Discours sur la première décade de Tite-Live (page 19)
Mais quand même la conjuration ne serait pas découverte tandis qu’on la trame, il survient mille obstacles au moment de l’exécution. Si l’on prévient le moment désigné, ou si on le laisse passer, tout est perdu : s’il s’élève un bruit imprévu, comme le cri des oies du Capitole, si l’on enfreint l’ordre accoutumé, la plus légère erreur, la faute la moins importante, suffisent pour renverser une entreprise.
Il faut y joindre les ténèbres de la nuit, qui ajoutent encore à la terreur de ceux qui s’abandonnent à ces périlleuses entreprises. La majeure partie des hommes qui s’y laissent entraîner, ne connaissant ni la nature du pays, ni la position des lieux où on les conduit, se troublent, se découragent, et se laissent abattre par l’accident le plus léger et le plus imprévu. La plus faible apparence suffit pour les mettre en fuite.
Jamais personne, dans ces expéditions nocturnes où la ruse se joint à l’audace, ne fut plus heureux qu’Aratus de Sicyone ; mais, autant il se montrait habile dans ces opérations, autant il était pusillanime dans celles qu’il fallait exécuter ouvertement et à la clarté du jour ; ce qu’il faut plutôt attribuer à un instinct secret, qu’à la facilité qu’elles semblent naturellement présenter. Aussi, voit-on que sur un grand nombre d’entreprises de ce genre que l’on tente, bien peu parviennent à l’exécution, et bien moins encore réussissent.
Quant à la manière de s’assurer des villes par capitulation, elles se rendent ou volontairement ou par force. Elles capitulent volontairement, ou parce qu’une nécessité étrangère les contraint à se jeter dans vos bras, comme fit Capoue avec les Romains ; ou parce qu’elles espèrent jouir d’un bon gouvernement, attirées par la douceur des lois sous lesquelles vivent ceux qui se sont volontairement réfugiés dans votre sein, comme en agirent les Rhodiens, les Marseillais et les autres villes qui se donnèrent au peuple romain.
A l’égard des capitulations obtenues par la force, ou elles sont le résultat d’un long siége, comme je l’ai dit précédemment, ou de la gêne qu’imposent à une cité des incursions, des déprédations continuelles, et une foule d’autres maux. De tous les moyens que nous avons indiqués, c’est de ce dernier que les Romains se servirent le plus fréquemment ; et ils employèrent plus de quatre cent cinquante années à fatiguer leurs voisins de défaites et de pillages, et à obtenir par les traités une réputation au-dessus de la leur, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de l’exposer. Et quoiqu’ils eussent tenté tous les moyens, c’est particulièrement sur ces derniers qu’ils s’appuyèrent sans cesse ; car ils échouèrent dans les autres ou n’y trouvèrent que des dangers. En effet, un long siége a contre lui la lenteur et la dépense ; un assaut est périlleux ; et les conjurations n’offrent qu’incertitude. Ils s’aperçurent que la défaite d’une armée ennemie les rendait maîtres en un jour de tout un empire, tandis qu’ils consumaient plusieurs années à former le siége d’une ville obstinée à se défendre.
CHAPITRE XXXIII.
Les Romains laissaient les généraux de leurs armées entièrement libres dans leurs opérations.
Lorsque l’on veut lire avec fruit l’histoire de Tite-Live, il faut étudier avec attention toutes les différentes manières de se conduire du peuple et du sénat romains. Parmi celles qui méritent une considération particulière, il faut voir quelle autorité ils confiaient à leurs consuls, à leurs dictateurs et aux autres chefs de l’armée, lorsqu’ils les envoyaient hors du territoire de la république. Dans ces circonstances, on leur accordait le pouvoir le plus étendu : le sénat ne se réservait que le droit d’entreprendre une nouvelle guerre et de sanctionner la paix ; tout le reste reposait sur la volonté et l’autorité du consul. Lorsque le sénat et le peuple avaient décrété une guerre, par exemple, contre les Latins, ils en confiaient sans restriction la conduite au consul, qui était le maître de livrer ou non une bataille, et d’attaquer telle ou telle ville, suivant qu’il le jugeait à propos.
