L’Île des esclaves (page 2)
Scène IV
Trivelin, Euphrosine
Trivelin
Cette scène-ci vous a un peu fatiguée ; mais cela ne vous nuira pas.
Euphrosine Vous êtes des barbares.
Trivelin
Nous sommes d’honnêtes gens qui vous instruisons ; voilà tout. Il vous reste encore à satisfaire à une petite formalité.
Euphrosine
Encore des formalités !
Trivelin
Celle-ci est moins que rien ; je dois faire rapport de tout ce que je viens d’entendre, et de tout ce que vous m’allez répondre. Convenez-vous de tous les sentiments coquets, de toutes les singeries d’amour-propre qu’elle vient de vous attribuer ?
Euphrosine
Moi, j’en conviendrais ! Quoi ! de pareilles faussetés sont-elles croyables ?
Trivelin
Oh ! très croyables, prenez-y garde. Si vous en convenez, cela contribuera à rendre votre condition meilleure ; je ne vous en dis pas davantage… On espérera que, vous étant reconnue, vous abjurerez un jour toutes ces folies qui font qu’on n’aime que soi, et qui ont distrait votre bon cœur d’une infinité d’attentions plus louables. Si au contraire vous ne convenez pas de ce qu’elle a dit, on vous regardera comme incorrigible, et cela reculera votre délivrance. Voyez, consultez-vous.
Euphrosine Ma délivrance ! Eh ! puis-je l’espérer ?
Trivelin
Oui, je vous la garantis aux conditions que je vous dis.
Euphrosine
Bientôt ?
Trivelin
Sans doute.
Euphrosine
Monsieur, faites donc comme si j’étais convenue de tout.
Trivelin
Quoi ! vous me conseillez de mentir !
Euphrosine
En vérité, voilà d’étranges conditions ! cela révolte !
Trivelin
Elles humilient un peu, mais cela est fort bon. Déterminez-vous ; une liberté très prochaine est le prix de la vérité. Allons, ne ressemblez-vous pas au portrait qu’on a fait ?
Euphrosine
Mais…
Trivelin
Quoi ?
Euphrosine
Il y a du vrai, par-ci, par-là.
Trivelin
Par-ci, par-là, n’est point votre compte ; avouez-vous tous les faits ? En a-t-elle trop dit ? n’a-t-elle dit que ce qu’il faut ? Hâtez-vous, j’ai autre chose à faire.
Euphrosine
Vous faut-il une réponse si exacte ?
Trivelin
Eh oui, Madame, et le tout pour votre bien.
Euphrosine
Eh bien…
Trivelin
Après ?
Euphrosine
Je suis jeune…
Trivelin
Je ne vous demande pas votre âge.
Euphrosine
On est d’un certain rang, on aime à plaire.
Trivelin
Et c’est ce qui fait que le portrait vous ressemble.
Euphrosine
Je crois qu’oui.
Trivelin
Eh ! voilà ce qu’il nous fallait. Vous trouvez aussi le portrait un peu risible, n’est-ce pas ?
Euphrosine
Il faut bien l’avouer.
Trivelin
À merveille ! Je suis content, ma chère dame. Allez rejoindre Cléantis ; je lui rends déjà son véritable nom ; pour vous donner encore des gages de ma parole. Ne vous impatientez point ; montrez un peu de docilité, et le moment espéré arrivera.
Euphrosine
Je m’en fie à vous.
Scène V
Arlequin, Iphicrate, qui ont changé d’habits, Trivelin.
Arlequin
Tirlan, tirlan, tirlantaine ! tirlanton ! Gai, camarade ! le vin de la république est merveilleux. J’en ai bu bravement ma pinte, car je suis si altéré depuis que je suis maître, que tantôt j’aurai encore soif pour pinte. Que le ciel conserve la vigne, le vigneron, la vendange et les caves de notre admirable république !
Trivelin
Bon ! réjouissez-vous, mon camarade. Êtes-vous content d’Arlequin ?
Arlequin
Oui, c’est un bon enfant ; j’en ferai quelque chose. Il soupire parfois, et je lui ai défendu cela, sous peine de désobéissance, et je lui ordonne de la joie. (Il prend son maître par la main et danse.) Tala rara la la…
Trivelin
Vous me réjouissez moi-même.
Arlequin Oh ! quand je suis gai, je suis de bonne humeur.
