Les Fausses Confidences (page 3)

Marivaux · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Fausses Confidences · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dorante.

Madame, j’aime mieux vos intérêts que les siens, et que ceux de qui que ce soit au monde.

Araminte.

Je ne saurais y trouver à redire. En tout cas, si je l’épouse, et qu’il veuille en mettre un autre ici à votre place, vous n’y perdrez point. Je vous promets de vous en trouver une meilleure.

Dorante, tristement.

Non, madame. Si j’ai le malheur de perdre celle-ci, je ne serai plus à personne. Et apparemment que je la perdrai ; je m’y attends.

Araminte.

Je crois pourtant que je plaiderai ; nous verrons.

Dorante.

J’avais encore une petite chose à vous dire, madame. Je viens d’apprendre que le concierge d’une de vos terres est mort. On pourrait y mettre un de vos gens ; et j’ai songé à Dubois, que je remplacerai ici par un domestique dont je réponds.

Araminte.

Non. Envoyez plutôt votre homme au château, et laissez-moi Dubois ; c’est un garçon de confiance, qui me sert bien et que je veux garder. À propos, il m’a dit, ce me semble, qu’il avait été à vous quelque temps ?

Dorante, feignant un peu d’embarras.

Il est vrai, madame : il est fidèle, mais peu exact. Rarement, au reste, ces gens-là parlent-ils bien de ceux qu’ils ont servis. Ne me nuirait-il point dans votre esprit ?

Araminte, négligemment.

Celui-ci dit beaucoup de bien de vous, et voilà tout. Que veut M. Remy ?

Scène II

ARAMINTE, DORANTE, MONSIEUR REMY.

Monsieur Remy.

Madame, je suis votre très humble serviteur. Je viens vous remercier de la bonté que vous avez eue de prendre mon neveu à ma recommandation.

Araminte.

Je n’ai pas hésité, comme vous l’avez vu.

Monsieur Remy.

Je vous rends mille grâces. Ne m’aviez-vous pas dit qu’on vous en offrait un autre ?

Araminte.

Oui, monsieur.

Monsieur Remy.

Tant mieux ; car je viens vous demander celui-ci pour une affaire d’importance.

Dorante, d’un air de refus.

Et d’où vient, monsieur ?

Monsieur Remy.

Patience !

Araminte.

Mais, monsieur Remy, ceci est un peu vif. Vous prenez assez mal votre temps ; et j’ai refusé l’autre personne.

Dorante.

Pour moi je ne sortirai jamais de chez madame, qu’elle ne me congédie.

Monsieur Remy, brusquement.

Vous ne savez ce que vous dites. Il faut pourtant sortir ; vous allez voir. Tenez, madame, jugez-en vous-même ; voici de quoi il est question. C’est une dame de trente-cinq ans, qu’on dit jolie femme, estimable, et de quelque distinction, qui ne déclare pas son nom ; qui dit que j’ai été son procureur ; qui a quinze mille livres de rente pour le moins, ce qu’elle prouvera ; qui a vu monsieur chez moi, qui lui a parlé, qui sait qu’il n’a point de bien, et qui offre de l’épouser sans délai. Et la personne qui est venue chez moi de sa part doit revenir tantôt pour savoir la réponse, et vous mener tout de suite chez elle. Cela est-il net ? Y a-t-il à consulter là-dessus ? Dans deux heures il faut être au logis. Ai-je tort, madame ?

Araminte, froidement.

C’est à lui de répondre.

Monsieur Remy.

Eh bien ! À quoi pense-t-il donc ? Viendrez-vous ?

Dorante.

Non, monsieur ; je ne suis pas dans cette disposition-là.

Monsieur Remy.

Hum ! Quoi ? Entendez-vous ce que je vous dis, qu’elle a quinze mille livres de rente ? entendez-vous ?

Dorante.

Oui, monsieur ; mais en eût-elle vingt fois davantage, je ne l’épouserais pas. Nous ne serions heureux ni l’un ni l’autre ; j’ai le cœur pris ; j’aime ailleurs.

Monsieur Remy, d’un ton railleur, et traînant ses mots.

J’ai le cœur pris ! voilà qui est fâcheux ! Ah ! ah ! le cœur est admirable ! Je n’aurais jamais deviné la beauté des scrupules de ce cœur-là, qui veut qu’on reste intendant de la maison d’autrui pendant qu’on peut l’être de la sienne ! Est-ce là votre dernier mot, berger fidèle ?

