Considérations sur la France (page 6)
Charles II se trouva-t-il bien d’avoir adhéré aux propositions des Ecossois ? On lui disoit , comme on a dit à Louis XVIII : « Il faut s’accommoder au temps ; il faut plier : C’est une folie de sacrifier une couronne pour sauver la hiérarchie. » Il le crut, et il fit très-mal. Le roi de France est plus sage : comment les François s’obstinent-ils à ne pas lui rendre justice ?
Si ce prince avoit fait la folie de proposer aux François une nouvelle constitution, c’est alors qu’on auroit pu l’accuser de donner dans un vague perfide ; car dans le fait il n’auroit rien dit : s’il avoit proposé son propre ouvrage, il n’y auroit eu qu’un cri contre lui, et ce cri eût été fondé. De quel droit, en effet, se seroit-il fait obéir, dès qu’il abandonnoit les lois antiques ? L’arbitraire n’est-il pas un domaine commun, auquel tout le monde a un droit égal ? Il n’y a pas de jeune homme en France qui n’eût montré les défauts du nouvel ouvrage et proposé des corrections. Qu’on examine bien la chose, et l’on verra que le Roi, dès qu’il auroit abandonné l’ancienne constitution, n’avoit plus qu’une chose à dire : Je ferai ce qu’on voudra. C’est à cette phrase indécente et absurde que se seroient réduits les plus beaux discours du Roi, traduits en langage clair. Y pense-t-on sérieusement, lorsqu’on blâme le Roi de n’avoir pas proposé aux François une nouvelle révolution ? Depuis que l’insurrection a commencé les malheurs épouvantables de sa famille, il a vu trois constitutions, acceptées, jurées, consacrées solennellement. Les deux premières n’ont duré qu’un instant, et la troisième n’existe que de nom. Le Roi devoit-il en proposer cinq ou six à ses sujets pour leur laisser le choix ? Certes ! les trois essais leur coûtent assez cher, pour que nul homme sensé ne s’avisât de leur en proposer un autre. Mais cette nouvelle proposition, qui seroit une folie de la part d’un particulier, seroit de la part du Roi, une folie et un forfait.
De quelque manière qu’il s’y fut pris, le Roi ne pouvoit contenter tout le monde. Il y avoit des inconvéniens à ne publier aucune déclaration ; il y en avoit à la publier telle qu’il l’a faite ; il y en avoit à la faire autrement. Dans le doute, il a bien fait de s’en tenir aux principes, et de ne choquer que les passions et les préjugés, en disant que la constitution françoise seroit pour lui l'arche d’alliance. Si les François examinent de sang-froid cette déclaration, je suis fort trompé s’ils n’y trouvent de quoi respecter le Roi. Dans les circonstances terribles où il s’est trouvé, rien n’étoit plus séduisant que la tentation de transiger avec les principes pour reconquérir le Trône. Tant de gens ont dit et tant de gens croyoient, que le Roi se perdoit en s’obstinant aux vieilles idées ! Il paroissoit si naturel d’écouter des propositions d’accommodement ! il étoit surtout si aisé d’accéder à ces propositions, en conservant l’arrière-pensée de revenir à l'ancienne prérogative, sans manquer à la loyauté, et en s’appuyant uniquement sur la force des choses, qu’il y a beaucoup de franchise, beaucoup de noblesse, beaucoup de courage à dire aux François : « Je ne puis vous rendre heureux ; je ne puis, je ne dois régner que par la constitution : je ne toucherai point à l'arche du Seigneur ; j’attends que vous reveniez à la raison ; j'attends que vous ayez conçu cette vérité si simple, si évidente, et que vous vous obstinez cependant à repousser ; c’est-à-dire, qu’avec la même constitution, je puis vous donner un régime tout différent. »
Oh ! que le Roi s’est montré sage, lorsqu’en disant aux François : Que leur antique et sage constitution étoit pour lui l'arche sainte, et qu’il lui étoit défendu d’y porter une main téméraire. Il ajoute cependant : Qu’il veut lui rendre toute sa pureté que le temps avoit corrompue, et toute sa vigueur que le temps avoit affaiblie. Encore une fois, ces mots sont inspirés ; car on y lit clairement ce qui est au pouvoir de l’homme, séparé de ce qui n’appartient qu’à Dieu. Il n’y a pas dans cette déclaration, trop peu méditée, un seul mot qui ne doive recommander le Roi aux François.
