Discours sur la première décade de Tite-Live (page 18)
Après un séjour de seize ans en Italie, où il s’était couvert de tant de gloire, Annibal, rappelé par les Carthaginois, pour venir secourir sa patrie, trouva Asdrubal et Syphax vaincus, le royaume de Numidie perdu, Carthage réduite à l’enceinte de ses murailles, et n’ayant plus d’autre refuge que lui seul et son armée : convaincu que c’était là sa dernière ressource, il ne voulut point l’exposer avant d’avoir tenté tous les autres moyens ; il ne rougit point de demander la paix, jugeant bien que s’il restait encore à sa patrie quelque espoir de salut, c’était de la paix, et non de la guerre, qu’elle devait l’attendre. Son attente ayant été trompée, il ne voulut pas que la crainte de succomber l’empêchât de combattre ; car il lui restait encore l’espoir de vaincre ou de succomber avec gloire.
Et si un général aussi brave et aussi expérimenté qu’Annibal, dont l’armée n’avait pas été entamée, chercha à faire la paix avant d’en venir aux mains, parce qu’il était convaincu qu’une défaite entraînerait l’esclavage de sa patrie, que doit faire un capitaine d’une valeur et d’une expérience moins consommées que la sienne ? Mais c’est une erreur commune à tous les hommes, de ne savoir pas mettre de bornes à leurs espérances : ils s’appuient sur elles sans bien mesurer tous leurs moyens, et ils sont entraînés dans l’abîme.
CHAPITRE XXVIII.
Combien il est dangereux pour un prince ou pour une république de ne point venger une injure faite soit au gouvernement, soit à un particulier.
On voit un exemple frappant des résolutions qu’inspire aux hommes une juste colère, dans ce qui arriva aux Romains lorsqu’ils envoyèrent les trois Fabius comme ambassadeurs auprès des Gaulois, qui étaient venus attaquer la Toscane, et en particulier Clusium.
Les habitants de cette ville avaient imploré le secours des Romains, et le sénat envoya des députés aux Gaulois pour leur signifier, au nom de la république, qu’ils eussent à s’abstenir de faire la guerre aux Toscans. Ces envoyés, plus propres à agir qu’à parler, se trouvaient encore sur les lieux lorsque les Gaulois livrèrent bataille aux Toscans : ils se mêlèrent dans les rangs de ceux-ci pour combattre les ennemis ; ils furent reconnus, et les Gaulois indignés tournèrent contre les Romains tout le courroux qu’ils avaient d’abord conçu contre les Toscans. Ce courroux devint plus profond encore lorsque leurs envoyés, s’étant plaints au sénat romain de l’offense qu’ils avaient reçue, et ayant demandé qu’on leur livrât les trois Fabius en réparation, virent non seulement leur demande rejetée, mais les coupables mêmes, loin d’être punis, nommés tribuns consulaires à la première assemblée des comices. Les Gaulois, en voyant combler d’honneurs ceux qui auraient dû être châtiés, s’imaginèrent qu’on n’en agissait ainsi que par mépris et pour leur faire honte : enflammés de colère et d’indignation, ils se jetèrent sur Rome et s’en rendirent maîtres, à l’exception du Capitole. C’est à l’oubli de la justice que les Romains durent attribuer ce désastre : leurs ambassadeurs avaient violé le droit des gens, et, quand il aurait fallu les punir, ils furent récompensés.
Il est donc essentiel de réfléchir combien une république ou un souverain doit être attentif à ne point commettre une pareille offense, soit envers tout un peuple, soit même envers un simple citoyen. Si un homme profondément outragé, ou par le peuple, ou par un particulier, n’obtient pas la réparation qu’exige sa vengeance, et qu’il vive sous un gouvernement populaire, il cherchera à satisfaire son ressentiment dans la ruine de son pays. S’il vit sous les lois d’un prince, et qu’il ait quelque fierté dans l’âme, il n’aura pas un instant de repos qu’il n’ait obtenu une vengeance éclatante, dût-il lui-même y trouver sa perte.
