Pensées pour moi-même (page 28)

Marc Aurèle · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Couat · 48 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[Malgré le matérialisme absolu des Stoïciens, ὐλική, qualifiant la raison, ne me semble, en effet, pas défendable, surtout chez Marc-Aurèle (cf. IV, 4, et XI, 20, notes finales). Ὕλη lui-même ne s’emploie, au moins chez lui, que par opposition à αἰτία ou à l’idée d’αἰτία ; quand un Stoïcien veut parler de la « matière » du « principe efficient », c’est οὐσία qu’il écrit ; ainsi Chrysippe, définissant la « raison séminale » πνεῦμα κα´ οὐσίαν (supra IV, 14, dernière note). Nous avons dit et répété qu’ὕλη) et οὐσία — « matière » et « substance » — étaient synonymes dans l’école ; peut-être conviendrait-il maintenant d’observer qu’il y avait pourtant des cas où l’on admettait οὐσία, et où ὕλη ne pouvait passer.]

↑ [Couat : « par l’imagination. » — Cf. les derniers mots de la pensée V, 26.]

↑ [C’est-à-dire : « Prends garde de traiter ceux que tu juges indignes du nom d’hommes comme des hommes qui ne s’en jugent pas indignes traitent d’autres hommes qu’ils n’en jugent pas indignes. » Ou encore : « L’homme ne traite pas l’homme comme son semblable ; tâche de voir ton semblable même en celui qui se met hors de l’humanité. » La pensée VII, 70, aide à comprendre celle-ci. À la vérité, nous avons dû non seulement traduire, mais interpréter le texte, qui eût été beaucoup plus clair si, au lieu de τοὺς ἀνθρώπους, τοὺς ἀπανθρώπους et οί ἄνθρωποι, Marc-Aurèle avait écrit τοὺς λεγομένους ἀπανθρώπους ou ἀνθρώπους et οί λεγόμενοι ἄνθρωποι. Mais ces participes λεγομένους et λεγόμενοι ne peuvent-ils pas être suppléés par le ton dont on prononce, ou par les guillemets dont on entoure, ou par l’écriture dont on écrit les noms devant lesquels on les supprime ? N’oublions pas, enfin, que Marc-Aurèle, se parlant à lui-même, ne rédige pas toujours ce qu’il écrit.

Il ne semble donc pas qu’il y ait lieu ici de modifier le texte. Gataker, au lieu d’οί ἄνθρωποι, avait lu οί ἀπάνθρωποι (traduction : « ne traite pas les inhumains comme ceux-ci traitent les hommes »), ce qui donne, il faut l’avouer, une pensée parfaitement claire. M. Polak (Hermès, XXI, p. 331) regrette que M. Stich ait négligé cette conjecture « élégante ». M. Stich, peut-être trop docile, l’a introduite dans le texte de sa seconde édition. — C’est celui de la première qui est traduit ci-dessus.

J’ai ajouté les guillemets qui manquaient à la version de M. Couat.]

↑ [Philosophe peu connu, dont Eschine le Socratique avait donné le nom à un de ses dialogues.]

↑ [J’ajoute cet adverbe pour traduire τὴν διάθεσις. Littéralement : « par la disposition, » c’est-à-dire « par la disposition morale », ou (supra, p. 92, note 2) « par la vertu ». La façon même dont nous entendons (voir trois notes plus bas) la phrase la moins certaine de la présente pensée implique la nécessité de ce mot.]

↑ [L’histoire de Léon de Salamine, que les Trente voulaient faire arrêter par Socrate, est racontée dans l’Apologie.]

↑ [Marc-Aurèle reprend ici l’expression même d’Aristophane. « Nous t’aimons, disent les Nuées à Socrate, parce que tu vas dans les rues la tête haute, le regard assuré, les pieds nus… »

Il est possible que ce maintien en ait imposé à la foule ; que ce qui, pour Aristophane, était motif de raillerie, ait été, pour d’autres, motif de respectueux étonnement ; que, d’ailleurs, Socrate n’ait point affecté cette allure. Au fond (voir la note suivante), il n’en valait ni plus ni moins.]

↑ [Couat : « C’est à tous ces points que l’on s’arrête le plus volontiers pour en contrôler l’exactitude, » et, en note :

« περὶ οὗ καὶ μάλιστ´ ἅν τις ἐπιστήσειεν, εἳπερ ἀληθὲς ἦν. Ménage a proposé, à tort selon moi, ἀπιστήσειεν. Il rapporte περὶ οὗ au dernier membre de phrase seul, où il est fait allusion à la démarche de Socrate dans les rues. Traduction : « on peut douter de la vérité de ce fait. » Mais, à mon avis, περὶ οὗ se rapporte à tout ce qui précède, à l’ensemble des faits énumérés dans la phrase. Marc-Aurèle ajoute que tous ces faits sont ce dont on s’occupe le plus volontiers à propos de Socrate, tandis qu’il faudrait surtout connaître le fond de son âme.

