Discours sur la première décade de Tite-Live (page 8)
Après l’année 1494, la ville de Florence ayant perdu une partie de ses possessions, telles que Pise et quelques autres villes, on se vit forcé de faire la guerre à ceux qui s’en étaient rendus maîtres, et comme ces nouveaux possesseurs étaient puissants, il en résulta pour l’État des frais énormes sans aucun avantage ; ces grandes dépenses entraînèrent des charges plus pesantes encore, qui excitèrent de toutes parts les murmures du peuple. Comme cette guerre était dirigée par un conseil de dix citoyens, que l’on nommait les dix de la guerre, la multitude commença à concevoir contre eux de violents soupçons, comme s’ils eussent été les seuls moteurs des hostilités et des dépenses qu’elles occasionnaient ; on crut que si l’on abolissait cette magistrature, on étoufferait les causes de la guerre ; en conséquence, lorsqu’arriva l’époque du renouvellement des dix, on ne procéda point aux élections, et après avoir laissé expirer leur commission, on en confia les pouvoirs à la seigneurie. Cette résolution eut les suites les plus funestes ; car non-seulement elle ne mit point de terme à la guerre, comme l’universalité des citoyens l’espérait, mais elle éloigna les hommes qui la dirigeaient avec sagesse. C’est ainsi qu’outre la ville de Pise on perdit Arezzo et une foule d’autres cités. Le peuple reconnut alors son erreur ; il vit que la cause de son mal était la fièvre, et non le médecin, et il rétablit le conseil des dix.
La même méfiance éclata dans Rome contre le nom de consul, lorsque, voyant la guerre naître de la guerre, et le repos fuir toujours devant ses vœux, le peuple, au lieu de penser que cet état d’hostilités continuelles prenait sa source dans la jalousie des peuples voisins, crut que la guerre naissait de l’ambition des nobles, qui, ne pouvant parvenir à le punir dans Rome, où il était défendu par la puissance des tribuns, voulaient que les consuls le conduisissent au loin pour l’opprimer à leur aise dans des lieux où il ne pouvait espérer d’appui. Il jugea, en conséquence, qu’il était de son intérêt, ou d’abolir le consulat, ou de limiter tellement son pouvoir, que cette autorité ne pût s’étendre sur le peuple, ni au dehors, ni dans les murs de Rome. Le premier qui proposa cette loi fut le tribun Terentillus ; il demanda que l’on créât cinq citoyens chargés d’examiner l’autorité des consuls, et d’y imposer des limites. Cette proposition irrita profondément la noblesse, qui crut voir une véritable insulte à la majesté de l’empire dans l’abaissement auquel on voulait la réduire en l’écartant du gouvernement de la république. Néanmoins l’opiniâtreté des tribuns fut tellement puissante, que le nom de consul fut aboli ; et après avoir essayé différentes mesures, on aima mieux établir des tribuns avec le pouvoir consulaire que de renommer des consuls ; c’était plutôt leur nom qu’on avait pris en haine, que leur autorité. Cette nouvelle magistrature subsista de longues années ; mais enfin le peuple, ayant reconnu son erreur, rétablit de nouveau ses consuls, comme les Florentins revinrent au conseil des dix.
CHAPITRE XL.
De la création du décemvirat à Rome ; de ce que cette institution a de remarquable, et comment, entre une infinité d’autres considérations, le même événement peut sauver ou renverser un État.
Dans le dessein où je suis de m’étendre particulièrement sur les événements que produisit dans Rome l’établissement du décemvirat, je ne crois pas superflu de rapporter d’abord tout ce qui résulta de cette institution, et j’examinerai ensuite parmi tous ces résultats ceux qui me paraissent les plus dignes d’être remarqués ; ils sont en grand nombre, et méritent une attention particulière de la part de ceux qui veulent maintenir une république dans sa liberté, et de ceux qui formeraient le projet de l’asservir ; car la suite de mon discours mettra dans tout leur jour les nombreuses erreurs que le sénat et le peuple commirent au préjudice de la liberté, et les fautes non moins nombreuses par lesquelles Appius, chef des décemvirs, nuisit à la tyrannie qu’il croyait déjà pouvoir établir dans Rome.