Je ne puis citer à l’appui de ce que j’avance un exemple plus beau et plus convaincant que celui de Philippe de Macédoine, père d’Alexandre. Il y avait à sa cour un jeune homme d’une famille noble et d’une rare beauté, nommé Pausanias ; Attale, un des plus intimes favoris de Philippe, en était épris, et le poursuivait sans cesse de ses sollicitations ; mais se voyant toujours rejeté, il résolut d’arracher par la ruse et la force ce qu’il sentait ne pouvoir obtenir par un autre moyen. Il donna un festin solennel où assistèrent Pausanias et une foule de grands : quand tous les convives furent échauffés par les mets et par le vin, il fit saisir Pausanias, et, l’ayant conduit dans un endroit écarté, il assouvit sur lui ses infâmes désirs ; et, par un raffinement d’injure, il le livra aux outrages d’une partie des autres convives. Pausanias se plaignait chaque jour de sa honte à Philippe, qui, après l’avoir longtemps bercé de l’espoir de la vengeance, loin de punir son injure, nomma Attale au gouvernement d’une des provinces de la Grèce. Pausanias, voyant son ennemi comblé d’honneurs au lieu d’être puni, tourna toute sa colère non contre celui qui l’avait outragé, mais contre Philippe, qui l’avait laissé sans vengeance ; et un jour que le roi célébrait en pompe les noces de sa fille avec Alexandre, roi d’Épire, et qu’il se rendait au temple pour les solenniser, Pausanias le poignarda au milieu des deux Alexandre, son gendre et son fils.
Cet exemple a beaucoup de ressemblance avec celui des Romains, et doit servir de leçon à ceux qui gouvernent. Il ne faut jamais faire si peu de cas d’un homme, que de croire qu’en ajoutant de nouvelles injures à celles qu’il a déjà reçues, cet homme ainsi outragé ne pense point à se venger, quelque péril qui le menace, et dût-il même y perdre la vie.
CHAPITRE XXIX.
La fortune aveugle les hommes lorsqu’elle ne veut pas qu’ils s’opposent à ses desseins.
Si l’on réfléchit attentivement à la manière dont se passent les événements de ce monde, on verra naître une foule d’accidents auxquels il semble que le ciel n’ait pas voulu que l’on pourvût. Et si ce que j’avance arriva à Rome, où régnait tant de grandeur d’âme, de religion et de sagesse, faudra-t-il s’étonner de le voir arriver plus souvent encore au sein d’une ville ou d’une province où l’on ne rencontre aucune de ces vertus ?
Comme cette observation prouve de la manière la plus évidente l’influence que le ciel conserve sur les événements humains, Tite-Live s’y arrête avec complaisance, et emploie les paroles les plus puissantes pour nous convaincre. « Le ciel, dit-il, voulant dans sa sagesse faire connaître sa puissance aux Romains, frappa d’abord d’aveuglement les Fabius que l’on envoya aux Gaulois comme ambassadeurs, et par leur conduite il attira sur Rome tout le poids de la guerre. ; il voulut ensuite que Rome, pour réprimer cette guerre, ne prît aucune mesure digne du peuple romain, et qu’un de ses premiers soins fût d’envoyer en exil à Ardée Camille, le seul appui qui lui restât au milieu de ses maux. Ensuite, lorsque les Gaulois s’approchèrent de Rome, ceux mêmes qui, pour arrêter l’invasion des Volsques et l’inimitié des autres peuples voisins, avaient tant de fois créé des dictateurs, négligèrent cette mesure à l’aspect des Gaulois. D’un autre côté, lorsqu’il fallut lever des soldats, ils semblèrent y mettre de la faiblesse, bien loin de déployer cette vigueur et cette activité qu’exigeaient les circonstances ; ils mirent tant de lenteur à prendre les armes, que c’est à peine s’ils purent joindre les Gaulois sur les bords de l’Allia, qui n’est éloignée de Rome que de deux milles ! C’est là que les tribuns assirent leur camp, négligeant les précautions les plus ordinaires, n’examinant point d’abord le terrain, et ne s’entourant ni de fossés ni de palissades ; n’usant enfin d’aucune des mesures dictées par la sagesse divine ou humaine. Dans les dispositions de la bataille, ils firent les rangs rares et faibles, de sorte que personne, ni capitaines, ni soldats, ne fit rien qui fût digne de la discipline romaine. Pas une seule goutte de sang ne fut versée, car l’armée entière prit la fuite avant d’avoir été attaquée ; la majeure partie chercha