Les Fausses Confidences (page 5)

Marivaux · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Fausses Confidences · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dorante, feignant d’être déconcerté.

Non, madame, non ; je ne crois pas. Elle n’est point entrée.

Araminte.

Elle vous a vu, vous dis-je. Laissez-moi, allez-vous-en ; vous m’êtes insupportable. Rendez-moi ma lettre. (Quand il est parti.) Voilà pourtant ce que c’est, que de l’avoir gardé !

Scène XVI

ARAMINTE, DUBOIS.

Dubois.

Dorante s’est-il déclaré, madame ? et est-il nécessaire que je lui parle ?

Araminte.

Non, il ne m’a rien dit. Je n’ai rien vu à ce que tu m’as conté ; et qu’il n’en soit plus question ; ne t’en mêle plus. (Elle sort.)

Dubois.

Voici l’affaire dans sa crise.

Scène XVII

DUBOIS, DORANTE.

Dorante.

Ah ! Dubois.

Dubois.

Retirez-vous.

Dorante.

Je ne sais qu’augurer de la conversation que je viens d’avoir avec elle.

Dubois.

À quoi songez-vous ? Elle n’est qu’à deux pas : voulez-vous tout perdre ?

Dorante.

Il faut que tu m’éclaircisses…

Dubois.

Allez dans le jardin.

Dorante.

D’un doute…

Dubois.

Dans le jardin, vous dis-je ; je vais m’y rendre.

Dorante.

Mais…

Dubois.

Je ne vous écoute plus.

Dorante.

Je crains plus que jamais.

ACTE III

Scène première

DORANTE, DUBOIS.

Dubois.

Non, vous dis-je ; ne perdons point de temps. La lettre est-elle prête ?

Dorante, la lui montrant.

Oui, la voilà ; et j’ai mis dessus : rue du Figuier.

Dubois.

Vous êtes bien assuré qu’Arlequin ne connaît pas ce quartier-là ?

Dorante.

Il m’a dit que non.

Dubois.

Lui avez-vous bien recommandé de s’adresser à Marton ou à moi pour savoir ce que c’est ?

Dorante.

Sans doute, et je lui recommanderai encore.

Dubois.

Allez donc la lui donner ; je me charge du reste auprès de Marton que je vais trouver.

Dorante.

Je t’avoue que j’hésite un peu. N’allons-nous pas trop vite avec Araminte ? Dans l’agitation des mouvements où elle est, veux-tu encore lui donner l’embarras de voir subitement éclater l’aventure ?

Dubois.

Oh ! oui ! point de quartier. Il faut l’achever pendant qu’elle est étourdie. Elle ne sait plus ce qu’elle fait. Ne voyez-vous pas bien qu’elle triche avec moi, qu’elle me fait accroire que vous ne lui avez rien dit ? Ah ! je lui apprendrai à vouloir me souffler mon emploi de confident pour vous aimer en fraude.

Dorante.

Que j’ai souffert dans ce dernier entretien ! Puisque tu savais qu’elle voulait me faire déclarer, que ne m’en avertissais-tu par quelques signes ?

Dubois.

Cela aurait été joli, ma foi ! Elle ne s’en serait point aperçue, n’est-ce pas ? Et d’ailleurs, votre douleur n’en a paru que plus vraie. Vous repentez-vous de l’effet qu’elle a produit ? Monsieur a souffert ! Parbleu ! il me semble que cette aventure-ci mérite un peu d’inquiétude.

Dorante.

Sais-tu bien ce qui arrivera ? Qu’elle prendra son parti, et qu’elle me renverra tout d’un coup.

Dubois.

Je l’en défie. Il est trop tard ; l’heure du courage est passée ; il faut qu’elle nous épouse.

Dorante.

Prends-y garde ; tu vois que sa mère la fatigue.

Dubois.

Je serais bien fâché qu’elle la laissât en repos.

Dorante.

Elle est confuse de ce que Marton m’a surpris à ses genoux.

Dubois.

Ah ! vraiment, des confusions ! Elle n’y est pas ; elle va en essuyer bien d’autres ! C’est moi qui, voyant le train que prenait la conversation, ai fait venir Marton une seconde fois.

Dorante.

Araminte pourtant m’a dit que je lui étais insupportable.

Dubois.