Après des contestations infinies et des débats sans terme entre le peuple et la noblesse, pour établir dans Rome des lois capables de maintenir la liberté dans l’État, les deux partis convinrent d’un commun accord d’envoyer Spurius Posthumius, avec deux autres citoyens, à Athènes, afin d’y prendre pour modèle les lois de Solon, et de les faire servir de base à celles qu’il conviendrait de donner à la république romaine. Ces députés se rendirent à Athènes, et à leur retour on procéda à la nomination de ceux qui seraient chargés d’examiner et de rédiger ces lois ; on choisit dix citoyens qui devaient rester en fonction pendant un an. Parmi eux se trouvait Appius Claudius, homme éclairé, mais turbulent. Afin qu’ils pussent procéder sans obstacle à la rédaction de ces nouvelles lois, on supprima dans Rome tous les autres magistrats, particulièrement les tribuns et les consuls ; on abolit l’appel au peuple, en sorte que cette nouvelle magistrature vint à être maîtresse souveraine dans Rome.
Appius, comblé en toute occasion des faveurs du peuple, réunit bientôt dans ses seules mains l’autorité de ses collègues. Il affectait les manières les plus populaires, et chacun s’étonnait qu’il eût changé sitôt de nature et de caractère, après avoir passé jusqu’alors pour le persécuteur le plus impitoyable du peuple. Les décemvirs montrèrent d’abord une grande modération : ils n’avaient que douze licteurs qui précédaient ordinairement celui qu’ils choisissaient pour les présider. Quoiqu’ils fussent investis d’une autorité absolue, ayant eu à condamner un citoyen romain pour assassinat, ils le citèrent par-devant le peuple, auquel ils abandonnèrent le soin de le juger.
Ils écrivirent leurs lois sur dix tables, et ils commencèrent par les exposer en public, afin que le peuple pût les lire et les discuter, et que si l’on y remarquait quelque chose de défectueux, ils pussent les corriger avant de les promulguer. Sur cela, Appius fit circuler dans Rome le bruit que si à ces dix tables on en ajoutait deux nouvelles, on leur donnerait toute perfection ; cette opinion, accréditée dans la ville, servit de prétexte au peuple pour prolonger le décemvirat d’une année, et il s’y porta d’autant plus volontiers, qu’il espérait ne plus voir le rétablissement des consuls, pouvoir se passer de l’appui des tribuns, et, comme nous venons de le dire, rester juge des affaires.
Lorsqu’on eut pris la résolution de renommer les décemvirs, toute la noblesse s’empressa pour obtenir cette magistrature. Appius se mit le premier sur les rangs ; il affectait dans ses démarches une telle popularité, qu’il commença à devenir suspect à ses collègues : Credebant enim haud gratuitam in tanta superbia comitatem fore. Mais incertains de pouvoir lui résister ouvertement, ils résolurent d’employer l’artifice, et quoiqu’il fût le plus jeune de tous, ils lui donnèrent le pouvoir de proposer au peuple les décemvirs futurs. Ils croyaient que se conformant à la conduite des autres, il ne se proposerait point lui-même ; démarche inusitée jusqu’à cette époque dans Rome, et qu’on y regardait comme une ignominie : Ille vero impedimentum pro occasione arripuit. Il se nomma le premier, au grand mécontentement de toute la noblesse, étonnée de son audace, et désigna ensuite ceux qu’il voulut pour collègues.
Cette nouvelle nomination, faite pour une autre année encore, commença à dessiller les yeux de la noblesse et du peuple ; car aussitôt Appius (finem fecit ferendæ alienæ personæ) ne cacha plus son orgueil, et inspira bientôt aux autres décemvirs les sentiments qui l’animaient. Pour exciter plus d’épouvante parmi le peuple et le sénat, au lieu de douze licteurs, ils en prirent cent vingt. Les craintes furent générales pendant quelques jours. Ils commencèrent bientôt à tenir le sénat en alarmes et à opprimer le peuple ; et si un citoyen maltraité par l’un d’entre eux en appelait aux autres, il encourait dans son appel une sentence plus rigoureuse encore que dans le premier jugement. Le peuple alors, reconnaissant sa faute, commença, dans son désespoir, à tourner ses regards vers les nobles : et inde libertatis captare auram, unde servitutem timendo, in eum statum rempublicam adduxerant. La noblesse jouissait de sa douleur, ut ipsi, tædio præsentium, consules desiderarent.
