Discours sur la première décade de Tite-Live (page 9)
Pour fortifier cet exemple, je puis en rapporter un autre extrêmement remarquable ; c’est ce qui se passa à Capoue après qu’Annibal eut complètement battu les Romains à Cannes. Cette défaite avait mis en flamme toute l’Italie ; Capoue même était sur le point de se soulever, tant était forte la haine qui animait le peuple contre le sénat. Pacuvius Calanus occupait en ce moment la première magistrature : prévoyant l’imminence de la révolution qui menaçait la ville, il essaya par son crédit de réconcilier le peuple et le sénat. Affermi dans cette résolution, il fit assembler les sénateurs, leur exposa la haine que le peuple nourrissait contre eux, le danger qu’ils couraient d’être massacrés, et de voir la ville livrée à Annibal, par suite des revers des Romains. Il ajouta que, s’ils voulaient le laisser agir, il espérait parvenir à réconcilier les deux ordres ; mais qu’il fallait qu’il pût les enfermer dans le palais, parce que le moyen de les sauver était de laisser croire au peuple qu’il pouvait les punir.
Les sénateurs se rendirent à cette proposition ; Pacuvius alors convoqua le peuple, et après avoir enfermé le sénat dans le palais, il dit aux citoyens assemblés que le moment était enfin arrivé de dompter l’orgueil de la noblesse, et de se venger des injures qu’ils en avaient reçues ; qu’en conséquence il avait renfermé tout le sénat sous sa garde ; mais que, comme il ne croyait pas que leur intention fût de laisser la ville sans gouvernement, il était nécessaire, puisqu’ils voulaient massacrer les anciens sénateurs, d’en créer de nouveaux ; qu’il avait mis les noms de tous les sénateurs dans une bourse ; qu’il allait commencer en leur présence à les en tirer, et qu’à mesure qu’il en sortirait un, on le ferait mourir aussitôt qu’on lui aurait trouvé un successeur.
Il commence alors à tirer le nom d’un sénateur : à ce nom un cri universel s’élève ; on l’accuse d’orgueil, d’arrogance et de cruauté. Pacuvius demande soudain qu’on le remplace : toute l’assemblée rentre dans le silence. Au bout de quelques instants, le nom d’un candidat est prononcé : en l’entendant, l’un commence à siffler, l’autre à rire ; chacun lui adresse un reproche. Après plusieurs épreuves successives, tous ceux qu’on avait désignés furent jugés indignes du rang de sénateur. Pacuvius en prit alors occasion de leur dire : « Puisque vous êtes persuadés que cette ville serait en péril sans un sénat, et que vous ne pouvez vous accorder pour choisir de nouveaux sénateurs, je crois qu’il vaudrait bien mieux vous réconcilier avec les anciens ; car l’épouvante où vous venez de les plonger les aura tellement humiliés, que sans doute vous trouverez désormais en eux cette douceur et cette modération que vous cherchez dans d’autres. » Le peuple suivit cet avis, les deux partis se réconcilièrent, et il reconnut l’erreur dans laquelle il était, lorsqu’il fallut en venir à l’examen des individus.
Les peuples sont encore sujets à se tromper lorsqu’ils jugent les événements et leurs résultats d’une manière générale, et ne s’aperçoivent de leur erreur que lorsqu’ils les examinent en particulier.