Il seroit à désirer que cette nation impétueuse, qui ne sait revenir à la vérité qu’après avoir épuisé l’erreur, voulût enfin apercevoir une vérité bien palpable ; c’est qu’elle est dupe et victime d’un petit nombre d’hommes qui se placent entre elle et son légitime souverain, dont elle ne peut attendre que des bienfaits. Mettons les choses au pis. Le Roi laissera tomber le glaive de la justice sur quelques parricides ; il punira par des humiliations quelques nobles qui ont déplu : eh ! que t’importe, à toi, bon laboureur, artisan laborieux, citoyen paisible, qui que tu sois, à qui le ciel a donné l’obscurité et le bonheur ? Songe donc que tu formes, avec tes semblables, presque toute la Nation ; et que le peuple entier ne souffre tous les maux de l’anarchie que parce qu’une poignée de misérables lui fait peur de son Roi dont elle a peur.
Jamais peuple n’aura laissé échapper une plus belle occasion, s’il continue à rejeter son Roi, puisqu’il s’expose à être dominé par force, au lieu de couronner lui-même son souverain légitime. Quel mérite il auroit auprès de ce prince ! par quels efforts de zèle et d’amour le Roi tâcheroit de récompenser la fidélité de son peuple ! Toujours le vœu national seroit devant ses yeux pour l'animer aux grandes entreprises, aux travaux obstinés que la régénération de la France exige de son chef, et tous les momens de sa vie seroient consacrés au bonheur des François.
Mais s’ils s’obstinent à repousser leur Roi, savent-ils quel sera leur sort ? Les François sont aujourd’hui assez mûris par le malheur pour entendre une vérité dure ; c’est qu’au milieu des accès de leur liberté fanatique, l’observateur froid est souvent tenté de s’écrier, comme Tibère : O homines ad servitutem natos ! Il y a, comme on sait, plusieurs espèces de courage, et sûrement le François ne les possède pas toutes. Intrépide devant l’ennemi, il ne l’est pas devant l'autorité, même la plus injuste. Rien n’égale la patience de ce peuple qui se dit libre. En cinq ans, on lui a fait accepter trois constitutions et le gouvernement révolutionnaire. Les tyrans se succèdent, et toujours le peuple obéit. Jamais ou n’a vu réussir un seul de ses efforts pour se tirer de sa nullité. Ses maîtres sont allés jusqu’à le foudroyer en se moquant de lui. Ils lui ont dit : Vous croyez ne pas vouloir cette loi, mais soyez sûrs que vous la voulez. Si vous osez la refuser, nous tirerons sur vous à mitraille pour vous punir de ne vouloir pas ce que vous voulez. — Et ils l’ont fait.
Il n’a tenu à rien que la nation françoise ne soit encore sous le joug affreux de Robespierre. Certes ! elle peut bien se féliciter, mais non se glorifier d’avoir échappé à cette tyrannie ; et je ne sais si les jours de sa servitude furent plus honteux pour elle que celui de son affranchissement.
L’histoire du neuf Thermidor n'est pas longue : Quelques scélérats firent périr quelques scélérats.
Sans cette brouillerie de famille, les François gémiroient encore sous le sceptre du comité de salut public.
Et qui sait encore à quoi ils sont réservés ? Ils ont donné de telles preuves de patience, qu’il n’est aucun genre de dégradation qu’ils ne puissent craindre. Grande leçon, je ne dis pas pour le peuple françois qui, plus que tous les peuples du monde, acceptera toujours ses maîtres et ne les choisira jamais, mais pour le petit nombre de bons François que les circonstances rendront influens, de ne rien négliger pour arracher la nation à ces fluctuations avilissantes, en la jetant dans les bras de son Roi. Il est homme sans doute, mais a-t-elle donc l’espérance d’être gouvernée par un ange ? Il est homme, mais aujourd’hui on est sûr qu’il le sait, et c’est beaucoup. Si le vœu des François le replaçoit sur le Trône de ses pères, il épouseroit sa nation, qui trouveroit tout en lui ; bonté, justice, amour, reconnoissance, et des talens incontestables, mûris à l’école sévère du malheur .
Les François ont paru faire peu d’attention aux paroles de paix qu’il leur a adressées. Ils n’ont pas loué sa déclaration, ils l’ont critiquée même, et probablement ils l’ont oubliée ; mais un jour ils lui rendront justice : un jour la postérité nommera cette pièce comme un modèle de sagesse, de franchise et de style royal.
