Les Fausses Confidences (page 2)

Marivaux · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Fausses Confidences · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dorante.

Si effectivement son droit est le plus faible, je ne manquerai pas de l’en avertir, madame.

Madame Argante, à Marton, à part.

Hum ! quel esprit borné ! (À Dorante.) Vous n’y êtes point ; ce n’est pas là ce qu’on vous dit ; on vous charge de lui parler ainsi, indépendamment de son droit bien ou mal fondé.

Dorante.

Mais, madame, il n’y aurait point de probité à la tromper.

Madame Argante.

De probité ! J’en manque donc, moi ? Quel raisonnement ! C’est moi qui suis sa mère, et qui vous ordonne de la tromper à son avantage, entendez-vous ? c’est moi, moi.

Dorante.

Il y aura toujours de la mauvaise foi de ma part.

Madame Argante, à Marton, à part.

C’est un ignorant que cela, qu’il faut renvoyer. Adieu, monsieur l’homme d’affaires, qui n’avez fait celles de personne.

(Elle sort.)

Scène XI

DORANTE, MARTON.

Dorante.

Cette mère-là ne ressemble guère à sa fille.

Marton.

Oui, il y a quelque différence ; et je suis fâchée de n’avoir pas eu le temps de vous prévenir sur son humeur brusque. Elle est extrêmement entêtée de ce mariage, comme vous voyez. Au surplus, que vous importe ce que vous direz à la fille, dès que la mère sera votre garant ? Vous n’aurez rien à vous reprocher, ce me semble. Ce ne sera pas là une tromperie.

Dorante.

Eh ! vous m’excuserez ; ce sera toujours l’engager à prendre un parti qu’elle ne prendrait peut-être pas sans cela. Puisque l’on veut que j’aide à l’y déterminer, elle y résiste donc ?

Marton.

C’est par indolence.

Dorante.

Croyez-moi ; disons la vérité.

Marton.

Oh çà, il y a une petite raison à laquelle vous devez vous rendre ; c’est que monsieur le comte me fait présent de mille écus le jour de la signature du contrat ; et cet argent-là, suivant le projet de M. Remy, vous regarde aussi bien que moi, comme vous voyez.

Dorante.

Tenez, mademoiselle Marton, vous êtes la plus aimable fille du monde, mais ce n’est que faute de réflexion que ces mille écus vous tentent.

Marton.

Au contraire, c’est par réflexion qu’ils me tentent ; plus j’y rêve, et plus je les trouve bons.

Dorante.

Mais vous aimez votre maîtresse ; et si elle n’était pas heureuse avec cet homme-là, ne vous reprocheriez-vous pas d’y avoir contribué pour une si misérable somme ?

Marton.

Ma foi, vous avez beau dire ; d’ailleurs, le comte est un honnête homme et je n’y entends point de finesse. Voilà madame qui revient, elle a à vous parler. Je me retire. Méditez sur cette somme ; vous la goûterez aussi bien que moi.

(Elle sort.)

Dorante.

Je ne suis pas si fâché de la tromper.

Scène XII

ARAMINTE, DORANTE.

Araminte.

Vous avez donc vu ma mère ?

Dorante.

Oui, madame ; il n’y a qu’un moment.

Araminte.

Elle me l’a dit, et voudrait bien que j’en eusse pris un autre que vous.

Dorante.

Il me l’a paru.

Araminte.

Oui ; mais ne vous embarrassez point ; vous me convenez.

Dorante.

Je n’ai point d’autre ambition.

Araminte.

Parlons de ce que j’ai à vous dire ; mais que ceci soit secret entre nous, je vous prie.

Dorante.

Je me trahirais plutôt moi-même.

Araminte.

Je n’hésite point non plus à vous donner ma confiance. Voici ce que c’est : on veut me marier avec M. le comte Dorimont pour éviter un grand procès que nous aurions ensemble au sujet d’une terre que je possède.

Dorante.

Je le sais, madame ; et j’ai le malheur d’avoir déplu tout à l’heure là-dessus à madame Argante.

Araminte.

Eh ! d’où vient ?

Dorante.

C’est que si, dans votre procès, vous avez le bon droit de votre côté, on souhaite que je vous dise le contraire, afin de vous engager plus vite à ce mariage ; et j’ai prié qu’on m’en dispensât.