Elle a raison. Voulez-vous qu’elle soit de bonne humeur avec un homme qu’il faut qu’elle aime en dépit d’elle ? Cela est-il agréable ? Vous vous emparez de son bien, de son cœur ; et cette femme ne criera pas ! Allez vite, plus de raisonnements : laissez-vous conduire.

Dorante.

Songe que je l’aime, et que, si notre précipitation réussit mal, tu me désespères.

Dubois.

Ah ! oui, je sais bien que vous l’aimez ; c’est à cause de cela que je ne vous écoute pas. Êtes-vous en état de juger de rien ? Allons, allons, vous vous moquez ; laissez faire un homme de sang-froid. Partez, d’autant plus que voici Marton qui vient à propos, et que je vais tâcher d’amuser, en attendant que vous envoyiez Arlequin.

(Dorante sort.)

Scène II

DUBOIS, MARTON.

Marton, d’un air triste.

Je te cherchais.

Dubois.

Qu’y a-t-il pour votre service, mademoiselle ?

Marton.

Tu me l’avais bien dit, Dubois.

Dubois.

Quoi donc ? Je ne me souviens plus de ce que c’est.

Marton.

Que cet intendant osait lever les yeux sur madame.

Dubois.

Ah ! oui ; vous parlez de ce regard que je lui vis jeter sur elle. Oh ! jamais je ne l’ai oublié. Cette œillade-là ne valait rien. Il y avait quelque chose dedans qui n’était pas dans l’ordre.

Marton.

Oh çà, Dubois, il s’agit de faire sortir cet homme-ci.

Dubois.

Pardi ! tant qu’on voudra ; je ne m’y épargne pas. J’ai déjà dit à madame qu’on m’avait assuré qu’il n’entendait pas les affaires.

Marton.

Mais est-ce là tout ce que tu sais de lui ? C’est de la part de madame Argante et de monsieur le comte que je te parle ; et nous avons peur que tu n’aies pas tout dit à madame, ou qu’elle ne cache ce que c’est. Ne nous déguise rien ; tu n’en seras pas fâché.

Dubois.

Ma foi ! je ne sais que son insuffisance, dont j’ai instruit madame.

Marton.

Ne dissimule point.

Dubois.

Moi, un dissimulé ! moi, garder un secret ! Vous avez bien trouvé votre homme ! En fait de discrétion, je mériterais d’être femme. Je vous demande pardon de la comparaison ; mais c’est pour vous mettre l’esprit en repos.

Marton.

Il est certain qu’il aime madame.

Dubois.

Il n’en faut point douter ; je lui en ai même dit ma pensée à elle.

Marton.

Et qu’a-t-elle répondu ?

Dubois.

Que j’étais un sot. Elle est si prévenue !…

Marton.

Prévenue à un point que je n’oserais le dire, Dubois.

Dubois.

Oh ! le diable n’y perd rien, ni moi non plus ; car je vous entends.

Marton.

Tu as la mine d’en savoir plus que moi là-dessus.

Dubois.

Oh ! point du tout, je vous jure. Mais, à propos, il vient tout à l’heure d’appeler Arlequin pour lui donner une lettre. Si nous pouvions la saisir, peut-être en saurions-nous davantage.

Marton.

Une lettre ! oui-da ; ne négligeons rien. Je vais de ce pas parler à Arlequin s’il n’est pas encore parti.

Dubois.

Vous n’irez pas loin. Je crois qu’il vient.

Scène III

MARTON, DUBOIS, ARLEQUIN.

Arlequin, voyant Dubois.

Ah ! te voilà donc, mal bâti ?

Dubois.

Tenez ; n’est-ce pas là une belle figure pour se moquer de la mienne ?

Marton.

Que veux-tu, Arlequin ?

Arlequin.

Ne sauriez-vous pas où demeure la rue du Figuier, mademoiselle ?

Marton.

Oui.

Arlequin.

C’est que mon camarade, que je sers, m’a dit de porter cette lettre à quelqu’un qui est dans cette rue, et comme je ne la sais pas, il m’a dit que je m’en informasse à vous ou à cet animal-là ; mais cet animal-là ne mérite pas que je lui en parle, sinon pour l’injurier. J’aimerais mieux que le diable eût emporté toutes les rues, que d’en savoir une par le moyen d’un malotru comme lui.

