Discours sur la première décade de Tite-Live (page 3)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ces discours eurent assez d’influence sur le peuple pour l’exciter d’abord à se rassembler, et à commettre des désordres dans la ville. Le sénat, irrité, et croyant l’État en danger, créa un dictateur pour prendre connaissance de ces événements, et réprimer l’audace de Manlius. Le dictateur l’ayant fait citer devant lui, on les vit tous deux s’avancer sur la place publique, où ils se rencontrèrent, le dictateur entouré de toute la noblesse et Manlius au milieu du peuple. On somma Manlius de déclarer auprès de qui se trouvait le trésor dont il parlait, parce que le sénat était aussi jaloux de le savoir que le peuple. Manlius, sans rien dire de positif, répondit d’une manière évasive qu’il était inutile de leur apprendre ce qu’ils savaient tous aussi bien que lui : sur cette réponse, le dictateur le fit traîner sur-le-champ en prison.

Ce fait démontre clairement combien dans les villes qui vivent sous l’empire de la liberté, et même dans tous les gouvernements, on doit détester la calomnie, et combien il est urgent de ne négliger aucune institution capable de la réprimer. Mais il n’est pas de moyen plus propre à la détruire que d’ouvrir les voies les plus larges aux accusations : autant ces accusations sont propices à la république, autant les calomnies lui deviennent nuisibles. Il faut faire attention que la calomnie n’a besoin ni de témoin ni de preuves, et que tout citoyen peut être en butte aux attaques du premier venu. Il n’en est pas de même des accusations qui ont besoin de preuves exactes, et de circonstances précises qui en démontrent l’évidence. On accuse les citoyens devant les magistrats, devant le peuple, devant les tribunaux ; on les calomnie sur les places publiques, dans les assemblées particulières. C’est surtout dans les États où l’accusation est le moins en usage, et dont les institutions ne sont point en harmonie avec ce système, que l’on use le plus de la calomnie.

Ainsi le fondateur d’une république doit établir pour principe qu’on pourra y accuser tout citoyen, sans crainte et sans danger ; mais ce droit établi et bien observé, les calomniateurs doivent être rigoureusement punis, et ils ne pourront se plaindre de la punition, s’il existe des tribunaux ouverts pour entendre leurs accusations contre ceux qu’ils se seraient bornés à calomnier dans les assemblées particulières. Partout où cette disposition n’est pas bien établie, on voit toujours naître les plus grands désordres. La calomnie, en effet, irrite les hommes et ne les corrige pas, et ceux qui sont irrités ne pensent qu’à poursuivre leur carrière, car ils détestent la calomnie plus qu’ils ne la redoutent.

Cette mesure était une des dispositions les mieux entendues du gouvernement de Rome ; mais elle a toujours été mal organisée dans notre ville de Florence. Comme l’ordre établi dans Rome y a produit les plus grands biens, de même à Florence le désordre contraire a été la source des maux les plus funestes. Celui qui lira l’histoire de cette ville verra combien la calomnie a poursuivi de tout temps les citoyens qui se sont trouvés mêlés dans les affaires de quelque importance. On disait de

l'un, qu’il avait détourne les deniers de l’État ; de l’autre, qu’il n’avait point remporté la victoire pour s’être laissé corrompre ; et de celui-ci, que son ambition avait été cause de tel ou tel malheur. Il en résultait de chaque côté de l’animosité ; on en venait bientôt à une rupture ouverte, de la rupture aux factions, et des factions à la ruine de l’État.

S’il y avait eu dans Florence une loi qui eût permis d’accuser les citoyens, en punissant les calomniateurs, on n’eût point vu tous les désordres qui, par la suite, éclatèrent dans cette ville. Que ces citoyens eussent été condamnés ou absous, ils n’auraient pu devenir dangereux pour l’État ; d’ailleurs le nombre des accusés eût été toujours moins considérable que celui des calomniés ; car on ne peut, ainsi que je l’ai dit, accuser aussi facilement que calomnier. Parmi les moyens dont s’est prévalu plus d’un ambitieux pour arriver aux grandeurs, la calomnie ne fut pas un des moins efficaces. Ces ambitieux la répandaient avec adresse contre les hommes puissants qui s’opposaient à leur avidité, et elle servait merveilleusement leurs projets ; car en prenant le parti du peuple, dont ils entretenaient ainsi la jalousie contre tout ce qui s’élève, ils parvenaient sans peine à capter son affection. Je pourrais citer plusieurs exemples à l’appui de ce que j’avance ; je me contenterai d’un seul.

