Discours sur la première décade de Tite-Live (page 27)

Nicolas Machiavel · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Discours sur la première décade de Tite-Live · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De ces trois manières d’agir, propres à commencer la réputation d’un citoyen, il n’en est aucune qui en donne une plus grande que cette dernière, parce que celle qui dépend des ancêtres est si trompeuse, que les hommes ne s’y confient que faiblement ; et elle s’évanouit bientôt quand la vertu personnelle de celui sur lequel s’exerce le jugement de ses concitoyens ne l’accompagne pas.

La seconde, c’est-à-dire celle qui vous fait connaître par la société que vous fréquentez, est meilleure que la première ; mais elle est bien inférieure à la troisième, parce que tant qu’on ne voit de vous aucun acte qui naisse de votre propre vertu, votre réputation repose simplement sur l’opinion d’autrui, qu’il est extrêmement facile d’effacer. Mais la troisième, commencée et fondée par vos belles actions, vous donne dès le principe un tel renom, qu’il faut le démentir par bien des actions contraires avant de parvenir à le détruire.

Ceux qui naissent dans une république doivent donc suivre cette route, et chercher à s’illustrer d’abord par quelque action d’éclat. C’est ainsi qu’agirent une foule de jeunes Romains, soit en faisant rendre un décret avantageux au public, soit en dirigeant une accusation contre quelque citoyen puissant, comme transgresseur des lois, soit en faisant quelque autre action éclatante et nouvelle qui faisait parler d’eux. Non-seulement cette conduite est nécessaire pour commencer à se mettre en crédit, elle est indispensable pour le conserver et l’accroître.

Mais, pour réussir de cette manière, il faut renouveler les actions d’éclat, comme le fit Titus Manlius durant tout le cours de sa vie. En effet, à peine eut-il défendu son père d’une manière si courageuse et si extraordinaire, et par cette conduite obtenu sa première renommée, qu’on le vit, quelques années après, combattre et tuer ce Gaulois auquel il arracha le collier d’or qui lui fit décerner le nom de Torquatus. Mais cela ne lui suffit pas : et, dans la maturité de l’âge, il fit mourir son fils pour avoir combattu contre son ordre, quoiqu’il eût cependant triomphé de son ennemi. Ces trois actions lui acquirent alors plus de célébrité, et l’ont fait plus connaître de la postérité que ses victoires et les triomphes dont il fut orné autant qu’aucun autre Romain. La raison en est que, dans la victoire, Manlius eut beaucoup de rivaux, tandis qu’il n’en eut que très-peu, si toutefois il en eut, dans ces actions qui n’appartiennent qu’à lui seul.

Le grand Scipion acquit moins de gloire par ses triomphes que lorsque, jeune encore, il défendit son père sur les bords du Tésin, ou qu’après la défaite de Cannes, tirant courageusement son épée, il fit jurer à tous les jeunes Romains de ne jamais abandonner l’Italie, quoiqu’ils eussent déjà formé ce projet entre eux. Ces deux actions furent le fondement de sa réputation, et lui servirent de degré pour s’élever aux triomphes de l’Espagne et de l’Afrique. Mais il mit le comble à sa gloire lorsqu’en Espagne il renvoya la fille à son père et l’épouse à son mari.

Une semblable conduite est celle que doit nécessairement tenir non-seulement le citoyen qui ne poursuit la renommée que pour obtenir des honneurs dans la république, mais même le prince qui veut conserver toute sa réputation dans ses États. Rien n’est plus propre à lui concilier l’estime que des actions ou des paroles extraordinaires et remarquables, ayant pour objet le bonheur du peuple, et qui le fassent connaître comme un souverain magnanime, juste et libéral, dont la conduite soit telle qu’elle passe en proverbe parmi ses sujets.

Mais, pour en revenir au point par lequel nous avons commencé ce chapitre, je dis que le peuple ne peut se tromper lorsque, s’appuyant sur un des trois motifs que je viens d’énoncer, il commence à donner un emploi à un de ses concitoyens ; mais il est encore moins sujet à l’erreur quand, par la suite, celui qu’il a choisi d’abord accroît sa réputation par des actes de vertu souvent répétés, parce que, dans ce cas, il est presque impossible que son jugement s’égare. Je ne parle ici que de ces emplois que l’on donne à un homme dès ses premiers pas dans la carrière, et avant qu’il se soit fait connaître par une constante expérience, ou qu’il ait passé d’une conduite à une autre tout à fait contraire : d’où il résulte que le peuple, et quant aux fausses opinions et quant à la corruption, est bien moins sujet à l’erreur que les princes.