Une foule d’exemples viennent à l’appui de cette assertion, mais particulièrement ce qui eut lieu dans une des guerres contre les Toscans. Le consul Fabius venait de vaincre les ennemis près de Sutrium ; et, projetant de passer la forêt Ciminia avec toute son armée pour pénétrer en Toscane, loin de prendre en cette circonstance l’avis du sénat, il négligea même de l’informer de son projet, quoiqu’il allât porter la guerre dans un pays nouveau, inconnu et hérissé d’obstacles. La résolution qu’adopta le sénat d’empêcher cette entreprise vient encore à l’appui de ce que j’avance. Il avait appris la victoire que venait de remporter Fabius ; et, craignant que le consul ne tentât de pénétrer en Toscane en traversant cette forêt, et jugeant qu’il serait bon de ne pas allumer une nouvelle guerre et de courir les dangers d’une telle entreprise, il envoya deux députés lui intimer l’ordre de ne point entrer en Toscane. Il y était déjà parvenu lorsqu’ils arrivèrent près de lui, et les ennemis avaient été battus de nouveau ; de manière que ces députés, qui étaient venus pour empêcher la guerre, retournèrent à Rome, annoncer les conquêtes et la gloire de Fabius.
Si l’on considère attentivement cette politique, on verra qu’elle était fondée sur une sagesse profonde. En effet, s’il avait fallu qu’un consul dirigeât les opérations de jour en jour, conformément aux ordres transmis par le sénat, il eût apporté dans sa conduite plus de négligence et de lenteur, parce qu’il aurait pensé que la gloire du succès ne lui appartenait pas tout entière, mais que le sénat pouvait en réclamer une partie, puisque ce n’était que d’après ses ordres qu’il en avait dirigé les opérations.
Le sénat se serait exposé, de son côté, à donner des conseils dans une affaire dont il n’avait pas connaissance ; et quoique ce corps fût composé de membres qui tous avaient une grande habitude de la guerre, cependant, comme ils ne se trouvaient pas sur les lieux, qu’ils ignoraient une infinité de particularités qu’il est nécessaire de connaître pour pouvoir donner de sages conseils, ils auraient commis, en ouvrant un avis, de nombreuses erreurs. Aussi voulaient-ils que le consul se dirigeât par ses propres lumières, et que toute la gloire lui appartint ; ils pensaient que l’amour dont il brûlerait pour cette gloire serait un frein suffisant pour le retenir et le contraindre à se bien comporter.
J’ai d’autant plus volontiers appuyé sur cette conduite, que les républiques de nos jours, telles que celles de Venise et de Florence, me paraissent en avoir adopté une toute différente. Si leurs généraux, leurs provéditeurs, leurs commissaires, veulent établir une simple batterie, il faut que le gouvernement en ait eu connaissance et l’ait autorisée : méthode tout aussi digne d’éloges que tant d’autres que suivent ces républiques, et dont la réunion les a conduites au point où nous les voyons actuellement.
LIVRE TROISIÈME.
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CHAPITRE PREMIER.
Pour qu’une religion et un État obtiennent une longue existence, ils doivent être souvent ramenés à leur principe.
C’est une vérité constante que l’existence de toutes les choses de ce monde a un terme. Mais celles-là seules remplissent toute la carrière que le ciel leur a généralement marquée, qui se maintiennent dans leur ensemble avec une telle régularité, qu’elles ne peuvent éprouver de changement, ou que, si elles en éprouvent, c’est plutôt pour leur bien que pour leur mal.
Comme je parle ici de corps composés, tels que les républiques ou les religions, il m’est démontré qu’il n’y a pour eux de salutaire que les changements qui les ramènent à leur principe. Ainsi les mieux constitués, ceux dont l’existence se prolonge davantage, sont ceux auxquels leurs institutions permettent de se renouveler le plus souvent, ou qui, par quelque accident heureux, étranger à ces institutions, peuvent parvenir à ce renouvellement.