L’armée de Florence faisait le siége de Lucques sous le commandement de messer Giovanni Guicciardini, commissaire de la république. Soit par suite des mauvaises dispositions qu’on avait prises, soit que le malheur poursuivît les Florentins, le sort voulut qu’on ne pût prendre Lucques. De quelque manière que cet événement fût arrivé, on en rejeta la faute sur messer Giovanni ; on lui reprocha de s’être laissé corrompre par les Lucquois ; et ses ennemis ayant appuyé cette calomnie, il en tomba presque dans le désespoir. En vain, pour se justifier, il offrit de se constituer prisonnier entre les mains du capitaine du peuple, il ne put jamais parvenir à se disculper entièrement, parce qu’il n’existait pas dans cette république de moyen propre à y réussir. Il en résulta une profonde irritation entre les amis de messer Giovanni, qui se composaient de la plupart des grands de Florence, et ceux qui voulaient des changements dans le gouvernement. Ces inimitiés, attisées chaque jour par ces causes ou par d’autres semblables, allumèrent enfin un incendie qui dévora la république entière.

Manlius Capitolinus était donc calomniateur et non accusateur, et dans cette occurrence les Romains donnèrent un exemple éclatant de la manière dont la calomnie doit être réprimée : c’est d’obliger le calomniateur à devenir accusateur, de le récompenser, ou du moins de ne pas le punir, lorsque ses plaintes sont fondées ; et lorsqu’elles sont fausses, de sévir contre lui comme on sévit contre Manlius.

CHAPITRE IX.

Il est nécessaire d’être seul quand on veut fonder une nouvelle république, ou lorsqu’on veut rétablir celle qui s’est entièrement écartée de ses anciennes institutions.

On trouvera peut-être que j’ai été trop avant dans l’histoire romaine sans avoir encore fait mention de ceux qui établirent la république, et des institutions qui ont rapport à la religion ou à la discipline militaire. Ne voulant donc pas tenir plus longtemps en suspens l’esprit de ceux qui voudraient entendre discuter ces matières, je dirai que plusieurs personnes regardent comme un mauvais exemple, que le fondateur d’un gouvernement libre, tel que fut Romulus, ait d’abord tué son frère, et consenti ensuite à la mort de Titus Tatius, avec lequel il avait lui-même partagé le trône. Ils pensent que les citoyens, encouragés par l’exemple du prince, pourraient, par ambition ou par la soif de commander, opprimer ceux qui s’opposeraient à leur autorité.

Cette opinion serait fondée si l’on ne considérait le motif qui porta Romulus à commettre cet homicide. C’est, pour ainsi dire, une règle générale, que presque jamais une république ou un royaume n’ont été bien organisés dès le principe, ou entièrement réformés lorsqu’ils s’étaient totalement écartés de leurs anciennes institutions, s’ils ne recevaient leurs lois d’un seul législateur. Il est nécessaire que ce soit un seul homme qui leur imprime la forme, et de l’esprit duquel dépende entièrement toute organisation de cette espèce.

Ainsi, tout sage législateur animé de l’unique désir de servir non ses intérêts personnels, mais ceux du public, de travailler non pour ses propres héritiers, mais pour la commune patrie, ne doit rien épargner pour posséder lui seul toute l’autorité. Et jamais un esprit éclairé ne fera un motif de reproche à celui qui se serait porté à une action illégale pour fonder un royaume ou constituer une république. Il est juste, quand les actions d’un homme l’accusent, que le résultat le justifie ; et lorsque ce résultat est heureux, comme le montre l’exemple de Romulus, il l’excusera toujours. Il ne faut reprendre que les actions dont la violence a moins pour but de réparer que de détruire.

