Discours sur la première décade de Tite-Live (page 2)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE IV.

La désunion entre le peuple et le sénat de Rome fut cause de la grandeur et de la liberté de la république.

Je ne veux point passer sous silence les désordres qui régnèrent dans Rome depuis la mort des Tarquins jusqu’à l’établissement des tribuns ; je m’élèverai en outre contre les assertions de ceux qui veulent que Rome n’ait été qu’une république tumultueuse et désordonnée, et qu’on eût trouvée bien inférieure à tous les autres gouvernements de la même espèce, si sa bonne fortune et ses vertus militaires n’avaient suppléé aux vices qu’elle renfermait dans son sein. Je ne nierai point que la fortune et la discipline n’aient contribué à la puissance des Romains ; mais on aurait dû faire attention qu’une discipline excellente n’est que la conséquence nécessaire des bonnes lois, et que partout où elle règne, la fortune, à son tour, ne tarde pas à faire briller ses faveurs.

Mais venons-en aux autres particularités de cette cité. Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et qu’ils prêtent plus d’attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu’aux effets salutaires qu’elles produisaient. Ils ne veulent pas remarquer qu’il existe dans chaque gouvernement deux sources d’opposition, les intérêts du peuple et ceux des grands ; que toutes les lois que l’on fait au profit de la liberté naissent de leur désunion, comme le prouve tout ce qui s’est passé dans Rome, où, pendant les trois cents ans et plus qui s’écoulèrent entre les Tarquins et les Gracques, les désordres qui éclatèrent dans ses murs produisirent peu d’exils, et firent couler le sang plus rarement encore. On ne peut donc regarder ces dissensions comme funestes, ni l’État comme entièrement divisé, lorsque durant un si long cours d’années ces différends ne causèrent l’exil que de huit ou dix individus, les condamnations à l’amende de bien peu de citoyens, et la mort d’un plus petit nombre. On ne peut en aucune manière appeler désordonnée une république où l’on voit éclater tant d’exemples de vertus ; car les bons exemples naissent de la bonne éducation, la bonne éducation des bonnes lois, et les bonnes lois de ces désordres mêmes que la plupart condamnent inconsidérément. En effet, si l’on examine avec attention la manière dont ils se terminèrent, on verra qu’ils n’ont jamais enfanté ni exil ni violences funestes au bien public, mais au contraire qu’ils ont fait naître des lois et des règlements favorables à la liberté de tous.

Et si quelqu’un disait : Mais n’est-ce pas une conduite extraordinaire, et pour ainsi dire sauvage, que de voir tout un peuple accuser à grands cris le sénat, et le sénat, le peuple, les citoyens courir tumultueusement à travers les rues, fermer les boutiques, et déserter la ville ? toutes choses qui épouvantent même à la simple lecture. Je répondrai que chaque État doit avoir ses usages, au moyen desquels le peuple puisse satisfaire son ambition, surtout dans les cités où l’on s’appuie de son influence pour traiter les affaires importantes. Parmi les États de cette espèce, Rome avait pour habitude, lorsque le peuple voulait obtenir une loi, de le voir se livrer aux extrémités dont nous venons de parler, ou refuser d’inscrire son nom pour la guerre ; de sorte que, pour l’apaiser, il fallait le satisfaire sur quelque point. Le désir qu’ont les nations d’être libres est rarement nuisible à la liberté, car il naît de l’oppression ou de la crainte d’être opprimé. Et s’il arrivait qu’elles se trompassent, les harangues publiques sont là pour redresser leurs idées ; il suffit qu’un homme de bien se lève et leur démontre par ses discours qu’elles s’égarent. Car les peuples, comme l’a dit Cicéron, quoique plongés dans l’ignorance, sont susceptibles de comprendre la vérité, et ils cèdent facilement lorsqu’un homme digne de confiance la leur dévoile.