L’année venait de finir ; les deux nouvelles tables des lois étaient terminées, mais non publiées. Les décemvirs saisirent ce prétexte pour se maintenir dans leur charge ; ils retinrent le gouvernement par la violence, et se firent des satellites de la jeune noblesse, en lui donnant les biens de ceux qu’ils avaient condamnés : Quibus donis juventus corrumpebatur, et malebat licentiam suam, quam omnium libertatem.
Dans ces entrefaites, les Sabins et les Volsques déclarérent la guerre aux Romains. Les craintes que cette guerre fit naître montrèrent aux décemvirs toute la faiblesse de leur autorité ; ils ne pouvaient soutenir la lutte sans le sénat, et réunir le sénat leur semblait la ruine de leur puissance. Cependant, pressés par la nécessité, ils embrassèrent ce dernier parti. Lorsque les sénateurs furent rassemblés, un grand nombre d’entre eux s’élevèrent contre la tyrannie des décemvirs, particulièrement Valérius et Horatius.
Le décemvirat touchait à sa fin ; mais le sénat, toujours jaloux du peuple, ne voulut pas user de toute son influence ; il espérait que si les décemvirs déposaient volontairement leur magistrature, il serait possible de ne point rétablir les tribuns du peuple. La guerre fut donc résolue, et on mit en campagne deux armées commandées par une partie des décemvirs. Appius demeura dans Rome, chargé de la gouverner. C’est alors qu’il s’éprit de Virginie, et que, voulant l’arracher par force à sa famille, il réduisit son père Virginius à la poignarder lui-même pour la délivrer de ses mains. De là les tumultes qui s’élevèrent dans Rome et dans les deux armées, qui, se réunissant au reste de la multitude, se retirèrent sur le Mont sacré, où elles restèrent jusqu’à ce que les décemvirs eussent déposé leur charge, qu’on eût rétabli les tribuns et les consuls, et que la république eût recouvré les anciennes institutions protectrices de sa liberté.
On peut conclure de ce passage que le malheur de voir naître dans Rome une semblable tyrannie eut pour origine les mêmes causes qui produisent presque toutes les autres tyrannies dans un gouvernement, c’est-à-dire le désir trop ardent du peuple d’être libre, et celui non moins vif de la noblesse de dominer. Lorsque les deux partis ne s’accordent point pour établir une loi en faveur de la liberté, mais que l’un d’entre eux se laisse emporter à favoriser un citoyen, la tyrannie élève soudain sa tête hideuse. Le peuple et le sénat s’entendirent pour instituer les décemvirs ; mais ils ne les revêtirent de tant d’autorité que parce que chaque parti avait l’espoir, l’un d’éteindre le nom de consul, l’autre le nom de tribun. Aussitôt qu’ils furent établis, le peuple, qui crut voir dans Appius le soutien de ses droits et le fléau de la noblesse, répandit sur lui toutes ses faveurs. Lorsqu’un peuple en est venu à se tromper au point de mettre en crédit un citoyen pour qu’il puisse abattre les objets de sa haine, si ce favori du peuple est habile, il ne peut manquer de devenir le tyran de l’État. Il se servira d’abord du peuple pour détruire la noblesse, ensuite ; mais seulement après l’avoir détruite, il entreprendra d’opprimer le peuple à son tour ; et le peuple alors se trouvera esclave, sans savoir à qui recourir.