Il peut arriver, il est vrai, que les peuples se laissent tromper, séduits par la renommée, par l’opinion, ou par des actions qui lui paraissent plus grandes qu’elles ne sont en réalité ; ce qui n’arriverait point à un prince, parce que ses conseillers ne tarderaient pas à lui ouvrir les yeux. Cependant, pour que les peuples ne manquent pas non plus de conseils, les sages fondateurs de républiques ont établi que, lorsqu’il s’agirait de remplir les emplois suprêmes de l’État auxquels il serait dangereux de mettre des hommes inexpérimentés, et que l’on verrait le peuple incliner vers quelqu’un d’incapable, il serait permis, il serait même glorieux à tout citoyen de manifester en public les défauts de ce candidat, afin que le peuple, mieux instruit sur son compte, pût asseoir un jugement plus sain.

Et que cet usage fût en vigueur à Rome, c’est ce que témoigne le discours que Fabius Maximus prononça devant le peuple, durant la seconde guerre punique, lorsqu’il s’aperçut que les suffrages du peuple désignaient pour consul Titus Octacilius. Fabius, ne croyant pas que, dans ces circonstances, un pareil candidat pût remplir convenablement le consulat, s’éleva contre ce choix, en fit sentir toute l’insuffisance, et parvint à détourner les faveurs du peuple sur un citoyen plus digne de les obtenir.

Ainsi les peuples, dans l’élection de leurs magistratures, sont dirigés par les preuves les plus palpables que les hommes puissent donner de leur capacité ; et, lorsqu’ils peuvent, comme les princes, être éclairés par de sages conseils, ils sont bien moins qu’eux exposés à l’erreur. Et tout citoyen qui, dès le principe, voudra obtenir les faveurs du peuple doit, comme Titus Manlius, les mériter par quelque action éclatante.

CHAPITRE XXXV.

Quels sont les périls auxquels s’exposent ceux qui, les premiers, conseillent une résolution quelconque ; dangers d’autant plus grands qu’elle sort davantage des règles ordinaires.

Il serait trop long et trop difficile d’approfondir ici les dangers auxquels on s’expose en se faisant le moteur d’une entreprise nouvelle qui exige le concours d’un grand nombre de personnes ; combien il est difficile de la diriger et de la conduire à sa fin, et, une fois parvenue à ce terme, de l’y maintenir. Tout en me réservant de traiter cette matière dans un moment plus convenable, je parlerai seulement ici des dangers auxquels s’exposent les citoyens, ou les conseillers d’un prince, en mettant les premiers en avant une résolution sérieuse et importante, de manière à en voir retomber sur eux seuls toutes les conséquences. Les hommes, habitués à juger des événements par les résultats, rejettent sur l’auteur du conseil tout le mal qui en est la suite. Il est vrai que s’il réussit il obtient des louanges ; mais cette récompense est bien loin de balancer les suites funestes auxquelles il s’expose.

Le sultan Sélim, qui règne aujourd’hui sur les Turcs, se préparait, à ce que rapportent des voyageurs revenus de ce pays, à tenter la conquête de la Syrie et de l’Égypte ; le pacha qui commandait en son nom sur les frontières de la Perse l’encouragea à marcher contre le sofi. Persuadé par ce conseil, il s’avança à cette conquête à la tête d’une nombreuse armée ; mais, arrivé dans un pays d’une étendue sans bornes, où se déploient de vastes déserts, et où les eaux sont extrêmement rares, il rencontra les mêmes obstacles qui jadis avaient causé la perte des armées romaines : réduit à ces funestes extrémités, et quoiqu’il eût battu ses ennemis, il perdit la plus grande partie de son armée par la peste et par la famine. Dans son courroux contre l’auteur de ce conseil, il le tua.

Les histoires sont remplies d’exemples de citoyens envoyés en exil pour avoir conseillé des entreprises dont le résultat fut malheureux. Quelques citoyens romains s’étaient mis à la tête de ceux qui voulaient un consul plébéien : le premier qui obtint cette dignité fut battu la première fois qu’il conduisit les armées à la guerre. Ceux qui avaient conseillé cette innovation en auraient sans doute été punis si le parti en faveur duquel elle avait été introduite n’avait pas été aussi puissant.