Trivelin
Fort bien. Je suis charmé de vous voir satisfait d’Arlequin. Vous n’aviez pas beaucoup à vous plaindre de lui dans son pays apparemment ?
Arlequin
Eh ! là-bas ? Je lui voulais souvent un mal de diable ; car il était quelquefois insupportable ; mais à cette heure que je suis heureux, tout est payé ; je lui ai donné quittance.
Trivelin
Je vous aime de ce caractère, et vous me touchez. C’est-à-dire que vous jouirez modestement de votre bonne fortune, et que vous ne lui ferez point de peine ?
Arlequin
De la peine ! Ah ! le pauvre homme ! Peut-être que je serai un petit brin insolent, à cause que je suis le maître : voilà tout.
Trivelin
À cause que je suis le maître ; vous avez raison.
Arlequin
Oui, car quand on est le maître, on y va tout rondement, sans façon, et si peu de façon mène quelquefois un honnête homme à des impertinences.
Trivelin Oh ! n’importe ; je vois bien que vous n’êtes point méchant.
Arlequin
Hélas ! je ne suis que mutin.
Trivelin, à Iphicrate.
Ne vous épouvantez point de ce que je vais dire. (À Arlequin.) Instruisez-moi d’une chose. Comment se gouvernait-il là-bas, avait-il quelque défaut d’humeur, de caractère ?
Arlequin, riant.
Ah ! mon camarade, vous avez de la malice ; vous demandez la comédie.
Trivelin
Ce caractère-là est donc bien plaisant ?
Arlequin
Ma foi, c’est une farce.
Trivelin
N’importe, nous en rirons.
Arlequin, à Iphicrate.
Arlequin, me promets-tu d’en rire aussi ?
Iphicrate, bas.
Veux-tu achever de me désespérer ? que vas-tu lui dire ?
Arlequin Laisse-moi faire ; quand je t’aurai offensé, je te demanderai pardon après.
Trivelin
Il ne s’agit que d’une bagatelle ; j’en ai demandé autant à la jeune fille que vous avez vue, sur le chapitre de sa maîtresse.
Arlequin
Eh bien, tout ce qu’elle vous a dit, c’était des folies qui faisaient pitié, des misères, gageons ?
Trivelin
Cela est encore vrai.
Arlequin
Eh bien, je vous en offre autant ; ce pauvre jeune garçon en fournira pas davantage ; extravagance et misère, voilà son paquet ; n’est-ce pas là de belles guenilles pour les étaler ? Étourdi par nature ! étourdi par singerie, parce que les femmes les aiment comme cela, un dissipe-tout ; vilain quand il faut être libéral, libéral quand il faut être vilain ; bon emprunteur, mauvais payeur ; honteux d’être sage, glorieux d’être fou ; un petit brin moqueur des bonnes gens ; un petit brin hâbleur ; avec tout plein de maîtresses qu’il ne connaît pas ; voilà mon homme. Est-ce la peine d’en tirer le portrait ? (À Iphicrate.) Non, je n’en ferai rien, mon ami, ne crains rien.
Trivelin Cette ébauche me suffit. (À Iphicrate.) Vous n’avez plus maintenant qu’à certifier pour véritable ce qu’il vient de dire.
Iphicrate
Moi ?
Trivelin
Vous-même ; la dame de tantôt en a fait autant ; elle vous dira ce qui l’y a déterminée. Croyez-moi, il y va du plus grand bien que vous puissiez souhaiter.
Iphicrate
Du plus grand bien ? Si cela est, il y a là quelque chose qui pourrait assez me convenir d’une certaine façon.
Arlequin
Prends tout ; c’est un habit fait sur ta taille.
Trivelin
Il me faut tout, ou rien.
Iphicrate
Voulez-vous que je m’avoue un ridicule ?
Arlequin
Qu’importe, quand on l’a été ?
Trivelin
N’avez-vous que cela à me dire ?
Iphicrate
Va donc pour la moitié, pour me tirer d’affaire.
Trivelin
Va du tout. Iphicrate
Soit.
Arlequin rit de toute sa force.
Trivelin
Vous avez fort bien fait, vous n’y perdrez rien. Adieu, vous saurez bientôt de mes nouvelles.
Scène VI
Cléantis, Iphicrate, Arlequin, Euphrosine.
Cléantis
Seigneur Iphicrate, peut-on vous demander de quoi vous riez ?