Un prince doit avoir assez de sagesse et de vertu pour ne pas laisser comme héritage à un autre l’autorité dont il s’était emparé, parce que les hommes ayant plus de penchant au mal qu’au bien, son successeur pourrait user ambitieusement du pouvoir dont lui-même ne s’était servi que d’une manière vertueuse. D’un autre côté, si un seul homme est capable de régler un État, l’État ainsi réglé durera peu de temps, s’il faut qu’un seul homme continue à en supporter tout le fardeau ; il n’en est point ainsi quand la garde en est confiée au grand nombre, et que le grand nombre est chargé de sa conservation. Et de même que plusieurs hommes sont incapables de fonder une institution faute d’en discerner les avantages, parce que la diversité des opinions qui s’agitent entre eux obscurcit leur jugement, de même après qu’ils en ont reconnu l’utilité ils ne s’accorderont jamais pour l’abandonner.

Ce qui prouve que Romulus mérite d’être absous du meurtre de son frère et de son collègue, et qu’il avait agi pour le bien commun et non pour satisfaire son ambition personnelle, c’est l’établissement immédiat d’un sénat dont il rechercha les conseils et qu’il prit pour guide de sa conduite. En examinant avec attention l’autorité que Romulus se réserva, on verra qu’il se borna à retenir le commandement des armées lorsque la guerre était déclarée, et le droit de convoquer le sénat. C’est ce qu’on vit clairement lorsque Rome, par l’expulsion des Tarquins, eut recouvré sa liberté. On ne fut obligé d’apporter aucune innovation dans la forme de l’ancien gouvernement, on se borna à établir deux consuls annuels à la place d’un roi perpétuel : preuve évidente que les premières institutions de cette ville étaient plus conformes à un régime libre et populaire qu’à un gouvernement absolu et tyrannique.

Je pourrais citer à l’appui de mon opinion une multitude d’exemples, tels que ceux de Moïse, de Lycurgue, de Solon, et de quelques autres fondateurs de royaumes ou de républiques, qui tous ne réussirent à établir des lois favorables au bien public que parce qu’ils obtinrent sur le peuple l’autorité la plus absolue ; mais j’abandonne ces exemples, car ils sont connus de tout le monde. Je me contenterai d’en rapporter un seul, moins célèbre, mais sur lequel doivent réfléchir ceux qui auraient le projet de devenir de profonds législateurs. Voici cet exemple. Agis, roi de Sparte, voulut tenter de remettre en vigueur parmi les Lacédémoniens les lois que Lycurgue leur avait données ; il lui semblait que Sparte, en s’en écartant, n’avait que trop perdu de ses antiques vertus, et par conséquent de sa force et de sa puissance. Dès les premières tentatives, il fut massacré par les éphores, comme aspirant à la tyrannie. Cléomènes, son successeur, se montra animé du même désir. Mais éclairé par les instructions d’Agis et les écrits dans lesquels ce prince avait développé ses idées et l’esprit qui le dirigeait, il vit clairement qu’il ne pourrait faire jouir sa patrie d’un semblable bienfait, s’il ne réunissait dans ses mains toute l’autorité, convaincu que l’ambition des hommes ne permet pas de faire le bien général lorsque l’intérêt du plus petit nombre y met obstacle. Saisissant en conséquence une occasion qui lui parut favorable, il fit massacrer tous les éphores et quiconque aurait pu s’opposer à ses projets ; alors il remit en vigueur les lois de Lycurgue. Cette entreprise, capable de relever la puissance de Sparte, aurait procuré à Cléomènes la même gloire qu’à Lycurgue, si la puissance des Macédoniens et la faiblesse des autres républiques de la Grèce ne l’avaient fait échouer. Mais, aussitôt après cette réforme, il fut attaqué par les Lacédémoniens auxquels il était inférieur en forces : ne sachant à quel appui recourir, il fut vaincu, et son dessein, tout juste et tout louable qu’il était, ne put être accompli.

Après avoir bien pesé toutes ces considérations, je crois pouvoir conclure que pour instituer une république il ne faut qu’un seul homme, et que Romulus, loin de mériter le blâme, doit être absous de la mort de Rémus et de Tatius,

CHAPITRE X.

