Discours sur la première décade de Tite-Live (page 15)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quoiqu’il y ait bien des choses à dire de part et d’autre, je crois cependant que, sans aucune comparaison, l’artillerie fait plus de tort à celui qui se défend qu’à celui qui attaque : la raison en est que celui qui se défend est, ou renfermé dans une ville, ou campé derrière un retranchement. S’il est dans les murs d’une ville, ou cette ville est petite, comme le sont la plupart des forteresses, ou elle est grande : dans le premier cas, celui qui se défend s’expose à une ruine certaine, parce que la violence de l’artillerie est si grande, qu’elle ne trouve point de rempart, quelque épais qu’il soit, qu’elle ne renverse en peu de jours ; et si ceux que renferme la ville n’ont pas un espace suffisant pour se retirer, creuser de nouveaux fossés et élever d’autres remparts, ils sont perdus et ne peuvent résister à l’impétuosité de l’ennemi qui tenterait de pénétrer par la brèche ; leur artillerie même ne leur sera d’aucun service : c’est en effet une chose démontrée, que, partout où les hommes peuvent se précipiter en foule et avec impétuosité, l’artillerie ne saurait y mettre obstacle. C’est pourquoi, dans la défense des places, on ne peut repousser le choc irrésistible des ultramontains. On soutient aisément l’attaque des Italiens, qui ne marchent jamais en masse, mais qui vont au combat pour ainsi dire éparpillés ; ce qui a fait donner à ces combats le nom convenable d’escarmouches. Ceux qui s’avancent avec ce désordre et cette tiédeur vers la brèche d’un mur défendue par de l’artillerie, courent à une mort certaine ; et c’est contre eux que cette arme a tout son effet ; mais ceux qui se précipitent sur la brèche comme une foule épaisse, et où l’on est poussé l’un par l’autre, ceux-là pénètrent dans tous les lieux, s’ils ne sont repousses par des fossés ou des remparts : l’artillerie ne peut rien contre eux ; et si quelques-uns succombent, le nombre des morts ne peut être assez grand pour empêcher les autres de vaincre.

Les nombreux assauts que les ultramontains ont livrés en Italie démontrent sans réplique cette vérité. C’est principalement dans celui de Brescia qu’elle paraît dans tout son jour. Cette ville s’était révoltée contre les Français ; la citadelle seule tenait encore pour le roi ; les Vénitiens, pour soutenir l’attaque qu’elle aurait pu diriger contre la ville, avaient garni d’artillerie toute la rue qui descend de la citadelle dans la cité ; ils en avaient placé en front, sur les côtés et dans tous les endroits qui offraient des points de défense ; mais monseigneur de Foix n’en tint aucun compte : il fit mettre pied à terre à son escadron ; il s’empara de la ville après avoir passé au milieu de toute cette artillerie ; et l’on ne dit pas qu’elle lui ait fait éprouver une perte remarquable.

Ainsi, celui qui se défend dans une place de peu d’étendue, dont les murailles ont été renversées, et qui, comme je l’ai dit, n’a point assez d’espace pour opposer à l’ennemi de nouveaux remparts et des fossés nouveaux, et qui ne compte que sur le canon, se perd immédiatement.

Si vous défendez une place considérable, et que vous ayez la facilité de vous retirer, l’artillerie, même dans ce cas, est sans comparaison plus avantageuse aux assiégeants qu’aux assiégés.

D’abord, si vous prétendez que vos batteries nuisent à ceux qui vous assiégent, il est nécessaire de vous élever, ainsi qu’elles, au-dessus du niveau du sol, parce que, si elles restent à ce niveau, le plus faible rempart, le moindre retranchement que fait l’ennemi, le mettent à l’abri, et vos coups ne peuvent plus lui nuire ; de sorte qu’obligé de vous exhausser, et de vous placer sur le terre-plein du rempart, ou en quelque manière de vous lever de terre, vous vous créez deux grandes difficultés : la première, c’est que vous ne pouvez y conduire des pièces d’un aussi fort calibre que celles dont peuvent se servir les assiégeants, attendu qu’on ne peut manœuvrer facilement de grandes machines dans un petit espace ; le seconde, c’est que, quand même vous pourriez les y conduire, il vous serait impossible de donner à vos remparts, pour préserver votre artillerie, cette solidité et cette sûreté que les assiégeants, maîtres du terrain, peuvent donner à leurs batteries, et que facilite encore l’étendue de l’espace dont ils disposent. Il est donc impossible à des assiégés de maintenir leurs batteries sur des remparts élevés lorsque celles des assiégeants sont fortes et nombreuses ; et, s’ils les placent dans des lieux enfoncés, elles deviennent, comme je l’ai dit, en grande partie inutiles.