Araminte.

Que ma mère est frivole ! Votre fidélité ne me surprend point ; j’y comptais. Faites toujours de même, et ne vous choquez point de ce que ma mère vous a dit. Je la désapprouve. A-t-elle tenu quelque discours désagréable ?

Dorante.

Il n’importe, madame ; mon zèle et mon attachement en augmentent ; voilà tout.

Araminte.

Et voilà pourquoi aussi je ne veux pas qu’on vous chagrine, et j’y mettrai bon ordre. Qu’est-ce que cela signifie ? Je me fâcherai, si cela continue. Comment donc ! vous ne seriez pas en repos ! On aura de mauvais procédés avec vous, parce que vous en avez d’estimables ; cela serait plaisant !

Dorante.

Madame, par toute la reconnaissance que je vous dois, n’y prenez point garde. Je suis confus de vos bontés, et je suis trop heureux d’avoir été querellé.

Araminte.

Je loue vos sentiments. Revenons à ce procès dont il est question, si je n’épouse point monsieur le comte.

Scène XIII

DORANTE, ARAMINTE, DUBOIS.

Dubois.

Madame la Marquise se porte mieux, madame (Il feint de voir Dorante avec surprise), et vous est fort obligée… fort obligée de votre attention. (Dorante feint de détourner la tête, pour se cacher de Dubois.)

Araminte.

Voilà qui est bien.

Dubois, regardant toujours Dorante.

Madame, on m’a chargé aussi de vous dire un mot qui presse.

Araminte.

De quoi s’agit-il ?

Dubois.

Il m’est recommandé de ne vous parler qu’en particulier.

Araminte, à Dorante.

Je n’ai point achevé ce que je voulais vous dire. Laissez-moi, je vous prie, un moment ; et revenez.

Scène XIV

ARAMINTE, DUBOIS.

Araminte.

Qu’est-ce que c’est donc que cet air étonné que tu as marqué, ce me semble, en voyant Dorante ? D’où vient cette attention à le regarder ?

Dubois.

Ce n’est rien, sinon que je ne saurais plus avoir l’honneur de servir madame, et qu’il faut que je lui demande mon congé.

Araminte, surprise.

Quoi ! seulement pour avoir vu Dorante ici ?

Dubois.

Savez-vous à qui vous avez affaire ?

Araminte.

Au neveu de M. Remy, mon procureur.

Dubois.

Eh ! par quel tour d’adresse est-il connu de madame ? comment a-t-il fait pour arriver jusqu’ici ?

Araminte.

C’est M. Remy qui me l’a envoyé pour intendant.

Dubois.

Lui, votre intendant ! Et c’est M. Remy qui vous l’envoie ? Hélas ! le bon homme, il ne sait pas qui il vous donne ; c’est un démon que ce garçon-là.

Araminte.

Mais, que signifient tes exclamations ? Explique-toi ; est-ce que tu le connais ?

Dubois.

Si je le connais, madame ! si je le connais ! Ah ! vraiment oui ; et il me connaît bien aussi. N’avez-vous pas vu comme il se détournait, de peur que je ne le visse ?

Araminte.

Il est vrai, et tu me surprends à mon tour. Serait-il capable de quelque mauvaise action, que tu saches ? Est-ce que ce n’est pas un honnête homme ?

Dubois.

Lui ! Il n’y a point de plus brave homme dans toute la terre, il a peut-être plus d’honneur à lui tout seul que cinquante honnêtes gens ensemble. Oh ! c’est une probité merveilleuse ; il n’a peut-être pas son pareil.

Araminte.

Eh ! de quoi peut-il donc être question ? D’où vient que tu m’alarmes ? En vérité, j’en suis toute émue.

Dubois.

Son défaut, c’est là. (Il se touche le front.) C’est à la tête que le mal le tient.

Araminte.

À la tête ?

Dubois.

Oui ; il est timbré, mais timbré comme cent.

Araminte.

Dorante ! il m’a paru de très bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie ?

Dubois.

Quelle preuve ? Il y a six mois qu’il est tombé fou, qu’il en a la cervelle brûlée, qu’il en est comme un perdu. Je dois bien le savoir, car j’étais à lui, je le servais ; et c’est ce qui m’a obligé de le quitter ; et c’est ce qui me force de m’en aller encore : ôtez cela, c’est un homme incomparable.

