Pensées pour moi-même (page 29)

Marc Aurèle · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Couat · 48 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Marc Aurèle Pensées de Marc-Aurèle Traduction par Auguste Couat. Texte établi par Paul Fournier, Feret, 1904 (p. 157-183).

Voici qui doit encore te conduire au mépris de la vaine gloire. Tu ne peux plus faire que tu aies vécu toute ta vie en philosophe, du moins depuis ta jeunesse. Beaucoup d’autres hommes ont vu et tu as vu toi-même combien tu étais loin de la philosophie. Te voilà confondu[1]. Il t’est difficile maintenant d’acquérir la réputation d’un philosophe ; les faits mêmes s’y opposent[2]. Si tu as bien reconnu ce qui est essentiel, laisse là tout souci de paraître ; qu’il te suffise de vivre le reste de ta vie comme le veut ta nature[3]. Réfléchis à ce qu’elle veut, et ne te laisse détourner par aucune autre pensée ; après bien des tentatives, après avoir beaucoup erré à l’aventure, tu n’as trouvé nulle part le bien vivre. Tu ne l’as trouvé ni dans la dialectique[4], ni dans la richesse, ni dans la réputation, ni dans la jouissance, ni nulle part. Où est-il donc ? Dans une conduite conforme aux volontés de la nature humaine. Et comment suivras-tu cette conduite[5] ? En ayant des principes arrêtés d’où découleront tes tendances et tes actes. Quels principes ? Ceux qui concernent le bien et le mal, à savoir qu’il n’y a point de bien pour l’homme, en dehors de ce qui le rend juste, tempérant, courageux, libre, et point de mal en dehors des vices contraires à ces vertus.

À chacune de tes actions demande-toi : qu’est-elle par rapport à moi ? N’aurai-je pas lieu de m’en repentir ? Encore un instant, et je serai mort, et tout aura disparu. Si mon action présente est celle d’un être intelligent, animé de l’esprit de solidarité, soumis aux mêmes lois que Dieu, pourquoi chercherai-je autre chose ?

Qu’est-ce qu’Alexandre, César et Pompée, à côté de Diogène, d’Héraclite et de Socrate ? Ceux-ci voyaient les choses ; ils en connaissaient le principe efficient[6] et la matière ; leur principe dirigeant était toujours le même[7]. Les autres, au contraire, que de choses ils devaient prévoir, que de servitudes ils devaient subir !

Tu aurais beau crever d’indignation, ils n’en continueront[8] pas moins à faire la même chose.

D’abord, ne te trouble pas ; tout se passe conformément à la nature universelle ; avant peu tu ne seras rien, ni nulle part[9], comme Hadrien, comme Auguste. Ensuite, considère attentivement la réalité, reconnais-la, et, te souvenant que tu dois être un homme de bien, sachant ce que réclame la nature humaine, fais-le sans te retourner, et dis ce qui te paraîtra le plus juste ; que ce soit seulement avec bienveillance, avec modestie, avec franchise.

La nature universelle a pour fonction de déplacer et de changer ce qui est, en prenant ici ce qu’elle rapporte là[10]. Tout évolue[11]. Ne t’en effraie pas[12] cependant ; il n’y a rien de nouveau ; tout est accoutumé ; et tout aussi est réparti également[13].

Toute nature est contente de bien suivre sa voie. Une nature raisonnable suit bien sa voie lorsque, dans ses représentations[14], elle n’acquiesce[15] à rien de faux ni d’incertain ; quand elle ne se porte[16] en ses mouvements qu’à des actes de solidarité ; quand elle n’a d’inclination ni d’aversion que pour des objets qui dépendent d’elle ; lorsque enfin elle accueille avec empressement tout ce qui lui est attribué par la nature universelle. C’est qu’elle en est une partie, comme la [nature de la] feuille est une partie de [celle de] la plante. Mais la nature de la feuille fait partie d’une nature insensible, sans raison, et qui peut être asservie ; la nature de l’homme, au contraire, est une partie d’une nature indépendante, intelligente et juste, qui distribue[17] équitablement à chacun, suivant son mérite, la durée, la matière, le principe efficient et formel[18], l’action, les circonstances extérieures[19]. Cherche à découvrir cette égalité, non en comparant toujours les vies détail par détail, mais en comparant[20] à la fois tout ce qu’a reçu l’un avec l’ensemble de ce qu’a reçu l’autre[21].

Tu n’as pas besoin de lire[22]. Mais tu as le loisir de réprimer ton orgueil ; tu as le loisir de vaincre le plaisir et la douleur ; tu as le loisir de t’élever au-dessus de la vaine gloire ; tu as le loisir de supporter sans colère les sots et les ingrats ; que dis-je ? de t’occuper d’eux.

Que personne ne t’entende plus blâmer la vie qu’on mène à la cour, pas même toi[23].

Le repentir est un reproche que l’on s’adresse pour avoir négligé une chose utile ; or le bien ne saurait être qu’une chose utile : et l’honnête homme s’en doit préoccuper[24]. Mais aucun honnête homme n’ira jamais se repentir d’avoir négligé le plaisir ; le plaisir n’est donc ni une chose utile ni un bien.

Qu’est ceci en soi-même et par sa propre constitution ? Quelle en est la substance et la matière ? Quel en est le principe efficient et formel[25] ? Que fait-il dans le monde ? Combien de temps dure-t-il ?

