L’Île des esclaves

Marivaux · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’Île des esclaves · 3 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

PERSONNAGES

IPHICRATE, général athénien.

ARLEQUIN, son esclave.

EUPHROSINE, dame athénienne.

CLÉANTHIS, son esclave.

TRIVELIN, magistrat de l'île.

HABITANS DE L'ILE.

La scène est dans l'île des Esclaves.

L'ILE DES ESCLAVES.

Scène I.

IPHICRATE s’avance tristement sur le théâtre avec ARLEQUIN.

Iphicrate, après avoir soupiré.

Arlequin !

Arlequin, avec une bouteille de vin qu’il a à sa ceinture.

Mon patron !

Iphicrate

Que deviendrons-nous dans cette île ?

Arlequin

Nous deviendrons maigres, étiques, et puis morts de faim ; voilà mon sentiment et notre histoire.

Iphicrate

Nous sommes seuls échappés du naufrage ; tous nos camarades ont péri, et j’envie maintenant leur sort.

Arlequin

Hélas ! ils sont noyés dans la mer, et nous avons la même commodité.

Iphicrate

Dis-moi ; quand notre vaisseau s’est brisé contre le rocher, quelques-uns des nôtres ont eu le temps de se jeter dans la chaloupe ; il est vrai que les vagues l’ont enveloppée : je ne sais ce qu’elle est devenue ; mais peut-être auront-ils eu le bonheur d’aborder en quelque endroit de l’île, et je suis d’avis que nous les cherchions.

Arlequin

Cherchons, il n’y a pas de mal à cela ; mais reposons-nous auparavant pour boire un petit coup d’eau-de-vie : j’ai sauvé ma pauvre bouteille, la voilà ; j’en boirai les deux tiers, comme de raison, et puis je vous donnerai le reste.

Iphicrate

Eh ! ne perdons point de temps ; suis-moi : ne négligeons rien pour nous tirer d’ici. Si je ne me sauve, je suis perdu ; je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes dans l’île des Esclaves.

Arlequin

Oh ! oh ! qu’est-ce que c’est que cette race-là ?

Iphicrate Ce sont des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres, et qui depuis cent ans sont venus s’établir dans une île, et je crois que c’est ici : tiens, voici sans doute quelques-unes de leurs cases ; et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maîtres qu’ils rencontrent, ou de les jeter dans l’esclavage.

Arlequin

Eh ! chaque pays a sa coutume ; ils tuent les maîtres, à la bonne heure ; je l’ai entendu dire aussi, mais on dit qu’ils ne font rien aux esclaves comme moi.

Iphicrate

Cela est vrai.

Arlequin

Eh ! encore vit-on.

Iphicrate

Mais je suis en danger de perdre la liberté, et peut-être la vie : Arlequin, cela ne te suffit-il pas pour me plaindre ?

Arlequin, prenant sa bouteille pour boire.

Ah ! je vous plains de tout mon cœur, cela est juste.

Iphicrate

Suis-moi donc.

Arlequin siffle.

Hu, hu, hu.

Iphicrate Comment donc ! que veux-tu dire ?

Arlequin, distrait, chante.

Tala ta lara.

Iphicrate

Parle donc, as-tu perdu l’esprit ? à quoi penses-tu ?

Arlequin, riant.

Ah, ah, ah, Monsieur Iphicrate, la drôle d’aventure ! je vous plains, par ma foi, mais je ne saurais m’empêcher d’en rire.

Iphicrate, à part les premiers mots.

(Le coquin abuse de ma situation ; j’ai mal fait de lui dire où nous sommes.) Arlequin, ta gaieté ne vient pas à propos ; marchons de ce côté.

Arlequin

J’ai les jambes si engourdies.

Iphicrate

Avançons, je t’en prie.

Arlequin

Je t’en prie, je t’en prie ; comme vous êtes civil et poli ; c’est l’air du pays qui fait cela.

Iphicrate

Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux.

Arlequin, en badinant.

Badin, comme vous tournez cela !

Il chante :

L’embarquement est divin

Quand on vogue, vogue, vogue,

L’embarquement est divin,

Quand on vogue avec Catin.

Iphicrate, retenant sa colère.

Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.