un asile à Véïes ; les autres se retirèrent vers Rome, et, sans oser rentrer dans leurs maisons, ils se réfugièrent dans le Capitole ; de sorte que le sénat, loin de songer à défendre Rome, n’en fit pas même fermer les portes. Une partie des sénateurs prirent également la fuite, et le reste suivit l’exemple de ceux qui s’étaient retirés dans le Capitole. Cependant ils adoptèrent, pour la défense de cette citadelle, quelques précautions qui se sentaient moins du désordre où Rome était plongée ; ils refusèrent d’y admettre les troupes inutiles, et y recueillirent tous les vivres qu’ils purent trouver, afin de pouvoir supporter un siége. Quant à la foule embarrassante des vieillards, des femmes et des enfants, le plus grand nombre chercha un refuge dans les villes du voisinage ; le reste demeura dans Rome, et devint la proie des Gaulois. Ainsi, quiconque aurait lu les grandes actions exécutées par les Romains tant d’années auparavant, et qui lirait ensuite l’histoire de ces temps, ne pourrait croire, en aucune manière, qu’il s’agit d’un seul et même peuple. »
Après que Tite-Live a terminé le tableau de tous ces désordres, il ajoute la réflexion suivante : Adeo obcœcat animas fortuna, cum vim suam ingruentem refringi non vult ; et rien n’est plus vrai que cette maxime.
Il en résulte qu’il ne faut ni trop louer ceux que couronne la prospérité, ni trop blâmer ceux que l’adversité accable. En effet, on verra que la plupart de ceux qui sont parvenus au faite des grandeurs, ou qui en sont tombés, ont été conduits par un chemin que le ciel leur a facilité, en leur donnant ou en leur ôtant l’occasion de pouvoir se comporter avec courage. Quand la fortune choisit un homme pour lui faire exécuter les grands desseins qu’elle a conçus, son choix s’arrête ordinairement sur un mortel d’un génie assez vaste et assez ferme pour apercevoir d’un coup d’œil toutes les occasions qu’elle lui offre. De la même manière, lorsqu’elle veut épouvanter le monde par une grande chute, elle confie les rênes de l’État à des insensés qui le poussent eux-mêmes à sa ruine. Et s’il se rencontre un homme capable de mettre obstacle à ses décrets, il devient bientôt sa victime, ou elle lui ravit la faculté de pouvoir opérer le moindre bien.
On voit évidemment par le texte que nous avons cité, que la fortune, pour consolider la puissance de Rome, et la conduire à ce haut degré de grandeur où elle parvint dans la suite, crut nécessaire de la châtier, comme je le développerai en détail au commencement du livre suivant, mais ne voulut pas entièrement la plonger dans l’abîme. Aussi la voit-on, dans cette circonstance, exiler Camille, mais épargner sa vie ; faire prendre Rome, mais non le Capitole ; obliger les Romains à oublier toutes les mesures nécessaires pour fortifier la ville, tandis que, pour préserver le Capitole, ils n’en négligent aucune. Elle voulait que Rome fût prise ; et la majeure partie de l’armée, mise en déroute aux bords de l’Allia, se retire dans Véïes : ainsi toutes les mesures que la capitale aurait pu prendre pour son salut se trouvent rompues. Mais, en réglant ainsi la destinée de Rome, elle prépare tout ce qui pouvait l’arracher aux mains de l’ennemi ; elle conduit une armée entière à Véïes, et place Camille dans Ardée ; de manière que, réunie sous un chef que n’avait déshonoré aucune défaite, et dont la réputation brillait sans mélange, elle pût reconquérir la patrie.
Je pourrais appuyer ce que je viens d’avancer de quelques exemples modernes ; mais comme ils me paraissent inutiles, celui que j’ai cité pouvant répondre à toutes les objections, je les laisserai de côté. Seulement je me contenterai d’affirmer de nouveau, d’après le spectacle qu’offrent toutes les histoires, que les hommes peuvent bien seconder la fortune, mais non s’opposer à ses décrets ; qu’elle leur permet d’ourdir ses trames, mais non d’en briser les fils. Aussi ne doivent-ils jamais désespérer ; car les décrets de la fortune sont toujours enveloppés d’un nuage ; elle dérobe sa marche dans des routes obliques et inconnues : ils doivent donc espérer sans cesse, et, dans cette espérance, ne point s’abandonner eux-mêmes, quels que soient leur sort et les maux qui les accablent.