Il est plus évident que le jour, que lorsque ces corps ne se renouvellent pas, ils ne peuvent durer. La marche à suivre pour parvenir à ce renouvellement est, comme je l’ai déjà dit, de les ramener à leur principe. Il existe en effet, dans le principe des religions, des républiques, des monarchies, une certaine vertu au moyen de laquelle elles peuvent ressaisir leur premier éclat et le premier moteur de leur accroissement. Et comme le progrès du temps altère nécessairement cette vertu, tout le corps succombe sans retour, s’il ne survient quelque événement heureux qui le reporte à ses commencements. Aussi ceux qui sont versés dans la science de la médecine disent-ils, en parlant du corps humain : Quod quotidie aggregatur aliquid, quod quandoque indiget curatione.
Ce retour d’une république vers son principe a lieu, ou par un accident extérieur, ou par une sagesse qui existe en elle.
Pour le premier cas, on voit qu’il était nécessaire que Rome tombât entre les mains des Gaulois pour reprendre son existence, et pour qu’en renaissant elle retrouvât pour ainsi dire une nouvelle vie et une nouvelle vigueur, et reprît l’observance de la religion et de la justice, qui commençaient à perdre de leur pureté. C’est ce que Tite-Live développe admirablement dans son histoire, où il fait voir que, lorsqu’on envoya l’armée romaine à la rencontre des Gaulois, et qu’on procéda à l’élection des tribuns consulaires, on négligea l’observation de toutes les cérémonies religieuses. C’est ainsi que, loin de punir les trois Fabius, qui, malgré le droit des gens, avaient combattu les Gaulois, on les nomma tribuns. D’où l’on peut aisément conclure que les autres sages institutions que l’on tenait de Romulus et de la prudence de ses successeurs étaient déjà moins respectées qu’il ne fallait pour conserver un gouvernement libre.
Ce désastre étranger était donc nécessaire pour remettre en vigueur toutes les institutions qui faisaient la force de l’État, et faire sentir au peuple qu’il est indispensable non-seulement de maintenir la religion et la justice, mais encore d’entourer d’estime les citoyens vertueux, et de faire plus de cas de leur vertu que de ces avantages trompeurs dont leurs grandes actions semblaient le frustrer.
C’est, en effet, ce que l’on vit arriver. A peine Rome eut été reprise, qu’on s’empressa de rétablir toutes les institutions du culte antique ; on punit les Fabius, qui avaient combattu contre le droit des gens, et l’on poussa si loin la reconnaissance pour les vertus et la magnanimité de Camille, que le sénat et le peuple, mettant de côté tout sentiment d’envie, remirent entre ses mains tout le fardeau de la république.
Il est donc nécessaire, comme je l’ai dit, que les hommes qui vivent réunis sous un gouvernement quelconque soient contraints de rentrer souvent en eux-mêmes, par la force des événements extérieurs, ou de ceux qui naissent dans son sein. Dans ce dernier cas, la réforme provient ou d’une loi qui oblige les membres de l’État à rendre un compte fréquent de leur conduite, ou d’un homme vertueux qui, né au milieu de ses concitoyens, les instruise d’exemple, et dont les nobles actions aient sur eux la même influence que les lois. L’ordre, dans une république, dépend donc ou de la sagesse d’un seul homme ou du pouvoir d’une institution. Dans ce dernier exemple, les institutions qui ramenèrent la république romaine à son principe furent l’établissement des tribuns du peuple, celui des censeurs, et toutes les lois que l’on porta contre l’ambition et l’orgueil des citoyens.
Ces réformes ont besoin de recevoir la vie des vertus d’un citoyen qui concoure avec courage à leur exécution, malgré la puissance de ceux qui outre-passent les lois. Parmi les châtiments mémorables de ce genre que Rome présente avant d’avoir été prise par les Gaulois, on remarque le supplice des fils de Brutus, la mort des décemvirs et celle de Spurius Mœlius ; après la prise de Rome, le supplice de Manlius Capitolinus, la condamnation du fils de Manlius Torquatus, le châtiment imposé par le consul Papirius Cursor à Fabius, son général de cavalerie ; et enfin l’accusation intentée contre les Scipion. Ces exemples, que leur sévérité rendait d’autant plus remarquables, rappelaient, toutes les fois qu’ils se présentaient, les citoyens à leurs institutions primitives. A mesure qu’ils se montrèrent plus rares, la corruption rencontra un champ plus vaste, et ils devinrent plus difficiles et plus dangereux. Aussi ne faudrait-il pas qu’il se passât plus de dix ans entre les jugements de cette nature, parce qu’au delà de ce terme les hommes changent d’habitudes et commencent à s’élever au-dessus des lois. S’il n’arrive pas un événement qui réveille la crainte du châtiment et qui rétablisse dans tous les cœurs l’épouvante qu’inspirait la loi, les coupables se multiplient au point qu’on ne peut désormais les punir sans danger.