Araminte, un peu boudant.

Oh bien ! il fera ce qu’il voudra ; mais je ne le garderai pas. On a bien affaire d’un esprit renversé ; et peut-être encore, je gage, pour quelque objet qui n’en vaut pas la peine ; car les hommes ont des fantaisies !…

Dubois.

Ah ! vous m’excuserez. Pour ce qui est de l’objet, il n’y a rien à dire. Malepeste ! sa folie est de bon goût.

Araminte.

N’importe ; je veux le congédier. Est-ce que tu la connais, cette personne ?

Dubois.

J’ai l’honneur de la voir tous les jours ; c’est vous, madame.

Araminte.

Moi, dis-tu ?

Dubois.

Il vous adore ; il y a six mois qu’il n’en vit point, qu’il donnerait sa vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant. Vous avez dû voir qu’il a l’air enchanté, quand il vous parle.

Araminte.

Il y a bien, en effet, quelque petite chose qui m’a paru extraordinaire. Eh ! juste ciel ! le pauvre garçon, de quoi s’avise-t-il ?

Dubois.

Vous ne croiriez pas jusqu’où va sa démence ; elle le ruine, elle lui coupe la gorge. Il est bien fait, d’une figure passable, bien élevé et de bonne famille ; mais il n’est pas riche ; et vous saurez qu’il n’a tenu qu’à lui d’épouser des femmes qui l’étaient, et de fort aimables, ma foi, qui offraient de lui faire sa fortune, et qui auraient mérité qu’on la leur fît à elles-mêmes. Il y en a une qui n’en saurait revenir, et qui le poursuit encore tous les jours. Je le sais, car je l’ai rencontrée.

Araminte, avec négligence.

Actuellement ?

Dubois.

Oui, madame, actuellement ; une grande brune très piquante, et qu’il fuit. Il n’y a pas moyen ; monsieur refuse tout. « Je les tromperais, me disait-il ; je ne puis les aimer, mon cœur est parti. » Ce qu’il disait quelquefois la larme à l’œil ; car il sent bien son tort.

Araminte.

Cela est fâcheux ; mais où m’a-t-il vue avant de venir chez moi, Dubois ?

Dubois.

Hélas ! madame, ce fut un jour que vous sortîtes de l’Opéra, qu’il perdit la raison. C’était un vendredi, je m’en ressouviens ; oui, un vendredi ; il vous vit descendre l’escalier, à ce qu’il me raconta, et vous suivit jusqu’à votre carrosse. Il avait demandé votre nom, et je le trouvai qui était comme extasié ; il ne remuait plus.

Araminte.

Quelle aventure !

Dubois.

J’eus beau lui crier : « Monsieur ! » Point de nouvelles, il n’y avait personne au logis. À la fin, pourtant, il revint à lui avec un air égaré ; je le jetai dans une voiture, et nous retournâmes à la maison. J’espérais que cela se passerait ; car je l’aimais : c’est le meilleur maître ! Point du tout, il n’y avait plus de ressource. Ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante, vous aviez tout expédié ; et dès le lendemain nous ne fîmes plus tous deux, lui, que rêver à vous, que vous aimer ; moi, qu’épier depuis le matin jusqu’au soir où vous alliez.

Araminte.

Tu m’étonnes à un point !…

Dubois.

Je me fis même ami d’un de vos gens qui n’y est plus, un garçon fort exact, qui m’instruisait, et à qui je payais bouteille. « C’est à la Comédie qu’on va », me disait-il ; et je courais faire mon rapport, sur lequel, dès quatre heures, mon homme était à la porte. C’est chez madame celle-ci, c’est chez madame celle-là ; et, sur cet avis, nous allions toute la soirée habiter la rue, ne vous déplaise, pour voir madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derrière, tous deux morfondus et gelés, car c’était dans l’hiver ; lui ne s’en souciant guère, moi jurant par-ci par-là pour me soulager.

Araminte.

Est-il possible ?

Dubois.