Dubois, à Marton, à part.

Prenez la lettre. (Haut.) Non, non, mademoiselle, ne lui enseignez rien ; qu’il galope.

Arlequin.

Veux-tu te taire ?

Marton, négligemment.

Ne l’interrompez donc point, Dubois. Eh bien, veux-tu me donner ta lettre ? Je vais envoyer dans ce quartier-là, et on la rendra à son adresse.

Arlequin.

Ah ! voilà qui est bien agréable. Vous êtes une fille de bonne amitié, mademoiselle.

Dubois, s’en allant.

Vous êtes bien bonne d’épargner de la peine à ce fainéant-là !

Arlequin.

Ce malhonnête ! Va, va trouver le tableau, pour voir comme il se moque de toi.

Marton, seule avec Arlequin.

Ne lui réponds rien ; donne ta lettre.

Arlequin.

Tenez, mademoiselle ; vous me rendez un service qui me fait grand bien. Quand il y aura à trotter pour votre serviable personne, n’ayez point d’autre postillon que moi.

Marton.

Elle sera rendue exactement.

Arlequin.

Oui, je vous recommande l’exactitude à cause de monsieur Dorante, qui mérite toutes sortes de fidélités.

Marton, à part.

L’indigne !

Arlequin, s’en allant.

Je suis votre serviteur éternel.

Marton.

Adieu.

Arlequin, revenant.

Si vous le rencontrez, ne lui dites point qu’un autre galope à ma place. (Il sort.)

Scène IV

MADAME ARGANTE, LE COMTE, MARTON.

Marton, un moment seule.

Ne disons mot que je n’aie vu ce que ceci contient.

Madame Argante.

Eh bien, Marton, qu’avez-vous appris de Dubois ?

Marton.

Rien, que ce que vous saviez déjà, madame ; et ce n’est pas assez.

Madame Argante.

Dubois est un coquin qui nous trompe.

Le Comte.

Il est vrai que sa menace signifiait quelque chose de plus.

Madame Argante.

Quoi qu’il en soit, j’attends monsieur Remy que j’ai envoyé chercher ; et s’il ne nous défait pas de cet homme-là, ma fille saura qu’il ose l’aimer ; je l’ai résolu. Nous en avons les présomptions les plus fortes ; et ne fût-ce que par bienséance, il faudra bien qu’elle le chasse. D’un autre côté, j’ai fait venir l’intendant que monsieur le comte lui proposait. Il est ici, et je le lui présenterai sur-le-champ.

Marton.

Je doute que vous réussissiez si nous n’apprenons rien de nouveau ; mais je tiens peut-être son congé, moi qui vous parle… Voici monsieur Remy ; je n’ai pas le temps de vous en dire davantage, et je vais m’éclaircir. (Elle va pour sortir.)

Scène V

MONSIEUR REMY, MADAME ARGANTE, LE COMTE, MARTON.

Monsieur Remy, à Marton, qui se retire.

Bonjour, ma nièce, puisque enfin il faut que vous la soyez. Savez-vous ce qu’on me veut ici ?

Marton, brusquement.

Passez, monsieur, et cherchez votre nièce ailleurs ; je n’aime point les mauvais plaisants.

(Elle sort.)

Monsieur Remy.

Voilà une petite fille bien incivile. (À Madame Argante.) On m’a dit de votre part de venir ici, madame ; de quoi est-il donc question ?

Madame Argante, d’un ton revêche.

Ah ! c’est donc vous, monsieur le procureur ?

Monsieur Remy.

Oui, madame ; je vous garantis que c’est moi-même.

Madame Argante.

Et de quoi vous êtes-vous avisé, je vous prie, de nous embarrasser d’un intendant de votre façon ?

Monsieur Remy.

Et par quel hasard madame y trouve-t-elle à redire ?

Madame Argante.

C’est que nous nous serions bien passés du présent que vous nous avez fait.

Monsieur Remy.

Ma foi ! madame, s’il n’est pas à votre goût, vous êtes bien difficile.

Madame Argante.

C’est votre neveu, dit-on ?

Monsieur Remy.

Oui, madame.

Madame Argante.

Eh bien, tout votre neveu qu’il est, vous nous ferez un grand plaisir de le retirer.

Monsieur Remy.

Ce n’est pas à vous que je l’ai donné.