Soyons donc avares de critiques envers le gouvernement romain, et faisons attention que tout ce qu’a produit de meilleur cette république provient d’une bonne cause. Si le tribunat doit son origine au désordre, ce désordre même devient digne d’éloges, puisque le peuple obtint par ce moyen sa part dans le gouvernement, et que les tribuns furent les gardiens des libertés romaines. C’est ce que l’on verra dans le chapitre suivant.

CHAPITRE V.

A qui peut-on plus sûrement confier la garde de la liberté, aux grands ou au peuple ? et quels sont ceux qui ont le plus de motifs d’exciter des troubles, ceux qui veulent acquérir ou ceux qui veulent conserver ?

Ceux qui, dans l’établissement d’un État, firent briller le plus leur sagesse, ont mis au nombre des institutions les plus essentielles la sauvegarde de la liberté, et selon qu’ils ont su plus ou moins bien la placer, les citoyens ont vécu plus ou moins longtemps libres. Et comme dans tout État il existe des grands et des plébéiens, on a demandé dans quelles mains était plus en sûreté le dépôt de la liberté. Les Lacédémoniens jadis, et de nos jours les Vénitiens, l’ont confié aux nobles ; mais chez les Romains il fut remis entre les mains du peuple. Il est donc nécessaire d’examiner lesquelles de ces républiques ont fait un meilleur choix. Si l’on s’arrêtait aux motifs, il y aurait beaucoup à dire de chaque côté ; mais si l’on examinait les résultats, on donnerait la préférence à la noblesse ; car à Sparte et à Venise la liberté a vécu plus longtemps qu’à Rome.

Mais pour en venir aux raisons, et prenant d’abord les Romains pour exemple, je dirai que l’on doit toujours confier un dépôt à ceux qui sont le moins avides de se l’approprier. En effet, si l’on considère le but des grands et du peuple, on verra dans les premiers la soif de la domination, dans le dernier, le seul désir de n’être point abaissé, et par conséquent une volonté plus ferme de vivre libre ; car il peut, bien moins que les grands, espérer d’usurper le pouvoir. Si donc les plébéiens sont chargés de veiller à la sauvegarde de la liberté, il est raisonnable de penser qu’ils y veilleront d’un œil plus jaloux, et que ne pouvant s’emparer pour eux-mêmes de l’autorité, ils ne permettront pas que les autres l’usurpent.

D’un autre côté, les défenseurs de l’ordre établi dans Sparte et dans Venise prétendent que ceux qui confient ce dépôt aux mains des plus puissants procurent à l’État deux avantages ; le premier est d’assouvir en partie l’ambition de ceux qui ont une plus grande influence dans la république, et qui, tenant en main l’arme qui protége le pouvoir, ont, par cela même, plus de motifs d’être satisfaits de leur partage ; le dernier est d’empêcher le peuple, naturellement inquiet, d’employer la puissance qui lui serait laissée à produire dans un État des dissensions et des désordres capables de pousser la noblesse à quelque coup de désespoir, dont les funestes effets peuvent se faire apercevoir un jour. On cite Rome elle-même pour exemple. Lorsque les tribuns eurent obtenu l’autorité, le peuple ne se contenta point d’un consul plébéien, il voulut qu’ils le fussent tous deux. Bientôt après, il exigea la censure, puis la préture, puis tous les autres emplois du gouvernement. Bien plus encore, toujours poussé par la même haine du pouvoir, il en vint avec le temps à idolâtrer les hommes qu’il crut capables d’abaisser la noblesse. Telle fut l’origine de la puissance de Marius et de la ruine de Rome.