Ainsi la défense d’une place se réduit à n’employer que la force des bras, comme on le faisait autrefois, et à se servir d’artillerie du moindre calibre : artillerie dont les inconvénients peuvent bien contre-balancer l’utilité qu’elle offre pour la défense, puisque, pour pouvoir s’en servir, il faut abaisser les remparts des villes et les enterrer presque dans les fossés ; de sorte que si l’on en vient à combattre corps à corps, soit parce que les murs sont renversés, soit parce que les fossés sont comblés, les assiégés ont bien plus de désavantage qu’ils n’en avaient auparavant. Ainsi, comme je l’ai avancé ci-dessus, ces machines rendent bien plus de services à ceux qui assiègent une ville qu’à ceux qui sont assiégés.

Quant au troisième cas, celui d’être renfermé dans un camp retranché pour ne livrer bataille qu’à votre commodité ou à votre avantage, je soutiens que même alors vous n’avez pas plus de moyens que n’en avaient les anciens d’éviter le combat, et que souvent encore l’artillerie vous met dans une position plus fâcheuse. En effet, si l’ennemi vous surprend à l’improviste ; que le pays lui donne un peu d’avantage, comme cela peut facilement arriver ; qu’il se trouve, par exemple, dans un lieu plus élevé que vous ; ou qu’à son arrivée vous n’ayez point encore terminé vos retranchements, ou que vous ne soyez pas entièrement à couvert, il vous déloge soudain, sans que vous puissiez vous y opposer ; et vous êtes forcé d’abandonner vos retranchements pour en venir au combat. C’est ce qui arriva aux Espagnols à la bataille de Ravenne. Ils s’étaient retranchés entre le fleuve du Ronco et une chaussée ; mais comme ils n’avaient point poussé leurs travaux assez avant, et que les Français possédaient l’avantage du terrain, ils furent contraints par l’artillerie ennemie de sortir de leurs retranchements et d’en venir à la bataille.

Mais, en supposant, comme il arrive le plus souvent, que le lieu que vous avez choisi pour asseoir votre camp soit le plus élevé des environs, que les retranchements en soient bons et solides, et tellement favorisés par l’avantage du terrain et toutes vos autres défenses, que l’ennemi n’ose vous assaillir, on emploiera alors les moyens dont on usait dans l’antiquité, lorsqu’il arrivait qu’une armée était en position de ne pouvoir être attaquée : ces moyens consistent à parcourir le pays, à s’emparer ou à mettre le siége devant les villes amies, à intercepter vos vivres jusqu’à ce que vous soyez obligé par la nécessité à quitter votre camp et à livrer une bataille où votre artillerie, comme je le prouverai plus bas, ne vous sera plus d’un grand secours.

En examinant de quelle espèce étaient les guerres que firent les Romains, on voit qu’elles furent presque toutes offensives, et non point défensives. Il devient clair alors que j’ai eu raison de dire plus haut qu’ils auraient remporté de plus grands avantages, et fait des conquêtes plus rapides si l’artillerie eût existé de leur temps.

Quant à la seconde assertion, que l’artillerie ne permet plus aux hommes de manifester comme autrefois leur valeur personnelle, je pense, il est vrai, que des soldats obligés de se présenter pour ainsi dire isolément, courraient plus de dangers qu’anciennement, s’il s’agissait de prendre une ville, d’escalader ou de former d’autres attaques semblables, où ils ne pourraient se présenter en masse. Il est encore vrai que les officiers et les généraux d’une armée sont plus exposés qu’autrefois au danger de la mort, parce que le canon peut les atteindre en tout lieu, et qu’il ne leur sert à rien d’être placés au dernier rang et entourés de l’élite de leurs troupes. Cependant il est rare que l’un ou l’autre de ces deux dangers produise des dommages extraordinaires ; car on n’escalade point une ville bien fortifiée, et ce n’est point par des attaques insignifiantes que l’on peut l’emporter d’assaut ; mais si l’on veut s’en rendre maître, on en forme régulièrement le siége, comme le faisaient autrefois les anciens. Et dans les places mêmes qu’on emporte d’assaut, les dangers ne sont pas beaucoup plus grands qu’ils ne l’étaient alors. Ceux qui, dans ces temps, défendaient une ville, ne manquaient pas non plus de machines de trait, dont les effets, s’ils étaient moins terribles, n’en atteignaient pas moins leur but, celui de tuer les hommes.