Le devoir de tout bon François, en ce moment, est de travailler sans relâche à diriger l’opinion publique en faveur du Roi, et de présenter tous ses actes quelconques sous un aspect favorable. C’est ici que les royalistes doivent s’examiner avec la dernière sévérité, et ne se faire aucune illusion. Je ne suis pas François, j’ignore toutes les intrigues, je ne connois personne. Mais je suppose qu’un royaliste françois dise. : « Je suis prêt à verser mon sang pour le Roi : cependant, sans déroger à la fidélité que je lui dois, je ne puis m’empêcher de blâmer, etc. » Je réponds à cet homme ce que sa conscience lui dira sans doute plus haut que moi : Vous mentez au monde et à vous-même ; si vous étiez capable de sacrifier votre vie au Roi, vous lui sacrifieriez vos préjugés. D’ailleurs, il n’a pas besoin de votre vie, mais bien de votre prudence, de votre zèle mesuré, de votre dévouement passif, de votre indulgence même (pour faire toutes les suppositions) ; gardez votre vie dont il n’a que faire dans ce moment, et rendez-lui les services dont il a besoin : croyez-vous que les plus héroïques soient ceux qui retentissent dans les gazettes ? Les plus obscurs au contraire peuvent être les plus efficaces et les plus sublimes. Il ne s’agit point ici des intérêts de votre orgueil ; contentez votre conscience et celui qui vous Va donnée.
Comme ces fils qu’un enfant romproit en se jouant, formeront cependant par leur réunion le câble qui doit supporter l’ancre d’un vaisseau de haut-bord, une foule de critiques insignifiantes peuvent créer une armée formidable. Combien ne peut-on pas rendre de services au roi de France, en combattant ces préjugés qui s’établissent on ne sait comment, et qui durent on ne sait pourquoi ! Des hommes qui croient avoir l’âge de raison, n’ont-ils pas reproché au Roi son inaction ? D’autres ne Font-ils pas comparé fièrement à Henri IV, en observant que, pour conquérir sa couronne, ce grand Prince put bien trouver d’autres armes que des intrigues et des déclarations ? Mais, puisqu’on est en train d’avoir de l’esprit, pourquoi ne reproche-t-on pas au Roi de n’avoir pas conquis l’Allemagne et l’Italie comme Charlemagne, pour y vivre noblement, en attendant que les François veuillent bien entendre raison ?
Quant au parti plus ou moins nombreux qui jette les hauts cris contre la Monarchie et le Monarque, tout n’est pas haine, à beaucoup près, dans le sentiment qui l’anime, et il semble que ce sentiment composé vaut la peine d’être analysé.
Il n’y a pas d’homme d’esprit en France qui ne se méprise plus oh moins. L’ignominie nationale pèse sur tous les cœurs (car jamais peuple ne fut méprisé par des maîtres plus méprisables) ; on a donc besoin de se consoler, et les bons citoyens le font à leur manière. Mais l’homme vil et corrompu, étranger à toutes les idées élevées, se venge de son abjection passée et présente, en contemplant avec cette volupté ineffable qui n’est connue que de la bassesse , le spectacle de la grandeur humiliée. Pour se relever à ses propres yeux, il les tourne sur le roi de France, et il est content de sa taille en se comparant à ce colosse renversé. Insensiblement, par un tour de force de son imagination déréglée, il parvient à regarder cette grande chute comme son ouvragé ; il s’investit à lui seul de toute la puissance de la république ; il apostrophe le Roi ; il l’appelle fièrement un prétendu Louis XVIII ; et décochant sur la Monarchie ses feuilles furibondes, s’il parvient à faire peur à quelques chouans, il s’élève comme un des héros de la. Fontaine : Je suis donc un foudre de guerre.
Il faut aussi tenir compte de la peur qui hurle contre le Roi, de peur que son retour ne fasse tirer un coup de fusil de plus.
Peuple françois, ne te laisse point séduire par les sophismes de l’intérêt particulier, de la vanité ou de la poltronnerie. N’écoute plus les raisonneurs : on ne raisonne que. trop en France, et le raisonnement en bannit la raison. Livre-toi sans crainte et sans réserve à l’instinct infaillible de ta conscience. Veux-tu te relever à tes propres» yeux ? Veux-tu acquérir le droit de t’estimer ? veux-tu faire un acte de souverain ?… Rappelle ton Souverain.
Parfaitement étranger à la France, que je n’ai jamais vue, et ne pouvant rien attendre de son Roi, que je ne connaîtrai jamais, si j’avance des erreurs, les François peuvent au moins les lire sans colère, comme des erreurs entièrement désintéressées.