Dorante.

Je ne saurais changer de sentiment, monsieur.

Monsieur Remy.

Oh ! le sot cœur, mon neveu ! Vous êtes un imbécile, un insensé ; et je tiens celle que vous aimez pour une guenon, si elle n’est pas de mon sentiment. N’est-il pas vrai, madame ? et ne le trouvez-vous pas extravagant ?

Araminte, doucement.

Ne le querellez point. Il paraît avoir tort, j’en conviens.

Monsieur Remy, vivement.

Comment, madame ! il paraît…

Araminte.

Dans sa façon de penser je l’excuse. Voyez pourtant, Dorante, tâchez de vaincre votre penchant, si vous le pouvez. Je sais bien que cela est difficile.

Dorante.

Il n’y a pas moyen, madame, mon amour m’est plus cher que ma vie.

Monsieur Remy, d’un air étonné.

Ceux qui aiment les beaux sentiments doivent être contents. En voilà un des plus curieux qui se fassent. Vous trouverez donc cela raisonnable, madame ?

Araminte.

Je vous laisse, parlez-lui vous-même. (À part.) Il me touche tant, qu’il faut que je m’en aille ! (Elle sort.)

Dorante, à part.

Il ne croit pas si bien me servir.

Scène III

DORANTE, MONSIEUR REMY, MARTON.

Monsieur Remy, regardant son neveu.

Dorante, sais-tu bien qu’il n’y a pas de fou aux Petites-Maisons de ta force ? (Marton arrive.) Venez, mademoiselle Marton.

Marton.

Je viens d’apprendre que vous étiez ici.

Monsieur Remy.

Dites-nous un peu votre sentiment ; que pensez-vous de quelqu’un qui n’a point de bien, et qui refuse d’épouser une honnête et fort jolie femme, avec quinze mille livres de rente bien venant ?

Marton.

Votre question est bien aisée à décider. Ce quelqu’un rêve.

Monsieur Remy, montrant Dorante.

Voilà le rêveur ; et, pour excuse, il allègue son cœur que vous avez pris ; mais comme apparemment il n’a pas encore emporté le vôtre, et que je vous crois encore à peu près dans tout votre bon sens, vu le peu de temps qu’il y a que vous le connaissez, je vous prie de m’aider à le rendre plus sage. Assurément vous êtes fort jolie ; mais vous ne le disputerez point à un pareil établissement ; il n’y a point de beaux yeux qui vaillent ce prix-là.

Marton.

Quoi ! monsieur Remy, c’est de Dorante que vous parlez ? C’est pour se garder à moi qu’il refuse d’être riche ?

Monsieur Remy.

Tout juste, et vous êtes trop généreuse pour le souffrir.

Marton, avec un air de passion.

Vous vous trompez, monsieur ; je l’aime trop moi-même pour l’en empêcher et je suis enchantée. Oh ! Dorante, que je vous estime ! Je n’aurais pas cru que vous m’aimassiez tant.

Monsieur Remy.

Courage ! je ne fais que vous le montrer, et vous en êtes déjà coiffée ! Pardi, le cœur d’une femme est bien étonnant ! le feu y prend bien vite.

Marton, comme chagrine.

Eh ! monsieur, faut-il tant de bien pour être heureux ? Madame, qui a de la bonté pour moi, suppléera en partie par sa générosité à ce qu’il me sacrifie. Que je vous ai d’obligation, Dorante !

Dorante.

Oh ! non, mademoiselle, aucune. Vous n’avez point de gré à me savoir de ce que je fais ; je me livre à mes sentiments, et ne regarde que moi là-dedans. Vous ne me devez rien ; je ne pense pas à votre reconnaissance.

Marton.

Vous me charmez : que de délicatesse ! Il n’y a encore rien de si tendre que ce que vous me dites.

Monsieur Remy.

Par ma foi ! je ne m’y connais donc guère ; car je le trouve bien plat. (À Marton.) Adieu, la belle enfant ; je ne vous aurais, ma foi, pas évaluée ce qu’il vous achète. Serviteur, idiot ; garde ta tendresse, et moi ma succession. (Il sort.)

Marton.

Il est en colère, mais nous l’apaiserons.

Dorante.

Je l’espère. Quelqu’un vient.

Marton.