Arlequin

Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m’en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là ; et le gourdin est dans la chaloupe.

Iphicrate

Eh ! ne sais-tu pas que je t’aime ?

Arlequin

Oui ; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi, tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse ! s’ils sont morts, en voilà pour longtemps ; s’ils sont en vie, cela se passera, et je m’en goberge.

Iphicrate, un peu ému.

Mais j’ai besoin d’eux, moi.

Arlequin, indifféremment.

Oh ! cela se peut bien, chacun a ses affaires : que je ne vous dérange pas !

Iphicrate

Esclave insolent !

Arlequin, riant.

Ah ! ah ! vous parlez la langue d’Athènes ; mauvais jargon que je n’entends plus.

Iphicrate

Méconnais-tu ton maître, et n’es-tu plus mon esclave ?

Arlequin, se reculant d’un air sérieux.

Je l’ai été, je le confesse à ta honte ; mais va, je te le pardonne ; les hommes ne valent rien. Dans le pays d’Athènes j’étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort. Eh bien ! Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi ; on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là ; tu m’en diras ton sentiment, je t’attends là. Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable ; tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. Adieu, mon ami ; je vais trouver mes camarades et tes maîtres. Il s’éloigne.

Iphicrate, au désespoir, courant après lui l’épée à la main.

Juste ciel ! peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis ? Misérable ! tu ne mérites pas de vivre.

Arlequin

Doucement, tes forces sont bien diminuées, car je ne t’obéis plus, prends-y garde.

Scène II

Trivelin, avec cinq ou six insulaires, arrive conduisant une Dame et la suivante, et ils accourent à Iphicrate qu’ils voient l’épée à la main.

Trivelin, faisant saisir et désarmer Iphicrate par ses gens.

Arrêtez, que voulez-vous faire ?

Iphicrate

Punir l’insolence de mon esclave.

Trivelin

Votre esclave ? vous vous trompez, et l’on vous apprendra à corriger vos termes. (Il prend l’épée d’Iphicrate et la donne à Arlequin.) Prenez cette épée, mon camarade, elle est à vous.

Arlequin

Que le ciel vous tienne gaillard, brave camarade que vous êtes !

Trivelin

Comment vous appelez-vous ?

Arlequin

Est-ce mon nom que vous demandez ?

Trivelin

Oui vraiment.

Arlequin

Je n’en ai point, mon camarade.

Trivelin

Quoi donc, vous n’en avez pas ?

Arlequin

Non, mon camarade ; je n’ai que des sobriquets qu’il m’a donnés ; il m’appelle quelquefois Arlequin, quelquefois Hé.

Trivelin

Hé ! le terme est sans façon ; je reconnais ces Messieurs à de pareilles licences. Et lui, comment s’appelle-t-il ?

Arlequin

Oh, diantre ! il s’appelle par un nom, lui ; c’est le seigneur Iphicrate.

Trivelin

Eh bien ! changez de nom à présent ; soyez le seigneur Iphicrate à votre tour ; et vous, Iphicrate, appelez-vous Arlequin, ou bien Hé.

Arlequin, sautant de joie, à son maître.

Oh ! Oh ! que nous allons rire, seigneur Hé !

Trivelin, à Arlequin.

Souvenez-vous en prenant son nom, mon cher ami, qu’on vous le donne bien moins pour réjouir votre vanité, que pour le corriger de son orgueil.

Arlequin

Oui, oui, corrigeons, corrigeons !

Iphicrate, regardant Arlequin.

Maraud !

Arlequin

Parlez donc, mon bon ami, voilà encore une licence qui lui prend ; cela est-il du jeu ?

Trivelin, à Arlequin.

Dans ce moment-ci, il peut vous dire tout ce qu’il voudra. (À Iphicrate.) Arlequin, votre aventure vous afflige, et vous êtes outré contre Iphicrate et contre nous. Ne vous gênez point, soulagez-vous par l’emportement le plus vif ; traitez-le de misérable, et nous aussi ; tout vous est permis à présent ; mais ce moment-ci passé, n’oubliez pas que vous êtes Arlequin, que voici Iphicrate, et que vous êtes auprès de lui ce qu’il était auprès de vous : ce sont là nos lois, et ma charge dans la république est de les faire observer en ce canton-ci.