Ceux qui ont gouverné la république de Florence depuis l’an 1434 jusqu’en 1494 disaient, à ce propos, qu’il était nécessaire de reprendre le gouvernement tous les cinq ans, si l’on voulait pouvoir le maintenir ; et ils appelaient reprendre le gouvernement, faire renaître dans l’âme des citoyens cette terreur et cette épouvante qu’ils avaient inspirées pour s’en emparer, en abattant tous ceux qui, selon les idées accréditées en ce moment parmi eux, n’avaient pas bien agi : parce qu’en effet, lorsque la mémoire de ces châtiments vient à s’éteindre, les hommes s’enhardissent à tenter des choses nouvelles et à se répandre en murmures. Il est nécessaire alors de prévenir ces maux, en ramenant l’État à son principe.
Ce retour d’une république à son principe naît encore des simples vertus d’un homme, et sans qu’aucune loi contraigne à y revenir : l’influence et l’exemple de ces vertus ont effectivement tant de force, que les hommes vertueux ne désirent rien tant que de l’imiter, et que les méchants mêmes rougiraient de paraître mener une vie opposée à la sienne. Ceux dont l’exemple eut particulièrement dans Rome cette heureuse influence sont les Heraclius Cocles, les Scevola, les Fabricius, les deux Decius, les Regulus, et tant d’autres dont la conduite rare et vertueuse produisit dans la république des effets presque aussi puissants que ceux qu’auraient pu obtenir les lois et les institutions antiques. Si les châtiments que nous avons rapportés, joints à l’exemple donné par de simples citoyens, s’étaient reproduits dans Rome au moins tous les dix ans, il en serait nécessairement résulté qu’elle ne se fût jamais corrompue. Mais à mesure que ces exemples commencèrent à devenir plus rares, la corruption s’étendit, et Marcus Regulus est le dernier modèle qu’elle offre à notre admiration. Quoique Rome ait vu naître depuis dans son sein les deux Caton, il y avait si loin d’eux au temps où vivait Regulus, la distance même qui les sépare l’un de l’autre était si grande, ils parurent tellement isolés au milieu de la corruption générale, que l’exemple de leurs vertus fut perdu pour leurs concitoyens. Le dernier Caton surtout, trouvant la république en grande partie corrompue, ne put, par son exemple, rendre ses concitoyens meilleurs. Mais j’en ai dit assez pour ce qui concerne les républiques.
Ces réformes ne sont pas moins nécessaires aux religions, et l’exemple de la nôtre en est une preuve convaincante. Si saint François et saint Dominique ne l’avaient rappelée à l’esprit de son institution, elle serait aujourd’hui entièrement éteinte ; mais, en remettant en vigueur la pauvreté et l’exemple du Christ, ils la réveillèrent dans l’esprit des hommes, où elle était déjà expirante ; et leurs règles nouvelles ont conservé un tel crédit, que la corruption des prélats et des chefs de la religion n’a pu causer sa ruine. En effet, par la pauvreté de leur vie, par l’influence que leur donnent sur le peuple la confession et la prédication, ils sont parvenus à lui persuader que c’est un péché de médire, même du mal, et un mérite de vivre sous l’obéissance de ses chefs, et qu’on doit laisser à Dieu le soin de châtier leurs fautes : d’où il suit qu’on voit les prélats s’abandonner le plus qu’ils peuvent à leurs penchants criminels, parce qu’ils ne craignent point un châtiment qui ne frappe pas leurs yeux, et auquel ils ne croient point. Cette réforme a donc régénéré la religion, et c’est elle qui la maintient encore.