Autant les fondateurs d’une république ou d’un royaume sont dignes de louanges, autant sont blâmables ceux qui établissent la tyrannie.

Parmi tous les mortels qui ont mérité des louanges, les plus dignes de mémoire sont les chefs ou les fondateurs des religions. Après eux viennent les fondateurs des républiques ou des royaumes. Oh célèbre ensuite ceux qui, placés à la tête des armées, ont étendu la domination de leur royaume ou celle de leur patrie. On doit y joindre les hommes instruits dans les lettres ; et comme il en est de plusieurs espèces, chacun obtient la gloire réservée au rang qu’il occupe. Enfin, dans le nombre infini des humains, nul ne perd la portion de louange que lui mérite son art ou sa profession. On voue au contraire à la haine et à l’infamie les destructeurs des religions, ceux qui ont vu périr dans leurs mains les républiques ou les royaumes confiés à leurs soins ; les ennemis de la vertu, des lettres et des arts utiles et honorables à l’espèce humaine ; tels sont les impies, les furieux, les ignorants, les oisifs, les lâches et les hommes nuls.

Et il n’est personne de si insensé ou de si sage, de si corrompu ou de si vertueux, qui, si on lui demande de choisir entre ces deux espèces d’hommes, ne comble de louanges celle qui est digne d’être louée, et ne couvre de blâme celle qui mérite en effet d’être détestée ; et cependant presque tous, frappés par l’attrait d’un faux bien, ou d’une vaine gloire, se laissent séduire, volontairement ou par ignorance, à l’éclat trompeur de ceux qui méritent le mépris plutôt que la louange. Et ceux qui pourraient obtenir un honneur immortel en fondant une république ou un royaume, se plongent dans la tyrannie, sans s’apercevoir combien en embrassant ce parti ils perdent de renommée, de gloire, d’honneur, de sécurité, de paix et de satisfaction d’esprit, et à combien d’infamie, de reproches, de blâme, de périls et d’inquiétudes ils se dévouent.

Il est impossible que les simples citoyens d’une république, ou ceux que la fortune ou le courage en rend princes, s’ils lisaient l’histoire, et tiraient quelque fruit de la mémoire des événements passés ; ne préférassent point, les premiers, vivre dans leur patrie, plutôt comme des Scipions, que comme des Césars ; et les derniers, plutôt comme les Agésilas, les Timoléon et les Dion, que comme les Nabis, les Phalaris et les Deitys : ils verraient les uns couverts de honte, et les autres éclatants de gloire ; ils verraient en outre que Timoléon et ses émules n’obtinrent pas dans leur patrie une moindre autorité que les Denys et les Phalaris, et qu’ils jouirent d’une sécurité bien plus grande.

Que personne ne se laisse éblouir par la gloire de César, et surtout par les louanges dont l’ont accablé les écrivains. Ceux qui l’ont célébré furent corrompus par sa fortune, ou effrayés par la durée d’un empire, qui, gouverné toujours sous l’influence de son nom, ne permettait pas aux écrivains de s’expliquer librement sur son compte. Mais qui voudra connaître ce qu’en auraient dit des écrivains libres, n’a qu’à voir ce qu’ils ont écrit de Catilina ; et César aurait encouru d’autant plus d’exécration, que celui qui commet le crime est plus coupable que celui qui le projette. Que l’on examine encore toutes les louanges prodiguées à Brutus, et l’on verra que ne pouvant flétrir le tyran à cause de sa puissance, on a exalté la gloire de son ennemi.