« Cette phrase, ajoute M. Couat, a été mal comprise parce qu’on a voulu y voir un éloge de Socrate qui n’y était pas. Marc-Aurèle veut montrer, par l’exemple du plus réputé des sages, que la valeur morale consiste non dans l’acte, mais dans l’intention et dans l’effort. Or, cette intention, cet effort ne sont pour ainsi dire connus que de leur auteur. On peut constater les effets de la vertu de Socrate, mais non cette vertu elle-même. L’allusion à la manière dont Socrate portait haut la tête surprend tout d’abord à la fin de la phrase. Marc-Aurèle a terminé par ce détail anecdotique pour mieux faire voir combien le jugement des hommes s’attache à de petites choses. »

On peut admettre, au début de cette phrase, les mots περὶ οὗ et les comprendre comme M. Couat, encore que le pluriel περὶ ὧν eût été moins équivoque. Mais, dans la dernière proposition, tout étonne : le temps employé (l’imparfait ἦν), et même l’emploi d’un verbe ; puis le doute même que semblerait concevoir Marc-Aurèle sur le courage de Socrate devant la mort, sur son habileté dans la discussion, sur son rôle dans l’affaire de Léon de Salamine. Cette fin de phrase ne se comprend que si on ne l’applique qu’à ce qui est rapporté du maintien et de l’allure de Socrate ; mais alors περὶ οὗ n’a plus le sens que lui donne M. Couat ; il n’en a plus aucun, car c’est la phrase entière qui ne s’explique plus. Cette contradiction de ses deux parties dénote une glose : elle condamne sinon la ligne tout entière, que M. Slich admet difficilement, du moins les trois mots : εἳπερ ἀληθὲς ἦν. L’addition de ceux-ci s’expliquera aisément par une méprise d’un lecteur ou d’un scribe sur le sens d’ἐϐρενθύετο et la portée de περὶ οὗ ; dans une certaine mesure, elle garantit ce singulier.

J’ai exprimé ci-dessus mon doute en écrivant en italiques la traduction d’εἳπερ ἀληθὲς ἦν.]

↑ [Couat : « avec les impressions de sa chair. » — Cf. supra III, 6, 4e note. — Sur les deux sens possibles des mots « sympathie » et « sympathiser » chez Marc-Aurèle, cf. supra V, 26, 4e et 6e notes. Les Stoïciens n’ont pas toujours dû faire ce distinguo ; ceux-là seuls s’y sont contraints qui, sacrifiant la vérité psychologique à l’idéal moral, ont admis comme un dogme que « les choses extérieures ne touchaient point l’âme ». Nous avons vu que, pour Marc-Aurèle lui-même (V, 19 : note rectifiée aux Addenda ; VI, 11, et la note), ce dogme n’était ni absolu ni intangible. Au temps de Cléanthe, il n’existait pas encore, comme en témoigne une phrase de ce philosophe rapportée par saint Grégoire de Nysse, qui contredit formellement le μὴ… ἐμπαρέχων συμπαθῆ de Marc-Aurèle : Συμπάσχει γὰρ ἡ ψυχὴ τῷ σώματι νοσοῦντι καὶ τρεμομένῳ, καὶ τὸ σῶμα τῇ ψυχῇ.]

↑ [En grec, βιῶσαι, plus précis (supra VI, 15, note 3) que διαζῆσαι, qui va être, d’ailleurs, employé dans le même sens au début de la pensée suivante.]

↑ [Marc-Aurèle nous a déjà fait le même aveu aux dernières lignes du livre I. Là, il rend grâces aux dieux de ne s’être pas « appesanti… à décomposer des syllogismes, à étudier les phénomènes célestes ». — Au livre II, il se donne plusieurs fois le conseil de « laisser là les livres ».]

↑ [C’est précisément cette obéissance qui définit la « liberté » (cf. III, 9 ; VII, 31 ; XI, 20, note finale, etc.).]

↑ [Couat : « les membres de ce composé de matières qui t’enveloppe. »]

↑ [Couat (1er manuscrit) : « En tant que juge, elle peut dire… » Plus bas : « En tant qu’apte à utiliser les choses… » — Le texte grec est autrement hardi que cette traduction. Il donne la parole — comme j’ai dû essayer de le faire en français — non seulement à l’âme, mais aux pouvoirs de l’âme.

Variante (2e manuscrit) : « Elle peut dire à l’accident comment elle le juge… » Plus bas : « Elle peut lui dire aussi comment elle utilise ce qui se présente à elle… » — Κρίσιν et χρῆσιν ont été pris cette fois pour les régimes et non pour les sujets du verbe λέγειν. Du coup, le texte grec perd la hardiesse dont nous le parions ; je n’ai pas trouvé que cette seconde interprétation en fût plus naturelle.]

↑ [Cf. supra IV, 33 et IV, 44, dernières lignes ; VII, 29, 3e note.]