Les monarchies ont également besoin de se renouveler et de rappeler leurs lois à l’esprit de leur institution. C’est surtout dans le royaume de France que l’on découvre l’effet salutaire que produit cette conduite, son gouvernement, plus que tout autre, étant soumis à l’empire des lois et des institutions. Ce sont ses parlements, et surtout celui de Paris, qui en sont les conservateurs et les gardiens. Les constitutions de l’État sont remises en vigueur toutes les fois qu’ils portent une sentence contre un des princes du royaume, et que leurs jugements atteignent le roi lui-même. S’ils ont pu se maintenir jusqu’à nos jours, c’est pour s’être constamment opposés avec courage aux prétentions de la noblesse ; mais s’ils en laissaient une seule impunie, et qu’elles vinssent à s’accroître, il en résulterait nécessairement, ou que les abus ne pourraient se corriger sans de grands désordres, ou que le royaume tomberait en ruine.
Il faut conclure de ce que je viens d’exposer que, dans tout ordre social quelconque, soit qu’il appartienne à une religion, à un royaume ou à une république, rien n’est plus nécessaire que de lui rendre cette prospérité qu’il avait dans son principe, et de faire en sorte qu’il la redoive, soit à l’excellence de ses lois, soit à l’exemple des citoyens vertueux, et non pas à l’emploi d’une force étrangère. Quoique ce moyen soit quelquefois excellent, comme le prouve l’exemple de Rome, il est tellement dangereux d’en faire usage, qu’il faut plutôt craindre que désirer de s’en servir. Au surplus, pour prouver combien l’exemple des simples citoyens contribua à la grandeur de Rome, et l’influence qu’il exerça sur la république, j’en ferai la matière des chapitres suivants ; et c’est sur ce sujet que roulera le troisième et dernier livre de ces réflexions sur la première décade de l’historien romain. Et, bien que les hauts faits de ses rois méritent d’être célébrés, néanmoins, comme les historiens les ont rapportés en détail, je les passerai sous silence, à l’exception de quelques faits particuliers opérés par eux dans leur intérêt personnel. Je commencerai par Brutus, le père de la liberté romaine.
CHAPITRE II.
Combien il y a de sagesse à feindre pour un temps la folie.
Jamais action éclatante ne mérita plus à son auteur la réputation d’homme sage et prudent, que ne la mérite Brutus par la simulation de sa folie. Et quoique Tite-Live ne donne d’autre motif de cette conduite que celui de pouvoir vivre avec sécurité et conserver l’héritage de ses pères, cependant si l’on considère attentivement la manière d’agir de Brutus, on est porté à croire qu’il dissimula ainsi pour échapper à l’observation, et saisir plus facilement le moment d’accabler les tyrans et de délivrer sa patrie, si cette occasion s’offrait jamais à lui. On est convaincu que telle était sa pensée, lorsque l’on considère d’abord la manière dont il interprète l’oracle d’Apollon, en feignant de se laisser tomber pour baiser la terre, dans l’espoir que cette action rendrait les dieux favorables à ses desseins ; lorsqu’ensuite on le voit près du cadavre de Lucrèce, environné du père, du mari et de tous les parents de cette infortunée, retirer le premier le poignard de sa blessure, et faire jurer à tous ceux qui l’entouraient de ne jamais souffrir qu’à l’avenir il y eût aucun roi dans Rome.
L’exemple d’un tel homme doit apprendre à tous ceux qui sont mécontents d’un prince qu’ils doivent longtemps mesurer et peser leurs forces. S’ils sont assez puissants pour se montrer hautement ses ennemis et lui déclarer une guerre ouverte, qu’ils se précipitent sans hésiter dans cette route : c’est la moins périlleuse et la plus honorable. Mais si leurs forces sont insuffisantes pour l’attaquer ouvertement, qu’ils emploient toute leur industrie à gagner son amitié, qu’ils ne négligent aucun des moyens qu’ils jugeront nécessaires pour parvenir à leur but ; qu’ils partagent tous ses plaisirs ; qu’ils se délectent de toutes les voluptés dans lesquelles ils le voient se plonger. Cette intimité assure d’abord la tranquillité de votre vie ; vous jouissez sans danger de la bonne fortune que goûte le prince lui-même, et chaque instant vous donne l’occasion de satisfaire les desseins que votre cœur a conçus.