Il est évident que les hommes placés à la tête des conseils d’une république ou d’un prince se trouvent dans une fâcheuse alternative : s’ils s’abstiennent de conseiller ce qui leur paraît utile au prince ou à la république, ils trahissent leur devoir ; s’ils le conseillent, ils s’exposent à perdre et leur vie et leur état ; les hommes étant tellement aveugles, qu’un conseil, à leurs yeux, n’est bon ou mauvais que par ses résultats.

Quand je réfléchis sur la manière dont on peut se mettre à l’abri d’un tel danger ou d’une pareille honte, il me semble que la voie la plus sûre est de prendre les choses avec modération, de n’en embrasser aucune comme sa propre affaire, de dire son opinion sans passion, de la défendre sans emportement et avec modestie, de manière que si l’État et le prince la suivent, ils le fassent volontairement, et ne paraissent pas y avoir été entraînés par vos importunités. En suivant cette conduite, il serait absurde que le prince ou le peuple vous voulût mal d’un conseil qui aurait réuni toutes les volontés. Il n’y a de dangers que là où votre avis a trouvé de nombreux contradicteurs, qui s’empresseront, si le succès vous trahit, à précipiter votre ruine. Si, en agissant ainsi, vous n’avez pas la gloire qui est le partage de celui qui seul, et malgré l’opposition générale, donne un conseil que le succès couronne, vous y trouvez du moins deux avantages : le premier, de ne redouter aucun péril ; le dernier, de voir que si le conseil que vous avez donné avec modestie est rejeté dans la discussion, pour en adopter un autre dont les suites sont funestes, du moins il en résulte pour vous une très-grande gloire. Et, quoiqu’on ne puisse se réjouir d’obtenir la gloire au détriment de son prince ou de sa patrie, ce n’est cependant pas une chose à dédaigner.

Je ne crois pas qu’il y ait d’autre conseil à donner aux hommes sur ce sujet. En leur disant de se taire et de ne point faire connaître leur opinion, ce serait leur conseiller d’être inutiles à la république et au prince ; et ils n’éviteraient même pas le danger, puisqu’en peu de temps leur conduite deviendrait suspecte, et qu’ils pourraient éprouver le sort des amis de Persée, roi de Macédoine, qui, battu par Paul Émile, et fuyant avec un petit nombre de ses amis, leur rappelait tous les événements qui s’étaient passés. L’un d’entre eux osa reprocher à Persée les nombreuses fautes qu’il avait commises, et qui étaient cause de sa perte. Le roi se retournant alors vers lui : « Traître, lui dit-il, fallait-il attendre pour me parler ainsi de me voir sans ressources ? » Et à ces mots il le tua de sa propre main.

C’est ainsi que ce courtisan fut puni d’avoir gardé le silence quand il devait parler, et d’avoir parlé quand il devait se taire ; et il ne sut point éviter le péril auquel il avait cru échapper en ne donnant pas de conseil. Je pense donc qu’il faut se borner à suivre la marche que j’ai indiquée.

CHAPITRE XXXVI.

Pourquoi les peuples de la France ont eu et ont encore la réputation d’être plus que des hommes au commencement du combat, et moins, ensuite, que des femmes.

L’intrépidité de ce Gaulois, qui, sur les bords du fleuve Anio, défiait les plus braves Romains, et son combat avec T. Manlius, me rappellent ce que dit plusieurs fois Tite-Live, que les Gaulois, au commencement de la bataille, sont plus que des hommes ; mais qu’en continuant de combattre, ils deviennent moins que des femmes.

En réfléchissant d’où cette opinion peut provenir, on est généralement porté à penser qu’elle tient à leur nature même ; ce que je crois fondé. Cependant, il n’en résulte pas nécessairement que ce naturel, qui leur inspire d’abord tant d’intrépidité, ne puisse être discipliné de manière à leur conserver le même courage jusqu’à la fin du combat.