Que celui qui, dans une république, s’élève au rang suprême, considère, de son côté, de quelles louanges Rome, changée en empire, combla les empereurs qui, soumis aux lois, méritèrent le titre d’excellents princes, de préférence à ceux qui se conduisirent d’une manière opposée ; et il verra que Titus, Nerva, Trajan, Adrien, Antonin et Marc-Aurèle n’avaient besoin ni des soldats prétoriens, ni de la multitude des légions pour se défendre, parce que leur manière de vivre, l’affection du peuple et l’amour du sénat, étaient leur plus ferme rempart. Il verra encore que les forces de l’Orient et de l’Occident ne purent sauver les Caligula, les Néron, les Vitellius, et tant d’autres scélérats couronnés, de la vengeance des ennemis que leurs mœurs exécrables et leur férocité avaient soulevés contre eux. Si l’histoire de ces monstres était bien étudiée, elle servirait d’enseignement aux princes et leur montrerait le chemin de la gloire ou de la honte, de la sécurité ou de la terreur. On y voit en effet que sur les vingt-six empereurs qui régnèrent depuis César jusqu’à Maximin, seize furent assassinés, dix moururent de mort naturelle. Si au nombre de ceux qu’on massacra, on en compte quelques-uns de bons, tels que Galba et Pertinax, ils expirèrent victimes de la corruption que leurs prédécesseurs avaient introduite dans les armées. Si au contraire parmi ceux qui moururent naturellement il se trouve un méchant tel que Sévère, il le dut à un bonheur inouï et à son grand courage, deux circonstances qui se réunissent rarement pour favoriser les humains.

La lecture de cette histoire leur apprendra encore comment on peut fonder un bon gouvernement, car les empereurs qui montèrent sur le trône par droit d’hérédité furent tous méchants, excepté Titus ; tandis que ceux qui régnèrent par adoption furent tous excellents, comme on peut le voir par les cinq empereurs qui se succédèrent de Nerva à Marc-Aurèle. Dès que l’empire redevint héréditaire il se précipita de nouveau vers sa ruine. Qu’un prince ait donc sans cesse devant les yeux les temps qui s’écoulèrent de Nerva à Marc-Aurèle ; qu’il les compare avec ceux qui précédèrent ou qui suivirent ; et qu’il choisisse ensuite ceux dans lesquels il eût désiré naître et régner.

Qu’apercevra-t-il sous le règne des bons empereurs ? un prince en sûreté au milieu de ses paisibles sujets, le monde en paix, gouverné par la justice ; il verra le sénat jouissant de son autorité, les magistrats de leur dignité, et les citoyens opulents de leurs richesses ; la noblesse honorée ainsi que la vertu ; partout le bonheur et la tranquillité. D’un autre côté tout ressentiment, toute licence, toute corruption, toute ambition contenue ; il verra renaître cet âge d’or où chacun peut exprimer et soutenir sans crainte son opinion. Enfin il verra le monde triomphant, le prince environné de respect et de gloire, et les peuples heureux l’entourer de leur amour.

S’il examine ensuite dans tous leurs détails les règnes des autres empereurs, il les verra ensanglantés par des guerres atroces, bouleversés par les séditions, et remplis de désastres, soit dans la paix, soit dans les combats ; la plupart des princes égorgés par le fer ; en tous lieux des guerres civiles ou des guerres étrangères ; l’Italie dans les pleurs, et chaque jour en proie à de nouvelles infortunes ; ses villes ravagées et tombant en ruine. Il verra Rome en cendres, le Capitole renversé par les citoyens eux-mêmes ; les temples antiques profanés, les cérémonies religieuses corrompues, les villes peuplées d’adultères ; il verra les mers pleines d’exilés, et les rochers souillés de sang ; il verra Rome effrayée par des cruautés sans cesse renaissantes ; la noblesse, les honneurs, les richesses, et par-dessus tout la vertu, devenir autant d’arrêts de mort ; il verra les dénonciateurs récompensés, les esclaves corrompus pour trahir les maîtres, les affranchis leurs patrons, et ceux qui n’avaient pas d’ennemis, opprimés par leurs amis eux-mêmes ; c’est alors qu’il connaîtra clairement quelles sont les obligations que Rome, l’Italie et le monde entier doivent à César. Et sans doute, s’il est né d’un homme, il s’épouvantera d’imiter ces règnes exécrables, et brûlera d’un immense désir de faire renaître les bons.

