Les Fausses Confidences (page 6)

Marivaux · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Fausses Confidences · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voyons par où cela finira.

Araminte.

Allez, Dorante, tenez-vous en repos ; fussiez-vous l’homme du monde qui me convînt le moins, vous resteriez. Dans cette occasion, c’est à moi-même que je dois cela. Je me sens offensée du procédé qu’on a avec moi, et je vais faire dire à cet homme d’affaires qu’il se retire : que ceux qui l’ont amené sans me consulter le remmènent, et qu’il n’en soit plus parlé.

Scène VIII

ARAMINTE, MADAME ARGANTE, MONSIEUR REMY, LE COMTE, DORANTE, MARTON.

Marton, froidement.

Ne vous pressez pas de le renvoyer, madame. Voilà une lettre de recommandation pour lui, et c’est M. Dorante qui l’a écrite.

Araminte.

Comment !

Marton, donnant la lettre au Comte.

Un instant, madame ; cela mérite d’être écouté. La lettre est de monsieur, vous dis-je.

Le Comte lit haut.

« Je vous conjure, mon cher ami, d’être demain sur les neuf heures du matin chez vous. J’ai bien des choses à vous dire ; je crois que je vais sortir de chez la dame que vous savez ; elle ne peut plus ignorer la malheureuse passion que j’ai prise pour elle, et dont je ne guérirai jamais. »

Madame Argante.

De la passion ! Entendez-vous, ma fille ?

Le Comte lit.

« Un misérable ouvrier, que je n’attendais pas, est venu ici pour m’apporter la boîte de ce portrait que j’ai fait d’elle. »

Madame Argante.

C’est-à-dire que le personnage sait peindre.

Le Comte lit.

« J’étais absent ; il l’a laissée à une fille de la maison. »

Madame Argante, à Marton.

Fille de la maison ; cela vous regarde.

Le Comte lit.

« On a soupçonné que ce portrait m’appartenait. Ainsi, je pense qu’on va tout découvrir, et qu’avec le chagrin d’être renvoyé et de perdre le plaisir de voir tous les jours celle que j’adore… »

Madame Argante.

Que j’adore ! ah ! que j’adore !

Le Comte lit.

« J’aurai encore celui d’être méprisé d’elle. »

Madame Argante.

Je crois qu’il n’a pas mal deviné celui-là, ma fille.

Le Comte lit.

« Non pas à cause de la médiocrité de ma fortune, sorte de mépris dont je n’oserais la croire capable… »

Madame Argante.

Eh ! pourquoi non ?

Le Comte lit.

« Mais seulement du peu que je vaux auprès d’elle, tout honoré que je suis de l’estime de tant d’honnêtes gens. »

Madame Argante.

Et en vertu de quoi l’estiment-ils tant ?

Le Comte lit.

« Auquel cas je n’ai plus que faire à Paris. Vous êtes à la veille de vous embarquer, et je suis déterminé à vous suivre. »

Madame Argante.

Bon voyage au galant.

Monsieur Remy.

Le beau motif d’embarquement !

Madame Argante.

Eh bien ! en avez-vous le cœur net, ma fille ?

Le Comte.

L’éclaircissement m’en paraît complet.

Araminte, à Dorante.

Quoi ! cette lettre n’est pas d’une écriture contrefaite ? vous ne la niez point ?

Dorante.

Madame…

Araminte.

Retirez-vous. (Dorante sort.)

Monsieur Remy.

Eh bien, quoi ? c’est de l’amour qu’il a ; ce n’est pas d’aujourd’hui que les belles personnes en donnent ; et tel que vous le voyez, il n’en a pas pris pour toutes celles qui auraient bien voulu lui en donner. Cet amour-là lui coûte quinze mille livres de rente, sans compter les mers qu’il veut courir ; voilà le mal. Car, au reste, s’il était riche, le personnage en vaudrait bien un autre ; il pourrait bien dire qu’il adore. (Contrefaisant madame Argante). Accommodez-vous, au reste ; je suis votre serviteur, madame. (Il sort.)

Marton.

Fera-t-on monter l’intendant que monsieur le comte a amené, madame ?

Araminte.

N’entendrai-je parler que d’intendant ! Allez-vous-en ; vous prenez mal votre temps pour me faire des questions. (Marton sort.)

Madame Argante.

Mais, ma fille, elle a raison. C’est monsieur le comte qui vous en répond ; il n’y a qu’à le prendre.

Araminte.

Et moi, je n’en veux point.

Le Comte.

Est-ce à cause qu’il vient de ma part, madame ?

Araminte.

Vous êtes le maître d’interpréter, monsieur ; mais je n’en veux point.

Le Comte.

Vous vous expliquez là-dessus d’un air de vivacité qui m’étonne.