En 1494, les principaux citoyens de la ville de Florence avaient été chassés ; il n’y avait plus de gouvernement régulier ; c’était plutôt une anarchie livrée à l’ambition du premier audacieux. Chaque jour l’État s’enfonçait dans l’abîme, et la foule du peuple, effrayée de sa chute, en accusait, ne soupçonnant pas une autre cause, l’ambition de quelque homme puissant qui nourrissait les désordres dans l’espoir d’établir un gouvernement à sa convenance, et d’attenter ensuite à la liberté. Les mécontents, réunis sur les places et dans les loges, médisaient d’une foule de citoyens et les menaçaient, si jamais ils pouvaient faire partie de la seigneurie, de découvrir leurs artifices et de les en punir. Il arrivait souvent que l’un d’entre eux montait aux suprêmes magistratures ; parvenu une fois à cette élévation, et voyant les choses de plus près, il apercevait les sources du mal ainsi que les périls dont l’État était menacé et la difficulté d’y remédier. Convaincu alors que le désordre provenait, non de la faute des hommes, mais de celle des temps, il changeait aussitôt de langage et de conduite, parce que la connaissance des causes particulières le guérissait de cette erreur qu’il avait adoptée en ne considérant que les effets en général ; de sorte que ceux qui l’avaient d’abord entendu parler lorsqu’il n’était que simple particulier, et qui le voyaient si tranquille depuis qu’il était parvenu aux suprêmes dignités, attribuaient ce changement, non à une connaissance plus parfaite des affaires, mais à l’intrigue et à la corruption dont les grands avaient usé envers lui. Ces changements furent si fréquents et se firent remarquer chez tant de citoyens, qu’ils donnèrent lieu à un proverbe qui disait : « Ces hommes ont deux façons de penser, l’une pour la place publique, l’autre pour le palais. »
Si l’on examine donc ce que je viens de dire, on verra qu’il est aisé de faire ouvrir les yeux au peuple lorsqu’il se trompe en examinant les objets en masse ; il suffit de lui donner le moyen de descendre à un jugement particulier, ainsi que fit Pacuvius à Capoue, et le sénat à Rome.
Je crois encore pouvoir conclure qu’un homme sage ne doit point appréhender le jugement du peuple dans les affaires particulières, telles que la distribution des emplois et des dignités ; car c’est en cela seul que le peuple ne se trompe point ; ou si du moins il se trompe quelquefois, ces exemples sont si rares, qu’un petit nombre de citoyens seraient sujets à de bien plus fréquentes erreurs, si le soin de ces distributions leur était confié. Et je ne regarde pas comme une chose superflue de faire voir dans le chapitre suivant la conduite que tenait le sénat pour égarer le peuple dans les élections.
CHAPITRE XLVIII.
Pour empêcher qu’une magistrature ne soit donnée à un méchant ou à un homme incapable, il faut la faire briguer par un homme plus pervers et plus incapable encore, ou par l’homme le plus illustre et le plus vertueux.
Quand le sénat craignait que les tribuns armés de la puissance consulaire ne fussent tirés du sein du peuple, il usait de l’un de ces deux moyens : ou il faisait briguer cette dignité par les hommes les plus renommés de la république, ou bien il corrompait quelque plébéien sordide et sans aveu, et l’engageait à se mêler aux autres plébéiens d’un mérite supérieur qui la sollicitaient ordinairement, et à la demander ainsi qu’eux. Dans ce dernier cas le peuple aurait rougi d’accorder ; dans le premier, il avait honte de refuser. Cela rentre encore dans le sujet du précédent chapitre, où j’ai prouvé que le peuple se trompe sur les objets généraux, mais qu’il est éclairé sur les particuliers.
CHAPITRE XLIX.
Si les villes libres dès leur naissance, telles que Rome, ont de la peine à établir des lois qui conservent leur liberté, cela est presque impossible pour celles qui sont nées dans la servitude.
La marche et les progrès de la république romaine prouvent combien il est difficile d’organiser un gouvernement libre, où toutes les lois ne tendent qu’au maintien de la liberté. Malgré la multitude de toutes celles qu’avaient d’abord données Romulus, Numa, Tullus Hostilius, puis Servius, et en dernier lieu les décemvirs, dont l’établissement n’avait pas d’autre objet, chaque jour la marche du gouvernement découvrait quelque nouveau besoin qui exigeait la création d’institutions nouvelles.
C’est ce qui arriva lorsqu’on établit les censeurs, que l’on peut regarder comme un des remparts les plus fermes que Rome ait élevés pour protéger sa liberté, tant que sa liberté exista ; devenus en effet les suprêmes arbitres des mœurs des citoyens, ils furent une des causes les plus puissantes qui retardèrent la corruption du peuple romain.