Telle est la marche qu’ont suivie tous les tyrans pour enchaîner une république. Si Appius avait su s’y conformer, sa tyrannie aurait jeté de plus profondes racines, et elle n’eût point été si promptement renversée ; mais sa conduite fut toute différente, et l’on ne pouvait agir avec plus d’imprudence. Pour retenir la tyrannie, il se fit l’ennemi de tous ceux qui la lui avaient mise entre les mains, et qui pouvaient la lui conserver, et l’ami de ceux qui n’avaient concouru en aucune manière à la lui donner, et qui n’auraient jamais pu le maintenir. Il perdit ainsi l’amitié de ceux qui d’abord avaient été ses amis, et chercha à gagner l’affection de ceux qui ne pouvaient pas l’être. Et, en effet, quoique les nobles aiment à tyranniser, ceux d’entre eux qui ne participent pas à la tyrannie sont toujours ennemis du tyran, qui ne peut jamais les gagner entièrement, tant sont vastes leur ambition et leur insatiable avarice ; car de quelques richesses, de quelques honneurs que puisse disposer un tyran, jamais il ne peut satisfaire au désir de tous. C’est ainsi qu’Appius, abandonnant le peuple pour se rapprocher de la noblesse, commit une erreur manifeste : pour retenir l’autorité par la force, il faut être plus fort que celui contre lequel on la dispute. Aussi les tyrans que favorise la multitude, et qui n’ont d’ennemis que la noblesse, jouissent d’une bien plus grande sécurité, parce que leur violence est soutenue par de plus grandes forces que ceux qui n’ont d’appui contre l’inimitié du peuple que l’amitié de la noblesse. Favorisés par le peuple, il leur suffit, pour se maintenir, des forces intérieures. C’est ainsi que Nabis, tyran de Sparte, attaqué par la Grèce entière et le peuple romain, put résister à leurs efforts. Après s’être assuré du petit nombre des nobles, et soutenu par l’affection du peuple, il ne craignit pas de se défendre. Il n’aurait osé l’entreprendre si le peuple avait été son ennemi.
D’un autre côté, lorsqu’on n’a que peu d’amis au dedans, les forces du pays ne peuvent suffire ; il faut aller chercher des appuis au dehors. Il y en a de trois espèces : l’une consiste dans les satellites étrangers destinés à la garde de votre personne ; l’autre dans les armes qu’on donne aux habitants des campagnes pour qu’ils rendent les mêmes services qu’auraient rendus les citoyens ; la troisième enfin, dans l’alliance avec des voisins puissants qui vous défendent. Celui qui suivrait cette marche sans s’en écarter pourrait encore, quoiqu’il eût le peuple pour ennemi, parvenir à se sauver.
Mais Appius ne pouvait gagner les habitants de la campagne ; car la montagne et Rome ne formaient qu’un même peuple, et ce qu’il pouvait, il ne sut point le faire : aussi son pouvoir s’écroula lorsqu’il s’élevait à peine.
Le peuple et le sénat commirent des erreurs graves dans l’institution des décemvirs. Et quoique, dans le chapitre qui traite du dictateur, j’aie avancé que les seuls magistrats dangereux pour la liberté sont ceux qui s’emparent eux-mêmes du pouvoir, et non ceux que nomme le peuple, néanmoins ce dernier, quand il établit de nouveaux magistrats, doit les instituer de manière à ce qu’ils éprouvent quelque crainte à se laisser corrompre.
Une surveillance active aurait dû entourer sans cesse les décemvirs, et les maintenir dans le devoir ; les Romains ne les surveillèrent pas. Ils devinrent dans Rome l’unique tribunal ; tous les autres furent abolis. Et, comme nous l’avons déjà dit, c’est ainsi que l’extrême désir qu’avaient, et le sénat d’abolir les tribuns, et le peuple de détruire les consuls, aveugla tellement le peuple et le sénat, qu’ils ne balancèrent point à concourir tous deux au désordre général.
Aussi, le roi Ferdinand disait que les hommes imitent souvent ces faibles oiseaux de rapine, qui poursuivent avec un tel acharnement la proie que la nature leur indique, qu’ils ne s’aperçoivent pas d’un autre oiseau plus fort et plus puissant qui s’élance sur eux pour les déchirer.
On verra donc par ce que je viens de dire, ainsi que je me l’étais proposé en commençant ce chapitre, dans quelles fautes le désir de sauver la liberté précipita le peuple romain, et celles que commit Appius pour s’emparer de la tyrannie.
CHAPITRE XLI.
Passer subitement de la modestie à l’orgueil, de la clémence à la cruauté, sans intermédiaire, c’est une conduite imprudente et sans but.