Pour prouver ce que j’avance, je dirai qu’il y a des armées de trois espèces : l’une, dans laquelle éclatent également le courage et le bon ordre, qui est la véritable source du courage. Telles étaient les armées romaines, chez lesquelles on voit, par toute leur histoire, qu’il existait un ordre excellent, introduit depuis longtemps par la discipline militaire. En effet, dans une armée bien ordonnée, personne ne doit rien faire qui ne soit réglé. Aussi voit-on que, dans les armées romaines, dignes sous ce rapport de servir de modèle à toutes les autres nations, puisqu’elles ont vaincu l’univers, on ne mangeait, on ne dormait, on ne vendait, on n’achetait, on ne formait enfin aucune entreprise militaire ou domestique sans la permission du consul. Les armées qui agissent différemment ne sont pas de véritables armées ; et si elles viennent à en donner quelque marque, c’est par emportement, par impétuosité, et non par un véritable courage.

Mais là où le courage lui-même est réglé, le soldat développe son ardeur selon les temps et les circonstances ; aucun obstacle ne peut l’avilir ni lui faire manquer de cœur ; le bon ordre, au contraire, ranime sans cesse sa vaillance et cette ardeur qu’alimente encore l’espoir de la victoire, espoir qui ne l’abandonne jamais tant que le bon ordre subsiste.

Le contraire arrive dans ces armées où il n’y a que de la fureur et point d’ordre, comme étaient celles des Gaulois, dont l’impétuosité se démentait souvent pendant la durée du combat. Lorsque la victoire résistait à leur premier choc, comme cette impétuosité, sur laquelle ils fondaient toute leur espérance, n’était pas soutenue par un courage bien réglé, et qu’ils ne voyaient au delà aucune autre ressource sur laquelle ils pussent compter, ils devaient être vaincus lorsque cette ardeur venait à se refroidir.

Les Romains, au contraire, rassurés par la bonté de leurs dispositions, redoutant peu les périls, ne se défiant point de la victoire, mais fermes et inébranlables à leur rang, combattaient à la fin de la bataille avec le même courage qu’au commencement, et, sans cesse animés par le bruit des armes, ne faisaient que s’enflammer de plus en plus.

La troisième sorte d’armée est celle où il n’existe ni valeur naturelle, ni discipline accidentelle, comme sont de nos jours les armées d’Italie : elles sont même entièrement inutiles, et ne sauraient ce que c’est que la victoire, si le hasard ne les faisait tomber sur une armée que quelque événement imprévu met en fuite ; et, sans qu’il soit nécessaire d’en rapporter des exemples particuliers, on voit chaque jour les preuves qu’elles donnent de leur lâcheté.

Pour que l’autorité de Tite-Live puisse faire comprendre à chacun comment doit être faite une bonne milice, et comment est faite une mauvaise, je rapporterai les paroles de Papirius Cursor, quand il voulut punir Fabius, maître de la cavalerie : Nemo hominum, nemo deorum verecundiam habeat : non edicta imperatorum, non auspicia observentur : sine commeatu vagi milites in pacato, in hostico errent ; immemores sacramenti, licentia sola se, ubi velint, exauctorent ; infrequentia deserantur signa ; neque conveniatur ad edictum, nec discernatur interdiu, nocte, œquo, iniquo loco, jussu, injussu imperatoris pugnent ; et non signa, non ordines servent ; latrocinii modo, cœca et fortuita, pro solemni et sacrata militia sit.

On peut facilement juger, d’après ce passage, si la milice de nos jours est une institution solennelle et sacrée, ou seulement un attroupement aveugle et fortuit : on peut voir tout ce qui lui manque pour ressembler à ce qui mérite le nom d’armée, et combien elle est éloignée d’unir, comme les Romains, la discipline au courage, et même de n’avoir, comme les Gaulois, que la seule impétuosité.

CHAPITRE XXXVII.

S’il est nécessaire d’en venir à des engagements partiels avant de livrer la bataille générale, et comment il faut s’y prendre pour connaitre un ennemi nouveau lorsqu’on veut éviter ces engagements.

Ainsi que je l’ai déjà dit, il semble que, dans toutes les actions des hommes, outre les difficultés qu’on rencontre pour les faire réussir, il y ait toujours auprès du bien quelque mal qui lui est si fortement uni, qu’il parait impossible de jouir de l’un sans subir les inconvénients de l’autre. On en a la preuve dans toutes les entreprises des hommes. Aussi n’est-ce qu’avec peine que le bien s’obtient, à moins que la fortune ne vous favorise au point que sa puissance surmonte cet inconvénient ordinaire et naturel.

