence que la victoire entraîne à sa suite, et la terreur qui la précède, l’emportent de beaucoup sur le dommage que la mort de ses soldats pourrait causer au vainqueur ; de sorte que si une armée, dans la persuasion de le trouver affaibli, se hasardait à l’attaquer, elle pourrait se tromper d’une manière dangereuse, à moins qu’elle ne fût d’une force telle qu’avant ou après la victoire elle eût été en mesure de combattre. Dans cette occurrence, elle pourrait bien, suivant sa fortune ou sa valeur, être victorieuse ou vaincue : mais celle qui se serait battue la première, et qui aurait déjà remporté la victoire, aurait à mon avis l’avantage sur l’autre.

C’est ce dont les peuples du Latium firent une rude expérience, et par l’erreur à laquelle se laissa entraîner le préteur Numicius, et par les malheurs qu’ils virent fondre sur eux pour avoir cru ses discours. Les Romains venaient de battre les Latins ; Numicius allait criant par tout le Latium que le moment était venu d’attaquer l’ennemi, affaibli par le combat qu’il venait de livrer ; que les Romains n’avaient obtenu de leur victoire qu’une gloire inutile ; mais qu’ils avaient essuyé les mêmes désastres que s’ils eussent été vaincus, et que, pour peu qu’on déployât de vigueur en les attaquant, on était sûr de les anéantir : ces peuples, séduits par ces paroles, levèrent une nouvelle armée ; mais ils furent aussitôt battus, et ils eurent à souffrir les malheurs auxquels sont exposés tous ceux qui se laissent entraîner par de semblables opinions.

CHAPITRE XXIII.

Combien Rome, lorsqu’un événement quelconque la contraignait à statuer sur le sort de ses sujets, évitait avec soin toutes les demi-mesures.

Jam Latio is status erat rerum, ut neque pacem neque bellum pati possent. De toutes les positions malheureuses dans lesquelles peut se trouver un prince ou une république, la plus déplorable sans doute est d’être réduit au point de ne pouvoir accepter la paix ni soutenir la guerre. Tel est pourtant le sort de ceux auxquels la paix impose de trop dures conditions, et qui, d’un autre côté, désirant faire la guerre, sont contraints de se jeter comme une proie au-devant de ceux dont ils implorent le secours, ou de rester celle des ennemis. On n’arrive à ces tristes extrémités que quand, pour avoir suivi des conseils imprudents ou pris de mauvaises dispositions, on n’a pas bien mesuré ses forces, ainsi que je l’ai dit plus haut.

En effet, un prince, une république, qui auraient bien connu toutes leurs ressources, auraient été difficilement réduits à la même extrémité que les Latins, qu’on vit faire la paix avec Rome lorsque la paix devait les perdre, lui déclarer la guerre quand la guerre pouvait les accabler, et se conduire de manière que l’alliance et l’inimitié des Romains leur furent également funestes. Ce peuple avait été vaincu et réduit à la dernière extrémité, d’abord par Manlius Torquatus, ensuite par Camille, qui l’obligea à se jeter sans réserve dans les bras des Romains, et mit des garnisons dans toutes les villes du Latium, après s’être fait partout livrer des otages : de retour à Rome, Camille fit connaître au sénat que tout le Latium était entre les mains de la république.

Comme le jugement que rendit le sénat en cette occasion est remarquable, et mérite d’être médité par tous les princes qui, placés dans les mêmes circonstances, seraient dans le cas de l’imiter, je crois devoir rapporter les paroles que Tite-Live met dans la bouche de Camille ; elles expliquent toute la politique que suivirent les Romains pour s’agrandir, et font voir que dans les affaires d’État ils évitèrent toujours les demi-mesures et ne prirent jamais que des partis extrêmes. Qu’est-ce en effet qu’un gouvernement, sinon le moyen de contenir les sujets de manière qu’ils ne puissent ni ne doivent l’offenser ? Ce moyen consiste ou à s’assurer entièrement des peuples, en les mettant dans l’impuissance de nuire, ou à les combler de tant de bienfaits, qu’ils n’aient aucun motif raisonnable de chercher à changer de fortune.

