Discours sur la première décade de Tite-Live (page 28)
Cependant on a vu souvent toutes ces difficultés prudemment surmontées par des capitaines expérimentés, tels que le Romain Gracchus, et le Thébain Épaminondas, dont j’ai déjà parlé, qui, avec des troupes novices, parvinrent à vaincre des vétérans habitués depuis longtemps aux combats. Les moyens qu’ils employèrent consistaient à les exercer pendant plusieurs mois dans des combats simulés, à les plier à l’obéissance et à la discipline, et à les employer ensuite avec confiance à de véritables combats. Un homme de guerre ne doit donc jamais désespérer de créer une bonne armée, lorsque les hommes ne lui manqueront pas ; et le prince qui manque de soldats, quoique ses États soient très-peuplés, ne doit se plaindre que de sa faiblesse et de son imprudence, et non de la lâcheté des hommes.
CHAPITRE XXXIX.
Un capitaine doit connaître le pays où il fait la guerre.
Parmi les connaissances nécessaires à un chef d’armée, une des plus importantes est celle des sites et des pays, parce que, sans cette connaissance générale et particulière, on ne peut former aucune bonne entreprise militaire. Et si toutes les sciences demandent une longue pratique pour les posséder parfaitement, celle dont il s’agit en exige une bien plus grande encore. Cette pratique, ou plutôt cette connaissance particulière des lieux, s’acquiert par la chasse plus que par tout autre exercice. Aussi les historiens de l’antiquité rapportent que ces héros, qui dans leur temps gouvernèrent le monde, passaient leur vie dans les forêts et à la chasse, parce que ce délassement, outre la connaissance particulière des lieux, donne une infinité d’autres notions indispensables à la guerre.
Xénophon, dans la Cyropédie, rapporte que Cyrus, se mettant en marche pour aller combattre le roi d’Arménie, rappela à ses capitaines, après leur avoir donné à chacun ses instructions, que ce qu’ils allaient entreprendre n’était autre chose qu’une de ces chasses qu’ils avaient si souvent faites ensemble. Il rappela à ceux qu’il envoyait en embuscade sur les montagnes qu’ils étaient semblables aux chasseurs qui vont tendre des rets dans les lieux escarpés ; et à ceux qui devaient parcourir la plaine, qu’ils ressemblaient aux chasseurs qui font lever la bête de son fort pour la lancer et la faire tomber dans les filets.
Je rapporte cet exemple pour faire voir que, selon Xénophon lui-même, la chasse est une image de la guerre. Aussi les grands ne peuvent-ils se livrer à un exercice plus honorable et plus utile. Rien d’ailleurs n’est plus propre à donner une connaissance intime d’un pays : la chasse fait connaître à celui qui s’y livre jusqu’aux moindres détours des lieux où il l’exerce. Lorsqu’on s’est rendu familière la connaissance d’un pays, on se forme aisément une idée des contrées nouvelles ; car chaque pays, et chaque site en particulier, ont entre eux des ressemblances qui font que l’on passe facilement de la connaissance de l’un à celle d’un autre. Mais celui qui n’a point l’expérience particulière d’un pays ne parvient que difficilement et par une longue étude, si même il réussit jamais, à connaître une nouvelle contrée. Celui au contraire qui possède cette habitude voit d’un coup d’œil de quelle manière une plaine s’étend, comment s’élève une montagne, par où s’ouvre une vallée, et mille autres détails semblables, dont il a, par le passé, acquis une connaissance solide.
Tite-Live me fournit un exemple à l’appui de cette assertion. Publius Decius était tribun légionnaire dans l’armée que le consul Cornelius conduisait contre les Samnites : le consul s’étant engagé dans une gorge où les Romains pouvaient être facilement enveloppés par les Samnites, Decius s’aperçut d’un aussi grand danger, et, s’adressant au consul, il lui dit : Videsne tu, Aule Corneli, cacumen illud supra hostem ? Arx illa est spei salutisque nostrœ, si eam (quam cœci reliquere Samnites) impigre capimus. Tite-Live avait déjà dit lui-même, avant de rapporter ce discours de Decius : Publius Decius, tribunus militum, conspicit unum editum in saltu collem, imminentem hostium castris, aditu arduum impedito agmini, expeditis haud difficilem. Le consul l’ayant envoyé en effet, avec trois mille soldats, pour s’emparer de cette colline, il sauva de cette manière l’armée romaine ; mais, à l’approche de la nuit, voulant à son tour s’éloigner et se sauver lui et les siens, il tint ce discours à ses soldats : Ite mecum, ut dum lucis aliquid superest, quibus locis (hostes) prœsidia ponant, qua pateat hinc exitus, exploremus. Hœc omnia sagulo gregali amictus, ne ducem circumire hostes notarent, perlustravit.