Arlequin

Ah ! la belle charge !

Iphicrate

Moi, l’esclave de ce misérable !

Trivelin

Il a bien été le vôtre.

Arlequin

Hélas ! il n’a qu’à être bien obéissant, j’aurai mille bontés pour lui.

Iphicrate

Vous me donnez la liberté de lui dire ce qu’il me plaira ; ce n’est pas assez : qu’on m’accorde encore un bâton.

Arlequin

Camarade, il demande à parler à mon dos, et je le mets sous la protection de la république, au moins.

Trivelin

Ne craignez rien.

Cléantis, à Trivelin.

Monsieur, je suis esclave aussi, moi, et du même vaisseau ; ne m’oubliez pas, s’il vous plaît.

Trivelin

Non, ma belle enfant ; j’ai bien connu votre condition à votre habit, et j’allais vous parler de ce qui vous regarde, quand je l’ai vu l’épée à la main. Laissez-moi achever ce que j’avais à dire. Arlequin !

Arlequin, croyant qu’on l’appelle.

Eh !… À propos, je m’appelle Iphicrate.

Trivelin, continuant.

Tâchez de vous calmer ; vous savez qui nous sommes, sans doute ?

Arlequin

Oh ! morbleu ! d’aimables gens.

Cléantis

Et raisonnables.

Trivelin

Ne m’interrompez point, mes enfants. Je pense donc que vous savez qui nous sommes. Quand nos pères, irrités de la cruauté de leurs maîtres, quittèrent la Grèce et vinrent s’établir ici, dans le ressentiment des outrages qu’ils avaient reçus de leurs patrons, la première loi qu’ils y firent fut d’ôter la vie à tous les maîtres que le hasard ou le naufrage conduirait dans leur île, et conséquemment de rendre la liberté à tous les esclaves : la vengeance avait dicté cette loi ; vingt ans après, la raison l’abolit, et en dicta une plus douce. Nous ne nous vengeons plus de vous, nous vous corrigeons ; ce n’est plus votre vie que nous poursuivons, c’est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire ; nous vous jetons dans l’esclavage pour vous rendre sensibles aux maux qu’on y éprouve ; nous vous humilions, afin que, nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l’avoir été. Votre esclavage, ou plutôt votre cours d’humanité, dure trois ans, au bout desquels on vous renvoie, si vos maîtres sont contents de vos progrès ; et si vous ne devenez pas meilleurs, nous vous retenons par charité pour les nouveaux malheureux que vous iriez faire encore ailleurs, et par bonté pour vous, nous vous marions avec une de nos citoyennes. Ce sont là nos lois à cet égard ; mettez à profit leur rigueur salutaire, remerciez le sort qui vous conduit ici, il vous remet en nos mains, durs, injustes et superbes ; vous voilà en mauvais état, nous entreprenons de vous guérir ; vous êtes moins nos esclaves que nos malades, et nous ne prenons que trois ans pour vous rendre sains, c’est-à-dire humains, raisonnables et généreux pour toute votre vie.

Arlequin

Et le tout gratis, sans purgation ni saignée. Peut-on de la santé à meilleur compte ?

Trivelin

Au reste, ne cherchez point à vous sauver de ces lieux, vous le tenteriez sans succès, et vous feriez votre fortune plus mauvaise : commencez votre nouveau régime de vie par la patience.

Arlequin Dès que c’est pour son bien, qu’y a-t-il à dire ?

Trivelin, aux esclaves.

Quant à vous, mes enfants, qui devenez libres et citoyens, Iphicrate habitera cette case avec le nouvel Arlequin, et cette belle fille demeurera dans l’autre ; vous aurez soin de changer d’habit ensemble, c’est l’ordre. (À Arlequin.) Passez maintenant dans une maison qui est à côté, où l’on vous donnera à manger si vous en avez besoin. Je vous apprends, au reste, que vous avez huit jours à vous réjouir du changement de votre état ; après quoi l’on vous donnera, comme à tout le monde, une occupation convenable. Allez, je vous attends ici. (Aux insulaires.) Qu’on les conduise. (Aux femmes.) Et vous autres, restez. (Arlequin, en s’en allant, fait de grandes révérences à Cléantis.)