Mais que sommes-nous, foibles et aveugles humains ! et qu’est-ce que cette lumière tremblotante que nous appelons Raison ? Quand nous avons réuni toutes les probabilités, interrogé l’histoire, discuté tous les doutes et tous les intérêts, nous pouvons encore n’embrasser qu’une nue trompeuse au lieu de la vérité. Quel décret a-t-il prononcé ce grand Être devant qui il n’y a rien de grand ; quels décrets a-t*il prononcés sur le Roi, sur sa dynastie, sur sa famille, sur la France et sur l’Europe ? Où, et quand finira l’ébranlement, et par combien de malheurs devons-nous encore acheter la tranquillité ? Est-ce pour détruire qu’il a renversé, ou bien ses rigueurs sont-elles sans retour ? Hélas ! un nuage sombre couvre l’avenir, et nul œil ne peut percer ces ténèbres. Cependant, tout annonce que l’ordre de choses établi en France ne peut durer, et que l’invincible nature doit ramener la Monarchie. Soit donc que nos vœux s’accomplissent, soit que l’inexorable Providence en ait décidé autrement, il est curieux et même utile de rechercher, en ne perdant jamais de vue l’histoire et la nature de l’homme, comment s’opèrent ces grands changemens, et quel rôle pourra jouer la multitude dans un événement dont la date seule paroît douteuse.
CHAPITRE IX. Comment se fera la contre-révolution, si elle arrive ?.
En formant des hypothèses sur la contre-révolution, on commet trop souvent la faute de raisonner comme si cette contre-révolution devoit être et ne pouvoit être que le résultat d’une délibération populaire. Le peuple craint ; dit-on ; le peuple veut, le peuple ne consentira jamais ; il ne convient pas au peuple, etc. Quelle pitié ! le peuple n’est pour rien dans les révolutions, ou du moins il n’entre que comme instrument passif. Quatre ou cinq personnes, peut-être, donneront un roi à la France. Des lettres de Paris annonceront aux provinces que la France a un roi, et les provinces crieront : vive le Roi ! À Paris même, tous les habitans, moins une vingtaine, peut-être, apprendront, en s’éveillant, qu’ils ont un roi. Est-il possible, s’écrieront-ils, voilà qui est d’une qu’elle ne la possède qu’au nom du Rùi. qu’on a dépêché un courrier au Souverain, qui est attendu incessamment y et que de toutes parts on arbore la cocarde blanche. La renommée s’empare de ces nouvelles, et les charge de mille circonstances imposantes. Que fera-t-on ? Pour donner plus beau jeu à la République, je lui accorde la majorité, et même un corps de troupes républicaines. Ces troupes prendront, peut-être, dans le premier moment, une attitude mutine ; mais ce jour-là même elles voudront dîner, et commenceront à se détacher de la puissance qui ne paie plus. Chaque officier qui ne jouit d’aucune considération, et qui le sent très-bien, quoi qu’on en dise, voit tout aussi clairement, que le premier qui criera : vive le Roi sera un grand personnage : l’amour-propre lui dessine, d’un crayon séduisant, l’image d’un général des armées de Sa Majesté Très Chrétienne, brillant de signes honorifiques, et regardant du haut de sa grandeur ces hommes qui le mandoient naguères à la barre de la municipalité. Ces idées sont si simples, si naturelles, qu’elles ne peuvent échapper à personne : chaque officier le sent ; d’où il suit qu’ils sont tous suspects
si c’est dans sa rue, à côté de chez lui qu'on ait commis quelqu’un de ces attentats ; qu’importe encore ? Le moment est passé ; maintenant tout est tranquille : il doublera ses verroux et n’y pensera plus : en un mot, tout François est suffisamment heureux le jour où on ne le tue pas.
Cependant les lois sont sans vigueur, le gouvernement reconnoit son impuissance pour les faire exécuter ; les crimes les plus infâmes se multiplient de toutes parts : le démon révolutionnaire relève fièrement la tête ; ; la constitution n’est qu’une toile d’araignée, dépériront, et l'on n’osera de long-temps en élever de nouveaux : les avances seront foibles ; le capital de la France dépérira considérablement. Il y a déjà beaucoup de mal dans ce genre, et ceux qui ont pu réfléchir sur les abus des décrets, doivent comprendre ce que c’est qu’un décret jeté sur le tiers, peut-être, du plus puissant royaume de l'Europe.
Très-souvent, dans le sein du Corps législatif, on a tracé des tableaux frappans de l'état déplorable de ces biens. Le mal ira toujours en augmentant, jusqu’à ce que la conscience publique n’ait plus de doute sur la solidité de ces acquisitions ; mais quel œil peut apercevoir cette époque ?