Si l’on examine attentivement ce récit, on verra combien il est utile et nécessaire qu’un capitaine connaisse la nature des pays. Si Decius, en effet, n’avait connu les localités, il n’aurait pu savoir combien il importait aux Romains de se rendre maîtres de cette colline, ni juger de loin si elle était accessible ou non ; et lorsqu’il fut parvenu à son sommet, et qu’il entreprit de s’en éloigner pour rejoindre le consul, entouré d’ennemis comme il l’était, il n’aurait pu de loin explorer les chemins ouverts à son passage, et ceux que gardaient les ennemis. Il fallait donc que Decius eût une connaissance si parfaite du terrain, qu’elle lui fournît le moyen, en s’emparant de cette colline, de sauver l’armée romaine ; et, quoiqu’il fût environné de toutes parts, d’échapper ensuite à l’ennemi, lui et tous ceux qui l’avaient suivi.
CHAPITRE XL.
Se servir de la ruse dans la conduite de la guerre est une chose glorieuse.
Quoique ce soit une action détestable d’employer la fraude dans la conduite de la vie, néanmoins, dans la conduite de la guerre, elle devient une chose louable et glorieuse ; et celui qui triomphe par elle de ses ennemis ne mérite guère moins de louanges que celui qui en triomphe par les armes. C’est le jugement que portent ceux qui ont écrit l’histoire des grands hommes : ils louent Annibal et tous les capitaines qui se sont fait remarquer par une semblable manière d’agir. Les exemples en sont trop nombreux pour que j’en rapporte aucun.
Je ferai observer seulement que je ne regarde pas comme une ruse glorieuse celle qui nous porte à rompre la foi donnée et les traités conclus ; car, bien qu’elle ait fait quelquefois acquérir des États et une couronne, ainsi que je l’ai exposé précédemment, elle n’a jamais procuré la gloire : je parle seulement de ces tromperies dont on use envers un ennemi qui ne se repose point sur votre foi, et qui consistent proprement dans la conduite de la guerre. Telle est celle d’Annibal, lorsqu’arrivé près du lac Trasimène, il feignit de prendre la fuite pour renfermer le consul et l’armée romaine ; et lorsque, pour échapper des mains de Fabius Maximus, il mit des brandons enflammés aux cornes d’un troupeau de bœufs.
C’est d’une ruse semblable que se servit Pontius, général des Samnites, pour renfermer les Romains dans les Fourches Caudines. Après avoir caché son armée sur le revers de la montagne, il envoya un certain nombre de soldats déguisés en bergers conduire dans la plaine de nombreux troupeaux ; les Romains, s’en étant emparés, demandèrent où était l’armée des Samnites : tous les prisonniers, conformément aux instructions de Pontius, répondirent uniformément qu’elle était occupée à faire le siége de Nocera. Ce rapport, cru aisément par les consuls, fut cause qu’ils s’engagèrent sans crainte dans les défilés de Caudium ; mais à peine y furent-ils entrés, qu’ils se trouvèrent soudain enveloppés par les Samnites.
Cette victoire, obtenue par la ruse, eût été bien plus glorieuse encore pour Pontius, s’il avait voulu suivre les avis de son père, qui lui conseillait, ou de renvoyer librement les Romains, ou de les massacrer tous, et de ne point s’arrêter à une de ces demi-mesures qui n’ont fait jamais ni acquérir un ami, ni perdre un ennemi, quæ neque amicos parat, neque inimicos tollit ; mesures qui, ainsi que je l’ai dit ailleurs, ont toujours été dangereuses dans les affaires d’État.
CHAPITRE XLI.