Parmi les moyens dont Appius se servit imprudemment pour conserver la tyrannie, un des plus remarquables fut de changer trop subitement de caractère et de direction. La dissimulation avec laquelle il sut tromper le peuple en feignant d’être son ami fut utile à ses vues ; il en est de même de la conduite qu’il tint pour faire renouveler le décemvirat ; on peut également applaudir à l’audace qu’il déploya, en osant se désigner lui-même, contre l’attente de la noblesse ; il fit bien encore de s’adjoindre des collègues à son choix ; mais il se conduisit avec imprudence, lorsqu’ayant réussi il changea tout à coup de caractère, et se montra l’ennemi du peuple, de son ami qu’il était ; lui, qu’on avait vu affable et accessible à tous, on le vit plein de roideur et d’orgueil, et il se jeta si subitement dans des défauts contraires à ses premières qualités, que la fausseté de son âme dut frapper sans peine les yeux les plus prévenus ; car celui qui pendant un certain temps a paru vertueux, et prétend se livrer sans contrainte à sa perversité naturelle, doit y parvenir par degrés. Il faut se servir de toutes les facilités que présente l’occasion, de manière qu’avant qu’une conduite tout à fait opposée vous ravisse les anciennes faveurs du peuple, vous en ayez acquis d’un autre côté tant de nouvelles, que votre autorité n’en souffre point d’atteinte. En vous conduisant d’une manière différente, vous vous trouvez à découvert, sans amis, et votre perte est assurée.
CHAPITRE XLII.
Combien les hommes peuvent aisément se corrompre.
Le décemvirat nous fournira encore un exemple de la facilité avec laquelle les hommes se laissent corrompre, et avec quelle promptitude ils changent de caractère, quoique d’un naturel heureux et cultivé par l’éducation. Il suffit de considérer comment toute cette jeunesse qu’Appius avait choisie pour l’avoir sans cesse autour de lui se familiarisa bientôt avec la tyrannie, et s’en déclara l’amie, séduite par les faibles avantages qu’elle en retirait ; il ne faut que voir également comment Quintus Fabius, l’un des membres du second décemvirat, homme renommé par ses vertus, mais que l’ambition aveugla un moment, se laissa séduire par la perversité d’Appius, abandonna la vertu pour se plonger dans le vice, et devint en tout l’émule de son collègue. Ces faits, mûrement examinés, engageront plus vivement encore les législateurs des républiques ou des royaumes à mettre un frein aux passions des hommes, en leur ôtant l’espoir de pouvoir impunément s’égarer.
CHAPITRE XLIII.
Ceux qui combattent pour leur propre gloire sont des soldats braves et fidèles.
Le sujet que nous venons de traiter montre encore la grande différence qui existe entre une armée satisfaite, qui combat pour sa propre gloire, et celle qui, déjà mal disposée, ne combat que pour servir l’ambition d’un maître. Aussi, les armées romaines, qui, sous leurs consuls, avaient toujours été victorieuses, furent toujours vaincues lorsqu’elles suivirent les décemvirs. Cet exemple peut démontrer également en partie l’inutilité des soldats mercenaires, qui n’ont d’autre lien qui les attache à vos intérêts que le faible salaire qu’ils reçoivent de vos mains. Ce motif n’est ni ne saurait être assez puissant pour les rendre fidèles et leur faire pousser l’attachement jusqu’à vouloir mourir pour vous. Les armées qui ne portent pas à celui pour lequel elles combattent une affection capable de lui donner un partisan dans chaque soldat, n’ont point assez de courage pour résister à un ennemi qui montrerait la moindre valeur. Et comme cet attachement et cette émulation ne peuvent exister que dans des sujets, il faut, lorsqu’on veut gouverner et maintenir un État, soit républicain, soit monarchique, armer ses peuples, ainsi que l’ont fait tous ceux dont les armées ont exécuté de grandes conquêtes.
Les Romains, sous les décemvirs, avaient bien le même courage ; mais comme leurs sentiments n’étaient plus les mêmes, leurs succès étaient également bien différents. Aussi, après l’abolition du décemvirat, à peine eurent-ils recommencé à combattre sous l’influence de la liberté, qu’ils déployèrent leur ancienne valeur, et par conséquent leurs entreprises furent couronnées du succès, selon leur ancienne coutume.
CHAPITRE XLIV.
Une multitude sans chef n’est d’aucune utilité, et il ne faut pas d’abord menacer, et demander ensuite l’autorité.