Madame Argante.

Mais en effet, je ne vous reconnais pas. Qu’est-ce qui vous fâche ?

Araminte.

Tout ; on s’y est mal pris. Il y a dans tout ceci des façons si désagréables, des moyens si offensants, que tout m’en choque.

Madame Argante, étonnée.

On ne vous entend point.

Le Comte.

Quoique je n’aie aucune part à ce qui vient de se passer, je ne m’aperçois que trop, madame, que je ne suis pas exempt de votre mauvaise humeur, et je serais fâché d’y contribuer davantage par ma présence.

Madame Argante.

Non, monsieur ; je vous suis. Ma fille, je retiens monsieur le comte ; vous allez venir nous trouver apparemment ? Vous n’y songez pas, Araminte ; on ne sait que penser.

(Madame Argante sort avec le comte.)

Scène IX

ARAMINTE, DUBOIS.

Dubois.

Enfin, madame, à ce que je vois, vous en voilà délivrée. Qu’il devienne tout ce qu’il voudra, à présent. Tout le monde a été témoin de sa folie, et vous n’avez plus rien à craindre de sa douleur ; il ne dit mot. Au reste, je viens seulement de le rencontrer plus mort que vif, qui traversait la galerie pour aller chez lui. Vous auriez trop ri de le voir soupirer ; il m’a pourtant fait pitié. Je l’ai vu si défait, si pâle et si triste, que j’ai eu peur qu’il ne se trouvât mal.

Araminte, qui ne l’a pas regardé jusque-là, et qui a toujours rêvé, dit d’un ton haut.

Mais qu’on aille donc voir. Quelqu’un l’a-t-il suivi ? Que ne le secouriez-vous ? Faut-il le tuer, cet homme ?

Dubois.

J’y ai pourvu, madame. J’ai appelé Arlequin qui ne le quittera pas ; et je crois d’ailleurs qu’il n’arrivera rien ; voilà qui est fini. Je ne suis venu que pour dire une chose, c’est que je pense qu’il demandera à vous parler, et je ne conseille pas à madame de le voir davantage ; ce n’est pas la peine.

Araminte, sèchement.

Ne vous embarrassez pas ; ce sont mes affaires.

Dubois.

En un mot, vous en êtes quitte, et cela par le moyen de cette lettre qu’on vous a lue et que mademoiselle Marton a tirée d’Arlequin par mon avis. Je me suis douté qu’elle pourrait vous être utile, et c’est une excellente idée que j’ai eue là, n’est-ce pas, madame ?

Araminte, froidement.

Quoi ! c’est à vous que j’ai l’obligation de la scène qui vient de se passer ?

Dubois, librement.

Oui, madame.

Araminte. . Méchant valet ! ne vous présentez plus devant moi.

Dubois, comme étonné.

Hélas ! madame, j’ai cru bien faire.

Araminte.

Allez, malheureux ! il fallait m’obéir. Je vous avais dit de ne plus vous en mêler ; vous m’avez jetée dans tous les désagréments que je voulais éviter. C’est vous qui avez répandu tous les soupçons qu’on a eus sur son compte ; et ce n’est pas par attachement pour moi que vous m’avez appris qu’il m’aimait, ce n’est que par le plaisir de faire du mal. Il m’importait peu d’en être instruite ; c’est un amour que je n’aurais jamais su, et je le trouve bien malheureux d’avoir eu affaire à vous, lui qui a été votre maître, qui vous affectionnait, qui vous a bien traité, qui vient, tout récemment encore, de vous prier à genoux de lui garder le secret. Vous l’assassinez, vous me trahissez moi-même. Il faut que vous soyez capable de tout. Que je ne vous voie jamais, et point de réplique.

Dubois, à part.

Allons, voilà qui est parfait. (Il sort en riant.)

Scène X

ARAMINTE, MARTON.

Marton, triste.

La manière dont vous m’avez renvoyée, il n’y a qu’un moment, me montre que je vous suis désagréable, madame, et je crois vous faire plaisir en vous demandant mon congé.

Araminte, froidement.

Je vous le donne.

Marton.

Votre intention est-elle que je sorte dès aujourd’hui, madame ?

Araminte.

Comme vous voudrez.

Marton.

Cette aventure-ci est bien triste pour moi !

Araminte.

Oh ! point d’explication, s’il vous plaît.

Marton.

Je suis au désespoir.

Araminte, avec impatience.

Est-ce que vous êtes fâchée de vous en aller ? Eh bien, restez, mademoiselle, restez ; j’y consens ; mais finissons.

Marton.

Après les bienfaits dont vous m’avez comblée, que ferais-je auprès de vous, à présent que je vous suis suspecte et que j’ai perdu toute votre confiance ?