Certes un prince enflammé de l’amour de la gloire devrait désirer de régner sur un État corrompu, non comme César, pour achever sa ruine, mais comme Romulus, pour le réformer. En effet, le ciel ne peut donner aux hommes une plus belle occasion d’obtenir l’immortalité, et les hommes ne peuvent de leur côté en désirer une plus favorable. Toutefois si un prince, animé du désir de régénérer un État, se voyait menacé par là même de descendre du trône, et renonçait à ses projets de réforme dans la crainte de tomber du rang suprême, on pourrait peut-être l’excuser. Mais s’il peut à la fois conserver son trône et réformer l’État, il est impossible de l’absoudre.

Ainsi donc, que tous ceux à qui le ciel vient offrir une si belle occasion réfléchissent que deux conduites s’offrent à leur choix : l’une, après un règne heureux et paisible, leur fera trouver un trépas suivi d’une gloire éclatante ; l’autre, après les avoir forcés de vivre dans des terreurs continuelles, ne laissera d’eux, au delà de leur mort, que la mémoire d’une éternelle infamie.

CHAPITRE XI.

De la religion des Romains.

Rome eut Romulus pour premier fondateur, et lui dut, comme à un père, et sa naissance et son éducation ; néanmoins les cieux ne jugeant pas que les institutions de ce prince pussent suffire aux grandes destinées de cet empire, inspirèrent au sénat l’idée de choisir Numa pour lui succéder, afin que toutes les lois que Romulus n’avait pas données fussent établies par ce nouveau monarque.

Il trouva un peuple farouche, et il voulut le plier au joug de l’obéissance civile, en lui faisant goûter les arts de la paix. Il tourna ses regards vers la religion, comme vers l’auxiliaire le plus puissant pour maintenir la société, et il la fonda sur de telles bases, que nulle république ne montra jamais plus de respect pour les dieux, ce qui facilita toutes les entreprises que le sénat ou les grands hommes que cette république vit naître dans son sein voulurent tenter dans la suite.

Quiconque examinera les hauts faits exécutés, ou par tout le peuple romain réuni, ou par une foule de simples citoyens, verra qu’ils craignaient bien plus encore de violer leurs serments que les lois, convaincus de cette vérité, que la puissance des dieux l’emporte sur celle des hommes. Scipion et Manlius Torquatus en offrent deux exemples éclatants.

Le premier, après la victoire de Cannes, remportée sur les Romains par Annibal, apprend qu’une foule de citoyens, épouvantés de cette défaite, se sont réunis, et, dans leur terreur, forment le projet d’abandonner l’Italie, et de chercher un refuge en Sicile : aussitôt il court les trouver, et, le fer nu à la main, il les force à jurer de ne point délaisser la patrie. Lucius Manlius, père de Titus Manlius, qui reçut dans la suite le surnom de Torquatus, avait été accusé par Marcus Pomponius, tribun du peuple. Avant le jour du jugement, Titus va trouver Marcus et le menace de le poignarder s’il ne jure d’abandonner l’accusation dirigée contre son père. Il le force à prêter serment, et Pomponius effrayé, après avoir donné sa parole, ne poursuivit point l’accusation. On voit par ces deux faits, d’un côté, que les citoyens que l’amour de la patrie et la force des lois n’auraient pu retenir en Italie, y furent enchaînés par un serment que leur arracha la force ; et de l’autre, que Pomponius oublia et la haine qu’il avait contre le père, et l’injure qu’il avait reçue du fils, et son propre honneur, pour garder la foi donnée. Fidélité sublime qui tirait sa source de la religion introduite par Numa dans le gouvernement.

Lorsqu’on examine l’esprit de l’histoire romaine, on reconnaît combien la religion servait pour commander les armées, ramener la concorde parmi le peuple, veiller à la sûreté des bons, et faire rougir les méchants de leur infamie. De sorte que s’il fallait décider à qui Rome eut de plus grandes obligations, ou à Romulus, ou à Numa, je crois que ce dernier obtiendrait la préférence. Dans les États où la religion est toute-puissante, on peut facilement introduire l’esprit militaire ; au lieu que chez un peuple guerrier, mais irréligieux, il est difficile de faire pénétrer la religion. On voit en effet que Romulus, pour organiser le sénat, établir l’ordre civil et militaire, n’eut pas besoin de s’appuyer de l’autorité des dieux, tandis que Numa dut recourir à leur intervention. Il feignit d’avoir des entretiens avec une nymphe, qui lui dictait les conseils qu’il devait donner au peuple, ce qui n’aurait point eu lieu s’il n’eût voulu établir dans l’État des institutions nouvelles et inusitées, et s’il n’eût douté que sa seule autorité pût lui suffire.