Après la mort de Virginie, le peuple romain s’était réuni en armes sur le Mont sacré. Le sénat lui envoya des messagers pour s’informer par quels ordres il avait abandonné ses chefs et s’était retiré en ce lieu. On avait tant de respect pour l’autorité du sénat, que le peuple, n’ayant point de chef à sa tête, n’osait répondre à cette demande. Et Tite-Live ajoute que ce n’était pas les raisons qui lui manquaient, mais quelqu’un qui osât prendre sur lui de répondre. Ce fait montre évidemment l’incapacité d’une multitude sans chef.
Virginius comprit d’où venait cette confusion, et par son ordre on créa vingt tribuns militaires, que l’on reconnu comme chefs, et qui furent chargés de répondre et de conférer avec le sénat. Le peuple alors demanda qu’on députât vers lui Horatius et Valérius, pour leur faire part de ses prétentions ; mais ces deux sénateurs ne voulurent se rendre sur le Mont sacré, que lorsque les décemvirs auraient déposé leur pouvoir ; et lorsqu’ils arrivèrent au lieu où la multitude était réunie, on leur dit que l’intention du peuple était qu’on rétablit d’abord les tribuns ; qu’on appelât devant lui de toutes les sentences des magistrats, et qu’on livrât en ses mains les décemvirs sans exception, afin qu’on pût les brûler vifs. Valérius et Horatius applaudirent aux premières demandes ; mais ils blâmèrent la dernière comme impie, en disant : Crudedelitatem damnatis, in crudelitatem ruitis. Ils conseillèrent donc au peuple de ne plus parler des décemvirs, mais de chercher à reconquérir sur eux la puissance et l’autorité, ce qui lui fournirait des moyens certains de satisfaire sa vengeance.
On voit clairement par cet exemple combien il y a d’imprudence et de folie, en demandant une chose, de dire d’abord : Je veux m’en servir contre vos intérêts. Il ne faut point ainsi manifester tout à coup son dessein, mais s’efforcer d’obtenir à tout prix ce que l’on désire. C’est ainsi qu’en demandant ses armes à un homme, on ne doit pas lui dire : Je veux m’en servir pour te tuer ; mais une fois qu’on les a en main, on peut satisfaire sans peine son désir.
CHAPITRE XLV.
C’est donner on mauvais exemple que de ne pas observer une loi, surtout lorsqu’on en est l’auteur ; et renouveler chaque jour les offenses envers le peuple ne peut qu’offrir les plus grands dangers à celui qui gouverne.
Cet accord arrêté, et Rome rétablie dans son ancienne constitution, Virginius cita Appius devant le peuple pour y défendre sa cause. Il comparut accompagné d’une foule de nobles. Virginius ordonna qu’on le mît en prison. Appius commença à jeter des cris et à en appeler au peuple : Virginius prétend qu’il n’est pas digne d’avoir recours à cet appel qu’il a lui-même détruit, et d’obtenir pour défenseur ce peuple qu’il a si cruellement offensé. Appius répond à son tour qu’on ne doit pas violer cet appel, dont on a rétabli l’usage avec un si vif empressement. Cependant il fut mis en prison, et, avant le jour du jugement, il se tua lui-même. Quoique les crimes d’Appius méritassent les plus grands supplices, ce n’en était pas moins porter atteinte à la liberté que de violer les lois à son égard, et particulièrement celle qui venait d’être établie ; car le plus funeste exemple qu’on puisse, à mon avis, donner dans un État, c’est de créer une loi et de ne point l’observer, surtout quand elle est violée par ceux qui l’ont faite.
Après l’année 1494, la république de Florence avait réformé son gouvernement par l’influence du frère Jérôme Savonarola, homme dont les écrits témoignent la science, la sagesse et la vertu. Parmi les règlements établis pour assurer la liberté des citoyens, il y avait une loi qui permettait d’appeler au peuple de tous les jugements rendus pour crime d’État par le conseil des huit ou par la seigneurie. Cette loi, que Savonarola avait conseillée longtemps et qu’il n’obtint qu’avec difficulté, était à peine confirmée, que cinq citoyens furent mis à mort par la seigneurie pour attentat contre la sûreté de l’État, ils voulurent former appel ; mais on ne le permit pas, et la loi fut violée. Cet événement, plus qu’aucun autre, diminua le crédit du frère Jérôme. S’il regardait l’appel comme utile, il devait faire observer la loi ; s’il lui paraissait inutile, il ne devait pas employer tant d’efforts pour la faire passer.