Quant au danger de périr, auquel sont exposés les généraux ou les condottieri, durant les vingt-quatre ans qu’ont duré les dernières guerres d’Italie on en a vu moins d’exemples que durant l’espace de dix ans chez les anciens. En effet, à l’exception du comte Lodovico de la Mirandola, qui fut tué à Ferrare lorsque les Vénitiens attaquèrent cet État il y a quelques années, et du duc de Nemours, qui périt depuis à la Cerignuola, je ne connais pas d’exemple de généraux qu’ait fait mourir le canon ; car monseigneur de Foix fut tué à Ravenne par le fer et non d’un coup de feu.

Par conséquent, si les hommes ne font plus de preuves particulières de courage, ce n’est point à l’artillerie qu’il faut l’attribuer, mais au déplorable système de guerre que l’on suit, à la lâcheté des armées, qui, en masse, dépourvues de courage, ne peuvent en déployer dans chacun des individus qui les composent.

Quant à la troisième assertion, que désormais on n’en viendra plus aux mains, et que la guerre ne se fera qu’avec de l’artillerie, je soutiens que cette opinion est absolument erronée, et que mon sentiment sera partagé par tous ceux qui voudront faire revivre dans leurs armées le courage de nos ancêtres. Quiconque, en effet, veut former de bons soldats, doit les accoutumer, par des exercices réels ou simulés, à s’approcher de l’ennemi, à l’attaquer l’épée à la main, à le saisir par le milieu du corps ; et l’on doit compter bien plus sur l’infanterie que sur la cavalerie. J’en dirai plus loin les raisons. Lorsqu’on s’appuie sur les fantassins et sur les moyens que nous avons indiqués, l’artillerie devient tout à fait inutile. En effet, l’infanterie, lorsqu’elle s’avance vers l’ennemi, a bien plus de facilité pour éviter l’atteinte de l’artillerie, qu’elle n’en avait autrefois pour se mettre à l’abri du choc des éléphants et des chars armés de faux, que l’infanterie romaine trouvait à chaque pas devant elle, et dont elle sut cependant toujours se défendre ; et elle aurait trouvé d’autant plus facilement les moyens de se préserver de nos modernes inventions, que le temps pendant lequel l’artillerie peut causer du ravage est bien moins long que celui durant lequel les chars et les éléphants pouvaient nuire. Ces derniers se précipitaient au milieu de la mêlée, portaient le désordre dans tous les rangs. Le canon ne s’emploie qu’avant le combat, et l’infanterie peut aisément se dérober à ses coups, soit en s’avançant protégée par les dispositions du terrain, soit en se baissant lorsque le canon tire ; l’expérience même a fait voir que ce dernier parti est inutile, surtout lorsqu’on se défend de la grosse artillerie ; car il est difficile de la pointer avec justesse, et ses coups, dirigés trop haut, passent au-dessus de votre tête, ou, tirés trop bas, n’arrivent point jusqu’à vous. Lorsque les deux armées en sont venues aux mains, il est clair comme le jour que ni la grosse artillerie, ni celle d’un petit calibre, ne peuvent plus vous nuire ; car si celui qui dirige les batteries est placé en tête, il tombe entre vos mains : s’il est en queue, c’est aux siens mêmes qu’il nuit plutôt qu’à vous ; s’il l’a placée sur les flancs, il ne peut vous atteindre de manière à vous empêcher de marcher sur lui, et il en résulte les conséquences que je viens d’exposer.