Mais l’opinion de Camille et la résolution que prit le sénat après l’avoir entendu feront mieux comprendre ma pensée. Voici ce que dit Camille : Dii immortales ita vos potentes hujus consilii fecerunt, ut, sit Latium deinde, an non sit, in vestra manu posuerint. Itaque pacem vobis, quod ad Latinos adtinet, parare in perpetuum, vel sœviendo, vel ignoscendo, potestis. Vultis crudeliter consulere in deditos victosque ? licet delere omne Latium. Vultis exemplo majorum augere rem romanam, victos in civitatem accipiendo ? materia crescendi per summam gloriam suppeditat. Certe id firmissimum imperium est, quo obedientes gaudent. Illorum igitur animos, dum expectatione stupent, seu pœna, seu beneficio, prœoccupari oportet.

La résolution du sénat fut conforme aux propositions du consul. On rechercha dans chaque ville, sans exception, tous ceux qui jouissaient de quelque crédit ; on les combla de bienfaits ou on les fit mourir. On exempta les uns des charges, on leur accorda des priviléges, on leur donna le droit de cité, et l’on pourvut par tous les moyens à leur sûreté ; les autres, au contraire, virent leur ville ravagée, on y envoya des colonies, on les emmena à Rome, et on les dispersa de manière que ni leurs armes, ni leurs conseils, ne fussent plus capables de nuire. Ainsi, dans les circonstances importantes, Rome, comme je l’ai dit, n’usa jamais de demi-mesures.

C’est là le jugement que doivent imiter les princes : c’est ainsi que devaient agir les Florentins lorsqu’en 1502 Arezzo et tout le Val-di-Chiana se révoltèrent. S’ils avaient pris ce parti, ils auraient assuré leur domination, agrandi la république, et donné à l’État ces campagnes qui manquaient à son existence. Mais ils employèrent ces demi-mesures, toujours si dangereuses lorsqu’il s’agit de punir les hommes. Une partie des Arétins furent exilés, les autres condamnés aux supplices ; et tous indistinctement furent privés des honneurs et des antiques priviléges dont ils jouissaient dans la cité, qu’on laissa pourtant subsister. Et si, dans le cours de la délibération, quelque citoyen conseillait de détruire, ceux qui se croyaient plus sages avançaient que ce parti était peu honorable pour la république, puisqu’il tendait à faire croire qu’elle était trop faible pour tenir cette ville dans l’obéissance.

Ces raisons sont de celles qui n’ont qu’une vaine apparence, et n’offrent aucune réalité. Par une semblable conséquence, il ne faudrait faire mourir ni un parricide, ni un criminel, ni un séditieux, puisque ce serait une honte pour un prince de n’avoir pas la force nécessaire pour réprimer un homme seul. Ceux qui pensent ainsi ne voient pas que souvent un homme pris isolément, que parfois même une ville tout entière, se rendent tellement coupables envers un État, que, pour l’exemple des autres et pour sa propre sûreté, un prince n’a d’autre remède que de les exterminer. Le véritable honneur consiste à savoir et à pouvoir châtier les coupables, et non à les laisser subsister au risque de mille dangers. Un prince qui ne punit pas celui qui s’égare de manière à ce qu’il ne puisse plus errer, mérite qu’on l’accuse d’ignorance ou de lâcheté.