On fut d’autant plus frappé de cet événement, que, dans toutes les prédications que fit Savonarola après qu’on eut violé la loi, on ne l’entendit jamais ni blâmer ni excuser ceux qui l’avaient ainsi foulée aux pieds, parce qu’il ne voulait pas désapprouver une chose qui tournait à son avantage et qu’il ne pouvait excuser. C’est ainsi qu’il dévoila son caractère factieux et l’ambition de son âme, qu’il perdit tout son crédit, et s’attira le blâme général.
Rien encore n’est plus funeste dans un État que de réveiller chaque jour, dans le cœur des citoyens, de nouveaux ressentiments par des outrages prodigués sans cesse à tels ou tels d’entre eux, ainsi qu’il arriva dans Rome après le décemvirat. En effet, tous les décemvirs, ainsi qu’un grand nombre d’autres citoyens, furent, en divers temps, accusés et condamnés. L’épouvante était universelle parmi les nobles, qui ne voyaient de terme à ces condamnations que la destruction de toute la noblesse. Il en serait résulté pour la république les inconvénients les plus désastreux, si le tribun Marcus Duellius n’y eût mis un terme par un édit qui interdisait, pendant un an, à qui que ce fût, la faculté de citer ou d’accuser aucun citoyen romain, ce qui rendit aux nobles toute leur sécurité.
On voit par cet exemple combien il est dangereux pour une république ou pour un prince de tenir l’esprit des citoyens dans les terreurs continuelles, en faisant planer sans cesse sur eux les outrages et les supplices. Rien de plus dangereux qu’une pareille conduite ; car les hommes qui commencent à trembler pour eux-mêmes se précautionnent à tout prix contre les dangers ; leur audace s’accroît, et bientôt rien ne les arrête dans leurs tentatives.
Il est donc nécessaire ou de n’offenser personne, ou de satisfaire à la fois tous ses ressentiments, puis de rassurer les citoyens, et de leur rendre la confiance et la tranquillité.
CHAPITRE XLVI.
Les hommes se jettent d’une ambition dans une autre ; on cherche d’abord à se préserver des offenses, et ensuite à opprimer ses rivaux .
Le peuple romain avait recouvré sa liberté et repris sa première place ; ses priviléges mêmes s’étaient étendus, grâce aux nombreuses lois dont on avait fortifié sa puissance ; on pouvait donc espérer avec raison que Rome jouirait enfin de sa tranquillité. Cependant l’expérience prouva bientôt le contraire : chaque jour voyait naître de nouveaux désordres ou de nouvelles dissensions. Et comme Tite-Live, avec sa sagesse ordinaire, fait connaître les causes qui occasionnèrent ces troubles, je crois à propos de répéter ici ses propres paroles. Le peuple, ou la noblesse, dit-il, témoignait d’autant plus d’orgueil que son adversaire montrait plus de modération. Le peuple jouissait-il tranquillement de ses droits, la jeune noblesse commençait à l’insulter. Les tribuns, dont le pouvoir même était outragé, ne pouvaient s’y opposer que faiblement. De leur côté, les nobles, quoiqu’ils trouvassent un peu d’emportement dans la conduite des plus jeunes d’entre eux, voyaient sans peine, puisqu’on devait passer les bornes, que les leurs se livrassent à ces excès plutôt que le peuple. C’est ainsi que la chaleur avec laquelle chaque parti défendait sa liberté était cause que toujours l’un d’entre eux était opprimé ; car la marche ordinaire de ces événements, c’est que les hommes, en cherchant à se mettre à l’abri de la crainte, commencent dès lors à se faire redouter ; l’offense qu’ils écartent loin d’eux, ils la rejettent sur leurs adversaires, comme s’il fallait nécessairement être oppresseur ou opprimé.
On voit par là de quelle manière les républiques se détruisent, et comment les hommes n’abandonnent l’objet de leur ambition que pour en poursuivre un autre ; cela prouve également la vérité de cette sentence que Salluste met dans la bouche de César : Quod omnia mala exempta bonis initiis orta sunt.