CHAPITRE XXX.
Les républiques ou les princes dont la puissance est réelle n’achètent point des amis à prix d’argent, mais les acquièrent par leur courage et la réputation de leurs forces.
Les Romains étaient assiégés dans le Capitole ; et, quoiqu’ils attendissent le secours de Véïes et de Camille, contraints par la famine, ils entrèrent en négociation avec les Gaulois, et convinrent de leur donner une certaine quantité d’or pour rançon. En exécution de ce traité, ils s’occupaient déjà de peser l’or. Soudain Camille survient avec son armée ; ce fut, dit Tite-Live, un coup de la fortune, « qui ne voulait pas que les Romains pussent vivre rachetés au poids de l’or : » Ut Romani auro redempti non viverent.
Cet événement, déjà si remarquable en cette occasion, le devint encore davantage, puisque dans la suite il servit de règle de conduite à la république. On voit que jamais elle ne voulut d’une conquête que l’or pouvait lui procurer ; que jamais l’or ne lui servit à acquérir une paix qu’elle ne voulait devoir qu’à la force de ses armes. Je ne crois pas qu’aucune autre république ait tenu cette conduite. Parmi les signes auxquels on peut juger de la puissance d’un État, il suffit de voir la manière dont il vit avec ses voisins. Lorsqu’il se conduit de manière que, pour racheter son amitié, ses voisins se font ses tributaires, c’est un indice irrécusable de la puissance de cet État. Mais lorsque ces voisins, quoique plus faibles que lui, en tirent au contraire des tributs, il ne peut exister un plus grand signe de faiblesse.
Qu’on lise toutes les histoires romaines, et l'on verra que les Marseillais, les Éduens, les Rhodiens, Hiéron de Syracuse, les rois Eumènes et Massinissa, qui touchaient tous aux limites de l’empire romain, s’empressaient par leurs trésors de concourir à tous ses besoins, n’implorant de Rome d’autre récompense que d’en être défendus.
On verra, au contraire, dans tous les États faibles, à commencer par celui de Florence, dès les temps les plus reculés et à l’époque même de sa plus grande splendeur, qu’il n’y eut jamais le plus petit seigneur dans la Romagne auquel elle n’accordât quelque pension ; elle en accordait en outre aux villes de Pérouse, de Castello, et à tous ses autres voisins. Si cette cité avait eu des armes et du courage, il en eût été tout autrement ; car tous, pour obtenir sa protection, lui auraient prodigué leurs trésors ; et, loin de lui vendre leur amitié, ils auraient tâché d’acheter la sienne.
Ce n’est pas aux Florentins seulement que l’on peut reprocher cette lâcheté, mais aux Vénitiens et au roi de France, qui, malgré la force de ses États, vit tributaire des Suisses et du roi d’Angleterre. Tout provient de ce que ce monarque et les autres États que j’ai désignés ont désarmé leurs sujets et ont préféré jouir de la faculté actuelle de pouvoir à leur gré ruiner leur peuple, et fuir un danger bien plutôt imaginaire que réel, au lieu de suivre une conduite propre à consolider leur puissance et assurer à leurs États une éternelle félicité dans l’avenir. Si cet ordre apparent produit quelques moments de calme, il n’enfante, lorsque viennent les temps de calamité, que des désastres et une ruine irréparables.
Il serait trop long de compter combien de fois les Florentins, les Vénitiens et les Français se sont rachetés de la guerre à prix d’argent, et combien de fois ils sont descendus à une ignominie que les Romains n’ont été qu’une seule fois sur le point de subir. On ne finirait pas si l’on voulait nommer toutes les villes que les Vénitiens et les Florentins ont achetées ; politique désordonnée, et qui n’a fait que prouver qu’on ne saurait défendre avec le fer ce que l’on a conquis par le secours de l’or.