Scène III

Trivelin, Cléantis, esclave, Euphrosine, sa maîtresse.

Trivelin

Ah ça ! ma compatriote, car je regarde désormais notre île comme votre patrie, dites-moi aussi votre nom.

Cléantis, saluant.

Je m’appelle Cléantis, et elle, Euphrosine.

Trivelin

Cléantis ? passe pour cela.

Cléantis

J’ai aussi des surnoms ; vous plaît-il de les savoir ?

Trivelin

Oui-da. Et quels sont-ils ?

Cléantis

J’en ai une liste : Sotte, Ridicule, Bête, Butorde, Imbécile, et caetera.

Euphrosine, en soupirant.

Impertinente que vous êtes !

Cléantis

Tenez, tenez, en voilà encore un que j’oubliais.

Trivelin

Effectivement, elle vous prend sur le fait. Dans votre pays, Euphrosine, on a bientôt dit des injures à ceux à qui l’on en peut dire impunément.

Euphrosine

Hélas ! que voulez-vous que je lui réponde, dans l’étrange aventure où je me trouve ?

Cléantis

Oh ! dame, il n’est plus si aisé de me répondre. Autrefois il n’y avait rien de si commode ; on n’avait affaire qu’à de pauvres gens : fallait-il tant de cérémonies ? Faites cela, je le veux ; taisez-vous, sotte ! Voilà qui était fini. Mais à présent il faut parler raison ; c’est un langage étranger pour Madame ; elle l’apprendra avec le temps ; il faut se donner patience : je ferai de mon mieux pour l’avancer.

Trivelin, à Cléantis.

Modérez-vous, Euphrosine. (À Euphrosine.) Et vous, Cléantis, ne vous abandonnez point à votre douleur. Je ne puis changer nos lois, ni vous en affranchir : je vous ai montré combien elles étaient louables et salutaires pour vous.

Cléantis

Hum ! Elle me trompera bien si elle amende.

Trivelin

Mais comme vous êtes d’un sexe naturellement assez faible, et que par là vous avez dû céder plus facilement qu’un homme aux exemples de hauteur, de mépris et de dureté qu’on vous a donnés chez vous contre leurs pareils, tout ce que je puis faire pour vous, c’est de prier Euphrosine de peser avec bonté les torts que vous avez avec elle, afin de les peser avec justice.

Cléantis Oh ! tenez, tout cela est trop savant pour moi, je n’y comprends rien ; j’irai le grand chemin, je pèserai comme elle pesait ; ce qui viendra ; nous le prendrons.

Trivelin

Doucement, point de vengeance.

Cléantis

Mais, notre bon ami, au bout du compte, vous parlez de son sexe ; elle a le défaut d’être faible, je lui en offre autant ; je n’ai pas la vertu d’être forte. S’il faut que j’excuse toutes ses mauvaises manières à mon égard, il faudra donc qu’elle excuse aussi la rancune que j’en ai contre elle ; car je suis femme autant qu’elle, moi. Voyons, qui est-ce qui décidera ? Ne suis-je pas la maîtresse une fois ? Eh bien, qu’elle commence toujours par excuser ma rancune ; et puis, moi, je lui pardonnerai, quand je pourrai, ce qu’elle m’a fait : qu’elle attende !

Euphrosine, à Trivelin.

Quels discours ! Faut-il que vous m’exposiez à les entendre ?

Cléantis

Souffrez-les, Madame, c’est le fruit de vos œuvres.

Trivelin

Allons, Euphrosine, modérez-vous.

Cléantis

Que voulez-vous que je vous dise ? quand on a de la colère, il n’y a rien de tel pour la passer, que de la contenter un peu, voyez-vous ; quand je l’aurai querellée à mon aise une douzaine de fois seulement, elle en sera quitte ; mais il me faut cela.

Trivelin, à part, à Euphrosine.

Il faut que ceci ait son cours ; mais consolez-vous, cela finira plus tôt que vous ne pensez. (À Cléantis.) J’espère, Euphrosine, que vous perdrez votre ressentiment, et je vous y exhorte en ami. Venons maintenant à l’examen de son caractère : il est nécessaire que vous m’en donniez un portrait, qui se doit faire devant la personne qu’on peint, afin qu’elle se connaisse, qu’elle rougisse de ses ridicules, si elle en a, et qu’elle se corrige. Nous avons là de bonnes intentions, comme vous voyez. Allons, commençons.