Araminte.

Mais que voulez-vous que je vous confie ? inventerai-je des secrets pour vous les dire ?

Marton.

Il est pourtant vrai que vous me renvoyez, madame ; d’où vient ma disgrâce ?

Araminte.

Elle est dans votre imagination. Vous me demandez votre congé, je vous le donne.

Marton.

Ah ! madame, pourquoi m’avez-vous exposée au malheur de vous déplaire ? J’ai persécuté par ignorance l’homme du monde le plus aimable, qui vous aime plus qu’on n’a jamais aimé.

Araminte, à part.

Hélas !

Marton.

Et à qui je n’ai rien à reprocher ; car il vient de me parler. J’étais son ennemie, et je ne la suis plus. Il m’a tout dit. Il ne m’avait jamais vue ; c’est monsieur Remy qui m’a trompée, et j’excuse Dorante.

Araminte.

À la bonne heure.

Marton.

Pourquoi avez-vous eu la cruauté de m’abandonner au hasard d’aimer un homme qui n’est pas fait pour moi, qui est digne de vous, et que j’ai jeté dans une douleur dont je suis pénétrée ?

Araminte, d’un ton doux.

Tu l’aimais donc, Marton ?

Marton.

Laissons là mes sentiments. Rendez-moi votre amitié comme je l’avais, et je serai contente.

Araminte.

Ah ! je te la rends tout entière.

Marton, lui baisant la main.

Me voilà consolée.

Araminte.

Non, Marton ; tu ne l’es pas encore. Tu pleures et tu m’attendris.

Marton.

N’y prenez point garde. Rien ne m’est si cher que vous.

Araminte.

Va, je prétends bien te faire oublier tous tes chagrins. Je pense que voici Arlequin.

Scène XI

ARAMINTE, MARTON, ARLEQUIN.

Araminte.

Que veux-tu ?

Arlequin, pleurant et sanglotant.

J’aurais bien de la peine à vous le dire ; car je suis dans une détresse qui me coupe entièrement la parole à cause de la trahison que mademoiselle Marton m’a faite. Ah ! quelle ingrate perfidie !

Marton.

Laisse là ta perfidie et nous dis ce que tu veux.

Arlequin.

Ah ! cette pauvre lettre ! Quelle escroquerie !

Araminte.

Dis donc ?

Arlequin.

Monsieur Dorante vous demande à genoux qu’il vienne ici vous rendre compte des paperasses qu’il a eues dans les mains depuis qu’il est ici. Il m’attend à la porte où il pleure.

Marton.

Dis-lui qu’il vienne.

Arlequin.

Le voulez-vous, madame ? car je ne me fie pas à elle. Quand on m’a une fois affronté, je n’en reviens point.

Marton, d’un air triste et attendri.

Parlez-lui, madame ; je vous laisse.

Arlequin, quand Marton est partie.

Vous ne me répondez point, madame ?

Araminte.

Il peut venir.

Scène XII

DORANTE, ARAMINTE.

Araminte.

Approchez, Dorante.

Dorante.

Je n’ose presque paraître devant vous.

Araminte, à part.

Ah ! je n’ai guère plus d’assurance que lui. (Haut.) Pourquoi vouloir me rendre compte de mes papiers ? Je m’en fie bien à vous. Ce n’est pas là-dessus que j’aurai à me plaindre.

Dorante.

Madame… j’ai autre chose à dire… je suis si interdit, si tremblant, que je ne saurais parler.

Araminte, à part, avec émotion.

Ah ! que je crains la fin de tout ceci !

Dorante, ému.

Un de vos fermiers est venu tantôt, madame.

Araminte, émue.

Un de mes fermiers ?… cela se peut bien.

Dorante.

Oui, madame… il est venu.

Araminte, toujours émue.

Je n’en doute pas.

Dorante, ému.

Et j’ai de l’argent à vous remettre.

Araminte.

Ah ! de l’argent… nous verrons.

Dorante.

Quand il vous plaira, madame, de le recevoir.

Araminte.

Oui… je le recevrai… vous me le donnerez. (À part.) Je ne sais ce que je lui réponds.

Dorante.

Ne serait-il pas temps de vous l’apporter ce soir ou demain, madame ?

Araminte.

Demain, dites-vous ? Comment vous garder jusque-là, après ce qui est arrivé ?

Dorante, plaintivement.

De tout le reste de ma vie que je vais passer loin de vous, je n’aurais plus que ce seul jour qui m’en serait précieux.

Araminte.

Il n’y a pas moyen, Dorante ; il faut se quitter. On sait que vous m’aimez, et l’on croirait que je n’en suis pas fâchée.

Dorante.

Hélas ! madame, que je vais être à plaindre !