Tant que les Romains furent libres, ils déployèrent cette générosité dans toute leur conduite ; mais lorsqu’ils subirent le joug des empereurs, et que ces empereurs commencèrent à être de mauvais princes, et préférèrent l’ombre au soleil, eux-mêmes commencèrent également à se racheter à prix d’or, tantôt des Parthes, tantôt des Germains et des autres peuples limitrophes ; tel fut le principe de la ruine de ce puissant empire. C’est pour avoir désarmé le peuple que ces inconvénients prirent naissance. Il en résulte d’ailleurs un mal bien plus grave encore : c’est que plus l’ennemi se rapproche de vous, plus il découvre votre faiblesse ; car tout prince qui se conduit ainsi que je viens de le dire traite trop mal les sujets qui vivent au sein de son empire, pour pouvoir trouver des hommes disposés à repousser l’ennemi. Il s’ensuit que, pour l’écarter davantage, il soudoie les princes et les peuples qui sont voisins de ses États. De là vient encore que les États qui se trouvent dans cette situation font bien un peu de résistance sur la frontière ; mais dès que l’ennemi l’a franchie, il ne leur reste aucune ressource. Ils ne voient pas combien une telle conduite est contraire à une saine politique. C’est le cœur et les sources de la vie qu’il faut préserver, et non les extrémités du corps ; car on peut vivre sans ces dernières ; mais le cœur une fois attaqué, la mort est inévitable. Et ces États laissent le cœur à découvert et n’arment que les pieds et les mains.
On a vu de tout temps, et l’on voit encore chaque jour les maux qu’a causés à Florence cette fausse conduite. A peine une armée a-t-elle franchi la frontière, qu’elle pénètre sans obstacles jusqu’au cœur de la république, et que l’on ne trouve plus aucune ressource.
Les Vénitiens, il y a quelques années, nous en ont fourni une nouvelle preuve, et si la mer n’avait défendu leur ville, elle n’existerait plus aujourd’hui. Les Français ont subi moins de fois cette triste expérience, parce que ce royaume est si vaste qu’il a peu d’ennemis qui lui soient supérieurs. Néanmoins, lorsque les Anglais l’attaquèrent en 1513, la terreur fut générale ; car chacun était persuadé, et le roi lui-même, qu’une seule défaite était capable de lui enlever son royaume.
Il arrivait tout le contraire aux Romains ; plus l’ennemi se rapprochait de Rome, plus il trouvait cette ville en état de lui résister. La guerre d’Annibal en Italie en offre un exemple éclatant. Après la perte de trois grandes batailles et la mort de tant de généraux et de soldats, ce peuple put non-seulement résister à ses ennemis, mais même terminer la guerre à son avantage ; et tout cela pour avoir défendu le cœur de l’État, et attaché peu d’importance aux extrémités. Toutes les forces de l’État s’appuyaient, en effet, sur la population de Rome, sur le Latium, sur les autres contrées de l’Italie attachées à son alliance, et sur ses colonies ; c’est là qu’elle puisa autant d’armées qu’elle en eut besoin pour combattre et soumettre le monde entier. La question que le Carthaginois Hannon adressa aux députés qu’Annibal avait envoyés à Carthage après la bataille de Cannes prouve évidemment ce que j’avance. Ils venaient d’exposer en termes pompeux les victoires d’Annibal : « Quelque envoyé des Romains, leur dit Hannon, est-il venu demander la paix ? Les peuples du Latium ou quelques-unes des colonies romaines se sont-elles révoltées contre la ville mère ? » Les députés ayant répliqué qu’aucune de ces deux choses n’était arrivée, Hannon répondit : « Cette guerre en est donc encore au même point qu’à son début. »
On voit, et par ce discours et par ce que j’ai répété plusieurs fois ailleurs, l’énorme différence qui existe entre la conduite des républiques de nos jours et celles de l’antiquité. C’est à cette conduite qu’il faut attribuer les revers et les succès miraculeux qui frappent encore chaque jour nos yeux ; car là où les hommes sont lâches et faibles, la fortune se plaît à faire éclater son pouvoir ; et, comme elle est inconstante, on voit et l’on verra sans cesse les républiques et les royaumes devenir le jouet des révolutions, jusqu’à ce qu’il s’élève un homme tellement épris des belles institutions de l’antiquité, qu’il les remette en vigueur, et empêche ainsi la fortune de déployer, à chaque retour de soleil, toute l’étendue de sa puissance.
CHAPITRE XXXI.
Combien il est dangereux de se confier aux bannis.