Cléantis

Oh que cela est bien inventé ! Allons, me voilà prête ; interrogez-moi, je suis dans mon fort.

Euphrosine, doucement.

Je vous prie, Monsieur, que je me retire, et que je n’entende point ce qu’elle va dire.

Trivelin

Hélas ! ma chère Dame, cela n’est fait que pour vous ; il faut que vous soyez présente.

Cléantis

Restez, restez ; un peu de honte est bientôt passée.

Trivelin Vaine minaudière et coquette, voilà d’abord à peu près sur quoi je vais vous interroger au hasard. Cela la regarde-t-il ?

Cléantis

Vaine minaudière et coquette, si cela la regarde ? Eh voilà ma chère maîtresse ; cela lui ressemble comme son visage.

Euphrosine

N’en voilà-t-il pas assez, Monsieur ?

Trivelin

Ah ! je vous félicite du petit embarras que cela vous donne ; vous sentez, c’est bon signe, et j’en augure bien pour l’avenir : mais ce ne sont encore là que les grands traits ; détaillons un peu cela. En quoi donc, par exemple, lui trouvez-vous les défauts dont nous parlons ?

Cléantis

En quoi ? partout, à toute heure, en tous lieux ; je vous ai dit de m’interroger ; mais par où commencer ? je n’en sais rien, je m’y perds. Il y a tant de choses, j’en ai tant vu, tant remarqué de toutes les espèces, que cela me brouille. Madame se tait, Madame parle ; elle regarde, elle est triste, elle est gaie : silence, discours, regards, tristesse et joie, c’est tout un, il n’y a que la couleur de différente ; c’est vanité muette, contente ou fâchée ; c’est coquetterie babillarde, jalouse ou curieuse ; c’est Madame, toujours vaine ou coquette, l’un après l’autre, ou tous les deux à la fois : voilà ce que c’est, voilà par où je débute, rien que cela.

Euphrosine

Je n’y saurais tenir.

Trivelin

Attendez donc, ce n’est qu’un début.

Cléantis

Madame se lève ; a-t-elle bien dormi, le sommeil l’a-t-il rendu belle, se sent-elle du vif, du sémillant dans les yeux ? vite sur les armes ; la journée sera glorieuse. Qu’on m’habille ! Madame verra du monde aujourd’hui ; elle ira aux spectacles, aux promenades, aux assemblées ; son visage peut se manifester, peut soutenir le grand jour, il fera plaisir à voir, il n’y a qu’à le promener hardiment, il est en état, il n’y a rien à craindre.

Trivelin, à Euphrosine.

Elle développe assez bien cela.

Cléantis

Madame, au contraire, a-t-elle mal reposé ? Ah qu’on m’apporte un miroir ; comme me voilà faite ! que je suis mal bâtie ! Cependant on se mire, on éprouve son visage de toutes les façons, rien ne réussit ; des yeux battus, un teint fatigué ; voilà qui est fini, il faut envelopper ce visage-là, nous n’aurons que du négligé, Madame ne verra personne aujourd’hui, pas même le jour, si elle peut ; du moins fera-t-il sombre dans la chambre. Cependant il vient compagnie, on entre : que va-t-on penser du visage de Madame ? on croira qu’elle enlaidit : donnera-t-elle ce plaisir-là à ses bonnes amies ? Non, il y a remède à tout : vous allez voir. Comment vous portez-vous, Madame ? Très mal, Madame ; j’ai perdu le sommeil ; il y a huit jours que je n’ai fermé l’œil ; je n’ose pas me montrer, je fais peur. Et cela veut dire : Messieurs, figurez-vous que ce n’est point moi, au moins ; ne me regardez pas, remettez à me voir ; ne me jugez pas aujourd’hui ; attendez que j’aie dormi. J’entendais tout cela, moi, car nous autres esclaves, nous sommes doués contre nos maîtres d’une pénétration !… Oh ! ce sont de pauvres gens pour nous.