C’est le comte, celui dont je vous ai parlé, et qui doit épouser madame.

Dorante.

Je vous laisse donc ; il pourrait me parler de son procès : vous savez ce que je vous ai dit là-dessus, et il est inutile que je le voie.

Scène IV

LE COMTE, MARTON.

Le Comte.

Bonjour, Marton.

Marton.

Vous voilà donc revenu, monsieur ?

Le Comte.

Oui. On m’a dit qu’Araminte se promenait dans le jardin ; et je viens d’apprendre de sa mère une chose qui me chagrine. Je lui avais retenu un intendant qui devait aujourd’hui entrer chez elle ; et cependant elle en a pris un autre, qui ne plaît point à la mère et dont nous n’avons rien à espérer.

Marton.

Nous n’en devons rien craindre non plus, monsieur. Allez, ne vous inquiétez point ; c’est un galant homme, et si la mère n’en est pas contente, c’est un peu de sa faute. Elle a débuté tantôt par le brusquer d’une manière si outrée, l’a traité si mal, qu’il n’est pas étonnant qu’elle ne l’ait point gagné. Imaginez-vous qu’elle l’a querellé de ce qu’il était bien fait.

Le Comte.

Ne serait-ce point lui que je viens de voir sortir d’avec vous ?

Marton.

Lui-même.

Le Comte.

Il a bonne mine, en effet, et n’a pas trop l’air de ce qu’il est.

Marton.

Pardonnez-moi, monsieur ; car il est honnête homme.

Le Comte.

N’y aurait-il pas moyen de raccommoder cela ? Araminte ne me hait pas, je pense, mais elle est lente à se déterminer, et, pour achever de la résoudre, il ne s’agirait plus que de lui dire que le sujet de notre discussion est douteux pour elle. Elle ne voudra pas soutenir l’embarras d’un procès. Parlons à cet intendant. S’il ne faut que de l’argent pour le mettre dans nos intérêts, je ne l’épargnerai pas.

Marton.

Oh ! non ! ce n’est point un homme à mener par là, c’est le garçon de France le plus désintéressé.

Le Comte.

Tant pis ; ces gens-là ne sont bons à rien.

Marton.

Laissez-moi faire.

Scène V

LE COMTE, ARLEQUIN, MARTON.

Arlequin.

Mademoiselle, voilà un homme qui en demande un autre ; savez-vous qui c’est ?

Marton, brusquement.

Et qui est cet autre ? À quel homme en veut-il ?

Arlequin.

Ma foi, je n’en sais rien ; c’est de quoi je m’informe à vous.

Marton.

Fais-le entrer.

Arlequin, l’appelant dans la coulisse.

Hé ! le garçon ! Venez ici dire votre affaire. (Il sort.)

Scène VI

LE COMTE, MARTON, LE GARÇON

Marton.

Qui cherchez-vous ?

Le Garçon.

Mademoiselle, je cherche un certain monsieur à qui j’ai à rendre un portrait avec une boîte qu’il nous a fait faire. Il nous a dit qu’on ne la remît qu’à lui-même et qu’il viendrait la prendre ; mais comme mon père est obligé de partir demain pour un petit voyage, il m’a envoyé pour la lui rendre, et on m’a dit que je saurais de ses nouvelles ici. Je le connais de vue, mais je ne sais pas son nom.

Marton.

N’est-ce pas vous, monsieur le comte ?

Le Garçon.

Je n’ai point affaire à monsieur, mademoiselle ; c’est une autre personne.

Marton.

Et chez qui vous a-t-on dit que vous le trouveriez ?

Le Garçon.

Chez un procureur qui s’appelle M. Remy.

Le Comte.

Ah ! n’est-ce pas le procureur de madame ? montrez-nous la boîte.

Le Garçon.

Monsieur, cela m’est défendu. Je n’ai ordre de la donner qu’à celui à qui elle est ; le portrait de la dame est dedans.

Le Comte.

Le portrait d’une dame ! Qu’est-ce que cela signifie ? Serait-ce celui d’Araminte ? Je vais tout à l’heure savoir ce qu’il en est. (Il sort.)

Scène VII

MARTON, LE GARÇON.

Marton.

Vous avez mal fait de parler de ce portrait devant lui. Je sais qui vous cherchez ; c’est le neveu de M. Remy, de chez qui vous venez.

Le Garçon.

Je le crois aussi, mademoiselle.