Arlequin
Je ris de mon Arlequin qui a confessé qu’il était un ridicule.
Cléantis
Cela me surprend, car il a la mine d’un homme raisonnable. Si vous voulez voir une coquette de son propre aveu, regardez ma suivante.
Arlequin, la regardant.
Malepeste ! quand ce visage-là fait le fripon, c’est bien son métier. Mais parlons d’autres choses, ma belle damoiselle, qu’est-ce que nous ferons à cette heure que nous sommes gaillards ?
Cléantis
Eh ! mais la belle conversation.
Arlequin Je crains que cela ne vous fasse bâiller, j’en bâille déjà. Si je devenais amoureux de vous, cela amuserait davantage.
Cléantis
Eh bien, faites. Soupirez pour moi ; poursuivez mon cœur, prenez-le si vous pouvez, je ne vous en empêche pas ; c’est à vous à faire vos diligences ; me voilà, je vous attends ; mais traitons l’amour à la grande manière, puisque nous sommes devenus maîtres ; allons-y poliment, et comme le grand monde.
Arlequin
Oui-da ; nous n’en irons que meilleur train.
Cléantis
Je suis d’avis d’une chose, que nous disions qu’on nous apporte des sièges pour prendre l’air assis, et pour écouter les discours galants que vous m’allez tenir ; il faut bien jouir de notre état, en goûter le plaisir.
Arlequin
Votre volonté vaut une ordonnance. (À Iphicrate.) Arlequin, vite des sièges pour moi, et des fauteuils pour Madame.
Iphicrate
Peux-tu m’employer à cela ?
Arlequin
La république le veut.
Cléantis
Tenez, tenez, promenons-nous plutôt de cette manière-là, et tout en conversant vous ferez adroitement tomber l’entretien sur le penchant que mes yeux vous ont inspiré pour moi. Car encore une fois nous sommes d’honnêtes gens à cette heure, il faut songer à cela ; il n’est plus question de familiarité domestique. Allons, procédons noblement ; n’épargnez ni compliments ni révérences.
Arlequin
Et vous, n’épargnez point les mines. Courage ! quand ce ne serait que pour nous moquer de nos patrons. Garderons-nous nos gens ?
Cléantis
Sans difficulté ; pouvons-nous être sans eux ? c’est notre suite ; qu’ils s’éloignent seulement.
Arlequin, à Iphicrate.
Qu’on se retire à dix pas.
Iphicrate et Euphrosine s’éloignent en faisant des gestes d’étonnement et de douleur. Cléantis regarde aller Iphicrate, et Arlequin, Euphrosine.
Arlequin, se promenant sur le théâtre avec Cléantis.
Remarquez-vous, Madame, le clarté du jour ?
Cléantis
Il fait le plus beau temps du monde ; on appelle cela un jour tendre.
Arlequin
Un jour tendre ? Je ressemble donc au jour, Madame.
Cléantis Comment, vous lui ressemblez ?
Arlequin
Eh palsambleu ! le moyen de n’être pas tendre, quand on se trouve tête à tête avec vos grâces ? (À ce mot il saute de joie.) Oh ! oh ! oh ! oh !
Cléantis
Qu’avez-vous donc, vous défigurez notre conversation ?
Arlequin
Oh ! ce n’est rien ; c’est que je m’applaudis.
Cléantis
Rayez ces applaudissements, ils nous dérangent. (Continuant.) Je savais bien que mes grâces entreraient pour quelque chose ici. Monsieur, vous êtes galant, vous vous promenez avec moi, vous me dites des douceurs ; mais finissons, en voilà assez, je vous dispense des compliments.
Arlequin
Et moi, je vous remercie de vos dispenses.
Cléantis
Vous m’allez dire que vous m’aimez, je le vois bien ; dites, Monsieur, dites ; heureusement on n’en croira rien. Vous êtes aimable, mais coquet, et vous ne persuaderez pas.
Arlequin, l’arrêtant par le bras, et se mettant à genoux.
Faut-il m’agenouiller, Madame, pour vous convaincre de mes flammes, et de la sincérité de mes feux ?
Cléantis
Mais ceci devient sérieux. Laissez-moi, je ne veux point d’affaire ; levez-vous. Quelle vivacité ! Faut-il vous dire qu’on vous aime ? Ne peut-on en être quitte à moins ? Cela est étrange !