Trivelin, à Euphrosine.

Courage, Madame ; profitez de cette peinture-là, car elle me paraît fidèle.

Euphrosine

Je ne sais où j’en suis.

Cléantis

Vous en êtes aux deux tiers ; et j’achèverai, pourvu que cela ne vous ennuie pas.

Trivelin

Achevez, achevez ; Madame soutiendra bien le reste.

Cléantis Vous souvenez-vous d’un soir où vous étiez avec ce cavalier si bien fait ? j’étais dans la chambre ; vous vous entreteniez bas ; mais j’ai l’oreille fine : vous vouliez lui plaire sans faire semblant de rien ; vous parliez d’une femme qu’il voyait souvent. Cette femme-là est aimable, disiez-vous ; elle a les yeux petits, mais très doux ; et là-dessus vous ouvriez les vôtres, vous vous donniez des tons, des gestes de tête, de petites contorsions, des vivacités. Je riais. Vous réussîtes pourtant, le cavalier s’y prit ; il vous offrit son cœur. À moi ? lui dîtes-vous. Oui, Madame, à vous-même, à tout ce qu’il y a de plus aimable au monde. Continuez, folâtre, continuez, dites-vous, en ôtant vos gants sous prétexte de m’en demander d’autres. Mais vous avez la main belle ; il la vit ; il la prit, il la baisa ; cela anima sa déclaration ; et c’était là les gants que vous demandiez. Eh bien ! y suis-je ?

Trivelin, à Euphrosine.

En vérité, elle a raison.

Cléantis

Écoutez, écoutez, voici le plus plaisant. Un jour qu’elle pouvait m’entendre, et qu’elle croyait que je ne m’en doutais pas, je parlais d’elle, et je dis : oh ! pour cela il faut l’avouer, Madame est une des plus belles femmes du monde. Que de bontés, pendant huit jours, ce petit mot-là ne me valut-il pas ! J’essayai en pareille occasion de dire que Madame était une femme très raisonnable : oh ! je n’eus rien, cela ne prit point ; et c’était bien fait, car je la flattais.

Euphrosine

Monsieur, je ne resterai point, ou l’on me fera rester par force ; je ne puis en souffrir davantage.

Trivelin

En voila donc assez pour à présent.

Cléantis

J’allais parler des vapeurs de mignardise auxquelles Madame est sujette à la moindre odeur. Elle ne sait pas qu’un jour je mis à son insu des fleurs dans la ruelle de son lit pour voir ce qu’il en serait. J’attendais une vapeur, elle est encore à venir. Le lendemain, en compagnie, une rose parut ; crac ! la vapeur arrive.

Trivelin

Cela suffit, Euphrosine ; promenez-vous un moment à quelques pas de nous, parce que j’ai quelque chose à lui dire ; elle ira vous rejoindre ensuite.

Cléantis, s’en allant.

Recommandez-lui d’être docile au moins. Adieu, notre bon ami ; je vous ai diverti, j’en suis bien aise. Une autre fois je vous dirai comme quoi Madame s’abstient souvent de mettre de beaux habits, pour en mettre un négligé qui lui marque tendrement la taille. C’est encore une finesse que cet habit-là ; on dirait qu’une femme qui le met ne se soucie pas de paraître, mais à d’autre ! on s’y ramasse dans un corset appétissant, on y montre sa bonne façon naturelle ; on y dit aux gens : regardez mes grâces, elles sont à moi, celles-là ; et d’un autre côté on veut leur dire aussi : voyez comme je m’habille, quelle simplicité ! il n’y a point de coquetterie dans mon fait.

Trivelin

Mais je vous ai prié de nous laisser.

Cléantis

Je sors, et tantôt nous reprendrons le discours, qui sera fort divertissant ; car vous verrez aussi comme quoi Madame entre dans une loge au spectacle, avec quelle emphase, avec quel air imposant, quoique d’un air distrait et sans y penser ; car c’est la belle éducation qui donne cet orgueil-là. Vous verrez comme dans la loge on y jette un regard indifférent et dédaigneux sur des femmes qui sont à côté, et qu’on ne connaît pas. Bonjour, notre bon ami, je vais à notre auberge.

Tous les livres