Cette opinion ne peut guère être combattue ; et les Suisses en fournirent une preuve frappante, lorsqu’en 1513, sans canon et sans cavalerie, ils osèrent aller attaquer à Novare l’armée française, défendue dans ses retranchements par une artillerie nombreuse, et la battirent sans que cette artillerie pût les en empêcher. La raison en est que l’artillerie, outre les causes que j’ai déjà indiquées, a besoin d’être défendue, lorsqu’on veut qu’elle obtienne tout son effet, par des remparts, des fossés ou des levées. Lorsqu’une de ces défenses vient à manquer, elle tombe entre les mains de l’ennemi, ou devient inutile, surtout lorsqu’elle n’a pour se préserver que ses propres soldats, ainsi qu’il arrive presque toujours dans les batailles en rase campagne. Lorsqu’elle est placée sur les flancs, on ne peut en tirer parti que de la manière dont les anciens se servaient de leurs machines à lancer des traits, que l’on plaçait hors des compagnies pour qu’elles pussent combattre hors des rangs ; et toutes les fois qu’elles étaient attaquées, ou par la cavalerie, ou par d’autres troupes, elles venaient chercher un refuge au milieu des légions. Celui qui compte d’une autre manière sur l’artillerie ne comprend pas son utilité, et il se confie dans un appui qui pourrait tromper son espérance,

Si le Turc, au moyen des armes à feu, a pu vaincre le sofi de Perse et le Soudan d’Égypte, c’est moins à son courage qu’il faut en attribuer la cause, qu’à l’épouvante que le bruit excessif de ses armes jeta dans les rangs de la cavalerie ennemie.

Je termine ce discours en concluant que l’artillerie est utile dans une armée lorsqu’elle se mêle à l’antique courage, mais que rien n’est plus inutile lorsqu’elle se trouve dans une armée sans courage, qu’attaque un ennemi valeureux.

CHAPITRE XVIII.

L’autorité des Romains et l’exemple de l’ancienne discipline militaire doivent faire accorder plus d’estime à l’infanterie qu’à la cavalerie.

On peut évidemment prouver, par une foule de raisons et d’exemples, que les Romains, dans toutes leurs opérations militaires, faisaient plus de cas de leur infanterie que de leur cavalerie, et que c’est sur la première qu’ils fondaient tout l’emploi de leurs forces. Mille exemples viennent à l’appui de cette assertion, et particulièrement la conduite qu’ils tinrent à la bataille livrée aux Latins dans les environs du lac Regillus. Déjà les Romains commençaient à ployer lorsque, pour secourir les leurs, ils firent mettre pied à terre à la cavalerie, et par ce moyen, ayant recommencé le combat, ils remportèrent la victoire. Il est donc manifeste que les Romains avaient plus de confiance dans leurs soldats, lorsqu’ils étaient à pied, que quand ils combattaient à cheval. Ils employèrent le même moyen dans beaucoup d’autres batailles, et ils trouvèrent, dans tous leurs plus grands dangers, que c’était un excellent remède.

Qu’on ne m’oppose pas le mot d’Annibal, qui, à la bataille de Cannes, s’apercevant que les consuls avaient fait mettre pied à terre à leur cavalerie, se mit à plaisanter sur cette mesure, en disant : Quam mallem vinctos mihi traderint equites ; c’est-à-dire : « J’aimerais mieux qu’ils me les livrassent tout liés. » Cette opinion, quoique sortie de la bouche d’un des plus grands hommes de guerre qui aient existé, le cédera cependant, si l’on doit se rendre à quelque autorité, à celle de la république romaine et de tant de grands capitaines qu’elle vit naître en son sein, plutôt qu’au seul Annibal ; et l’on pourrait encore en donner d’excellentes raisons sans recourir à des autorités. En effet, l’homme à pied peut se transporter dans une multitude de lieux où le cheval ne peut pénétrer. On peut enseigner aux hommes à conserver leurs rangs et à les rétablir lorsqu’ils ont été rompus ; mais il est difficile d’apprendre aux chevaux à conserver l’ordre ; et lorsqu’une fois ils sont mis en déroute, il leur est impossible de se rallier. On trouve en outre, comme parmi les hommes, des chevaux qui ont peu de courage ; d’autres qui en ont trop. Souvent il arrive qu’un cheval courageux est monté par un lâche, et un cheval timide par un homme courageux ; disparité dont l’effet ordinaire est de ne produire aucun résultat, quand elle ne cause pas les plus grands désordres. Une infanterie bien réglée peut facilement mettre la cavalerie en désordre ; il est difficile à cette dernière de rompre l’infanterie.