↑ [Cette pensée doit être rapprochée du texte suivant, que nous aurons, d’ailleurs, l’occasion (IX, 12, en note) d’expliquer lui-même : « Les Stoïciens, dit Stobée (Ecl., II, 188), pensent que quiconque oblige autrui s’oblige autant par cela même, et que seuls les gens de bien peuvent être utiles ou être aidés : car être utile, c’est retenir dans la vertu ; être aidé, c’est être mû par la vertu. »

Πάντα τὸν ὁντινοῦν ὠφελοῦντα ἴσην ὠφέλειαν ἀπολαμϐάνειν νομίζουσι παρ´ αὐτὸ τοῦτο, μηδένα δὲ φαῦλον μήτε ὠφελεῖσθαι μήτε ὠφελεῖν· εἷναι γὰρ τὸ ὠφελεῖν ἴσχειν κατ´ ἀρετήν, καὶ τὸ ὠφελεῖσθαι κινεῖσθαι κατ´ ἀρετήν.]

↑ [Cette pensée, dont le texte, d’ailleurs, est bien établi, n’est pas, comme on pourrait le croire, en contradiction avec la plupart de celles où Marc-Aurèle explique l’origine et l’histoire du monde, mais en progrès sur elles. Sa doctrine sur la cosmogonie et la Providence a évolué. Trois séries de textes en marquent les divers moments :

D’abord, si l’on met à part la conception atomiste, à laquelle il ne s’est jamais arrêté longtemps, il semble admettre également deux hypothèses (VI, 44 ; IX, 28 ; XII, 14) : ou bien le monde a été créé une fois pour toutes (les mots ἅπαξ et πάντως, qui ne sont pas exprimés ici, se trouvent respectivement dans les pensées VI, 44, et IX, 28) ; ou bien les êtres sont créés individuellement, successivement et comme au jour le jour. L’idée de ces créations successives est rendue par les mots ἐφ´ ἔκαστον ὁρμᾷ à la pensée IX, 28 ; ici, par les mots presque identiques ἐφ´ ἂ ποιεῖται ἰδίαν ὁρμήν. Dans le premier cas, tout ce qui existe actuellement résulte de l’évolution logique de la première forme du monde, et était déjà impliqué en elle ; tout a dû être réglé d’avance. C’est ce que Marc-Aurèle exprime en quatre passages (VI, 36 et 44 ; IX, 28, et ici) par les mots κατ´ ἐπακολούθησιν.

Il y a des moments où l’auteur des Pensées est si indifférent entre ces deux hypothèses que non seulement il nous les présente en même temps, mais les oppose toutes deux — comme également plausibles — à une troisième qu’il réfute aussitôt ; il serait absurde de supposer, dit-il, qu’il y a des Dieux et qu’ils ne s’occupent pas du monde (VI, 44) ; autant vaut (IX, 28) admettre, au lieu de la Providence, le hasard et les atomes. — Or, ici, Marc-Aurèle fait une simplification nouvelle. Il choisit entre les deux hypothèses qui lui restaient ouvertes ; et c’est la seconde qu’il sacrifie. À l’article X, 5, il ne nous proposera plus qu’une seule explication du monde : ce sera le dernier mot de sa doctrine.

Il paraît pourtant possible de sauver l’hypothèse d’une divinité s’intéressant directement à nous ; même de la concilier avec la doctrine d’un monde déterminé, où notre place et notre rôle sont fixés d’avance. Il est sûr que jamais la divinité ne saurait intervenir dans les affaires du monde pour en transgresser les lois et bouleverser l’ordre établi (c’est ce que signifient ici les mots ἀλόγιστα καὶ τὰ κυριώτατα) ; on peut même dire que Dieu ne s’intéresse à nous que parce qu’il s’occupe de l’univers dont nous faisons partie. Et néanmoins, en se réservant de redresser notre action ou ses suites et de nous faire coopérer, bon gré mal gré (VI, 42), à son œuvre, il a pu nous laisser (supra II, 11, note 2) la liberté de lui désobéir, c’est-à-dire de nous enchaîner (VII, 67, note finale). Ainsi, d’une part, nos écarts n’importent guère à sa Providence, qui les avait prévus, comme tout le reste : et c’est en ce sens qu’un Stoïcien peut dire dans Cicéron : magna Dü curant, parva negligunt (Nat. Deor., II, 66, 167) ; — d’autre part, Dieu peut nous donner ou nous rendre, et jamais il ne nous refusera, si nous voulons seulement le lui demander, le seul bien qui soit pour l’homme, une âme libre : et c’est cette idée qui justifie les actes de la piété humaine, les actions de grâces et même les prières, — du moins les prières « simples et libres », comme celle des Athéniens (supra V, 7 : voir la note rectifiée aux Addenda), — mieux encore, comme celle de Marc-Aurèle (infra IX, 40).

Sur les rapports des Dieux et de l’homme dans le Stoïcisme, cf. Zeller, Phil. der Gr., III3, p. 163.]

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