C’est ce que m’a rappelé le récit que fait Tite-Live du combat de Manlius Torquatus et du Gaulois, et qu’il termine par ces mots : Tanti ea dimicatio ad universi belli eventum momenti fuit, ut Gallorum exercitus, relictis trepide castris, in Tiburtem agrum, mox in Campaniam transierit.

Je considère, d’un côté, qu’un capitaine habile doit éviter par-dessus tout de rien faire qui, par son peu d’importance, produise un mauvais effet dans l’armée : commencer une bataille où l’on n’emploie pas toutes ses forces, mais où l’on expose toute sa fortune, est une conduite des plus téméraires, comme je l’ai dit précédemment, en blâmant la défense des défilés.

D’un autre côté, je pense qu’un général prudent, lorsqu’il a en tête un ennemi nouveau, qui jouit d’une grande réputation de courage, est obligé, avant d’en venir à une bataille générale, d’essayer ses soldats contre les ennemis, par de légères escarmouches, afin qu’ayant commencé à les connaître par cette épreuve, ils perdent cette terreur que leur avaient inspirée la renommée et la réputation de courage de leurs adversaires. C’est là une chose extrêmement importante pour un général, parce qu’il y a pour ainsi dire une nécessité d’en agir ainsi, sans quoi les troupes croiraient marcher à une perte certaine, si, par de légers engagements, on n’avait chassé d’abord de leur esprit la crainte que la réputation de l’ennemi aurait pu y répandre.

Valerius Corvinus avait été envoyé par les Romains avec une armée contre les Samnites, ennemis nouveaux et contre lesquels ils n’avaient point jusqu’alors mesuré leurs armes. À cette occasion Tite-Live dit que Valerius engagea quelques légères escarmouches avec les Samnites, ne eos novum bellum, ne novus hostis terreret.

C’est s’exposer cependant au plus grand danger, parce que si vos soldats restent vaincus dans ces combats, leur effroi et leur lâcheté prennent un nouvel accroissement, et il en résulte un effet entièrement opposé à vos desseins ; c’est-à-dire, qu’au lieu de les rassurer, vous les effrayez davantage. C’est donc là une de ces mesures où le mal est si près du bien, où ils sont même tellement confondus, qu’il est aisé de rencontrer l’un en croyant embrasser l’autre.

Sur quoi je dis, qu’un habile général doit avoir le plus grand soin qu’il ne s’élève aucun accident qui puisse porter le découragement dans son armée. Ce qui ôte le courage aux soldats, c’est de commencer par éprouver un échec ; aussi doit-il éviter toutes les actions partielles, et ne les permettre que lorsqu’on peut le faire avec un grand avantage, et l’espoir certain de la victoire : il ne doit point tenter de garder les passages où il ne peut réunir toute son armée ; il ne doit défendre que les places dont la perte entraînerait inévitablement la sienne ; quant à celles qu’il garde, il faut qu’il s’arrange de manière qu’au moyen de leurs garnisons et de son armée il puisse, dans le cas où ces places viendraient à être assiégées, disposer de toutes ses forces ; quant aux autres, il doit les laisser sans défense. Toutes les fois, en effet, qu’on ne perd qu’une chose abandonnée et que votre armée est encore intacte, elle ne perd ni sa réputation dans la guerre ni l’espérance de la victoire. Mais quand l’ennemi vous arrache un point que vous projetiez de défendre, et dont chacun est convaincu que vous aviez entrepris la défense, c’est alors que le dommage se joint à la perte, et un événement de peu d’importance vous enlève comme aux Gaulois tout le succès de la guerre.

Philippe de Macédoine, père de Persée, prince belliqueux et d’une grande réputation dans son temps, attaqué par les Romains, abandonna une partie de ses États, qu’il croyait ne pouvoir défendre après les avoir entièrement ravagés. Sa prudence lui avait fait voir qu’il y avait un danger plus réel à perdre sa réputation en défendant inutilement ce qu’il aurait voulu préserver, que de l’abandonner en proie à l’ennemi comme une chose qu’on néglige.

Quand les Romains, après la défaite de Cannes, virent leurs affaires presque entièrement ruinées, ils refusèrent leurs secours à la plupart de leurs protégés et de leurs sujets, leur recommandant seulement de se défendre du mieux qu’ils pourraient. Un tel parti est bien meilleur que d’entreprendre la défense d’une chose, et de ne pouvoir ensuite la défendre, parce que, dans ce dernier cas, on perd tout à la fois ses amis et ses forces ; dans le premier, on perd ses amis seulement.