Marton.

Un grand homme qui s’appelle M. Dorante.

Le Garçon.

Il me semble que c’est son nom.

Marton.

Il me l’a dit ; je suis dans sa confidence. Avez-vous remarqué le portrait ?

Le Garçon.

Non ; je n’ai pas pris garde à qui il ressemble.

Marton.

Eh bien, c’est de moi qu’il s’agit. M. Dorante n’est pas ici, et ne reviendra pas sitôt. Vous n’avez qu’à me remettre la boîte ; vous le pouvez en toute sûreté ; vous lui feriez même plaisir. Vous voyez que je suis au fait.

Le Garçon.

C’est ce qui me paraît. La voilà, mademoiselle. Ayez donc, je vous prie, le soin de la lui rendre quand il sera venu.

Marton.

Oh ! je n’y manquerai pas.

Le Garçon.

Il y a encore une bagatelle qu’il doit dessus ; mais je tâcherai de repasser tantôt ; et, si il n’y était pas, vous auriez la bonté d’achever de payer.

Marton.

Sans difficulté. Allez. (À part.) Voici Dorante. (Au garçon.) Retirez-vous vite.

Scène VIII

MARTON, DORANTE.

Marton, un moment seule et joyeuse.

Ce ne peut être que mon portrait. Le charmant homme ! M. Remy avait raison de dire qu’il y avait quelque temps qu’il me connaissait.

Dorante.

Mademoiselle, n’avez-vous pas vu ici quelqu’un qui vient d’arriver ? Arlequin croit que c’est moi qu’il demande.

Marton, le regardant avec tendresse.

Que vous êtes aimable, Dorante ! je serais bien injuste de ne pas vous aimer. Allez, soyez en repos ; l’ouvrier est venu, je lui ai parlé, j’ai la boîte, je la tiens.

Dorante.

J’ignore…

Marton.

Point de mystère ; je la tiens, vous dis-je, et je ne m’en fâche pas. Je vous la rendrai quand je l’aurai vue. Retirez-vous ; voici madame avec sa mère et le comte : c’est peut-être de cela qu’ils s’entretiennent. Laissez-moi les calmer là-dessus, et ne les attendez pas.

Dorante, en s’en allant et riant.

Tout a réussi ; elle prend le change à merveille !

Scène IX

ARAMINTE, LE COMTE, MADAME ARGANTE, MARTON.

Araminte.

Marton, qu’est-ce que c’est qu’un portrait dont monsieur le comte me parle, qu’on vient d’apporter ici à quelqu’un qu’on ne nomme pas, et qu’on soupçonne être le mien ? Instruisez-moi de cette histoire-là.

Marton, d’un air rêveur.

Ce n’est rien, madame ; je vous dirai ce que c’est. Je l’ai démêlé après que monsieur le comte est parti ; il n’a que faire de s’alarmer. Il n’y a rien là qui vous intéresse.

Le Comte.

Comment le savez-vous, mademoiselle ? vous n’avez point vu le portrait ?

Marton.

N’importe ; c’est tout comme si je l’avais vu. Je sais qui il regarde ; n’en soyez point en peine.

Le Comte.

Ce qu’il y a de certain, c’est un portrait de femme ; et c’est ici qu’on vient chercher la personne qui l’a fait faire, à qui on doit le rendre ; et ce n’est pas moi.

Marton.

D’accord. Mais quand je vous dis que madame n’y est pour rien, ni vous non plus.

Araminte.

Eh bien ! si vous êtes instruite, dites-nous donc de quoi il est question ; car je veux le savoir. On a des idées qui ne me plaisent point. Parlez.

Madame Argante.

Oui ; ceci a un air de mystère qui est désagréable. Il ne faut pourtant pas vous fâcher, ma fille. Monsieur le comte vous aime, et un peu de jalousie, même injuste, ne messied pas à un amant.

Le Comte.

Je ne suis jaloux que de l’inconnu qui ose se donner le plaisir d’avoir le portrait de madame.

Araminte, vivement.

Comme il vous plaira, monsieur ; mais j’ai entendu ce que vous vouliez dire, et je crains un peu ce caractère d’esprit-là. Eh bien, Marton ?

Marton.

Eh bien, madame, voilà bien du bruit ! c’est mon portrait.

Le Comte.

Votre portrait ?

Marton.