En examinant toutes les raisons qui dérivent de cette double question, il serait difficile de décider à qui la garde d’une telle liberté doit être confiée ; car on ne peut clairement déterminer quelle est l’espèce d’hommes la plus nuisible dans une république, ou ceux qui désirent acquérir ce qu’ils ne possèdent pas, ou ceux qui veulent seulement conserver les honneurs qu’ils ont déjà obtenus. Peut-être qu’après un examen approfondi on en viendrait à cette conclusion : il s’agit ou d’une république qui veut acquérir un empire, telle que Rome par exemple, ou d’une république qui n’a d’autre but que sa propre conservation. Dans le premier cas, il faut nécessairement se conduire comme on le fit à Rome : dans le dernier, on peut imiter Sparte et Venise pour les motifs et de la manière dont nous parlerons dans le livre suivant.

Quant à la question de savoir quels sont les hommes les plus dangereux dans une république, ou ceux qui désirent d’acquérir, ou ceux qui veulent ne pas perdre ce qu’ils possèdent déjà, je dirai que Marcus Ménénius et Marcus Fulvius, tous deux plébéiens, ayant été nommés, le premier dictateur, le second maître de la cavalerie, pour rechercher tous les fils d’une conspiration qui s’était ourdie à Capoue contre la république romaine, le peuple les investit en outre du pouvoir d’examiner dans Rome la conduite de tous ceux qui, par brigue ou par des voies illégitimes, travaillaient à s’emparer du consulat ou des autres honneurs de l’État. La noblesse, convaincue que cette autorité donnée au dictateur n’était dirigée que contre elle, répandit dans Rome que ce n’étaient pas les nobles qui poursuivaient les honneurs par la brigue ou par la corruption, mais les plébéiens, qui, peu confiants en leur naissance ou en leur propre mérite, cherchaient, par les moyens les plus illégaux, à s’insinuer dans les grandeurs ; c’était surtout le dictateur qu’ils désignaient dans leurs discours. Cette accusation eut tant de pouvoir sur l’esprit de Ménénius, qu’il déposa la dictature, après avoir fait un discours où il se plaignait amèrement d’avoir été calomnié par la noblesse. Il demanda à être soumis au jugement du peuple ; sa cause fut plaidée, et il fut déclaré innocent. Dans les débats qui précédèrent le jugement, on examina plus d’une fois quel est le plus ambitieux, ou celui qui veut ne rien perdre, ou celui qui veut acquérir, attendu que ces deux passions peuvent être la source des plus grands désastres.

Cependant, les troubles sont le plus souvent excités par ceux qui possèdent : la crainte de perdre fait naître dans les cœurs les mêmes passions que le désir d’acquérir ; et il est dans la nature de l’homme de ne se croire tranquille possesseur que lorsqu’il ajoute encore aux biens dont il jouit déjà. Il faut considérer, en outre, que plus ils possèdent, plus leur force s’accroît, et plus il leur est facile de remuer l’État ; mais ce qui est bien plus funeste encore, leur conduite et leur ambition sans frein ’allument dans le cœur de ceux qui n’ont rien la soif de la possession, soit pour se venger en dépouillant leurs ennemis, soit pour partager ces honneurs et ces richesses dont ils voient faire un si coupable usage.

CHAPITRE VI.

Si l’on pouvait établir dans Rome un gouvernement qui fit cesser les inimitiés qui partageaient le peuple et le sénat.

Nous avons exposé précédemment les effets que produisaient les querelles entre le peuple et le sénat. En considérant actuellement celles qui s’élevèrent jusqu’au temps des Gracques, où elles causèrent la ruine de la liberté, on pourrait désirer que Rome eût exécuté les grandes choses qui l’ont illustrée, sans qu’il s’y fût mêlé de semblables inimitiés. Toutefois il me semble que c’est une chose digne de considération, de savoir si l’on pouvait fonder dans Rome un gouvernement qui pût ôter tout prétexte à ces dissensions. Pour asseoir un jugement certain, il faut nécessairement jeter un coup d’œil sur ces républiques, qui, exemptes de haine et de discorde, n’en ont pas moins joui d’une longue liberté ; voir quel était leur gouvernement, et si on pouvait l’introduire dans Rome.