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, les citoyens, qui dans une république se livrent à toute leur ambition, cherchent d’abord à se mettre à l’abri des atteintes non-seulement des simples particuliers, mais même des magistrats. Ils essayent de se faire des amis, et, pour y parvenir, ils emploient des moyens en apparence légitimes ; ils leur prêtent de l’argent dans le besoin ; ils les défendent des attaques des hommes puissants ; ces moyens, qui offrent l’apparence de la vertu, trompent facilement tous les yeux, et l’on ne songe point à porter remède au mal. Parvenus sans obstacles, par une conduite persévérante, à ce degré d’élévation, les ambitieux acquièrent une telle importance, qu’ils se font redouter des simples citoyens et respecter des magistrats. Arrivés à ce point sans qu’on se soit d’abord opposé à leur puissance, ils se trouvent tellement affermis, qu’il devient extrêmement dangereux de chercher même à les ébranler ; et j’en ai déjà dit les raisons en parlant du danger qu’il peut y avoir à tenter de détruire un abus qui a déjà jeté de profondes racines dans un gouvernement ; car alors l’état des choses est tel qu’il faut ou tâcher de déraciner cet abus, au risque d’une ruine soudaine, ou le laisser croître, et se courber sous le joug d’une servitude inévitable, à moins que la mort ou quelque événement heureux ne vienne vous rendre à la liberté. Lorsque les citoyens et les magistrats mêmes tremblent devant un de leurs égaux, et qu’ils craignent de lui faire outrage, ainsi qu’à ses amis, ils sont bien près de rendre la justice ou de prodiguer les offenses au gré de ses caprices.
Ainsi, l’une des institutions les plus importantes d’un État doit être celle qui veille à ce que les citoyens, sous ombre de faire le bien, ne puissent se livrer au mal, et qu’ils ne jouissent que de ce crédit qui peut être utile et non nuisible à la liberté, ce que nous discuterons en son lieu.
CHAPITRE XLVII.
Les hommes, quoique sujets à se tromper sur les affaires générales, ne se trompent guère sur les affaires particulières.
Le peuple romain, fatigué, ainsi que nous l’avons dit, du nom de consul, voulait que les plébéiens pussent parvenir au consulat, ou qu’on en limitât l’autorité ; la noblesse, pour ne point avilir le pouvoir consulaire en faisant droit à l’une de ces deux demandes, prit un terme moyen, et consentit à la création de quatre tribuns revêtus de l’autorité des consuls et tirés indifféremment du sein de la noblesse ou du peuple. Les plébéiens triomphants crurent avoir renversé le consulat, et s’être élevés eux-mêmes à ce haut degré de puissance. Mais un fait digne de remarque, c’est que lorsqu’on procéda à l’élection de ces tribuns, le peuple romain ne nomma que des nobles, quoiqu’il eût pu les choisir tous dans son sein. C’est à cette occasion que Tite-Live dit : Quorum comitiorum eventus docuit alios animos in contentione libertatis et honoris, alios secundum deposita certamina, in incorrupto judicio esse.
Si l’on examine d’où naît cette différence, on verra qu’elle procède, je pense, de ce que les hommes qui se trompent souvent sur les résultats généraux d’une mesure sont moins sujets à l’erreur sur un fait particulier. Les plébéiens étaient persuadés en général qu’ils méritaient le consulat, parce qu’ils étaient plus nombreux dans la ville, et exposés à plus de périls dans la guerre, et parce que Rome ne devait sa liberté et sa puissance qu’à leur bras. Cette prétention leur paraissait raisonnable ; ils voulurent donc obtenir ce pouvoir par tous les moyens. Mais lorsqu’il fallut peser en particulier le mérite de chacun, ils connurent toute leur faiblesse, et jugèrent que nul ne méritait individuellement les honneurs dont tous ensemble ils se croyaient dignes. Alors rougissant d’eux-mêmes, ils eurent recours à ceux qui méritaient leur suffrage. Et Tite-Live, frappé à juste titre d’admiration pour cette conduite, s’écriait : Hanc modestiam æquitatemque et altitudinem animi ubi nunc in uno inveneris, quæ tunc populi universi fuit ?