On commit bien une faute dès l’origine même de cette magistrature en l’établissant pour cinq années ; mais peu de temps après cette faute fut réparée par la sagesse de Mamercus, dictateur, qui par une nouvelle loi réduisit la durée de cette charge à dix-huit mois. Les censeurs qui se trouvaient alors en exercice furent tellement irrités de cette mesure, qu’ils exclurent Mamercus du sénat ; conduite qui fut généralement désapprouvée et par le peuple et par les patriciens. Et comme on ne dit pas que Mamercus ait pu éviter cet outrage, il faut ou que l’histoire soit ici incomplète, ou que les lois romaines fussent défectueuses en cette partie ; car il ne faut pas qu’une république soit organisée de manière à ce qu’un citoyen, pour avoir osé promulguer une loi conforme à un gouvernement libre, soit exposé à en être puni sans pouvoir se défendre.
Mais pour en revenir à l’objet de ce chapitre, je dis que, par la création de cette nouvelle magistrature, on voit que si les États dont les commencements furent libres, et qui, comme Rome, se sont gouvernés eux-mêmes, ont eu tant de peine à trouver des lois propres à maintenir leur liberté, il ne faut pas s’étonner si les villes qui prirent naissance au sein de l’esclavage ont rencontré, je ne dirai pas de la difficulté, mais de l’impossibilité à jamais organiser une constitution qui leur assurât la liberté et la tranquillité. La ville de Florence en est un exemple. Son origine fut dépendante de l’empire romain : accoutumée à vivre sous le gouvernement d’un maître, elle resta longtemps assujettie et sans s’occuper de sa propre existence ; ayant trouvé depuis l’occasion de respirer, elle commença à établir une constitution qui lui fût propre ; mais ces nouvelles institutions, mêlées avec les anciennes, qui ne valaient rien, ne purent pas non plus être bonnes. C’est ainsi que pendant une période de deux cents ans, dont on possède des traditions certaines, elle languit sans avoir eu jamais de gouvernement qui ait pu lui faire donner avec raison le nom de république.
Les difficultés qu’elle a trouvées dans son sein, on les retrouve dans toutes les cités qui ont eu les mêmes commencements ; et quoique bien souvent les libres suffrages du peuple aient confié à un petit nombre de citoyens le pouvoir d’y établir la réforme, cette réforme n’a jamais été organisée pour l’utilité commune, mais elle l’a toujours été à l’avantage d’un parti ; en sorte qu’au lieu de remettre l’ordre dans la cité, on n’a fait qu’accroître le désordre.
Pour citer à cet égard un exemple particulier, je dis que, parmi les considérations qui doivent fixer la pensée du fondateur d’un État, une des plus importantes est de savoir dans quelles mains il dépose le droit de punir de mort les citoyens. Les institutions romaines étaient admirables sur ce point : ordinairement on pouvait en appeler au peuple ; mais s’il arrivait une circonstance impérieuse où il fût dangereux d’accueillir l’appel et de surseoir à l’exécution, on nommait soudain un dictateur, qui faisait exécuter sur-le-champ la sentence ; remède auquel les Romains n’eurent jamais recours que dans une nécessité pressante.
Mais à Florence, et dans les autres villes d’une origine semblable, et habituées comme elle à la servitude, ce pouvoir terrible était confié à un étranger commis par l’État pour remplir cet office. Quand par la suite ces villes eurent conquis leur indépendance, elles continuèrent à confier ce droit à un étranger, auquel on donnait le titre de capitaine. Cet emploi présentait les plus grands dangers, par la facilité qu’avaient les citoyens puissants de corrompre celui qui le remplissait. Mais le temps ayant amené de nombreuses modifications dans le gouvernement de l’État, on établit huit citoyens pour remplir les fonctions du capitaine. Ce changement ne fit que rendre cette institution plus mauvaise encore, de mauvaise qu’elle était déjà, par la raison que nous avons déjà dite, que le petit nombre est toujours l’instrument du petit nombre et des citoyens puissants.