Oui, le mien. Eh ! pourquoi non, s’il vous plaît ? il ne faut pas tant se récrier.

Madame Argante.

Je suis assez comme monsieur le comte ; la chose me paraît singulière.

Marton.

Ma foi, madame, sans vanité, on en peint tous les jours, et de plus huppées, qui ne me valent pas.

Araminte.

Et qui est-ce qui a fait cette dépense-là pour vous ?

Marton.

Un très aimable homme qui m’aime, qui a de la délicatesse et des sentiments, et qui me recherche ; et puisqu’il faut vous le nommer, c’est Dorante.

Araminte.

Mon intendant ?

Marton.

Lui-même.

Madame Argante.

Le fat, avec ses sentiments !

Araminte, brusquement.

Eh ! vous nous trompez. Depuis qu’il est ici, a-t-il eu le temps de vous faire peindre ?

Marton.

Mais ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il me connaît.

Araminte, vivement.

Donnez donc.

Marton.

Je n’ai pas encore ouvert la boîte, mais c’est moi que vous y allez voir. (Araminte l’ouvre, tous regardent.)

Le Comte.

Eh ! je m’en doutais bien, c’est madame.

Marton.

Madame !… Il est vrai, et me voilà bien loin de mon compte ! (À part.) Dubois avait raison tantôt.

Araminte, à part.

Et moi, je vois clair. (À Marton.) Par quel hasard avez-vous cru que c’était vous ?

Marton.

Ma foi, madame, toute autre que moi s’y serait trompée. M. Remy me dit que son neveu m’aime, qu’il veut nous marier ensemble ; Dorante est présent, et ne dit point non ; il refuse devant moi un très riche parti ; l’oncle s’en prend à moi, me dit que j’en suis cause. Ensuite vient un homme qui apporte ce portrait, qui vient chercher ici celui à qui il appartient ; je l’interroge ; à tout ce qu’il répond, je reconnais Dorante. C’est un petit portrait de femme ; Dorante m’aime jusqu’à refuser sa fortune pour moi. Je conclus donc que c’est moi qu’il a fait peindre. Ai-je eu tort ? J’ai pourtant mal conclu. J’y renonce ; tant d’honneur ne m’appartient point. Je crois voir toute l’étendue de ma méprise, et je me tais.

Araminte.

Ah ! ce n’est pas là une chose bien difficile à deviner. Vous faites le fâché, l’étonné, monsieur le comte ; il y a eu quelque mal entendu dans les mesures que vous avez prises ; mais vous ne m’abusez point ; c’est à vous qu’on apportait le portrait. Un homme dont on ne sait pas le nom, qu’on vient chercher ici, c’est vous, monsieur, c’est vous.

Marton, d’un air sérieux.

Je ne crois pas.

Madame Argante.

Oui, oui, c’est monsieur ; à quoi bon vous en défendre ? Dans les termes où vous en êtes avec ma fille, ce n’est pas là un si grand crime ; allons, convenez-en.

Le Comte, froidement.

Non, madame, ce n’est point moi, sur mon honneur. Je ne connais pas M. Remy. Comment aurait-on dit chez lui qu’on aurait de mes nouvelles ici ! Cela ne se peut pas.

Madame Argante, d’un air pensif.

Je ne faisais pas attention à cette circonstance.

Araminte.

Bon ! qu’est-ce que c’est qu’une circonstance de plus ou de moins ? Je n’en rabats rien. Quoi qu’il en soit, je le garde ; personne ne l’aura. Mais, quel bruit entendons-nous ? Voyez ce que c’est, Marton.

Scène X

ARAMINTE, LE COMTE, MADAME ARGANTE, MARTON, DUBOIS, ARLEQUIN.

Arlequin, en entrant.

Tu es un plaisant magot !

Marton.

À qui en avez-vous donc, vous autres ?

Dubois.

Si je disais un mot, ton maître sortirait bien vite.

Arlequin.

Toi ? Nous nous soucions de toi et de toute ta race de canaille comme de cela.

Dubois.

Comme je te bâtonnerais, sans le respect de madame !

Arlequin.

Arrive, arrive. La voilà, madame.

Araminte.

Quel sujet avez-vous donc de quereller ? De quoi s’agit-il ?

Madame Argante.

Approchez, Dubois. Apprenez-nous ce que c’est que ce mot que vous diriez contre Dorante ; il serait bon de savoir ce que c’est.

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