On dit, il est vrai, qu’il ne faut jamais être si près des princes que leur ruine vous accable, ni si éloigné que, lorsqu’ils sont renversés, vous ne puissiez soudain vous élever sur leurs débris. Sans doute un terme moyen serait le parti le plus sage, si l'on pouvait le suivre sans dévier ; mais, comme je crois impossible d’y réussir, il faut nécessairement embrasser l’un des deux partis que j’ai indiqués, c’est-à-dire s’éloigner des princes ou se serrer près d’eux. Quiconque en agit autrement, et se fait remarquer par ses grandes qualités, vit dans des alarmes continuelles. Il ne suffit pas de dire : Je ne suis agité d’aucune ambition, je ne désire ni honneurs ni richesses, je cherche une vie paisible et exempte d’intrigue : on ferme l’oreille à ces excuses ; les hommes d’ailleurs sont esclaves de leur rang ; ils n’ont pas le choix de leur existence ; et quand même ce choix serait sincère et sans mélange d’ambition, on refuserait de les croire. Veulent-ils devoir leur tranquillité à eux-mêmes, ils verront tout ce qui les entoure s’efforcer de la troubler.
Il convient donc, comme Brutus, de contrefaire l’insensé. Et n’est-ce point embrasser un semblable parti, que d’approuver, de dire, de voir et de faire une foule de choses contraires à votre pensée, et dans la seule vue de complaire à un prince ?
Puisque j’ai parlé de la prudence que montra ce grand homme pour rendre la liberté à sa patrie, je vais parler maintenant de la sévérité qu’il déploya pour la conserver.
CHAPITRE III.
Combien il est nécessaire, pour consolider une liberté qu’on vient d’acquérir, d’immoler les fils de Brutus.
La sévérité que déploya Brutus pour consolider dans Rome la liberté qu’il venait de lui acquérir ne fut pas moins utile que nécessaire. La mémoire des temps passés a conservé peu d’exemples d’un père siégeant comme juge dans son tribunal, et qui non-seulement condamne ses fils à mort, mais assiste encore à leur supplice.
Ceux qui auront fait une lecture attentive des événements de l’antiquité demeureront convaincus d’une vérité : c’est que, lorsqu’un État éprouve une révolution, soit qu’une république devienne tyrannie, soit qu’une tyrannie se change en république, il est nécessaire qu’un exemple terrible épouvante les ennemis du nouvel ordre de choses. Celui qui s’empare de la tyrannie et laisse vivre Brutus, celui qui fonde un État libre et n’immole pas les fils de Brutus, doit s’attendre à une chute prochaine.
Comme j’ai déjà traité ce sujet fort au long, je renvoie à ce que j’en ai dit plus haut. Je citerai seulement un exemple arrivé de nos jours, et l’un des plus mémorables de notre histoire. Il s’agit de Pierre Soderini, qui s’imagina pouvoir surmonter, par sa douceur et sa longanimité, cette soif qu’avaient les fils de Brutus de retourner sous l’ancien gouvernement ; mais il se trompa dans ses vues. Sa sagesse lui avait fait sentir la nécessité d’un parti extrême ; et quoique la fortune et l’ambition de ses adversaires lui donnassent chaque jour un prétexte plausible de se défaire d’eux, il n’eut jamais le courage d’en venir à cette extrémité : outre qu’il était convaincu de pouvoir, par la douceur et la patience, étouffer tous les germes de haine en accablant ses ennemis de bienfaits, il croyait, et il en fit plusieurs fois confidence à ses amis, que, s’il voulait établir d’une manière solide ses institutions et renverser ses ennemis, il avait besoin de s’emparer d’une autorité extraordinaire, et d’introduire des lois en opposition avec l’égalité civile ; ce qui, lors même qu’il n’eût point usé de son pouvoir d’une manière tyrannique, eût tellement effrayé l’universalité des citoyens, qu’ils n’eussent jamais concouru, après sa mort, à l’établissement d’un gonfalonier à vie, institution qu’il croyait au contraire utile de renforcer.