Cette sentence que rendirent les Romains était nécessaire, et celle qu’ils prononcèrent contre les Privernates confirme cette nécessité. Le texte de Tite-Live renferme à cet égard deux choses remarquables : l’une, et nous l’avons déjà dit précédemment, c’est qu’il faut combler de bienfaits des sujets rebelles, ou les exterminer sans pitié ; l’autre, c’est combien ont de force la grandeur d’âme et la vérité, lorsqu’elles se déploient devant des hommes sages. Le sénat romain s’était rassemblé pour juger les Privernates, qui, après s’être révoltés, étaient depuis rentrés par force sous l’autorité de Rome. De son côté, le peuple de Privernum avait envoyé de nombreux citoyens pour implorer sa grâce du sénat. Les envoyés ayant été introduits, un sénateur demanda à l’un d’eux : Quam pœnam Privernates censeret ? Le Privernate lui répondit : Eam quam merentur qui se libertate dignos censent. Le consul lui ayant alors demandé : Quid, si pœnam remittimus vobis, qualem nos pacem vobiscum habituros speremus ? Il répondit : Si bonam dederitis, et fidelem et perpetuam ; si malam, haud diuturnam. Cette réponse irrita quelques sénateurs ; mais les plus sages d’entre eux s’écrièrent : Se audivisse vocem et liberi et viri, nec credi posse illum populum, aut hominem, denique in ea conditione, cujus eum pœniteat diutius quam necesse sit, mansurum. Ibi pacem esse fidam, ubi voluntarii pacati sint, neque eo loco ubi servitutem esse velint, fidem sperandam esse. La décision du sénat fut conforme à ce discours ; les Priverates furent admis au rang de citoyens romains, et on les honora de tous les droits de cité, en leur disant : Eos demum qui nihil prœterquam de libertate cogitant dignos esse qui Romani fiant ; tant leur âme généreuse fut touchée de cette réponse pleine de hardiesse et de franchise ! Toute autre eût été lâche et trompeuse.

Ceux qui ont une autre opinion des hommes, et particulièrement des hommes libres, ou qui croient l’être, sont dans une profonde erreur ; et, dans leur aveuglement, les partis qu’ils prennent ne sauraient être bons par eux-mêmes, ni leur offrir aucune utilité. De là naissent les fréquentes révoltes et la chute des États.

Mais, pour en revenir à mon discours, je conclus de ce jugement, et de celui rendu envers les Latins, que lorsqu’il s’agit de décider du sort d’une ville puissante et accoutumée à l’indépendance, il faut ou la détruire, ou la traiter avec douceur ; toute autre manière d’agir est inutile ; mais ce qu’il faut éviter par-dessus tout, ce sont les termes moyens, car rien n’est plus funeste. C’est ce qui arriva aux Samnites lorsqu’ils renfermèrent les Romains aux Fourches Caudines, et qu’ils rejetèrent le conseil de ce vieillard, qui leur proposait, ou de laisser les Romains se retirer avec honneur, ou de les massacrer tous. Ils préférèrent embrasser un terme moyen, en les désarmant, en les faisant passer sous le joug, et en les renvoyant dévorés de honte et de dépit. Bientôt après ils apprirent, à leur détriment, combien le conseil de ce vieillard aurait été utile, et combien leur résolution avait été funeste, comme je le dirai en son lieu d’une manière plus détaillée.

CHAPITRE XXIV.

Les forteresses sont en général plus nuisibles qu’utiles.

Les sages de notre temps accuseront sans doute d’imprudence les Romains, qui, voulant s’assurer des peuples du Latium et de la ville de Privernum, ne songèrent point à élever quelque forteresse qui leur servît comme de frein pour les maintenir dans l’obéissance ; car c’est une opinion adoptée à Florence, et que nos sages mettent sans cesse en avant, que ce n’est qu’avec des forteresses qu’on peut contenir Pise et les autres villes semblables. Sans doute, si les Romains eussent pensé comme ces gens si éclairés, ils n’auraient pas manqué d’en construire ; mais comme c’étaient des hommes d’un tout autre courage, d’un tout autre jugement, d’une tout autre puissance, ils ne songèrent point à prendre ce parti. Tant que Rome vécut libre, qu’elle suivit les mêmes principes, et qu’elle maintint ses sages institutions, elle ne construisit aucune citadelle pour tenir en respect une ville ou une province quelconque ; elle se contenta de conserver quelques-unes de celles qu’elle trouva bâties. Après avoir considéré la manière dont les Romains se conduisaient à cet égard, et celle des princes de notre temps, j’ai cru digne de considération d’examiner particulièrement s’il est nécessaire de bâtir des forteresses, et si ceux qui prennent ce parti en retirent du dommage ou de l’utilité.

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