Venise a su se préserver de ce danger : elle a établi le conseil des Dix, qui peut sans appel punir tous les citoyens. Comme son autorité pourrait être trop faible contre des hommes puissants, quoiqu’il ait cependant le pouvoir de les punir, on a établi les quaranties ; et l’on a voulu de plus que le conseil des pregadi, qui est le sénat, eût le droit de punir les coupables ; de sorte que comme les accusateurs ne manquent pas, il se trouve aussi toujours des juges pour contenir les hommes puissants.
Lorsqu’on voit donc la république romaine, qui dut à sa propre sagesse et à celle de tant d’illustres citoyens les belles institutions qui la régissaient, forcée chaque jour par les événements d’établir de nouvelles lois en faveur de la liberté, il ne faut pas s’étonner si dans d’autres États dont les commencements furent plus désordonnés, il s’élève de telles difficultés, qu’il soit toujours impossible d’y rétablir l’ordre.
CHAPITRE L.
Un conseil ni un magistrat ne doivent pouvoir entraver les affaires d’un État.
T. Quintius Cincinnatus et Cn. Julius Mentus étaient consuls, et leur désunion avait suspendu toutes les affaires de la république. Le sénat alors les pria instamment de nommer un dictateur qui pût du moins exécuter ce que leur inimitié ne permettait pas de faire. Mais les consuls, qui ne pouvaient s’accorder sur rien, n’étaient du même avis que sur un seul point, celui de ne pas nommer de dictateur. Alors le sénat, n’ayant plus d’autre recours, implora l’appui des tribuns, qui, soutenus de leur côté par l’autorité du sénat, forcèrent les consuls d’obéir.
D’abord, il faut remarquer ici l’utilité du tribunat, qui ne se bornait pas à mettre un frein aux prétentions que les nobles déployaient contre le peuple, mais encore à celles qu’ils élevaient entre eux.
En second lieu, il ne faut jamais, dans un État, que l’on permette au petit nombre de prendre aucune de ces résolutions qui sont ordinairement nécessaires au maintien de la république. Ainsi, par exemple, avez-vous donné à un conseil le pouvoir de distribuer des honneurs et des grâces, ou à un magistrat celui de traiter une affaire ; il faut ou lui imposer l’obligation de la terminer d’une manière quelconque, ou pourvoir à ce qu’un autre puisse ou doive remplir son devoir s’il refuse de l’accomplir ; sans cela cette institution deviendrait défectueuse et pleine de danger, comme il serait arrivé à Rome, si l’on n’avait pu opposer le pouvoir des tribuns à l’obstination des deux consuls.
Dans la république de Venise, c’est le grand conseil qui distribue les honneurs et les emplois. Il arrivait quelquefois que tout le conseil, par ressentiment ou par quelque fausse suggestion, ne voulait donner de successeurs ni aux magistrats qui gouvernaient la ville, ni à ceux qui au dehors administraient l’État. C’était une source de désordres sans cesse renaissants, parce que toutes les villes dépendantes, et la capitale elle-même, manquaient tout à la fois de magistrats légitimes ; et l’on ne pouvait sortir de cette confusion qu’en parvenant à satisfaire la majorité de ce conseil ou à la tromper. Cette institution funeste eût entraîné la chute de l’État, si des citoyens sages n’y eussent remédié. Ils saisirent une occasion favorable, et firent passer une loi qui portait que tous les magistrats qui existaient au dedans ou au dehors de la ville ne cesseraient jamais leurs fonctions que lorsqu’ils auraient été remplacés. C’est par cette mesure qu’on arracha au conseil la facilité d’exposer la république à un péril certain, en entravant la marche des affaires publiques.
CHAPITRE LI.
Une république ou un prince doivent paraître exécuter par grandeur d’âme ce qu’ils font par nécessité.