Parmi les objets qui font la matière de ces discours, je ne crois pas hors de propos de dire quelques mots sur les dangers qu’il peut y avoir à mettre sa confiance en ceux qui ont été bannis de leur patrie, attendu qu’il se présente chaque jour des circonstances où les chefs de l’État doivent s’occuper d’affaires de ce genre. J’en citerai un exemple mémorable que Tite-Live rapporte dans son histoire, quoique cependant il y soit étranger.
Lorsque Alexandre le Grand passa avec son armée en Asie, Alexandre, roi d’Épire, son oncle et son beau-frère, vint en Italie, appelé par les exilés de Lucanie, qui lui avaient fait espérer qu’ils l’aideraient à se rendre maître de cette province. Séduit par leur promesse et par cette espérance, il passa en Italie ; mais il fut assassiné par ceux qui l’avaient appelé, parce que leurs concitoyens leur avaient promis de les laisser rentrer dans leur patrie s’ils lui étaient la vie.
Cela suffit pour faire voir combien sont vaines la foi et les promesses des bannis. Quant à leur foi, il faut songer que dès l’instant où ils pourront rentrer dans leur patrie par d’autres moyens que par vous, ils les emploieront de préférence, et vous abandonneront sans balancer, quelques promesses qu’ils vous aient faites d’abord. Quant à la vanité de leurs promesses et de leurs espérances, le désir qui les consume de retourner dans leurs anciennes demeures est si puissant, qu’ils regardent comme réelles la plupart des choses qu’ils imaginent, sans parler de celles qu’ils ont l’art d’y ajouter ; de manière qu’au milieu de ce qu’ils croient eux-mêmes, et de ce qu’ils veulent vous faire croire, ils vous enivrent de fausses espérances, sur lesquelles vous pensez pouvoir compter, mais vous ne faites que vous jeter dans de vaines dépenses, ou vous précipiter dans une entreprise qui n’aboutit qu’à votre ruine.
Je n’en voudrais pour preuve que le prince dont je viens de parler ; j’ajouterai cependant l’exemple de Thémistocle, qui, après avoir été déclaré rebelle contre sa patrie, alla chercher en Asie un refuge auprès de Darius qu’il sut aveugler par des promesses si magnifiques s’il se décidait à attaquer la Grèce, que ce prince résolut de tenter cette entreprise. Mais Thémistocle, ne pouvant tenir ce qu’il avait promis, s’empoisonna lui-même, ou par honte, ou par crainte du supplice. Si un homme d’un aussi vaste génie que Thémistocle put tomber dans une semblable erreur, on doit croire que ceux-là commettront des erreurs plus graves encore, qui, n’ayant pas son génie et son courage, écouteront davantage leurs désirs ou leur passion.
Un prince doit donc ne rien précipiter et ne pas se jeter dans une entreprise sur les simples rapports d’un exilé ; car la plupart du temps il n’en sort qu’à sa honte ou à son détriment.
Comme il est également rare qu’on s’empare d’une ville par la ruse ou par les intelligences qu’on y entretient, je ne crois pas inutile d’en parler dans le chapitre suivant, et d’y rapporter les divers moyens que les Romains mettaient en usage pour se rendre maîtres des places ennemies.
CHAPITRE XXXII.
Des divers moyens qu’employaient les Romains pour s’emparer d’une ville.
Toutes les institutions des Romains étaient tournées à la guerre ; aussi la firent-ils toujours d’une manière avantageuse, par rapport et aux dépenses et à toutes les autres mesures nécessaires pour la bien conduire. De là vient qu’ils ont toujours évité de s’emparer d’une ville par un siége régulier : ils regardaient cette opération comme tellement dispendieuse et incommode, que les avantages qu’elle procurait n’égalaient jamais les peines qu’avait causées la conquête. Ils pensaient donc qu’il valait mieux employer tout autre moyen pour subjuguer une ville, que celui d’en faire le siége : aussi la longue suite de leurs guerres n’offre-t-elle que des exemples très-rares de siéges réguliers.