Nous prendrons pour exemple Sparte chez les anciens, Venise parmi les modernes, ainsi que nous l’avons déjà fait.

Sparte fut gouvernée par un roi et un sénat peu nombreux :

Venise ne divisa point ainsi le pouvoir sous des noms différents ; tous ceux qui participaient au gouvernement furent compris sous la même dénomination de gentilshommes ou nobles.

C’est au hasard plutôt qu’à la sagesse de ses législateurs, qu’elle dut ce mode de gouvernement. En effet, une foule d’habitants chassés des contrées voisines, par les causes rapportées plus haut, étant venus se réfugier sur les écueils où est maintenant assise la ville de Venise, les citoyens, voyant leur nombre tellement accru qu’il était nécessaire de s’imposer des lois pour pouvoir vivre ensemble, établirent une forme de gouvernement ; et comme ils se réunissaient fréquemment pour délibérer sur les intérêts de la cité, ils réfléchirent qu’ils étaient en assez grand nombre pour compléter leur existence politique, et ils refusèrent à tous ceux qui viendraient désormais se joindre à eux la faculté de participer au gouvernement. Par la suite, le nombre de ceux qui n’avaient pas ce privilége s’étant accru considérablement, pour donner plus de considération à ceux qui gouvernaient, on les nomma gentilshommes, et les autres popolani, ou bourgeois.

Cette forme de gouvernement put naître et se maintenir sans secousses, parce qu’à son origine tous ceux qui alors habitaient Venise furent appelés au pouvoir, de manière que personne n’eut de plaintes à former ; ceux qui vinrent par la suite y fixer leur demeure, trouvant le gouvernement complétement organisé, n’eurent ni le désir ni la possibilité d’exciter des tumultes. Le désir n’existait pas, puisqu’on ne leur avait rien enlevé. La possibilité n’y était pas davantage, parce que ceux qui gouvernaient les tenaient en bride d’une main ferme, et ne leur accordaient jamais aucun emploi qui pût leur donner la moindre autorité. D’un autre côté, ceux qui vinrent par suite s’établir à Venise n’étaient point assez nombreux pour rompre l’équilibre entre les gouvernants et les gouvernés ; car le nombre des gentilshommes leur était au moins égal, s’il n’était supérieur. C’est ainsi que Venise put établir son gouvernement et maintenir son unité.

Sparte, comme je l’ai dit, gouvernée par un roi et un sénat peu nombreux, put également subsister durant plusieurs siècles. Le petit nombre de ses habitants, le refus de recevoir dans la ville des étrangers, le respect qu’on y avait pour les lois de Lycurgue et la soumission à ces lois, avaient écarté tous les désordres, et permirent longtemps de vivre dans l’union. Lycurgue, par ses institutions, avait établi dans Sparte l’égalité des richesses et l’inégalité des conditions, ou plutôt c’était l’égalité de la pauvreté. Aussi le peuple montrait d’autant moins d’ambition que moins de citoyens participaient aux dignités, et que jamais les nobles, par leur conduite, ne firent naître en lui le désir de les en dépouiller.

C’est à ses rois que Sparte dut cet avantage. Assis sur le trône et placés au milieu de la noblesse, ils n’avaient d’autre moyen pour conserver leur dignité dans toute sa force que de préserver le peuple de toute insulte. Il en résultait que le peuple ne craignait ni ne désirait le pouvoir, et que ne possédant ni ne convoitant la puissance, tout prétexte de discorde, tout germe de tumulte disparaissait entre lui et la noblesse, et ils purent vivre longtemps dans la plus parfaite union. Cette concorde eut deux causes principales : l’une, le petit nombre des habitants de Sparte, qui leur permit d’être gouvernés par des magistrats peu nombreux ; l’autre, le refus d’admettre des étrangers au sein de la république, ce qui écartait du peuple toute cause de corruption, et empêchait la population de s’accroître, au point de rendre le poids du gouvernement à charge au petit nombre de ceux qui le supportaient.