Les hommes que la prudence dirige savent se faire un mérite de toutes leurs actions, même de celles auxquelles la nécessité les contraint. Le sénat de Rome se conduisit avec sagesse lorsqu’il décida qu’on entretiendrait aux dépens du public les hommes qui combattaient pour l’État, et qui jusqu’alors avaient fait la guerre à leurs frais. Le sénat voyait bien qu’en maintenant ce dernier usage, il ne pourrait faire de longues guerres, ni par conséquent assiéger aucune ville, ni conduire les armées loin de Rome, entreprises dont la nécessité était évidente à ses yeux : il ne balança pas à donner aux troupes une solde ; mais il s’y prit de manière à se faire un mérite de la nécessité qui l’y contraignait. Cette faveur fut tellement agréable à la multitude, que Rome entière se livra aux transports de la joie la plus effrénée ; ce bienfait parut si important à ses yeux, qu’elle n’aurait jamais osé l’espérer, qu’elle n’aurait même jamais cherché à l’obtenir d’elle-même. Et quoique les tribuns s’efforçassent d’atténuer cette faveur en faisant voir qu’une semblable mesure, loin d’alléger les charges du peuple, ne faisait qu’aggraver son sort, puisqu’il serait nécessaire d’établir de nouveaux impôts pour subvenir à cette solde, néanmoins ils ne purent empêcher le peuple de l’accepter avec reconnaissance. Le sénat même sut encore ajouter à ce bienfait, par la manière dont l’impôt fut réparti, car les charges les plus considérables furent imposées à la noblesse, et elles furent les premières acquittées.
CHAPITRE LII.
Le moyen le plus sûr et le moins tumultueux de réprimer l’ambition d’un citoyen qui devient tout-puissant dans un État, c’est de le devancer dans les voies mêmes qu’il a prises pour parvenir à la grandeur.
On voit, par le chapitre précédent, quel crédit le sénat acquit sur le peuple en se parant, comme d’un bienfait, de la paye qu’il lui avait accordée, ainsi que de la manière dont il avait assis les impôts. Si la noblesse eût toujours persévéré dans les mêmes sentiments, toute cause de trouble disparaissait à jamais de la ville ; les tribuns perdaient l’influence qu’ils avaient auprès du peuple, et, par une conséquence nécessaire, toute leur autorité. Il est d’ailleurs certain que dans une république, et surtout dans celles qui sont corrompues, on ne peut employer un moyen plus sûr, plus facile, plus exempt de tumulte, pour s’opposer à l’ambition d’un citoyen, que de le devancer dans tous les chemins par lesquels on le voit marcher au but qu’il s’est marqué. Si l’on se fût servi de ces mesures contre Côme de Médicis, ses adversaires s’en seraient bien mieux trouvés que de le chasser de Florence ; et si les citoyens qui lui disputaient le pouvoir avaient pris comme lui le parti d’être les bienfaiteurs du peuple, ils seraient parvenus sans bruit et sans violence à faire tomber de ses mains les armes dont il se prévalait le plus.
Pierre Soderini s’était acquis la plus haute réputation dans Florence par les seuls soins qu’il mettait à protéger le peuple, et il passait dans l’esprit de la multitude pour l’ami le plus sincère de la liberté. Certes il était bien plus facile, bien plus généreux aux citoyens auxquels sa puissance portait ombrage, il était bien moins dangereux pour eux et pour l’État même de le devancer dans les chemins par lesquels il s’élevait à la grandeur, que de chercher à le heurter de front, afin d’entraîner dans sa ruine le reste de la république. S’ils avaient rendu nulles entre ses mains les armes qui faisaient toute sa force, et cela leur était bien facile, ils auraient pu, dans tous les conseils, dans toutes les assemblées publiques, s’opposer à lui sans crainte, et sans être retenus par aucune considération. On dira peut-être que si les citoyens, que la haine animait contre Soderini, commirent une erreur grave en ne le devançant pas dans l’emploi des moyens par lesquels il étendait son influence parmi le peuple, Pierre, de son côté, ne fit pas une faute moins grande en négligeant à son tour de prévenir ses adversaires en tournant contre eux les armes dont ils le menaçaient. Mais Soderini mérite qu’on l’excuse sur ce point, et parce qu’il lui était difficile de suivre cette conduite, et parce qu’il n’eût pu le faire avec honneur : en effet, les moyens dont on se servit pour le renverser, et avec lesquels, après l’avoir combattu, on finit par précipiter sa ruine, consistaient à favoriser les Médicis. L’honneur s’opposait à ce qu’il prît ce parti, parce qu’il n’aurait pu, sans se perdre de réputation, aider à la ruine de cette liberté, dont la garde lui était confiée. De plus, il aurait fallu favoriser les Médicis ouvertement et tout d’un coup, et ce parti l’aurait exposé à de plus grands périls encore ; car, de quelque manière qu’il se fût montré l’ami des Médicis, il serait devenu suspect et odieux au peuple, et ses ennemis, plus que jamais, auraient eu l’occasion de le perdre.