Cette opinion est encore fortifiée, outre une foule d’exemples anciens et d’exemples modernes, par l’autorité de ceux qui ont exposé les règles des sociétés civiles, et qui, après avoir fait voir que dans le principe on commença à faire la guerre à cheval, parce que l’infanterie n’était point encore établie, ajoutent qu’elle ne fut pas plutôt organisée ; que l’on connut combien elle était plus utile que la cavalerie. Ce n’est pas que les chevaux ne soient nécessaires dans une armée, ou pour faire des découvertes, ou pour parcourir et dévaster le pays, ou pour poursuivre l’ennemi dans sa fuite, et pour s’opposer à la cavalerie des adversaires. Mais le fondement et le nerf des armées, ce que l’on doit le plus estimer, c’est l’infanterie.

Parmi les grandes erreurs des princes italiens qui ont rendu l’Italie esclave des étrangers, il n’en est pas de plus funeste que celle d’avoir attaché peu d’importance à ce système, et d’avoir mis toute leur étude à favoriser les troupes à cheval. Ce désordre a pris sa source et dans la perversité des chefs et dans l’ignorance de ceux qui gouvernaient l’État. En effet, la milice italienne, depuis vingt-cinq ans environ, s’est trouvée réduite à un petit nombre d’hommes sans patrie, semblables à des chefs d’aventuriers, qui cherchèrent dès lors à soutenir leur considération en restant sous les armes tandis que les princes étaient désarmés. Comme on ne pouvait leur payer continuellement une troupe considérable de fantassins, qu’ils n’avaient pas d’ailleurs de sujets propres à cet usage, et qu’un petit nombre n’aurait pu leur donner de considération, ils préférèrent entretenir une certaine quantité de cavalerie, parce que deux ou trois cents chevaux qu’on payait à un condottiere le maintenaient dans tout son crédit, et que la dépense n’était pas assez forte pour que ceux qui gouvernaient l’État ne pussent y subvenir. Les condottieri, pour venir plus aisément à bout de leurs projets et conserver leur prépondérance, atténuèrent, autant qu’il dépendit d’eux, la réputation et l’utilité de l’infanterie, pour accroître celle de leur cavalerie ; et ils poussèrent si loin sur ce point le renversement des idées, qu’à peine on voyait dans les armées les plus considérables quelques faibles corps de fantassins. Cet usage, joint à d’autres désordres qui s’y mêlèrent, affaiblit tellement la milice italienne, que cette contrée a été facilement foulée aux pieds par tous les peuples d’outre-monts.

Rome nous offre un autre exemple qui prouve à quel point on se trompe en estimant la cavalerie plus que l’infanterie.

Les Romains assiégeaient Sora ; un gros de cavaliers étant sortis de la ville pour attaquer le camp, le maître de la cavalerie romaine sortit à leur rencontre avec ses troupes, et, les ayant attaqués de front, le sort voulut que, du premier choc, le commandant fût tué de chaque côté : les troupes, restées sans chefs, n’en continuèrent pas moins le combat ; mais les Romains, pour vaincre leurs adversaires, mirent pied à terre, ce qui obligea ceux d’entre les ennemis qui voulurent se défendre à prendre le même parti, et toutefois les Romains demeurèrent vainqueurs.

Il est impossible de trouver un exemple qui démontre plus victorieusement que la force des fantassins l’emporte sur celle des cavaliers : car, si dans d’autres affaires les consuls faisaient mettre pied à terre à la cavalerie, c’était pour venir au secours de l’infanterie qui souffrait et qui avait besoin de renfort ; au lieu que dans cette circonstance ils descendirent, non pour secourir l’infanterie ou pour attaquer des fantassins ennemis, mais, combattant à cheval contre des adversaires à cheval, ils jugèrent que ne pouvant les vaincre de cette manière, ils parviendraient plus facilement à en triompher en mettant pied à terre.

Je veux conclure de cet exemple qu’une infanterie bien organisée ne peut être vaincue, sans de grandes difficultés, que par une autre infanterie.