Lorsqu’on examine toutes ces difficultés, on demeure convaincu que les législateurs de Rome auraient dû, pour parvenir à la rendre aussi paisible que les républiques dont nous venons de parler, ou ne point se servir du peuple à la guerre, comme firent les Vénitiens, ou ne point adopter les étrangers comme citoyens, ainsi que firent les Lacédémoniens. Mais ils employèrent au contraire ces deux moyens, ce qui accrut la force du peuple et le nombre de ses membres, et multiplia par conséquent les sources de troubles. Si la république romaine eût été plus paisible, il en serait résulté cet inconvénient, que sa faiblesse en eût été augmentée, et qu’elle se serait elle-même fermé les chemins à la grandeur où elle est parvenue dans la suite ; de manière que si Rome eût voulu se préserver des tumultes, elle se fût ravi tous les moyens de s’accroître.

Si l’on examine avec attention les événements de ce monde, on demeurera persuadé qu’on ne peut détruire un inconvénient sans qu’il ne s’en élève un autre. Veut-on former un peuple nombreux et guerrier, qui étende au loin son empire ; il faudra lui imprimer un caractère qui le rendra par la suite difficile à guider. Veut-on le renfermer dans d’étroites limites, ou le tenir désarmé, afin de pouvoir mieux le gouverner ; il ne pourra, s’il en fait, conserver aucune de ses conquêtes, ou il deviendra si lâche, qu’il restera la proie du premier qui l’attaquera. Ainsi, dans toutes nos résolutions, il faut examiner quel est le parti qui présente le moins d’inconvénients, et l’embrasser comme le meilleur, parce qu’on ne trouve jamais rien de parfaitement pur et sans mélange ou exempt de dangers.

Rome, à l’exemple de Sparte, pouvait bien établir un roi électif, un sénat peu nombreux ; mais elle ne pouvait, comme cette dernière ville, ne pas accroître le nombre de ses habitants, puisqu’elle voulait obtenir une vaste domination ; alors un roi nommé à vie et le petit nombre de sénateurs auraient été d’un faible secours pour maintenir l’union parmi les citoyens.

Si donc quelqu’un voulait de nouveau fonder une république, il devrait examiner si son dessein est qu’elle puisse, comme Rome, accroître son empire et sa puissance, ou s’il désire qu’elle demeure renfermée dans de justes limites. Dans le premier cas, il doit l’organiser comme Rome, et laisser les désordres et les dissensions générales suivre leur cours de la manière qui paraît la moins dangereuse. Or, sans une population nombreuse et nourrie dans les armes, jamais une république ne pourra s’accroître ou se maintenir au point où elle sera parvenue.

Dans le dernier cas, on peut lui donner la constitution de Sparte ou de Venise ; mais, comme pour les républiques de cette espèce, la soif de s’agrandir est un poison, celui qui les fonde doit, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, leur interdire les conquêtes ; car toute conquête qui n’est soutenue que par un État faible finit par en causer la ruine : Sparte et Venise en sont un exemple éclatant. La première, après avoir soumis presque toute la Grèce, montra, au premier revers, sur quels faibles fondements sa puissance était assise ; car, après la révolte de Thèbes, excitée par Pélopidas, toutes les autres villes, en se soulevant, renversèrent cette république. Venise également s’était rendue maîtresse d’une grande partie de l’Italie, mais plutôt par ses richesses et sa politique que par ses armes. Lorsqu’elle voulut faire l’épreuve de ses forces, elle perdit dans un seul combat tous les États qu’elle possédait.