La patrie doit se défendre par la honte ou par la gloire, et, dans l’un et l’autre cas, elle est bien défendue.
Le consul et l’armée romaine, ainsi que je viens de le dire, se trouvaient assiégés par les Samnites, qui leur proposèrent les conditions les plus ignominieuses, entre autres de les faire passer sous le joug, et de les renvoyer à Rome, après les avoir désarmés. À ces propositions, les consuls restèrent frappés d’étonnement, et toute l’armée tomba dans le désespoir ; mais Lucius Lentulus, l’un des lieutenants, représenta qu’il ne pensait pas qu’on pût rejeter un parti auquel était attaché le salut de la patrie, puisque l’existence de Rome reposait sur celle de l’armée ; qu’il fallait donc la sauver à tout prix ; que la patrie est toujours bien défendue, de quelque manière qu’on la défende, soit par la gloire, soit par la honte ; qu’en préservant l’armée de sa perte, Rome serait toujours à temps d’effacer son ignominie ; mais qu’en ne la sauvant point, encore qu’on mourût glorieusement, Rome et la liberté étaient également perdues. Le conseil de Lentulus fut suivi.
Ce fait est digne d’attention et mérite de servir de règle à tout citoyen qui serait appelé à donner des conseils à sa patrie. Partout où il faut délibérer sur un parti d’où dépend uniquement le salut de l’État, il ne faut être arrêté par aucune considération de justice ou d’injustice, d’humanité ou de cruauté, de gloire ou d’ignominie ; mais, rejetant tout autre parti, ne s’attacher qu’à celui qui le sauve et maintient sa liberté.
Les Français ont toujours imité cette conduite, et dans leurs actions et dans leurs discours, pour défendre la majesté de leurs rois et la puissance de leur royaume : ils ne peuvent entendre dire patiemment que tel parti est ignominieux pour leur roi. Le roi, disent-ils, ne saurait être exposé à la honte, quel que soit le parti qu’il prenne, soit dans la bonne, soit dans la mauvaise fortune, parce que, vainqueur ou vaincu, ses résolutions sont toujours d’un roi.
CHAPITRE XLII.
On ne doit pas tenir les promesses arrachées par la force.
Après l’affront qu’elle avait reçu, l’armée, dépouillée de ses armes, rentra dans Rome avec les consuls. Le premier qui décida dans le sénat que l’on ne devait point observer la paix conclue à Caudium, fut le consul Spurius Posthumius, en disant que ce traité ne liait en rien les Romains ; qu’il n’était obligatoire que pour lui seul et pour tous ceux qui avaient juré la paix ; que, par conséquent, si le peuple voulait s’affranchir de toute obligation, il n’avait qu’à livrer entre les mains des Samnites lui et tous ceux qui avaient pris part à ce traité. Il soutint sa proposition avec tant de vigueur que le sénat l’adopta et envoya le consul et ses compagnons prisonniers à Samnium, où ils déclarèrent aux Samnites que la paix n’était pas valable. La fortune, dans cette circonstance, favorisa tellement Posthumius, que les Samnites le laissèrent partir, et que, de retour à Rome, sa défaite lui acquit plus de gloire aux yeux des Romains que la victoire n’en avait mérité à Pontius parmi les Samnites.
Il faut ici remarquer deux choses : l’une, que la gloire s’acquiert par toutes sortes d’actions, et que si la victoire la donne ordinairement, on peut la trouver encore dans la défaite, soit en montrant qu’on ne peut vous en imputer la faute, soit en se hâtant d’en effacer la honte par quelque acte éclatant de courage ; l’autre, qu’il ne peut y avoir d’ignominie à ne point observer les promesses imposées par la force ; et toujours les promesses forcées, lorsqu’elles intéressent la chose publique, se rompront sans que la honte atteigne celui qui les aura rompues, dès que la force qui les maintenait cessera d’exister. Les histoires de l’antiquité sont pleines de pareils exemples ; et de notre temps il n’est pas de jour qu’on n’en voie quelques-uns. Non-seulement, entre les princes, on n’observe pas les promesses dictées par la force, lorsque cette force a disparu ; mais ils n’observent pas davantage les autres promesses, lorsque les motifs qui les avaient dictées n’existent plus à leur tour. J’ai examiné en détail, dans mon Traité du prince, si cette conduite est louable ou non, et si un souverain doit se croire enchaîné par de pareils traités ; en conséquence, je n’en dirai pas ici davantage.