Oui, madame. À la fin, ce train de vie m’ennuya ; ma santé s’altérait, la sienne aussi. Je lui fis accroire que vous étiez à la campagne ; il le crut, et j’eus quelque repos. Mais n’alla-t-il pas, deux jours après, vous rencontrer aux Tuileries, où il avait été s’attrister de votre absence ! Au retour, il était furieux ; il voulut me battre, tout bon qu’il est ; moi, je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m’a mis chez madame, où, à force de se démener, je le trouve parvenu à votre intendance ; ce qu’il ne troquerait pas contre la place de l’empereur.

Araminte.

Y a-t-il rien de si particulier ? Je suis si lasse d’avoir des gens qui me trompent, que je me réjouissais de l’avoir parce qu’il a de la probité. Ce n’est pas que je sois fâchée ; car je suis bien au-dessus de cela.

Dubois.

Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit madame, plus il s’achève.

Araminte.

Vraiment, je le renverrais bien ; mais ce n’est pas là ce qui le guérira. Je ne sais que dire à M. Remy qui me l’a recommandé, et ceci m’embarrasse. Je ne vois pas trop comment m’en défaire honnêtement.

Dubois.

Oui ; mais vous ferez un incurable, madame.

Araminte, vivement.

Oh ! tant pis pour lui ; je suis dans des circonstances où je ne saurais me passer d’un intendant. Et puis, il n’y a pas tant de risque que tu le crois. Au contraire, s’il y avait quelque chose qui pût ramener cet homme, c’est l’habitude de me voir plus qu’il n’a fait ; ce serait même un service à lui rendre.

Dubois.

Oui ; c’est un remède bien innocent. Premièrement, il ne vous dira mot ; jamais vous n’entendrez parler de son amour.

Araminte.

En es-tu bien sûr ?

Dubois.

Oh ! il ne faut pas en avoir peur ; il mourrait plutôt. Il a un respect, une adoration, une humilité pour vous, qui n’est pas concevable. Est-ce que vous croyez qu’il songe à être aimé ? Nullement. Il dit que dans l’univers il n’y a personne qui le mérite ; il ne veut que vous voir, vous considérer, regarder vos yeux, vos grâces, votre belle taille ; et puis c’est tout. Il me l’a dit mille fois.

Araminte, haussant les épaules.

Voilà qui est bien digne de compassion ! Allons, je patienterai quelques jours, en attendant que j’en aie un autre. Au surplus, ne crains rien ; je suis contente de toi. Je récompenserai ton zèle et je ne veux pas que tu me quittes, entends-tu, Dubois ?

Dubois.

Madame, je vous suis dévoué pour la vie.

Araminte.

J’aurai soin de toi. Surtout qu’il ne sache pas que je suis instruite ; garde un profond secret ; et que tout le monde, jusqu’à Marton, ignore ce que tu m’as dit. Ce sont de ces choses qui ne doivent jamais percer.

Dubois.

Je n’en ai jamais parlé qu’à madame.

Araminte.

Le voici qui revient ; va-t’en.

Scène XV

DORANTE, ARAMINTE.

Araminte, un moment seule.

La vérité est que voici une confidence dont je me serais bien passée moi-même.

Dorante.

Madame, je me rends à vos ordres.

Araminte.

Oui, monsieur ; de quoi vous parlais-je ? Je l’ai oublié.

Dorante.

D’un procès avec M. le comte Dorimont.

Araminte.

Je me remets ; je vous disais qu’on veut nous marier.

Dorante.

Oui, madame ; et vous alliez, je crois, ajouter que vous n’étiez pas portée à ce mariage.

Araminte.

Il est vrai. J’avais envie de vous charger d’examiner l’affaire afin de savoir si je ne risquerais rien à plaider ; mais je crois devoir vous dispenser de ce travail ; je ne suis pas sûre de pouvoir vous garder.

Dorante.

Ah ! madame, vous avez eu la bonté de me rassurer là-dessus.

Araminte.

Oui ; je ne faisais pas réflexion que j’ai promis à monsieur le comte de prendre un intendant de sa main. Vous voyez bien qu’il ne serait pas honnête de manquer à sa parole, et du moins faut-il que je parle à celui qu’il m’amènera.

Dorante.

Je ne suis pas heureux ; rien ne me réussit, et j’aurai la douleur d’être renvoyé.

Araminte.

Je ne dis pas cela ; il n’y a rien de résolu là-dessus.