Ainsi, les hommes doivent considérer un parti sous toutes ses faces, et en peser avec soin les inconvénients et les dangers, et ne point l’embrasser lorsqu’ils y voient plus de périls que d’utilité, alors même qu’ils seraient certains de faire adopter leur résolution. En agissant d’une manière différente, on s’exposerait au danger qu’éprouva Cicéron lorsque, voulant détruire l’influence d’Antoine, il ne fit que l’augmenter. Antoine avait été déclaré ennemi du sénat ; il rassembla soudain une armée formidable, composée en grande partie de soldats qui avaient marché sous les aigles de César. Cicéron, pour lui enlever ses soldats, exhorta le sénat à donner toute sa confiance à Octave, et à l’envoyer avec l’armée de la république et les consuls contre Marc-Antoine, alléguant pour motif qu’à peine les soldats, qui suivaient leur ennemi, auraient entendu le nom d’Octave, neveu du dictateur, et qui se faisait aussi nommer César, ils déserteraient le parti opposé et se réuniraient à Octave, de manière que Marc-Antoine, dépouillé de tous ses partisans, serait facilement renversé. L’avis de Cicéron eut une issue tout opposée à celle qu’on présumait. Marc-Antoine sut gagner Octave, et tous deux se réunirent aux dépens de Cicéron et du sénat ; alliance funeste, qui perdit pour jamais le parti des grands. Rien n’était plus facile à prévoir. Ce n’était pas le conseil de Cicéron qu’il fallait suivre ; mais c’était le nom de César qu’on devait craindre, ce nom dont la gloire avait dissipé tous ses ennemis, et qui lui avait acquis dans Rome un pouvoir suprême ; et l’on ne devait attendre des héritiers du dictateur ou de ses complices rien de favorable à la liberté.
CHAPITRE LIII.
Souvent le peuple désire sa ruine, trompé par la fausse apparence ; et rien n’est plus facile que de l’entraîner par de vastes espérances et des promesses éblouissantes.
Après la prise de Véïes, le bruit se répandit parmi le peuple romain qu’il serait avantageux pour Rome que la moitié de ses habitants allât habiter Véïes. On faisait valoir la richesse du pays où était située la ville, le grand nombre de ses édifices, son voisinage de Rome ; cette mesure pouvait facilement enrichir la moitié du peuple romain, et, vu la proximité de Rome, elle n’apportait aucun délai dans le cours des affaires civiles. Cette proposition, au contraire, parut au sénat et aux citoyens les plus éclairés, non-seulement sans avantage, mais tellement dangereuse, qu’ils disaient hautement qu’ils aimaient mieux souffrir la mort que de donner leur assentiment à une telle mesure. Les plus violents débats s’élevèrent bientôt, et le peuple, indigné contre le sénat, allait prendre les armes et répandre du sang, si le sénat ne s’était fait un bouclier de plusieurs citoyens respectables par leur âge et par leurs lumières ; le respect que le peuple avait pour eux arrêta sa fureur, et il ne poussa pas plus loin l’insolence de ses prétentions.
Il faut ici remarquer deux choses : la première, que le peuple, séduit par l’image d’un bien trompeur, désire trop souvent sa propre ruine ; et que si quelqu’un qui mérite toute sa confiance ne l’éclaire pas sur ce qui peut lui nuire ou lui être avantageux, l’État se trouve exposé aux dangers les plus imminents. Si le sort voulait que le peuple ne se fiât à personne, ainsi qu’il est quelquefois arrivé, pour avoir été trompé, ou par les hommes, ou par les événements, l’État ne pourrait éviter sa ruine. C’est à cette occasion que Dante, dans son livre De monarchiâ, dit que souvent le peuple a crié : Vive ma mort ! et périsse ma vie !