Madame Argante.

Non ; mais c’est à nous qu’il déplaît, à moi et à monsieur le comte que voilà, et qui doit épouser ma fille.

Monsieur Remy, élevant la voix.

Celui-ci est nouveau ! Mais, madame, dès qu’il n’est pas à vous, il me semble qu’il n’est pas essentiel qu’il vous plaise. On n’a pas mis dans le marché qu’il vous plairait ; personne n’a songé à cela ; et, pourvu qu’il convienne à madame Araminte, tout le monde doit être content. Tant pis pour qui ne l’est pas. Qu’est-ce que cela signifie ?

Madame Argante.

Mais vous avez le ton bien rogue, monsieur Remy.

Monsieur Remy.

Ma foi, vos compliments ne sont pas propres à l’adoucir, madame Argante.

Le Comte.

Doucement, monsieur le procureur, doucement ; il me paraît que vous avez tort.

Monsieur Remy.

Comme vous voudrez, monsieur le comte, comme vous voudrez ; mais cela ne vous regarde pas. Vous savez bien que je n’ai pas l’honneur de vous connaître ; et nous n’avons que faire ensemble, pas la moindre chose.

Le Comte.

Que vous me connaissiez ou non, il n’est pas si peu essentiel que vous le dites que votre neveu plaise à madame. Elle n’est pas étrangère dans la maison.

Monsieur Remy.

Parfaitement étrangère pour cette affaire-ci, monsieur ; on ne peut pas plus étrangère. Au surplus, Dorante est un homme d’honneur, connu pour tel, dont j’ai répondu, dont je répondrai toujours, et dont madame parle ici d’une manière choquante.

Madame Argante.

Votre Dorante est un impertinent.

Monsieur Remy.

Bagatelle ! ce mot-là ne signifie rien dans votre bouche.

Madame Argante.

Dans ma bouche ! À qui parle donc ce petit praticien, monsieur le comte ? Est-ce que vous ne lui imposerez pas silence ?

Monsieur Remy.

Comment donc ! m’imposer silence ! à moi, procureur ! Savez-vous bien qu’il y a cinquante ans que je parle, madame Argante ?

Madame Argante.

Il y a donc cinquante ans que vous ne savez ce que vous dites.

Scène VI

ARAMINTE, MADAME ARGANTE, MONSIEUR REMY, LE COMTE.

Araminte.

Qu’y a-t-il donc ? On dirait que vous vous querellez.

Monsieur Remy.

Nous ne sommes pas fort en paix, et vous venez très à propos, madame. Il s’agit de Dorante ; avez-vous sujet de vous plaindre de lui ?

Araminte.

Non, que je sache.

Monsieur Remy.

Vous êtes-vous aperçue qu’il ait manqué de probité ?

Araminte.

Lui ? non vraiment. Je ne le connais que pour un homme très estimable.

Monsieur Remy.

Au discours que madame en tient, ce doit pourtant être un fripon dont il faut que je vous délivre ; et on se passerait bien du présent que je vous ai fait ; et c’est un impertinent qui déplaît à madame, qui déplaît à monsieur, qui parle en qualité d’époux futur ; et à cause que je le défends, on veut me persuader que je radote.

Araminte, froidement.

On se jette là dans de grands excès. Je n’y ai point de part, monsieur. Je suis bien éloignée de vous traiter si mal. À l’égard de Dorante, la meilleure justification qu’il y ait pour lui, c’est que je le garde. Mais je venais pour savoir une chose, monsieur le comte ; il y a là-bas un homme d’affaires que vous avez amené pour moi. On se trompe apparemment ?

Le Comte.

Madame, il est vrai qu’il est venu avec moi ; mais c’est madame Argante…

Madame Argante.

Attendez, je vais répondre. Oui, ma fille, c’est moi qui ai prié monsieur de le faire venir pour remplacer celui que vous avez et que vous allez mettre dehors ; je suis sûre de mon fait. J’ai laissé dire votre procureur, au reste ; mais il amplifie.

Monsieur Remy.

Courage !

Madame Argante, vivement.

Paix ; vous avez assez parlé. (À Araminte.) Je n’ai point dit que son neveu fût un fripon. Il ne serait pas impossible qu’il le fût ; je n’en serais pas étonnée.

Monsieur Remy.