Dorante.

Ne me laissez point dans l’incertitude où je suis, madame.

Araminte.

Eh ! mais, oui, je tâcherai que vous restiez ; je tâcherai.

Dorante.

Vous m’ordonnez donc de vous rendre compte de l’affaire en question ?

Araminte.

Attendons ; si j’allais épouser le Comte, vous auriez pris une peine inutile.

Dorante.

Je croyais avoir entendu dire à madame qu’elle n’avait point de penchant pour lui.

Araminte.

Pas encore.

Dorante.

Et d’ailleurs, votre situation est si tranquille et si douce !

Araminte, à part.

Je n’ai pas le courage de l’affliger !… Eh bien, oui-da, examinez toujours, examinez. J’ai des papiers dans mon cabinet, je vais les chercher. Vous viendrez les prendre, et je vous les donnerai. (En s’en allant.) Je n’oserais presque le regarder.

Scène XVI

DORANTE, DUBOIS, venant d’un air mystérieux et comme passant.

Dubois.

Marton vous cherche pour vous montrer l’appartement qu’on vous destine. Arlequin est allé boire. J’ai dit que j’allais vous avertir. Comment vous traite-t-on ?

Dorante.

Qu’elle est aimable ! Je suis enchanté ! De quelle façon a-t-elle reçu ce que tu lui as dit ?

Dubois, comme en fuyant.

Elle opine tout doucement à vous garder par compassion ; elle espère vous guérir par l’habitude de la voir.

Dorante, charmé.

Sincèrement ?

Dubois.

Elle n’en réchappera point ; c’est autant de pris. Je m’en retourne.

Dorante.

Reste, au contraire. Je crois que voici Marton. Dis-lui que madame m’attend pour me remettre des papiers, et que j’irai la trouver dès que je les aurai.

Dubois.

Partez ; aussi bien ai-je un petit avis à donner à Marton. Il est bon de jeter dans tous les esprits les soupçons dont nous avons besoin.

Scène XVII

DUBOIS, MARTON.

Marton.

Où est donc Dorante ? il me semble l’avoir vu avec toi.

Dubois, brusquement.

Il dit que Madame l’attend pour des papiers ; il reviendra ensuite. Au reste, qu’est-il nécessaire qu’il voie cet appartement ? S’il n’en voulait pas, il serait bien délicat. Pardi, je lui conseillerais…

Marton.

Ce ne sont pas là tes affaires : je suis les ordres de madame.

Dubois.

Madame est bonne et sage ; mais prenez garde, ne trouvez-vous pas que ce petit galant-là fait les yeux doux ?

Marton.

Il les fait comme il les a.

Dubois.

Je me trompe fort, si je n’ai pas vu la mine de ce freluquet considérer, je ne sais où, celle de madame.

Marton.

Eh bien, est-ce qu’on te fâche, quand on la trouve belle ?

Dubois.

Non. Mais je me figure quelquefois qu’il n’est venu ici que pour la voir de plus près.

Marton, riant.

Ah ! ah ! quelle idée ! Va, tu n’y entends rien ; tu t’y connais mal.

Dubois, riant.

Ah ! ah ! je suis donc bien sot !

Marton, riant en s’en allant.

Ah ! ah ! l’original avec ses observations !

Dubois, seul.

Allez, allez, prenez toujours. J’aurai soin de vous les faire trouver meilleures. Allons faire jouer toutes nos batteries.

ACTE II

Scène première

ARAMINTE, DORANTE.

Dorante.

Non, madame, vous ne risquez rien ; vous pouvez plaider en toute sûreté. J’ai même consulté plusieurs personnes, l’affaire est excellente ; et si vous n’avez que le motif dont vous parlez pour épouser monsieur le comte, rien ne vous oblige à ce mariage.

Araminte.

Je l’affligerai beaucoup, et j’ai de la peine à m’y résoudre.

Dorante.

Il ne serait pas juste de vous sacrifier à la crainte de l’affliger.

Araminte.

Mais avez-vous bien examiné ? Vous me disiez tantôt que mon état était doux et tranquille. N’aimeriez-vous pas mieux que j’y restasse ? N’êtes-vous pas un peu trop prévenu contre le mariage, et par conséquent contre monsieur le comte ?

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