De ce défaut de confiance il arrive parfois qu’une république n’ose prendre un parti avantageux, comme je l’ai fait voir en parlant des Vénitiens, quand, assaillis par des ennemis trop nombreux, ils ne purent se résoudre, pour prévenir leur ruine, à en gagner quelques-uns par la restitution de ce qu’ils avaient eux-mêmes enlevé aux autres ; conquêtes qui étaient la cause de la guerre et de la ligue de tant de princes contre eux.
En examinant cependant ce qu’il est facile ou ce qu’il est difficile de persuader à un peuple, on doit faire une distinction. Par exemple, dans le parti qu’on veut lui faire embrasser, le peuple voit au premier coup d’œil une perte ou un gain, de la grandeur ou de la lâcheté. Si, dans les projets qu’on lui soumet, il aperçoit un avantage réel, s’ils lui semblent magnanimes, il sera facile de les lui faire embrasser, quand même sa propre ruine et celle de l’État seraient cachées sous ces apparences trompeuses. De même, il sera toujours difficile de lui faire prendre un parti qui ait l’apparence de la lâcheté ou du dommage, quand même il cacherait un gain véritable ou le salut de l’État.
Des exemples tirés de l’histoire des Romains et de celle des barbares, des temps anciens et des modernes, se présentent en foule. C’est de là que vint l’opinion désavantageuse qui s’éleva dans Rome contre Fabius Maximus, qui ne pouvait persuader au peuple romain qu’il fût utile à la république de temporiser pendant la guerre et de s’opposer aux efforts d’Annibal sans lui livrer bataille. Le peuple voyait de la lâcheté dans cette conduite, et n’en apercevait pas l’utilité ; et Fabius, de son côté, n’avait pas de raisons assez puissantes pour le convaincre. Et ce qui prouve avec quel aveuglement les hommes embrassent toujours les partis où semble briller le courage, c’est que, quoique le peuple romain eût commis la grave erreur de donner pouvoir au général de la cavalerie de Fabius, de combattre, malgré l’opposition du consul, et que, par cette autorisation, l’armée romaine eût été mise en déroute si Fabius n’y avait remédié par sa prudence, cependant cette expérience ne lui suffit pas, et il créa dans la suite Varron consul, non à cause de son propre mérite, mais parce qu’il parcourait les places et les lieux publics de Rome, promettant de vaincre Annibal si on lui permettait de combattre. La défaite de Cannes et presque la ruine de Rome furent les suites de cette conduite.
Je veux à ce sujet rapporter encore un autre fait tiré de l’histoire romaine. Il y avait déjà huit ou dix ans qu’Annibal combattait en Italie ; cette contrée était de toutes parts inondée du sang des Romains, quand un certain M. Centenius Penula, homme du caractère le plus vil, quoiqu’il eût occupé jadis quelque grade dans les armées, se présenta devant le sénat, et offrit, si on lui donnait le pouvoir de former un corps de volontaires dans toute l’étendue de l’Italie, de livrer en peu de temps Annibal mort ou prisonnier. Cette promesse parut téméraire au sénat : réfléchissant néanmoins que s’il la rejetait, et que le peuple en eût connaissance par la suite, il pourrait en résulter du tumulte et des plaintes, et qu’on pourrait en savoir mauvais gré aux sénateurs, on accueillit la proposition de Penula, et l’on aima mieux exposer ceux qui consentiraient à le suivre, qu’irriter de nouveau les ressentiments du peuple, sachant avec quel empressement il accepterait ce parti, et combien il serait difficile de l’en dissuader. Cet insensé, suivi d’une multitude sans ordre et sans discipline, marcha donc au-devant d’Annibal ; mais à la première rencontre, lui et tous ceux qui l’accompagnaient furent défaits ou tués.
Nicias, en dépit de sa prévoyance et de sa sagesse, ne put jamais convaincre les habitants d’Athènes du danger de porter la guerre en Sicile. Cette entreprise, exécutée malgré les conseils des citoyens les plus éclairés, entraîna la ruine totale d’Athènes.