Mauvaise parenthèse, avec votre permission ; supposition injurieuse et tout à fait hors d’œuvre.

Madame Argante.

Honnête homme, soit ; du moins n’a-t-on pas encore de preuves du contraire, et je veux croire qu’il l’est. Pour un impertinent et très impertinent, j’ai dit qu’il en était un, et j’ai raison. Vous dites que vous le garderez ; vous n’en ferez rien.

Araminte, froidement.

Il restera, je vous assure.

Madame Argante.

Point du tout ; vous ne sauriez. Seriez-vous d’humeur à garder un intendant qui vous aime ?

Monsieur Remy.

Eh ! à qui voulez-vous donc qu’il s’attache ? À vous, à qui il n’a pas affaire ?

Araminte.

Mais, en effet, pourquoi faut-il que mon intendant me haïsse ?

Madame Argante.

Eh ! non ; point d’équivoque. Quand je vous dis qu’il vous aime, j’entends qu’il est amoureux de vous, en bon français ; qu’il est ce qu’on appelle amoureux ; qu’il soupire pour vous ; que vous êtes l’objet secret de sa tendresse.

Monsieur Remy.

Dorante ?

Araminte, riant.

L’objet secret de sa tendresse ! Oh ! oui, très secret, je pense. Ah ! ah ! je ne me croyais pas si dangereuse à voir. Mais dès que vous devinez de pareils secrets, que ne devinez-vous que tous mes gens sont comme lui ? Peut-être qu’ils m’aiment aussi ; que sait-on ? Monsieur Remy, vous qui me voyez assez souvent, j’ai envie de deviner que vous m’aimez aussi.

Monsieur Remy.

Ma foi, madame, à l’âge de mon neveu, je ne m’en tirerais pas mieux qu’on dit qu’il s’en tire.

Madame Argante.

Ceci n’est pas matière à plaisanterie, ma fille. Il n’est pas question de votre monsieur Remy ; laissons là ce bonhomme, et traitons la chose un peu plus sérieusement. Vos gens ne vous font pas peindre ; vos gens ne se mettent point à contempler vos portraits ; vos gens n’ont point l’air galant, la mine doucereuse.

Monsieur Remy, à Araminte.

J’ai laissé passer le bonhomme à cause de vous, au moins ; mais le bonhomme est quelquefois brutal.

Araminte.

En vérité, ma mère, vous seriez la première à vous moquer de moi, si ce que vous dites me faisait la moindre impression. Ce serait une enfance à moi que de le renvoyer sur un pareil soupçon. Est-ce qu’on ne peut me voir sans m’aimer ? Je n’y saurais que faire ; il faut bien m’y accoutumer et prendre mon parti là-dessus. Vous lui trouvez l’air galant, dites-vous ? Je n’y avais pas pris garde, et je ne lui en ferai point un reproche. Il y aurait de la bizarrerie à se fâcher de ce qu’il est bien fait. Je suis d’ailleurs comme tout le monde ; j’aime assez les gens de bonne mine.

Scène VII

ARAMINTE, MADAME ARGANTE, MONSIEUR REMY, LE COMTE, DORANTE.

Dorante.

Je vous demande pardon, madame, si je vous interromps. J’ai lieu de présumer que mes services ne vous sont plus agréables ; et, dans la conjoncture présente, il est naturel que je sache mon sort.

Madame Argante, ironiquement.

Son sort ! Le sort d’un intendant ; que cela est beau !

Monsieur Remy.

Et pourquoi n’aurait-il pas un sort ?

Araminte, d’un air vif à sa mère.

Voilà des emportements qui m’appartiennent. (À Dorante.) Quelle est cette conjoncture, monsieur, et le motif de votre inquiétude ?

Dorante.

Vous le savez, madame. Il y a quelqu’un ici que vous avez envoyé chercher pour occuper ma place.

Araminte.

Ce quelqu’un-là est fort mal conseillé. Désabusez-vous ; ce n’est point moi qui l’ai fait venir.

Dorante.

Tout a contribué à me tromper ; d’autant plus que mademoiselle Marton vient de m’assurer que dans une heure je ne serais plus ici.

Araminte.

Marton vous a tenu un fort sot discours.

Madame Argante.

Le terme est encore trop long ; il devrait en sortir tout à l’heure.

Monsieur Remy, à part.

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