Arlequin, riant à genoux.
Ah ! ah ! ah ! que cela va bien ! Nous sommes aussi bouffons que nos patrons, mais nous sommes plus sages.
Cléantis
Oh ! vous riez, vous gâtez tout.
Arlequin
Ah ! ah ! par ma foi, vous êtes bien aimable et moi aussi. Savez-vous bien ce que je pense ?
Cléantis
Quoi ?
Arlequin
Premièrement, vous ne m’aimez pas, sinon par coquetterie, comme le grand monde.
Cléantis
Pas encore, mais il ne s’en fallait plus que d’un mot, quand vous m’avez interrompue. Et vous, m’aimez-vous ?
Arlequin
J’y allais aussi, quand il m’est venu une pensée. Comment trouvez-vous mon Arlequin ?
Cléantis
Fort à mon gré. Mais que dites-vous de ma suivante ?
Arlequin
Qu’elle est friponne !
Cléantis
J’entrevois votre pensée.
Arlequin
Voilà ce que c’est, tombez amoureuse d’Arlequin, et moi de votre suivante. Nous sommes assez forts pour soutenir cela.
Cléantis
Cette imagination-là me rit assez. Ils ne sauraient mieux faire que de nous aimer, dans le fond.
Arlequin
Ils n’ont jamais rien aimé de si raisonnable, et nous sommes d’excellents partis pour eux.
Cléantis
Soit. Inspirez à Arlequin de s’attacher à moi ; faites-lui sentir l’avantage qu’il y trouvera dans la situation où il est ; qu’il m’épouse, il sortira tout d’un coup d’esclavage ; cela est bien aisé, au bout du compte. Je n’étais ces jours passés qu’une esclave ; mais enfin me voilà dame et maîtresse d’aussi bon jeu qu’une autre ; je la suis par hasard ; n’est-ce pas le hasard qui fait tout ? Qu’y a-t-il à dire à cela ? J’ai même un visage de condition ; tout le monde me l’a dit.
Arlequin
Pardi ! je vous prendrais bien, moi, si je n’aimais pas votre suivante un petit brin plus que vous. Conseillez-lui aussi de l’amour pour ma petite personne, qui, comme vous voyez, n’est pas désagréable.
Cléantis
Vous allez être content ; je vais appeler Cléantis, je n’ai qu’un mot à lui dire : éloignez-vous un instant et revenez. Vous parlerez ensuite à Arlequin pour moi ; car il faut qu’il commence ; mon sexe, la bienséance et ma dignité le veulent.
Arlequin
Oh ! ils le veulent, si vous voulez ; car dans le grand monde on n’est pas si façonnier ; et sans faire semblant de rien, vous pourriez lui jeter quelque petit mot bien clair à l’aventure pour lui donner courage, à cause que vous êtes plus que lui ; c’est l’ordre.
Cléantis
C’est assez bien raisonner. Effectivement, dans le cas où je suis, il pourrait y avoir de la petitesse à m’assujettir à de certaines formalités qui ne me regardent plus ; je comprends cela à merveille ; mais parlez-lui toujours, je vais dire un mot à Cléantis ; tirez-vous à quartier pour un moment.
Arlequin Vantez mon mérite ; prêtez-m’en un peu, à charge de revanche…
Cléantis
Laissez-moi faire. (Elle appelle Euphrosine.) Cléantis !
Scène VII
Cléantis et Euphrosine, qui vient doucement.
Cléantis
Approchez, et accoutumez-vous à aller plus vite, car je ne saurais attendre.
Euphrosine
De quoi s’agit-il ?
Cléantis
Venez-çà, écoutez-moi. Un honnête homme vient de me témoigner qu’il vous aime ; c’est Iphicrate.
Euphrosine
Lequel ?
Cléantis
Lequel ? Y en a-t-il deux ici ? c’est celui qui vient de me quitter.
Euphrosine
Eh que veut-il que je fasse de son amour ?