Lorsque Scipion fut nommé consul, il briguait le département de l’Afrique et promettait de renverser Carthage ; mais le sénat, retenu par Fabius Maximus, lui refusait son suffrage : il menaça alors de s’adresser au peuple, parce qu’il savait combien de semblables propositions lui sont toujours agréables.
Notre ville pourrait à ce sujet servir encore d’exemple. Messer Hercule Bentivogli, commandant des troupes de Florence, conjointement avec Antoine Giacomini, après avoir battu Berthelemi d’Alviano à San-Vincenti, alla mettre le siége devant Pise. Cette entreprise fut décidée par le peuple, qu’avaient séduit les magnifiques assurances de Bentivogli, malgré les représentations d’une foule de citoyens éclairés qui la blâmaient hautement ; mais tous leurs efforts furent vains et repoussés par la volonté générale, trop confiante aux vastes promesses du commandant.
Ainsi, le moyen le plus facile d’entraîner la ruine d’un État où le peuple tient toute l’autorité en main, c’est de lui faire entreprendre des expéditions hardies ; car partout où le peuple aura quelque influence, il les embrassera toujours avec enthousiasme, et les hommes sages qui seraient d’un avis contraire ne pourront jamais s’y opposer.
Mais si la ruine de l’État est le résultat inévitable d’une telle conduite, on en voit naître bien plus souvent encore la perte des citoyens chargés de diriger de semblables entreprises : car le peuple, trouvant la défaite là où il comptait sur la victoire, n’en accuse ni la fortune ni les faibles moyens de celui qui dirigeait la guerre, mais sa lâcheté et son ignorance ; et trop souvent il lui fait payer sa propre faute de la mort, des fers ou de l’exil. Une foule de généraux de Carthage et d’Athènes en offrent la preuve : quelques victoires qui eussent couronné leurs entreprises, un seul revers suffisait pour tout effacer. C’est ce qui arriva à Antoine Giacomini, notre concitoyen : n’ayant pu s’emparer de Pise, comme le peuple l’espérait et comme lui-même l’avait promis, il encourut tellement la défaveur populaire, que, malgré tous les services qu’il avait autrefois rendus à la patrie, il dut la vie plutôt à l’humanité de ceux qui avaient en main l’autorité, qu’à tout autre motif qui le défendit auprès du peuple.
CHAPITRE LIV.
Quel est le pouvoir d’un grand homme pour retenir dans le devoir un peuple soulevé.
Le second point important que nous avons indiqué dans le chapitre précédent, c’est que rien n’est plus propre à réprimer la multitude soulevée que le respect qu’elle porte à quelque homme sage dont la vertu est une autorité, et qui se présente tout à coup devant elle. C’est avec raison que Virgile a dit :
Tum, pietate gravem ac ineritis si forte virum quem
Conspexere, silent, arrectisque auribus adstant.
________Virg., Æneid., lib.I., v. 151, 152.
En conséquence, tout chef d’une armée, tout magistrat d’une ville où s’élève une sédition, doit sur-le-champ se présenter au milieu du tumulte, user avec le plus d’adresse qu’il peut de son influence et de sa considération, et s’entourer de toutes les marques de sa dignité, afin d’imprimer plus de respect pour sa personne.
Florence, il y a peu d’années, était divisée en deux factions, nommées fratesche et arrabiate. On prit les armes, et les fratesques furent vaincus. On distinguait parmi eux Paul-Antoine Soderini, l’un des citoyens les plus recommandables de la république : le peuple armé se précipitait en foule vers sa maison pour la piller ; messer Francesco, son frère, alors évêque de Volterre, et aujourd’hui cardinal, s’y trouvait en ce moment. Au premier bruit qu’il entend, à l’aspect de la foule irritée, il revêt ses habits les plus magnifiques, met par-dessus le rochet épiscopal, et s’avance à la rencontre de ces furieux : sa présence, ses discours, tout les arrête ; et, pendant plusieurs jours, sa conduite ferme et courageuse fit l’entretien de toute la ville.