Crassus et Marc-Antoine s’avancèrent de plusieurs journées dans l’intérieur de l’empire des Parthes avec un petit nombre de cavaliers et une infanterie assez considérable ; ils avaient devant eux une quantité innombrable de cavaliers parthes : Crassus y périt avec une partie de son armée ; Marc-Antoine en sortit par son courage. Néanmoins, au milieu de ces désastres de Rome, on vit encore combien l’infanterie l’emportait sur la cavalerie. Dans ce pays, ouvert de toutes parts, où les montagnes sont rares, les fleuves plus rares encore, la mer éloignée, où l’on ne rencontre aucune ressource, Marc-Antoine, au jugement même des Parthes, surmonta par sa valeur toutes les difficultés, et jamais leur cavalerie n’osa l’attaquer, retenue par la bonne contenance de son armée. Si Crassus succomba, un lecteur attentif demeurera persuadé qu’il fut plutôt trompé que vaincu ; jamais, en effet, même au milieu de sa plus grande détresse, les Parthes n’osèrent l’assaillir ; mais, voltigeant sans cesse sur ses flancs, interceptant ses vivres, le berçant de promesses qu’ils ne tenaient jamais, ils le conduisirent ainsi aux plus funestes extrémités.

Peut-être aurais-je plus de difficulté à prouver combien la force de l’infanterie l’emporte sur celle de la cavalerie, si une foule d’exemples modernes ne rendaient cette vérité incontestable. On a vu à Novare neuf mille Suisses, et je les ai déjà cités, ne pas craindre d’affronter dix mille cavaliers et autant de fantassins, et les mettre en déroute, attendu que les chevaux ne pouvaient leur nuire, et qu’ils faisaient peu de cas des fantassins, troupe mal disciplinée et formée en grande partie de Gascons. On a vu encore vingt-six mille Suisses aller, au-dessus de Milan, à la rencontre du roi de France François Ier, qui avait avec lui vingt mille chevaux, quarante mille hommes d’infanterie et cent pièces de canon ; et, s’ils ne demeurèrent pas vainqueurs comme à Novare, ils combattirent deux jours entiers avec le plus grand courage ; et lorsqu’ils eurent été vaincus, la moitié d’entre eux parvinrent à se sauver.

Marcus Attilius Regulus eut assez de confiance en son infanterie pour soutenir, seul avec elle, non-seulement le choc des chevaux numides, mais même celui des éléphants ; et si le succès ne couronna pas son audace, ce n’est pas que la valeur de ses troupes ne fût assez grande pour lui donner la certitude de surmonter tous les obstacles.

Je répète donc que, pour vaincre une infanterie bien disciplinée, il faut lui en opposer une autre mieux disciplinée encore, sinon on court à une ruine manifeste.

Du temps de Filippo Visconti, duc de Milan, environ seize mille Suisses descendirent en Lombardie. Le duc envoya, pour s’opposer à leur descente, le comte Carmignuola, qui commandait alors ses armées, avec un millier de chevaux et quelques fantassins. Ce chef, peu instruit de la manière de combattre de ses ennemis, alla à leur rencontre à la tête de sa cavalerie, persuadé qu’il les mettrait en fuite sans difficulté ; mais il les trouva immobiles à leur rang ; et après avoir avoir perdu une partie des siens, il fut contraint de se retirer. Comme c’était un homme du plus rare courage, et que, dans les circonstances nouvelles, il savait prendre un parti non usité encore, il réunit d’autres troupes et marcha de nouveau contre les Suisses : arrivé en leur présence, il fit mettre pied à terre à ses hommes d’armes, et, les ayant placés en tête de son infanterie, il entoura les Suisses de tous les côtés, et ne leur laissa aucun espoir de salut, parce que les hommes d’armes de Carmignuola, descendus de leurs chevaux et couverts de fortes armures, pénétrèrent sans peine dans les rangs des Suisses sans éprouver de pertes ; et une fois qu’ils y furent entrés, ils purent aisément massacrer leurs ennemis ; de manière que, de toute cette armée, il n’échappa à la mort que le petit nombre de ceux que l’humanité de Carmignuola prit sous sa protection.

Je suis convaincu que beaucoup de personnes connaissent toute la différence qui existe entre la force et l’utilité de ces deux armes ; mais le malheur de nos temps est tel, que ni l’exemple des anciens, ni ceux des modernes, ni l’aveu même de nos erreurs, ne suffisent à guérir nos princes de leur aveuglement, et à les convaincre que s’ils veulent rendre la réputation aux troupes d’une province ou d’un État, il est nécessaire de rétablir les antiques institutions, de les maintenir en vigueur, d’étendre leur influence, et de leur donner la vie, s’ils veulent qu’à leur tour elles assurent leur réputation et leur existence. Comme ils ne font que s’écarter sans cesse de cette route, ils s’éloignent en même temps de toutes les mesures que nous avons précédemment indiquées : d’où il résulte que les conquêtes, loin de contribuer à la grandeur des États, ne sont pour eux qu’un nouveau fardeau. C’est ce que je prouverai dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XIX.