En effet, jamais aucun législateur ne donna à son peuple des lois hors de l’ordre commun, sans y faire intervenir la Divinité ; car on ne les eût point acceptées. Il est certain qu’il existe une foule d’avantages dont un homme sage et prudent prévoit les conséquences, mais dont l’évidence n’est cependant point assez frappante pour convaincre immédiatement tous les esprits. Pour résoudre cette difficulté, le sage a recours aux dieux. C’est ce que firent Lycurgue, Solon et la plupart de ceux qui se proposaient le même but.

Le peuple romain, admirateur des vertus et de la sagesse de Numa, s’empressa d’obéir à ses institutions. Il est vrai que l’empire exercé à cette époque par la religion, et la grossièreté des hommes qu’avait à policer Numa, lui donnèrent la facilité d’accomplir ses desseins, tant les esprits étaient préparés à recevoir des impressions nouvelles ; aussi est-il hors de doute que le législateur qui voudrait à l’époque actuelle fonder un État trouverait moins d’obstacles parmi les habitants grossiers des montagnes, où la civilisation est encore inconnue, que parmi ces peuples des villes, dont les mœurs sont déjà corrompues. Ainsi un sculpteur tirera plutôt une belle statue d’un bloc informe que d’un marbre ébauché par une main malhabile.

Tout bien examiné, je conclus que la religion mise en honneur à Rome par Numa fut une des principales causes du bonheur de cette illustre cité, parce qu’elle introduisit dans son sein d’utiles règlements, qui enfantèrent à leur tour une heureuse fortune, et de cette fortune favorable découlèrent tous les succès qui couronnèrent ses entreprises. Et comme l’observance du culte divin est la source de la grandeur des États, de même la négligence pour le culte est la cause de la ruine des peuples. Où la crainte de Dieu n’existe pas, il faut que l’empire succombe, ou qu’il soit soutenu par celle d’un prince capable de tenir lieu de la religion. Et comme la vie d’un prince ne dure pas longtemps, ses États s’écroulent inévitablement sur leur base, aussitôt que l’appui de ses vertus vient à leur manquer. D’où il résulte que les gouvernements dont le sort dépend de la sagesse d’un seul homme sont de peu de durée, parce que cette vertu s’éteint avec la vie du prince, et que rarement sa vigueur épuisée reprend une nouvelle vie dans le successeur, ainsi que Dante l’a sagement exprimé dans les vers suivants :

« Rade volte discende per li rami

« L’omana probitate, e questo vuole

« Quel che la dà, perchè da lui si chiami. »

Il ne suffit donc point pour le bonheur d’une république ou d’un royaume d’avoir un prince qui gouverne avec sagesse pendant sa vie ; il est nécessaire d’en posséder un qui organise l’État de manière que même après sa mort le gouvernement demeure plein de vie. Quoiqu’il soit plus facile de faire goûter à des hommes encore barbares les douceurs de l’ordre et des institutions nouvelles, il n’est cependant pas impossible d’en inspirer l’amour à ceux qui sont civilisés ou qui se flattent de l’être. Les Florentins ne se croient ni ignorants ni grossiers, et cependant le frère Jérôme Savonarola leur fit accroire qu’il avait des entretiens avec Dieu. Je ne prétends pas décider s’il avait tort ou raison, car on ne doit parler qu’avec respect d’un homme aussi extraordinaire. Je dis seulement qu’une infinité de personnes le croyaient sans avoir rien vu de surnaturel qui pût justifier leur croyance ; mais sa vie entière, sa science, le sujet de ses discours, auraient suffi pour qu’on ajoutât foi à ses paroles. Toutefois il ne faudrait point s’étonner d’échouer aujourd’hui dans des entreprises où tant d’autres ont réussi jadis ; car les hommes, ainsi que je l’ai dit dans ma préface, naissent, vivent et meurent toujours d’après les mêmes lois.

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