Mais, pour en revenir aux engagements partiels, il faut, si un général est forcé d’en venir à cette extrémité par la nouveauté de l’ennemi, qu’il le fasse avec un tel avantage, qu’il ne puisse même craindre le danger d’être vaincu, ou plutôt qu’il se comporte comme Marius ; ce qui est le plus sage parti. Ce général allait combattre les Cimbres, peuple féroce, qui menaçaient d’inonder l’Italie entière pour la livrer au pillage. Leur barbarie et leur multitude répandaient partout la terreur, qu’augmentait encore la défaite d’une armée romaine vaincue par eux. Marius, avant de leur livrer bataille, jugea qu’il était nécessaire de prendre des mesures propres à bannir de l’armée la terreur qu’y avait imprimée la renommée de l’ennemi, et, en général expérimenté, il fit camper plusieurs fois ses troupes dans des lieux où les Cimbres devaient passer avec toute leur armée. Il voulait que ses soldats, renfermés dans leurs retranchements, pussent les voir et accoutumer leurs yeux à la vue de l’ennemi, afin qu’apercevant une multitude sans ordre, embarrassée par ses bagages, couverte d’armes inutiles, en partie même désarmée, ils reprissent courage et demandassent eux-mêmes le combat.

Ce parti, où Marius fit éclater toute son habileté, doit être pour tous un exemple utile, et qu’on doit imiter avec empressement, si l’on ne veut tomber dans les dangers que j’ai signalés plus haut, et n’être point obligé d’imiter les Gaulois, qui ob rem parvi ponderis trepidi in Tiburtem agrum et in Campaniam transierunt.

Puisque j’ai cité dans ce chapitre Valerius Corvinus, je veux, dans le chapitre suivant, m’appuyer de ses paroles, pour faire voir quelles doivent être les qualités d’un général.

CHAPITRE XXXVIII.

Quelles sont les qualités nécessaires à un général pour qu’il puisse inspirer la confiance à ses soldats.

Ainsi que nous venons de le dire, Valerius Corvinus commandait l’armée destinée à s’opposer aux Samnites, ennemis nouveaux des Romains. Pour augmenter la confiance de ses troupes et leur faire connaître leurs ennemis, il commença par livrer de légères escarmouches ; mais ces épreuves ne lui paraissant pas suffisantes, il voulut les haranguer avant le combat, et il s’efforça de leur prouver combien peu de cas elles devaient faire de pareils ennemis, en leur alléguant et leur propre courage et celui qu’il possédait lui-même. Les paroles que Tite-Live met dans sa bouche peuvent servir à faire connaître quelles sont les qualités nécessaires à un général pour mériter la confiance de ses troupes : Tum etiam intueri cujus ductu auspicioque ineunda pugna sit : utrum qui audiendus duntaxat magnificus adhortator sit, verbis tantum ferox, operum militarium expers ; an qui, et ipse tela tractare, procedere ante signa, versari media in mole pugnœ sciat. Facta mea, non dicta, vos, milites, sequi volo, nec disciplinam modo, sed exemplum etiam à me petere, qui hac dextra mihi tres consulatus summamque laudem peperi.

Si l’on pèse bien ces paroles, elles apprendront quelles sont les qualités que doit posséder quiconque voudra bien remplir le grade de général : celui qui ne les aura pas trouvera avec le temps que cette dignité, à laquelle la fortune ou l’ambition l’aura fait monter, lui enlèvera sa réputation, loin de lui en donner ; car ce ne sont pas les titres qui honorent les hommes, mais les hommes qui honorent les titres.

On doit encore tirer une autre conséquence de ce que j’ai dit au commencement de ce chapitre : c’est que si les capitaines les plus célèbres ont usé de moyens extraordinaires pour affermir le courage d’une armée de vieux soldats prêts à combattre avec des ennemis inaccoutumés, à plus forte raison doit-on les employer lorsque l’on commande une armée nouvelle, qui n’a jamais vu l’ennemi en face. Si un ennemi inusité peut inspirer la terreur à de vieux soldats, combien n’en doit pas causer un ennemi quelconque à une armée novice !

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