Ce scrupule était bon et sage ; néanmoins, on ne doit jamais laisser le mal suivre son cours, sous prétexte de respecter le bien, surtout lorsque ce bien peut être facilement étouffé par le mal. Soderini devait penser qu’on jugerait ses œuvres et son intention par le succès, et que, s’il avait le bonheur d’être favorisé par la fortune et de vivre, chacun alors pourrait attester que tout ce qu’il avait fait avait eu pour but le salut de la patrie et non sa propre ambition. Il pouvait établir les choses de manière que son successeur ne pût tirer un mauvais parti des institutions qu’il aurait établies pour le salut de la patrie. Mais il fut aveuglé par sa première opinion, et il ne voulut pas voir que la méchanceté des hommes n’est ni vaincue par le temps ni adoucie par aucun bienfait ; en sorte que, pour n’avoir pas su imiter Brutus, il perdit tout à la fois sa patrie, son pouvoir et sa réputation.
Mais, s’il est difficile de sauver un État libre, il ne l’est pas moins de veiller au salut d’une monarchie. C’est ce que je ferai voir dans le chapitre suivant.
CHAPITRE IV,
Un prince ne peut vivre en sécurité sur son trône tant que vivent encore ceux qu’il en a dépouillés.
La mort que Tarquin l’Ancien reçut des fils d’Ancus, et celle de Servius Tullius, assassiné par Tarquin le Superbe, démontrent combien il est difficile et dangereux de dépouiller un prince du trône et de le laisser vivre, quoiqu’on s’efforce de le gagner en l’accablant de bienfaits. On voit combien Tarquin l’Ancien fut trompé en croyant posséder légitimement un trône qui lui avait été donné par le suffrage du peuple, et que le sénat avait confirmé. Il ne put soupçonner que le ressentiment eût assez d’empire sur les fils d’Ancus pour qu’ils ne pussent se contenter de ce qui contentait Rome entière.
Servius Tullius se trompa de même en croyant gagner les fils de Tarquin par de nouveaux bienfaits.
De sorte que le premier exemple peut apprendre aux princes qu’ils ne doivent point espérer de vivre tranquilles dans leurs États, tant qu’existeront ceux qu’ils en ont dépouillés.
Quant au dernier, il doit sans cesse rappeler aux puissants qu’une injure ancienne ne fut jamais effacée par un bienfait récent, surtout lorsque le bienfait est moins grand que l’offense.
Il n’est pas douteux que Servius Tullius montra peu de prudence lorsqu’il crut que les fils de Tarquin supporteraient patiemment de n’être que les gendres de celui dont ils pensaient devoir être les rois. Et cette soif de régner est telle, qu’elle s’allume dans le cœur non-seulement de ceux qu’attend le trône, mais de ceux mêmes qui ne pouvaient l’espérer. C’est ainsi que la femme de Tarquin le Jeune, la propre fille de Servius, dévorée de cette rage, et foulant aux pieds toute tendresse filiale, excita son mari à ravir à son père et le trône et la vie, tant elle attachait plus de prix à être reine que fille d’un roi !
Mais si Tarquin l’Ancien et Servius Tullius perdirent leur couronne pour n’avoir pas su s’assurer de ceux auxquels ils l’avaient ravie, Tarquin le Superbe se la vit enlever pour n’avoir point observé les lois établies par les anciens rois, comme nous le dirons dans le chapitre suivant.
CHAPITRE V.
Ce qui fait perdre un royaume à un roi héréditaire.
Tarquin le Superbe, après avoir assassiné Servius Tullius, auquel il ne restait point d’héritiers, jouissait tranquillement du trône, et ne craignait aucun des accidents dont ses prédécesseurs avaient été victimes. Et quoique la manière dont il était monté sur le trône fût aussi horrible qu’illégitime, néanmoins, s’il eût observé les lois établies anciennement par les autres rois, il aurait été supporté, et n’aurait excité ni le sénat ni le peuple à s’armer contre lui pour lui arracher la couronne.