CHAPITRE XLIII.
Les hommes nés dans un même pays conservent presque dans tous les temps le même caractère.
Ce n’est ni au hasard ni sans raison que les sages ont coutume de dire que pour connaître ce qui doit arriver il suffit de considérer ce qui a été, parce que tous les événements de ce monde ont dans tous les temps des rapports analogues avec ceux qui sont déjà passés : cela provient de ce que toutes les affaires humaines étant traitées par des hommes qui ont et qui auront toujours les mêmes passions, il faut nécessairement qu’elles offrent les mêmes résultats. Il est vrai que leurs actions sont plus éclatantes, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre ; mais cela dépend de l’éducation dans laquelle ces peuples ont puisé leur manière de vivre.
Il est encore facile de connaître l’avenir par le passé, lorsque l’on voit une nation vivre longtemps sous l’empire des mêmes mœurs, se montrant continuellement avare ou continuellement perfide, ou livrée à quelque autre vice ou vertu semblable. Quiconque lira les événements qui se sont passés dans notre ville de Florence et examinera en outre ceux qui ont eu lieu dans ces derniers temps, verra que les Français et les Allemands se sont montrés, dans toutes les circonstances, pleins d’avarice, d’orgueil, de cruauté et de mauvaise foi ; car notre république, à presque toutes les époques, a été de leur part la victime de ces quatre défauts.
Quant à la mauvaise foi, qui ne sait à combien de reprises on a donné de l’argent au roi Charles VIII, qui promettait de restituer les citadelles de Pise, sans que jamais il les rendit ; en quoi ce prince a fait voir son peu de bonne foi et son excessive avidité. Mais laissons de côté les exemples trop récents.
Chacun peut avoir appris ce qui arriva dans la guerre que le peuple florentin entreprit contre les Visconti, ducs de Milan. Florence, dénuée de toute autre ressource, forma le projet d’attirer l’empereur en Italie et de le décider à attaquer la Lombardie avec toute sa réputation et toutes ses forces. L’empereur promit de venir avec une armée considérable, de déclarer la guerre aux Visconti et de défendre les Florentins contre la puissance de ces princes, à condition qu’on lui donnerait cent mille ducats pour se mettre en marche, et cent mille autres dès qu’il serait arrivé en Italie, Les Florentins acceptèrent ces conditions ; ils lui payèrent la première somme, et bientôt après la dernière ; mais à peine était-il parvenu à Vérone qu’il retourna sur ses pas, sans rien opérer en leur faveur, alléguant pour excuse de sa conduite que les Florentins n’avaient pas observé toutes les clauses du traité conclu avec lui.
Si Florence n’avait pas été contrainte par la nécessité, ou aveuglée par les passions, et qu’elle eût voulu se rappeler l’ancienne conduite des barbares, elle ne se serait laissé tromper par eux, ni dans cette circonstance, ni dans mille autres : elle aurait vu qu’ils avaient toujours été les mêmes ; que partout où on les avait appelés, ils s’étaient conduits de la même manière ; elle aurait considéré qu’ils en agirent de la sorte autrefois envers les anciens Toscans, qui, opprimés par le peuple romain, qui les avait plusieurs fois mis en fuite et battus, et voyant que leurs forces étaient insuffisantes pour résister à ce peuple, convinrent avec les Gaulois, qui occupaient alors cette partie de l’Italie située en deçà des Alpes, de leur donner une forte somme d’argent, sous la condition qu’ils réuniraient leurs forces aux leurs, et marcheraient contre les Romains. Il arriva que les Gaulois reçurent l’argent, mais refusèrent de prendre les armes en faveur des Toscans, disant qu’ils l’avaient reçu non pour faire la guerre à leurs ennemis, mais pour s’abstenir de ravager le territoire de la Toscane.