Cléantis
Eh qu’avez-vous fait de l’amour de ceux qui vous aimaient ? vous voilà bien étourdie ! est-ce le mot d’amour qui vous effarouche ? Vous le connaissez tant cet amour ! vous n’avez jusqu’ici regardé les gens que pour leur en donner ; vos beaux yeux n’ont fait que cela ; dédaignent-ils la conquête du seigneur Iphicrate ? Il ne vous fera pas de révérences penchées ; vous ne lui trouverez point de contenance ridicule, d’airs évaporés : ce n’est point une tête légère, un petit badin, un petit perfide, un joli volage, un aimable indiscret ; ce n’est point tout cela ; ces grâces-là lui manquent à la vérité ; ce n’est qu’un homme franc, qu’un homme simple dans ses manières, qui n’a pas l’esprit de se donner des airs ; qui vous dira qu’il vous aime, seulement parce que cela sera vrai ; enfin ce n’est qu’un bon cœur, voilà tout ; et cela est fâcheux, cela ne pique point. Mais vous avez l’esprit raisonnable ; je vous destine à lui, il fera votre fortune ici, et vous aurez la bonté d’estimer son amour, et vous y serez sensible, entendez-vous ? Vous vous conformerez à mes intentions, je l’espère ; imaginez-vous même que je le veux.
Euphrosine
Où suis-je ! et quand cela finira-t-il ?
Elle rêve.
Scène VIII
Arlequin, Euphrosine.
Arlequin arrive en saluant Cléantis qui sort. Il va tirer Euphrosine par la manche.
Euphrosine
Que me voulez-vous ?
Arlequin, riant.
Eh ! eh ! eh ! ne vous a-t-on pas parlé de moi ?
Euphrosine
Laissez-moi, je vous prie.
Arlequin
Eh ! là, là, regardez-moi dans l’œil pour deviner ma pensée.
Euphrosine
Eh ! pensez ce qu’il vous plaira.
Arlequin
M’entendez-vous un peu ?
Euphrosine
Non.
Arlequin
C’est que je n’ai encore rien dit.
Euphrosine, impatiente.
Ahi !
Arlequin
Ne mentez point ; on vous a communiqué les sent iments de mon âme ; rien n’est plus obligeant pour vous.
Euphrosine
Quel état !
Arlequin
Vous me trouvez un peu nigaud, n’est-il pas vrai ? Mais cela se passera ; c’est que je vous aime, et que je ne sais comment vous le dire.
Euphrosine
Vous ?
Arlequin
Eh pardi ! oui ; qu’est-ce qu’on peut faire de mieux ? Vous êtes si belle ! il faut bien vous donner son cœur, aussi bien vous le prendriez de vous-même.
Euphrosine
Voici le comble de mon infortune.
Arlequin, lui regardant les mains.
Quelles mains ravissantes ! les jolis petits doigts ! que je serais heureux avec cela ! mon petit cœur en ferait bien son profit. Reine, je suis bien tendre, mais vous ne voyez rien. Si vous aviez la charité d’être tendre aussi, oh ! je deviendrais fou tout à fait.
Euphrosine
Tu ne l’es déjà que trop.
Arlequin
Je ne le serai jamais tant que vous en êtes digne.
Euphrosine
Je ne suis digne que de pitié, mon enfant.
Arlequin
Bon, bon ! à qui est-ce que vous contez cela ? vous êtes digne de toutes les dignités imaginables ; un empereur ne vous vaut pas, ni moi non plus ; mais me voilà, moi, et un empereur n’y est pas ; et un rien qu’on voit vaut mieux que quelque chose qu’on ne voit pas. Qu’en dites-vous ?
Euphrosine
Arlequin, il me semble que tu n’as point le cœur mauvais.
Arlequin
Oh ! il ne s’en fait plus de cette pâte-là ; je suis un mouton.
Euphrosine
Respecte donc le malheur que j’éprouve.
Arlequin
Hélas ! je me mettrais à genoux devant lui.
Euphrosine
Ne persécute point une infortunée, parce que tu peux la persécuter impunément. Vois l’extrémité où je suis réduite ; et si tu n’as point d’égard au rang que je tenais dans le monde, à ma naissance, à mon éducation, du moins que mes disgrâces, que mon esclavage, que ma douleur t’attendrissent. Tu peux ici m’outrager autant que tu le voudras ; je suis sans asile et sans défense ; je n’ai que mon désespoir pour tout secours, j’ai besoin de la compassion de tout le monde, de la tienne même, Arlequin ; voilà l’état où je suis ; ne le trouves-tu pas assez misérable ? Tu es devenu libre et heureux, cela doit-il te rendre méchant ? Je n’ai pas la force de t’en dire davantage : je ne t’ai jamais fait de mal ; n’ajoute rien à celui que je souffre.