Araminte.

Ah ! allez, Dorante ; chacun a ses chagrins.

Dorante.

J’ai tout perdu ! J’avais un portrait et je ne l’ai plus.

Araminte.

À quoi vous sert de l’avoir ? vous savez peindre.

Dorante.

Je ne pourrai de longtemps m’en dédommager. D’ailleurs, celui-ci m’aurait été bien cher ! Il a été entre vos mains, madame.

Araminte.

Mais vous n’êtes pas raisonnable.

Dorante.

Ah ! madame, je vais être éloigné de vous. Vous serez assez vengée ; n’ajoutez rien à ma douleur.

Araminte.

Vous donner mon portrait ! songez-vous que ce serait avouer que je vous aime ?

Dorante.

Que vous m’aimez, madame ! Quelle idée ! qui pourrait se l’imaginer ?

Araminte, d’un ton vif et naïf.

Et voilà pourtant ce qui m’arrive.

Dorante, se jetant à ses genoux.

Je me meurs !

Araminte.

Je ne sais plus où je suis. Modérez votre joie ; levez-vous, Dorante.

Dorante, se lève, et dit tendrement.

Je ne la mérite pas, cette joie me transporte, je ne la mérite pas, madame. Vous allez me l’ôter ; mais n’importe ; il faut que vous soyez instruite.

Araminte, étonnée.

Comment ! que voulez-vous dire ?

Dorante.

Dans tout ce qui s’est passé chez vous, il n’y a rien de vrai que ma passion, qui est infinie, et que le portrait que j’ai fait. Tous les incidents qui sont arrivés partent de l’industrie d’un domestique qui savait mon amour, qui m’en plaint, qui, par le charme de l’espérance, du plaisir de vous voir, m’a, pour ainsi dire, forcé de consentir à son stratagème ; il voulait me faire valoir auprès de vous. Voilà, madame, ce que mon respect, mon amour et mon caractère ne me permettent pas de vous cacher. J’aime encore mieux regretter votre tendresse que de la devoir à l’artifice qui me l’a acquise. J’aime mieux votre haine que le remords d’avoir trompé ce que j’adore.

Araminte, le regardant quelque temps sans parler.

Si j’apprenais cela d’un autre que de vous, je vous haïrais sans doute ; mais l’aveu que vous m’en faites vous-même dans un moment comme celui-ci, change tout. Ce trait de sincérité me charme, me paraît incroyable, et vous êtes le plus honnête homme du monde. Après tout, puisque vous m’aimez véritablement, ce que vous avez fait pour gagner mon cœur n’est point blâmable. Il est permis à un amant de chercher les moyens de plaire, et on doit lui pardonner lorsqu’il a réussi.

Dorante.

Quoi ! la charmante Araminte daigne me justifier !

Araminte.

Voici le comte avec ma mère, ne dites mot, et laissez-moi parler.

Scène XIII

DORANTE, ARAMINTE, LE COMTE, MADAME ARGANTE, DUBOIS, ARLEQUIN.

Madame Argante, voyant Dorante.

Quoi ! le voilà encore ?

Araminte, froidement.

Oui, ma mère. (Au comte.) Monsieur le comte, il était question de mariage entre vous et moi, et il n’y faut plus penser. Vous méritez qu’on vous aime ; mon cœur n’est point en état de vous rendre justice, et je ne suis pas d’un rang qui vous convienne.

Madame Argante.

Quoi donc ! que signifie ce discours ?

Le Comte.

Je vous entends, madame ; et sans l’avoir dit à madame (montrant madame Argante) je songeais à me retirer. J’ai deviné tout. Dorante n’est venu chez vous qu’à cause qu’il vous aimait ; il vous a plu ; vous voulez lui faire sa fortune ; voilà tout ce que vous alliez dire.

Araminte.

Je n’ai rien à ajouter.

Madame Argante, outrée.

La fortune à cet homme-là !

Le Comte, tristement.

Il n’y a plus que notre discussion, que nous réglerons à l’amiable. J’ai dit que je ne plaiderais point et je tiendrai parole.

Araminte.

Vous êtes bien généreux. Envoyez-moi quelqu’un qui en décide, et ce sera assez.

Madame Argante.

Ah ! la belle chute ! ah ! ce maudit intendant ! Qu’il soit votre mari tant qu’il vous plaira ; mais il ne sera jamais mon gendre.

Araminte.

Laissons passer sa colère, et finissons. (Ils sortent.)

Dubois.

Ouf ! ma gloire m’accable. Je mériterais bien d’appeler cette femme-là ma bru.

Arlequin.

Pardi ! nous nous soucions bien de ton tableau à présent ! L’original nous en fournira bien d’autres copies.

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