Je croirais volontiers que, pour établir une république dont l’existence se prolongeât longtemps, le meilleur moyen serait de l’organiser au dedans comme Sparte ou Venise, de l’établir dans un lieu assez fort, et de la rendre assez puissante pour que personne ne crût pouvoir la renverser en s’y présentant. D’un autre côté, il ne faudrait pas que sa puissance fût assez grande pour devenir redoutable à ses voisins. C’est ainsi qu’elle pourrait jouir longtemps de son gouvernement ; car on ne fait la guerre à une république que par deux motifs : le premier, pour s’en rendre maître ; le dernier, pour l’empêcher de vous assujettir. Le moyen qu’on vient d’indiquer remédie à ces deux inconvénients : s’il est difficile de l’emporter d’assaut, et qu’elle soit toujours prête à la défense, ainsi que je le suppose, il arrivera rarement, si même cela arrive, que quelqu’un essaye de s’en rendre maître. Si elle se renferme constamment dans ses limites, si l’on voit par expérience qu’elle n’écoute pas l’ambition, la terreur n’excitera jamais ses voisins à lui déclarer la guerre. Et cette confiance serait bien plus puissante encore si sa constitution ou ses lois lui défendaient de reculer ses limites. Certes, je crois que si la balance pouvait ainsi se maintenir, ce serait la vie sociale la plus parfaite, et l’état de paix le plus désirable pour une ville. Mais, comme rien n’est permanent chez les mortels, et que les choses ne peuvent demeurer stables, il faut nécessairement qu’elles s’élèvent ou qu’elles tombent. Souvent la nécessité nous oblige à beaucoup d’entreprises que la raison nous ferait rejeter. Ainsi, après avoir fondé une république propre à se maintenir sans faire de conquêtes, s’il arrivait que la nécessité la contraignît à s’agrandir, on la verrait bientôt s’écrouler sur ses bases, faute de lui avoir donné les fondements nécessaires. Mais, d’un autre côté, quand le ciel lui serait assez favorable pour écarter de son sein les désastres de la guerre, il arriverait que l’oisiveté enfanterait au milieu d’elle ou la mollesse ou la discorde, et ces deux fléaux réunis, si un seul ne suffisait pas, seraient la source de sa perte.

Cependant, comme on ne peut à mon avis tenir ici la balance parfaitement égale, ni maintenir un juste équilibre, il faut, dans l’établissement d’une république, embrasser le parti le plus honorable, et l’organiser de manière que si la nécessité la portait à s’agrandir, elle pût conserver ce qu’elle aurait conquis. Et, pour en revenir à mon premier raisonnement, je pense qu’il est nécessaire d’imiter la constitution romaine et non celle des autres républiques, parce que je ne crois pas qu’il soit possible de choisir un terme intermédiaire entre ces deux modes de gouvernement, et qu’il faut tolérer les inimitiés qui peuvent s’élever entre le peuple et le sénat, les regardant comme un mal nécessaire pour parvenir à la grandeur romaine. Outre les motifs que j’ai déjà allégués, et par lesquels j’ai démontré que l’autorité tribunitienne était indispensable à la conservation de la liberté, on peut reconnaître aisément l’avantage que produisait dans les républiques le pouvoir d’accuser, qui faisait partie des attributions des tribuns, ainsi qu’on le développera dans le chapitre suivant.

CHAPITRE VII.

Combien les accusations sont nécessaires dans une république pour maintenir la liberté.

On ne peut donner aux gardiens de la liberté d’un État un droit plus utile et plus nécessaire que celui de pouvoir accuser, soit devant le peuple, soit devant un magistrat ou tribunal quelconque, les citoyens qui auraient commis un délit contre cette liberté. Cette mesure a dans une république deux effets extrêmement importants : le premier est que les citoyens, dans la crainte d’être accusés, n’osent rien entreprendre contre la sûreté de l’État ; ou que, s’ils tentent quelque entreprise, ils reçoivent sur-le-champ, et sans ménagement, le châtiment de leur forfait : l’antre est de fournir un moyen de s’exhaler à ces passions qui, de manière ou d’autre, fermentent sans cesse dans l’État contre quelque citoyen. Quand ces passions ne peuvent se répandre d’une manière légalement autorisée, elles prennent des voies extraordinaires qui renversent la république jusqu’en ses fondements. Rien ne l’affermit tant, au contraire, que de l’organiser de manière à ce que la fermentation des passions qui l’agitent puisse trouver pour s’échapper une issue que les lois autorisent. C’est ce qu’on peut prouver par de nombreux exemples, et surtout par ce que Tite-Live rapporte de Coriolan.