C’est ainsi que l’avarice et la mauvaise foi des Gaulois privèrent en même temps les Toscans et de leur argent et des secours qu’ils comptaient se procurer par ce moyen. L’exemple des anciens Toscans et des Florentins de nos jours démontre que les Gaulois et les Français ont toujours suivi les mêmes principes ; et l’on peut juger par là de la confiance qu’ils doivent inspirer aux princes.
CHAPITRE XLIV.
On emporte souvent, par la violence et l’audace, ce qu’on n’obtiendrait jamais par les moyens ordinaires.
Les Samnites, attaqués par l’armée romaine, ne pouvant tenir campagne et résister en face aux Romains, prirent le parti de mettre de fortes garnisons dans toutes les villes du Samnium, et de passer avec toute leur armée dans la Toscane, qui était alors en trêve avec les Romains, pour voir si leur passage et la présence de leur armée pourraient engager les Toscans à prendre les armes ; ce qu’ils avaient refusé à leurs ambassadeurs. Dans le discours que les Samnites adressèrent aux Toscans, pour leur faire mieux sentir les motifs qui leur avaient mis les armes à la main, ils se servirent de ces expressions bien remarquables : Rebellasse, quod pax servientibus gravior, quam liberis bellum esset. C’est ainsi que, moitié par persuasion, moitié par la présence de leur armée, ils les excitèrent à prendre les armes.
On doit tirer de ce fait la conclusion que, quand un prince désire obtenir quelque chose d’un autre, il doit, si l’occasion le permet, ne pas lui laisser le temps de réfléchir, et faire en sorte qu’il sente lui-même la nécessité d’une prompte résolution ; ce qui arrive toutes les fois que celui qu’on sollicite s’aperçoit que son refus ou ses retards peuvent faire naître contre lui un prompt et dangereux ressentiment.
Nous avons vu de nos jours un exemple frappant de cette conduite entre le pape Jules et les Français, et entre monseigneur de Foix, général des armées du roi de France, et le marquis de Mantoue. Le pape Jules II avait l’intention de chasser les Bentivogli de Bologne : jugeant que les forces des Français pourraient le servir, et que les Vénitiens resteraient neutres, il les sollicita les uns et les autres ; mais n’en ayant tiré que des réponses évasives et ambiguës, il résolut de les amener à ses desseins en ne leur laissant pas le temps de délibérer : il partit soudain de Rome avec toutes les troupes qu’il put réunir, s’avança vers Bologne, et fit dire aux Vénitiens de garder la neutralité, et au roi de France de mettre ses forces à sa disposition : de sorte que ces deux puissances, pressées par le peu d’espace de temps, et voyant que le pape éprouverait une indignation manifeste si elles différaient ou si elles refusaient, cédèrent à ses désirs ; le roi lui envoya des secours, et les Vénitiens restèrent neutres.
Gaston de Foix se trouvait encore à Bologne avec son armée lorsqu’il apprit la révolte de Brescia. Deux chemins s’offraient à lui pour aller reconquérir cette ville : l’un, à travers les possessions du roi, était long et fatigant ; l’autre, plus court, traversait les États de Mantoue ; non-seulement il fallait passer sur ce territoire, mais on était obligé d’y pénétrer par des chaussées élevées entre des marais et des lacs, que le marquis gardait par des forteresses et d’autres moyens de défense. Gaston, résolu de prendre le chemin le plus court, et ne voulant être retardé par aucun obstacle, ni par l’incertitude du marquis, se mit en marche de ce côté, et fit en même temps signifier au marquis de lui envoyer les clefs du passage. Ce prince, déconcerté par cette subite résolution, les lui envoya sur-le-champ : ce qu’il n’eût jamais fait si le duc de Foix s’était conduit avec moins de chaleur et d’activité ; car le marquis était allié avec le pape et les Vénitiens ; il avait même un fils en otage auprès du pape, et c’étaient autant de prétextes plausibles pour un refus. Mais, surpris par une résolution subite, les raisons que nous avons exposées plus haut le déterminèrent à céder. C’est ainsi que les anciens Toscans en agirent avec les Samnites, lorsque ces derniers les décidèrent, par la présence de leur armée, à saisir les armes qu’ils avaient précédemment refusé de prendre.
CHAPITRE XLV.