Les conquêtes faites par des républiques mal organisées, et qui ne sont pas le résultat d’une vertu semblable à celle des Romains, sont plutôt pour elles une cause de ruine qu’une source de grandeur.

Les opinions contraires à la vérité, qui sont établies sur les mauvais exemples que la corruption de notre siècle a introduits dans tous les États, sont cause que la plupart des hommes ne pensent point à s’affranchir du joug de la coutume. Qui aurait pu persuader à un Italien, il y a trente ans, que dix mille hommes d’infanterie auraient été capables d’attaquer en plaine dix mille cavaliers et autant de fantassins ? et non-seulement de leur résister, mais même de les battre, comme on le voit par l’exemple que j’ai déjà plusieurs fois cité de ce qui s’est passé à Novare ? Et quoique l’histoire soit remplie de pareils faits, on n’aurait cependant pas voulu me croire, ou si on avait ajouté foi à mes paroles, on aurait dit qu’aujourd’hui les troupes étaient mieux armées qu’à cette époque, et qu’un de nos escadrons d’hommes d’armes était capable de renverser un rocher, et à plus forte raison une troupe de fantassins : c’est ainsi qu’on cherche de mauvaises raisons pour corrompre son jugement.

On n’aurait pas voulu faire attention que Lucullus, avec une infanterie peu nombreuse, défit plus de cent cinquante mille cavaliers de Tigrane, parmi lesquels se trouvait un corps de cavalerie semblable en tout aux hommes d’armes de nos jours. Il a fallu que notre erreur nous ait été découverte par l’exemple des armées d’outre-monts.

Et comme ces exemples font voir que je n’ai rien avancé qui ne fût vrai dans tout ce que j’ai dit de l’infanterie, on doit croire, par la même raison, que les autres institutions des anciens sont également avantageuses. Si cette conviction pouvait entrer dans l’esprit des princes et des républiques, ils commettraient moins d’erreurs, ils sauraient mieux résister à une attaque imprévue ; la fuite ne serait plus leur unique espoir ; et ceux qui ont en main le gouvernement d’une nation sauraient mieux en régler la marche, soit en s’efforçant de l’agrandir, soit en se bornant à le conserver ; ils seraient convaincus qu’augmenter la population de ses États, se faire des alliés et non des esclaves, établir des colonies à la garde des pays conquis, s’enrichir des dépouilles des vaincus, subjuguer l’ennemi par des invasions et des batailles, et non par des siéges, accroître sans cesse le trésor public, maintenir la pauvreté parmi les citoyens, et surtout conserver scrupuleusement toutes les institutions militaires, c’est le vrai moyen d’agrandir une république et d’élever un empire. Si ces moyens d’agrandissement répugnaient à leurs idées, ils devraient considérer que toutes les conquêtes acquises par une marche différente ne font qu’entraîner la ruine d’un État ; ils mettraient un frein à toute ambition ; ils établiraient l’ordre dans l’intérieur par les lois et par les mœurs ; ils interdiraient les conquêtes ; ils songeraient seulement à se défendre, et tiendraient toujours en bon ordre les moyens d’y parvenir, ainsi que le font les républiques d’Allemagne qui, de nos jours, ont vécu ou vivent encore selon ces coutumes.

Mais, ainsi que je l’ai déjà dit en établissant la différence qu’il y a entre des institutions propres à exciter l’esprit de conquête, et celles qui n’ont pour but que la conservation de l’État, il est impossible qu’une république de peu d’étendue parvienne à demeurer en paix et à jouir de sa liberté ; car si elle respecte le repos de ses voisins, on ne respectera pas le sien ; cette agression lui inspirera bientôt et le désir et la nécessité des conquêtes : d’ailleurs, si elle n’avait pas d’ennemis au dehors, elle en trouverait bientôt dans son sein ; malheur que toutes les grandes cités ne peuvent éviter.