Il raconte que la noblesse romaine était irritée contre le peuple, qui lui paraissait avoir acquis trop d’autorité depuis la création des tribuns défenseurs de ses droits. Rome, comme il arrivait fréquemment, éprouvait à cette époque une grande disette de vivres, et le sénat avait envoyé chercher en Sicile les grains dont la ville avait besoin. Alors Coriolan, ennemi du parti populaire, fit sentir que le moment était venu de châtier le peuple et de lui arracher cette autorité qu’il avait usurpée au préjudice de la noblesse ; que le moyen était de l’affamer en lui refusant les distributions de blé. Ce discours étant parvenu aux oreilles du peuple, il l’enflamma d’une telle indignation contre Coriolan, qu’il l’aurait mis tumultueusement à mort, si les tribuns ne l’eussent cité à comparaître et à venir défendre sa cause.

C’est sur cet événement qu’est fondé ce qu’on a dit plus haut, qu’il est utile et nécessaire que les lois d’une république donnent à la masse du peuple un moyen légal de manifester la colère qu’il nourrit contre un citoyen : lorsque les moyens ordinaires n’existent plus, il faut recourir aux voies extraordinaires ; et il est hors de doute que ces dernières produisent des maux plus grands que ne pourraient faire les autres. En effet, si un citoyen est puni dans les formes, le fût-il même injustement, il n’en résulte que peu ou point de désordre dans la république : car cette oppression a lieu sans qu’on ait recours à la force particulière ou à celle des étrangers, causes ordinaires de la ruine de la liberté : elle ne se sert que de la force de la loi et de l’ordre public, dont on connaît les bornes particulières, et dont l’action n’est jamais assez violente pour renverser la république.

Et, pour appuyer mon opinion d’un exemple, je n’en veux point d’autre que celui même de Coriolan chez les anciens. Que l’on considère, en effet, tous les maux qui seraient résultés pour la république romaine s’il eût été massacré dans une émeute populaire. C’était une injure de particulier à particulier : or l’injure engendre la peur ; la peur cherche les moyens de défense ; la défense appelle les partisans ; les partisans produisent les factions qui divisent les villes, et les factions à leur tour enfantent la ruine des États. Mais cette cause ayant été dirigée par l’autorité légitime, on prévint le développement de tous les maux qui auraient pu naître si la seule force particulière s’en fût mêlée.

Nous avons vu de notre temps les innovations qu’a introduites dans la république de Florence l’impossibilité où se trouva la multitude, de pouvoir répandre d’une manière légale le courroux qu’elle nourrissait contre Francesco Valori, un de ses concitoyens, dont l’autorité dans la ville était celle d’un prince ; la plupart des Florentins le soupçonnaient d’ambition, et lui reprochaient de vouloir s’élever au-dessus des lois par son audace et ses emportements. La république n’avait d’autre moyen de résister à ses projets que de lui opposer une faction contraire : Valori, à son tour, ne redoutant que les moyens extraordinaires, commença dès lors à s’entourer de complices dévoués à sa défense, De leur côté, ceux qui le combattaient, ne pouvant le réprimer par la force des lois, employèrent les voies illégales, et l’on en vint aux armes. Si l’on avait pu lui opposer les moyens légitimes, lui seul eût payé le renversement de son autorité ; mais, comme il fallut le vaincre avec les forces que ne donnait point la loi, il entraîna dans sa chute un grand nombre de nobles citoyens.