Quel est le parti le plus avantageux dans une bataille, ou de soutenir le premier choc des ennemis et de les attaquer ensuite, ou de tomber d’abord sur eux avec impétuosité.
Les consuls Decius et Fabius étaient allés avec deux armées romaines à la rencontre de celles des Samnites et des Toscans : ils leur livrèrent bataille en même temps ; et il est nécessaire d’examiner, dans cette opération, quelle est, des deux manières opposées de se conduire, suivies par chaque consul, celle qu’on doit regarder comme la meilleure.
Decius, plein d’impétuosité, se jeta avec toutes ses forces sur l’ennemi ; Fabius se contenta de soutenir le premier choc, persuadé qu’il valait mieux attaquer avec lenteur, et réserver toute sa vigueur pour la fin du combat, quand l’ennemi a perdu sa première chaleur, ou, comme nous le disons, toute sa fougue. L’issue de la bataille prouva que la conduite de Fabius était plus sage que celle de Decius, qui s’épuisa tellement dans sa première attaque, que, voyant son armée près, pour ainsi dire, d’être mise en déroute, et voulant acquérir par son trépas la gloire que la victoire ne pouvait lui donner, il résolut, à l’exemple de son père, de sacrifier sa vie pour le salut des légions romaines. Fabius, ayant appris cette résolution, et ne voulant pas obtenir moins de gloire en vivant, que son collègue n’en avait acquis par sa mort, poussa en avant toutes les forces qu’il avait mises en réserve pour ce moment difficile, et obtint par ce moyen la victoire la plus décisive. On voit par cet exemple que le parti que suivit Fabius est le plus certain et le plus digne d’être imité.
CHAPITRE XLVI.
D’où vient que certaines familles, dans un État, conservent longtemps les mêmes mœurs.
Non-seulement il semble que les diverses cités ont des mœurs et des institutions différentes, et produisent des hommes plus robustes ou plus efféminés, mais que la même diversité se fait remarquer, dans chaque ville, entre les familles qui la composent. Cette vérité se manifeste dans toutes les cités ; mais c’est particulièrement dans Rome qu’on en trouve une foule d’exemples. On y voit que les Manlius avaient un caractère dur et inflexible ; que les Publicola étaient humains et populaires ; les Appius, ambitieux et ennemis du peuple ; et de même d’un grand nombre d’autres familles qui avaient chacune leurs qualités particulières et distinctes. Ces différences ne pouvaient être seulement l’effet du sang, qui se mélange nécessairement par les mariages : il fallait donc qu’elles vinssent de la diversité de l’éducation que recevait chacune de ces familles. Il suffit qu'un adolescent ait commencé à entendre dire, dès ses premières années, que telle chose est bonne ou mauvaise, pour que cette opinion s’imprime dans son âme, et lui serve à l’avenir de règle pour diriger toutes les actions de sa vie. S’il n’en était point ainsi, comment la même volonté eût-elle semblé diriger tous les Appius ? comment se seraient-ils en tous temps abandonnés aux mêmes passions, comme le remarque Tite-Live à l’égard de la plupart d’entre eux, et, en dernier lieu, de celui qui avait été nommé censeur ? Son collègue, obéissant à la loi, avait déposé sa magistrature au bout de ses dix-huit mois d’exercice. Appius refusa de suivre cet exemple, et prétendit qu’il avait le droit de demeurer en charge pendant cinq ans, suivant la loi primitive proclamée par les censeurs. Quoique ce refus donnât lieu à une foule de discussions, et engendrât des troubles sérieux, il n’y eut pas moyen de le faire abdiquer, et il résista à la volonté du peuple et de la majorité du sénat.
Si on lit le discours que prononça contre lui Publius Sempronius, tribun du peuple, on y verra en même temps le tableau de toute l’insolence des Appius, et du respect et de la douceur avec lesquels la foule des citoyens se soumettait aux lois et aux auspices de la patrie.
CHAPITRE XLVII.
Un bon citoyen doit, par amour pour la patrie, oublier ses injures particulières.