Quand tu as de la peine à te réveiller[26], rappelle-toi qu’il est conforme à ta constitution et à la nature humaine[27] d’accomplir des actes de solidarité. Le sommeil, au contraire, t’est commun avec les êtres sans raison : or ce qui est conforme à la nature de chacun lui est plus propre, plus naturel[28] et, par suite, plus agréable.

Ne manque jamais d’examiner chacune de tes représentations[29], autant que possible, au point de vue de la physique, de la morale et de la dialectique[30].

Qui que ce soit que tu rencontres, commence par te dire immédiatement à toi-même : quels principes cet homme a-t-il sur le bien et le mal ? Car s’il a tels principes sur le plaisir et la douleur et sur ce qui les fait naître, sur la gloire, l’obscurité, la mort, la vie, je n’aurai ni à m’étonner ni à trouver étrange qu’il fasse telle action. Je me rappellerai qu’il ne peut pas agir autrement[31].

Rappelle-toi que s’il est honteux de s’étonner qu’un figuier porte des figues[32], il ne l’est pas moins de s’étonner que le monde porte tels événements qui sont ses fruits naturels. De même, il serait honteux pour un médecin et pour un pilote[33] de s’étonner, l’un qu’un tel ait la fièvre, l’autre qu’il s’élève un vent contraire.

Souviens-toi que tu n’aliènes ta liberté ni en changeant d’avis ni en suivant qui te redresse[34]. Cette action, en effet, est encore tienne, puisque, en l’accomplissant, tu suis le mouvement de ton âme, ton jugement, et, pour tout dire, ta raison[35].

Si cela dépend de toi, pourquoi le fais-tu ? Si cela dépend d’un autre, qui accuses-tu ? Les atomes ou les dieux ? Folie dans les deux cas. Il ne faut accuser personne. Si tu le peux, corrige l’auteur du fait ; si tu ne le peux pas, corrige le fait lui-même. Mais si tu ne peux pas même cela, à quoi te sert-il[36] d’accuser ? Il ne faut rien faire inutilement.

Ce qui est mort[37] ne tombe pas hors de l’univers. S’il y reste, c’est pour [y] changer et se dissoudre en ses parties, éléments qui composent l’univers et toi-même. Ces éléments eux-mêmes changent et ne murmurent pas.

Chaque être, cheval, vigne, est né pour quelque chose. Pourquoi t’en étonner ? Le soleil lui-même te dira : je suis né pour une certaine œuvre, et ainsi les autres dieux ! Toi donc, pour quoi es-tu né ? Pour le plaisir ? Vois si ta raison admet cette réponse[38].

Comme un joueur qui lance une balle, la nature poursuit un but dans chacun de ses actes, dans la fin non moins que dans le commencement et dans la durée de chaque être. Quel bien y a-t-il, d’ailleurs, pour la balle à monter en l’air, ou quel mal à descendre ou même à tomber ? Quel bien y a-t-il pour une bulle d’eau à se former[39], ou quel mal à se dissoudre ? Il en est de même d’une lampe[40].

Retourne le corps[41] et vois ce que font de lui la vieillesse, la maladie, les plaies[42].

Celui qui loue et celui qui est loué ; le panégyriste et l’objet du panégyrique ont une vie également courte. Et, en outre, même dans un coin de cette contrée où ils se trouvent, tous les hommes ne sont pas d’accord entre eux ; chacun n’est même pas d’accord avec soi-même. Et la terre tout entière n’est elle-même qu’un point[43].

Fais attention à l’objet de ta représentation, à ton jugement, à ton action, au sens de tes paroles[44].

C’est justement que tu te trouves dans cet état ; mais tu aimes mieux devenir un homme de bien demain que de l’être aujourd’hui[45].

Si j’accomplis quelque action, je l’accomplis en la rapportant au bien des hommes. M’arrive-t-il[46] quelque chose ? Je le reçois en le rapportant aux dieux et à la source de tout, au principe d’où se déroule la chaîne[47] des événements.

Tel que te paraît un bain, c’est-à-dire de l’huile, de la sueur, de la saleté, une eau grasse, un mélange d’ordures, telle est toute partie de la vie, tel tout objet[48].

Avant Lucilla[49] mourut Vérus[50], puis ce fut Lucilla ; avant Secunda[51], Maximus[52], puis Secunda ; avant Épitynchanus, Diotime, puis Épitynchanus ; avant Antonin, Faustine, puis Antonin. Avant Celer[53], Hadrien, puis Celer. Et partout de même[54]. Et ces hommes à l’esprit pénétrant et divinateur, ou enivrés des fumées de l’orgueil, où sont-ils ? Où sont, par exemple, ces esprits pénétrants, Charax[55], Démétrius[56] le platonicien, Eudémon[57], et leurs pareils ? Tout cela était éphémère ; tout cela est mort depuis longtemps. Quelques-uns n’ont pas même laissé un bref souvenir ; d’autres sont devenus des légendes ; d’autres sont même déjà sortis de la légende. Rappelle-toi donc cette alternative : ou bien[58] le composé dont tu es fait devra se disperser ; [ou bien] ton souffle devra s’éteindre, ou prendre la place nouvelle qui lui aura été marquée.

La joie de l’homme est de faire ce qui appartient à l’homme. Il appartient à l’homme d’être bon pour ses semblables, de mépriser les mouvements[59] des sens, de discerner parmi les vraisemblances[60], de contempler la nature universelle et ce qui arrive suivant ses lois.

Trois relations[61] : l’une avec le vase corporel qui nous entoure[62], l’autre avec la cause divine d’où vient tout ce qui arrive à tous, la troisième avec ceux qui vivent en même temps que nous.

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