Si les républiques d’Allemagne peuvent subsister de cette manière, si elles ont pu durer un certain temps, il faut l’attribuer aux circonstances particulières dans lesquelles ce pays s’est trouvé, circonstances qui ne se sont point présentées ailleurs, et sans lesquelles elles n’auraient pu conserver une semblable existence. La portion de l’Allemagne dont je parle était soumise à l’empire romain, comme la France et l’Espagne ; mais lorsque Rome pencha vers sa ruine, et que le titre de l’empire passa dans ces contrées, les villes les plus puissantes, profitant de la lâcheté ou des besoins des empereurs, commencèrent à se rendre indépendantes, et se rachetèrent de l’empire en se réservant de lui payer un faible cens annuel ; de sorte que peu à peu toutes les villes qui étaient sujettes immédiates des empereurs, mais qui n’avaient point de princes particuliers, se sont rachetées de cette manière.

Dans le même temps où ces villes s’affranchissaient ainsi, plusieurs confédérations, telles que celles de Fribourg, des Suisses et autres, secouèrent le joug du duc d’Autriche, leur souverain. Elles prospérèrent d’abord, et acquirent peu à peu une telle extension que, loin d’être retombées sous le joug de l’Autriche, elles sont devenues un objet de terreur pour tous leurs voisins ; et ces peuples sont ceux que l’on appelle les Suisses.

L’Allemagne comprend donc les Suisses, les républiques connues sous le nom de villes libres, des princes et l’empereur. Si, au milieu de tant d’États dont les formes sont si différentes, on ne voit pas la guerre s’allumer à chaque instant ; si celles qui se déclarent ne durent qu’un moment, il faut l’attribuer à cette image de l’empereur, qui, malgré sa faiblesse, conserve cependant encore parmi eux une telle considération, qu’ils l’ont choisi pour leur conciliateur, et que l’interposition de son autorité suffit pour étouffer tous les germes de discorde.

Les guerres les plus longues et les plus désastreuses que vit naître cette contrée sont celles qui éclatèrent entre les Suisses et le duc d’Autriche ; et quoique depuis un certain nombre d’années le duc d’Autriche et l’empereur ne soient plus qu’un même souverain, il n’a jamais pu réduire le courage indompté des Suisses ; et c’est la force seule qui a dicté tous les traités conclus par ces deux peuples.

Le reste de l’Allemagne, en ces circonstances, n’a point prêté à l’Empire un appui bien puissant, tant parce qu’une confédération n’est point disposée à inquiéter ceux qui veulent vivre libres comme elle, que parce que les princes qui y règnent, trop pauvres ou trop jaloux de la puissance de l’empereur, n’ont pu ni voulu servir son ambition.

Les villes libres peuvent donc se contenter d’un faible domaine ; elles n’ont point, grâce à la protection de l’Empire, de motif pour l’augmenter : le voisinage d’un ennemi toujours avide de saisir les occasions de troubles pour marcher contre elles les excite à maintenir l’ordre au sein de leurs murailles ; et si l’Allemagne était autrement organisée, elles seraient forcées de chercher à s’agrandir et de fuir les douceurs du repos.

Comme les mêmes circonstances ne se rencontrent point ailleurs, il est impossible d’embrasser la même manière de vivre : il faut ou accroître ses forces en formant des alliances avec ses voisins, ou chercher à s’agrandir, comme Rome, par des conquêtes. Quiconque se gouverne autrement ne cherche point la vie, mais la ruine et la mort. En effet, les conquêtes sont dangereuses et de mille manières et par mille raisons : on peut fort bien étendre au loin sa domination sans accroître réellement ses forces ; et s’agrandir sans se fortifier, c’est réellement courir à sa perte.

Celui que la guerre appauvrit ne peut tirer des forces même de la victoire, surtout quand ses conquêtes lui coûtent plus qu’elles ne lui rapportent : Venise et Florence en sont les preuves. Ces deux républiques ont été réellement bien plus faibles quand l’une était maîtresse de la Lombardie, l’autre de la Toscane, que lorsque les Vénitiens se contentaient de leurs lagunes et les Florentins d’un territoire de six milles d’étendue. C’est au désir de s’agrandir et à la conduite imprudente tenue pour y parvenir, qu’il faut attribuer cet affaiblissement ; et le blâme qui doit en rejaillir sur ces peuples est d’autant plus grand, qu’ils ont moins d’excuses à présenter : ils avaient sous les yeux les principes des Romains, et rien ne les empêchait de les suivre ; tandis que les Romains n’avaient rien vu de semblable avant eux, et que c’est à leur propre sagesse qu’ils sont redevables de les avoir trouvés.

Tous les livres