A ne considérer que les possesseurs, le premier danger pour eux vient du gouvernement. Qu’on ne s’y trompe pas, il ne lui est point égal de prendre ici ou là : le plus injuste qu’on puisse imaginer, ne demandera pas mieux que de remplir ses coffres en se faisant le moins d’ennemis possible. Or, on sait à quelles conditions les acheteurs ont acquis : on sait de quelles manœuvres infâmes, de quel agio scandaleux ces biens ont été l’objet. Le vice primitif et continué de l’acquisition est indélébile à tous les yeux ; ainsi le gouvernement françois ne peut ignorer qu’en pressurant ces acquéreurs, il aura l’opinion publique pour lui, et qu’il ne sera injuste que pour eux ; d’ailleurs, dans les gouvernemens populaires, même légitimes, l’injustice n’a point de pudeur ; on peut juger de ce qu’elle sera en France, où le gouvernement, variable comme les personnes, et manquant d’identité, ne croit jamais revenir sur son propre ouvrage en renversant ce qui est fait.
Il tombera donc sur les biens nationaux dès qu’il le pourra. Fort de la conscience, et (ce qu’il ne faut pas oublier) de la jalousie de tous ceux qui n’en possèdent pas, il tourmentera les possesseurs, ou par de nouvelles ventes modifiées d’une certaine manière, ou par des appels généraux en supplément de prix, ou par des impôts extraordinaires ; en un mot, ils ne seront jamais tranquilles.
surtout faite par des hommes d’esprit qui n’y croient point : il est cependant bon de la discuter en faveur des honnêtes gens qui la croient fondée.
Nombre d’écrivains royalistes ont repoussé, comme une insulte, ce désir de vengeance qu’on suppose à leur parti ; un seul va parler pour tous : je le cite pour mon plaisir et pour celui de mes lecteurs. On ne m’accusera pas de le choisir parmi les royalistes à la glace.
« Sous l’empire d’un pouvoir illégitime, les plus horribles vengeances sont à craindre ; car qui auroit le droit de les réprimer ? La victime ne peut invoquer à son aide l’autorité des lois qui n’existent pas, et d’un gouvernement qui n’est que l’œuvre du crime et de l’usurpation.
» Il en est tout autrement d’un gouvernement assis sur ses bases sacrées, antiques, légitimes ; il a le droit d’étouffer les plus justes vengeances, et de punir à l’instant du glaive des lois quiconque se livre plus 9 au sentiment de la nature qu’à celui de ses devoirs.
» Un gouvernement légitime a seul le droit de proclamer l’amnistie et les moyens de la faire observer.
» Alors, il est démontré que le plus parfait, le plus pur des royalistes, le plus grièvement outragé dans ses parens, dans ses propriétés, doit être puni de mort, sous un gouvernement légitime, s’il ose venger lui-même ses propres injures, quand le Roi lui en a commandé le pardon.
» C’est donc sous un gouvernement fondé sur nos lois que l’amnistie peut être sûrement accordée, et qu’elle peut être sévèrement observée.
» Ah ! sans doute, il seroit facile de discuter jusqu’à quel point le droit du Roi peut étendre une amnistie. Les exceptions que prescrit le premier de ses devoirs sont bien évidentes. Tout ce qui fut teint du sang de Louis XVI n’a de grâce à espérer que de Dieu ; mais qui oseroit en- suite tracer d’une main sure les limites où doivent s’arrêter l’amnistie et la clémence du Roi ? Mon cœur et ma plume s’y refusent également. Si quelqu’un ose jamais écrire sur un pareil sujet, ce sera, sans à se faire, que tel noble du côté gauche dans l’assemblée dite constituante. Enfin, la Noblesse françoise ne doit s’en prendre qu’à elle-même de tous ses malheurs ; et lorsqu’elle en sera bien persuadée, elle aura fait un grand pas. Les exceptions, plus ou moins nombreuses, sont dignes des respects de l’univers ; mais on ne peut parler qu’en général. Aujourd’hui la Noblesse malheureuse (qui ne peut souffrir qu’une éclipse) doit courber la tête et se résigner. Un jour elle doit embrasser de bonne grâce des enfans qu’en son sein elle n’a point portés : en attendant, elle ne doit plus faire d’efforts extérieurs ; peut-être même seroit-il à désirer qu’on ne l’eût jamais vue dans une attitude menaçante. En tout cas, l’émigration fut une erreur, et non un tort : le plus grand nombre croyoit obéir à l’honneur.
Numen abire jubet ; prohibent discedere leges.
Le Dieu devoit l’emporter.