Ces réflexions acquièrent une nouvelle force de ce qui s’est passé à Florence, à l’égard de Pierre Soderini, et qui n’eut lieu que parce qu’il n’existait dans la république aucun moyen suffisant d’accusation contre l’ambition des citoyens revêtus d’un trop grand pouvoir, car peut-on considérer comme tel la faculté d’accuser un homme puissant devant un tribunal composé simplement de huit juges. Ces juges doivent être nombreux, car le petit nombre se plie facilement à la volonté du petit nombre. Si l’État, en effet, avait eu ces moyens de défense, et que Soderini eût mené une conduite coupable, les citoyens auraient pu satisfaire leur animosité contre lui, sans implorer l’appui de l’armée espagnole ; ou si sa conduite, au contraire, eût été légitime, ils n’auraient point osé le poursuivre, dans la crainte d’être accusés eux-mêmes ; et de cette manière se serait éteinte la fureur de ce ressentiment qui fut la source de tant de désordres.

On peut conclure de ce que je viens de dire, que toutes les fois qu’on voit un des partis qui divisent une ville implorer le secours des forces étrangères, on ne doit l’attribuer qu’aux vices de sa constitution, et à ce qu’il n’existe dans son sein aucune institution qui permette l’explosion régulière de ces ressentiments qui agitent trop souvent les hommes. On préviendrait tous ces inconvénients, si l’on établissait un tribunal assez nombreux pour recevoir les accusations et pour leur donner une grande importance. A Rome, ces institutions étaient si bien réglées, qu’au milieu de ces longues dissensions entre le peuple et le sénat, jamais ni le sénat, ni le peuple, ni un simple citoyen ne songea à se prévaloir des forces de l’étranger. Possédant chez eux le remède, ils n’avaient pas besoin de l’aller chercher au dehors.

Quoique les exemples précédents suffisent pour prouver ce que j’avance, je veux pourtant en rapporter un autre que me fournit encore l’Histoire de Tite-Live. Il raconte qu’à Clusium, l’une des villes les plus renommées de la Toscane, un certain Lucumon avait violé la sœur d’Arons, et que celui-ci, ne pouvant se venger d’un ennemi trop puissant, passa chez les Gaulois qui occupaient alors cette contrée que l’on nomme aujourd’hui Lombardie, et les engagea à envoyer une armée contre Clusium, en leur faisant voir combien il leur serait avantageux de prendre en main le soin de sa vengeance. Il est clair que si Arons avait pu se venger suivant les lois de sa patrie, il n’eût point eu recours aux forces des barbares.

Mais autant ces accusations sont utiles dans une république, autant les calomnies sont dangereuses et sans but. C’est ce qui fera l’objet du chapitre suivant.

CHAPITRE VIII.

Autant les accusations sont utiles dans une république, autant les calomnies sont dangereuses.

Quoique Furius Camille, dont le courage avait affranchi Rome du joug des Gaulois, eût, par son mérite, forcé tous les citoyens à le reconnaître en quelque sorte pour leur supérieur, sans qu’ils crussent par là s’être rabaissés devant lui, cependant Manlius Capitolinus souffrait impatiemment qu’on attribuât à ce grand homme tant d’honneur et de gloire. Sauveur du Capitole, il pensait avoir contribué autant que Camille au salut de la ville, et sous le rapport des autres talents militaires, il ne se croyait en rien inférieur à son rival. Dévoré du poison de l’envie, irrité sans relâche par la gloire de Camille, et voyant qu’il ne pouvait semer la discorde parmi les sénateurs, il se jeta dans les bras du peuple, répandant parmi les citoyens les soupçons les plus odieux. Il disait entre autres que les trésors rassemblés pour assouvir l’avidité des Gaulois, trésors qu’on ne leur avait pas donnés, avaient été le partage de quelques citoyens ; que si on les reprenait pour les employer à l’utilité publique, on pourrait soulager le peuple d’une partie de ses tributs, ou les faire servir à acquitter quelques-unes de ses dettes.

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