Le consul Manlius dirigeait la guerre contre les Samnites, et fut blessé dans le combat qu’il leur livra. Son armée se trouvant, par cet accident, exposée à de grands dangers, le sénat jugea nécessaire d’y envoyer, comme dictateur, Papirius Cursor, afin de suppléer à l’absence forcée du consul. Comme il était indispensable que le dictateur fût nommé par Fabius, qui se trouvait en Toscane avec son armée, et que l’on connaissait son inimitié contre Papirius, les sénateurs, qui craignaient qu’il n’y voulût pas consentir, lui envoyèrent deux députés pour le supplier de déposer tout sentiment de haine particulière et de le nommer pour le salut de l’État. Fabius, touché de l’amour de la patrie, se rendit à cette prière, quoique son silence et plusieurs autres indices témoignassent assez combien cette nomination lui était pénible.
Voilà l’exemple sur lequel devraient se régler tous ceux qui ambitionnent la réputation de citoyen vertueux.
CHAPITRE XLVIII.
Lorsqu’on voit son ennemi commettre une erreur manifeste, On doit soupçonner qu’elle cache quelque piége.
Le consul, obligé de quitter la Toscane et de se rendre à Rome pour assister à quelques cérémonies religieuses, avait laissé le commandement de l’armée à Fulvius, son lieutenant. Les Toscans, voulant essayer de l’attirer dans un piége, placèrent une embuscade près du camp des Romains, et envoyèrent alors de nombreux troupeaux sous la conduite de quelques soldats déguisés en bergers ; ces derniers vinrent en vue de l’armée romaine, et, ainsi travestis, ils s’approchèrent des retranchements du camp. Fulvius, étonné de leur audace, ne la jugea pas naturelle : il s’y prit de manière à découvrir le piége ; et c’est ainsi que le projet des Toscans fut déjoué.
Il est facile de voir, par cet exemple, qu’un général d’armée ne doit pas se laisser séduire par une erreur manifeste qu’il voit commettre à son ennemi : il doit y soupçonner quelque fraude : car il n’est pas croyable que les hommes poussent l’imprudence aussi loin. Mais souvent le désir de vaincre aveugle les esprits qui ne voient ordinairement que ce qui leur paraît être avantageux.
Les Gaulois, après avoir vaincu les Romains sur les bords de l’Allia, marchèrent sur Rome, dont ils trouvèrent les portes ouvertes et sans gardes : ils restèrent tout le jour et toute la nuit sans oser y entrer, redoutant quelque piége, et ne pouvant croire que les Romains fussent assez lâches ou assez imprudents pour leur abandonner la patrie.
Lorsqu’en 1508 les Florentins allèrent mettre le siége devant Pise, Alfonso del Mutolo, habitant de cette ville, tomba entre les mains des ennemis. Il promit, si l’on voulait lui rendre la liberté, de livrer une des portes de la ville à l’armée de Florence : il fut délivré. Pour pratiquer ensuite cette trame, il vint plusieurs fois au camp s’entretenir avec les délégués des commissaires : il ne venait jamais en secret, mais toujours publiquement, et accompagné de plusieurs de ses concitoyens, qu’il laissait à l’écart toutes les fois qu’il parlait avec les Florentins. Il était aisé de voir dans cette conduite toute la duplicité de son âme ; car il n’était pas probable, si cette pratique avait été fidèle, qu’il eût mis tant de publicité dans ses démarches. Mais le désir de s’emparer de Pise aveugla tellement les Florentins, que, se laissant conduire par lui à la porte de Lucques, ils y perdirent honteusement une foule de chefs et de soldats, victimes de la double trahison d’Alfonso.
CHAPITRE XLIX.
Une république qui veut conserver sa liberté a besoin chaque jour de mesures nouvelles. Quels sont les services qui méritèrent à Quintius Fabius le surnom de Maximus ?
C’est une nécessité, comme je l’ai dit autrefois, qu’il survienne chaque jour dans une cité des accidents qui aient besoin du médecin, et qui, suivant qu’ils sont plus graves, exigent une main plus habile. Si jamais cité vit naître de pareils accidents, c’est surtout dans Rome qu’ils furent inouïs et imprévus : comme lorsqu’on découvrit que toutes les femmes romaines avaient formé le complot de faire périr leurs maris ; tant on en trouva qui avaient déjà empoisonné les leurs, ou qui avaient préparé le poison destiné à leur ôter la vie.