La manière dont ils s’emparaient d’une ville était de la prendre d’assaut ou par capitulation. Dans l’assaut, ils emportaient la place de vive force, ou en mêlant la ruse à la force. La force ouverte consistait à enlever une ville d’un seul coup, sans battre les murailles ; ce qu’ils appelaient aggredi urbem corona, parce qu’en effet leur armée entière l’environnait et l’attaquait de tous les côtés. Dans un grand nombre de circonstances, ils parvinrent, par une attaque soudaine, à se rendre maîtres d’une cité, quelque considérable qu’elle fût ; comme lorsque Scipion s’empara de Carthagène en Espagne. Quand l’assaut ne suffisait pas, ils tâchaient de renverser les murailles à coups de bélier et avec d’autres machines de guerre, ou bien ils creusaient une mine pour s’introduire dans la place ; et c’est de cette manière qu’ils s’emparèrent de Véïes : ou, pour être de niveau avec ceux qui défendaient les remparts, ils élevaient des tours de bois, ou faisaient des levées de terre qu’ils appuyaient aux murs extérieurs de la ville, pour parvenir eux-mêmes à la hauteur où ces murs s’élevaient.
De toutes ces diverses manières d’attaquer, la plus dangereuse pour les assiégés était de les assaillir à la fois sur tous les points, parce qu’il fallait munir de défenseurs chaque point menacé. Mais, ou ces derniers étaient trop peu nombreux pour suffire à tant d’assauts et se relever mutuellement, ou, s’ils l’étaient assez, il pouvait arriver que tous n’apportassent pas le même courage à la défense commune ; et, pour peu qu’ils cédassent d’un côté à la violence de l’attaque, ils étaient bientôt tous perdus.
Aussi cette méthode, comme je l’ai déjà dit, eut souvent le plus heureux succès. Mais lorsqu’elle ne réussissait pas à la première tentative, on en renouvelait rarement une seconde, parce qu’elle offrait de trop grands dangers aux soldats. En effet, l’armée, disséminée sur une vaste étendue de terrain, ne pouvait présenter qu’une faible défense lorsque les assiégés tentaient une sortie ; d’ailleurs elle introduisait le désordre parmi les troupes, et les fatiguait extraordinairement : aussi ne l’employaient-ils qu’une seule fois, et quand l’ennemi ne pouvait s’y attendre.
Lorsque les murs étaient renversés, on opposait, comme de nos jours, de nouveaux remparts aux assiégeants. Pour rendre les mines inutiles, on creusait une autre mine, au moyen de laquelle on s’opposait à l’ennemi ou par la force des armes, ou par mille autres moyens : l’un des plus usités était de remplir de plumes des tonneaux et d’y mettre le feu ; lorsqu’ils étaient tout en flammes, on les jetait dans la mine, et bientôt la fumée y répandait une infection qui empêchait l’ennemi de pénétrer. Si on les attaquait par le moyen des tours, les assiégés s’efforçaient de les renverser en les incendiant. Quant aux levées de terre, ils creusaient de leur côté, sous la muraille à laquelle elles s’appuyaient, et reportaient dans l’intérieur les terres qu’amoncelaient les assiégeants ; de sorte que ces terres, qu’on apportait de l’extérieur, étant retirées par ceux du dedans, la levée ne pouvait atteindre la hauteur des remparts.
Ces moyens d’emporter une ville de vive force ne peuvent se prolonger longtemps ; et il faut alors, ou lever son camp et chercher d’autres voies de terminer la guerre, en agissant comme Scipion, qui, à son arrivée en Afrique, ayant attaqué la ville d’Utique sans pouvoir réussir à l’emporter, leva le siége, et chercha à battre l’armée des Carthaginois ; ou il faut tenter un siége en forme, comme le firent les Romains à l’égard de Véïes, de Capoue, de Carthage, de Jérusalem et d’autres villes semblables, dont ils se rendirent maîtres par un siége régulier.
Quant aux villes dont la prise est le résultat d’un stratagème mêlé à la force, comme, par exemple, Palépolis, où les Romains entrèrent par le moyen des intelligences qu’ils avaient dans la place, quoique Rome et d’autres peuples aient souvent essayé ce genre d’attaque, il est rare que le succès ait couronné leurs tentatives : la raison en est que le moindre obstacle renverse tous vos desseins ; et ces obstacles naissent à chaque pas. En effet, ou le complot est découvert avant d’en venir au dénoûment, et il n’est jamais difficile de le découvrir, tant par la trahison de ceux qui en ont connaissance, que par la difficulté d’en ourdir la trame ; car il faut communiquer avec l’ennemi, et avoir des conférences avec ceux qu’il n’est permis d’entretenir que sous des prétextes plausibles.