Boule de suif (page 10)
« À la fin, ne sachant que faire, je m’habillai et je l’allai voir. Dans son escalier j’étais ému à trembler, mon cœur battait, un désir véhément m’envahissait des pieds aux cheveux.
« J’entrai. Elle se leva toute droite en entendant prononcer mon nom ; et soudain nos yeux se croisèrent avec une surprenante fixité. Je m’assis.
« Je balbutiai quelques banalités qu’elle ne semblait point écouter. Je ne savais que dire ni que faire ; alors brusquement je me jetai sur elle, la saisissant à pleins bras ; et tout mon rêve s’accomplit si vite, si facilement, si follement, que je doutai soudain d’être éveillé… Elle fut pendant deux ans ma maîtresse… »
— Qu’en concluez-vous ? dit une voix.
Le conteur semblait hésiter.
— J’en conclus… je conclus à une coïncidence, parbleu ! Et puis, qui sait ? C’est peut-être un regard d’elle que je n’avais point remarqué et qui m’est revenu ce soir-là par un de ces mystérieux et inconscients rappels de mémoire qui nous représente souvent des choses négligées par notre conscience, passées inaperçues devant notre intelligence !
— Tout ce que vous voudrez, conclut un convive, mais si vous ne croyez pas au magnétisme après cela, vous êtes un ingrat mon cher monsieur !
Un Parricide
L’avocat avait plaidé la folie. Comment expliquer autrement ce crime étrange ?
On avait retrouvé un matin, dans les roseaux, près de Chatou, deux cadavres enlacés, la femme et l’homme, deux mondains connus, riches, plus tout jeunes, et mariés seulement de l’année précédente, la femme n’étant veuve que depuis trois ans.
On ne leur connaissait point d’ennemis, ils n’avaient pas été volés. Il semblait qu’on les eût jetés de la berge dans la rivière, après les avoir frappés, l’un après l’autre, avec une longue pointe de fer.
L’enquête ne faisait rien découvrir. Les mariniers interrogés ne savaient rien ; on allait abandonner l’affaire, quand un jeune menuisier d’un village voisin nommé Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se constituer prisonnier.
À toutes les interrogations, il ne répondait que ceci :
— Je connaissais l’homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils venaient souvent me faire réparer des meubles anciens, parce que je suis habile dans le métier.
Et quand on lui demandait :
— Pourquoi les avez-vous tués ?
Il répondait obstinément :
— Je les ai tués parce que j’ai voulu les tuer.
On n’en put tirer autre chose.
Cet homme était un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice dans le pays, puis abandonné. Il n’avait pas d’autre nom que Georges Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulièrement intelligent, avec des goûts et des délicatesses natives que n’avaient point ses camarades, on le surnomma « le bourgeois », et on ne l’appelait plus autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le métier de menuisier qu’il avait adopté. Il faisait même un peu de sculpture sur bois. On le disait aussi fort exalté, partisan des doctrines communistes et nihilistes, grand liseur de romans à drames sanglants, électeur influent et orateur habile dans les réunions publiques d’ouvriers ou de paysans.
L’avocat avait plaidé la folie.
Comment pouvait-on admettre, en effet, que cet ouvrier eût tué ses meilleurs clients, des clients riches et généreux (il les connaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux ans pour trois mille francs de travail (ses livres en faisaient foi). Une seule explication se présentait : la folie, l’idée fixe du déclassé qui se venge sur deux bourgeois de tous les bourgeois, et l’avocat fit une allusion habile à ce surnom de « le bourgeois », donné par le pays à cet abandonné ; il s’écriait :
— N’est-ce pas une ironie, et une ironie capable d’exalter encore ce malheureux garçon qui n’a ni père ni mère ? C’est un ardent républicain. Que dis-je ? il appartient même à ce parti politique que la République fusillait et déportait naguère, qu’elle accueille aujourd’hui à bras ouverts, à ce parti pour qui l’incendie est un principe et le meurtre un moyen tout simple.
Ces tristes doctrines, acclamées maintenant dans les réunions publiques, ont perdu cet homme. Il a entendu des républicains, des femmes même, oui, des femmes ! demander le sang de M. Gambetta, le sang de M. Grévy ; son esprit malade a chaviré ; il a voulu du sang, du sang de bourgeois !
Ce n’est pas lui qu’il faut condamner, messieurs, c’est la Commune !
Des murmures d’approbation coururent. On sentait bien que la cause était gagnée pour l’avocat. Le ministère public ne résista pas.
Alors le président posa au prévenu la question d’usage :
— Accusé, n’avez-vous rien à ajouter pour votre défense ?
L’homme se leva.
Il était de petite taille, d’un blond de lin, avec des yeux gris, fixes et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frêle garçon et changeait brusquement, aux premiers mots, l’opinion qu’on s’était faite de lui.
Il parla hautement, d’un ton déclamatoire, mais si net que ses moindres paroles se faisaient entendre jusqu’au fond de la grande salle :
— Mon président, comme je ne veux pas aller dans une maison de fous, et que je préfère même la guillotine, je vais tout vous dire.
J’ai tué cet homme et cette femme parce qu’ils étaient mes parents.
Maintenant, écoutez-moi et jugez-moi.
Une femme, ayant accouché d’un fils, l’envoya quelque part en nourrice. Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit être innocent, mais condamné à la misère éternelle, à la honte d’une naissance illégitime, plus que cela : à la mort, puisqu’on l’abandonna, puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait, comme elles font souvent, le laisser dépérir, souffrir de faim, mourir de délaissement !
La femme qui m’allaita fut honnête, plus femme, plus grande, plus mère que ma mère. Elle m’éleva. Elle eut tort en faisant son devoir. Il vaut mieux laisser périr ces misérables jetés aux villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes.
Je grandis avec l’impression vague que je portais un déshonneur. Les autres enfants m’appelèrent un jour « bâtard ». Ils ne savaient pas ce que signifiait ce mot, entendu par l’un d’eux chez ses parents. Je l’ignorais aussi, mais je le sentis.
J’étais, je puis le dire, un des plus intelligents de l’école. J’aurais été un honnête homme, mon président, peut-être un homme supérieur, si mes parents n’avaient pas commis le crime de m’abandonner.
Ce crime, c’est contre moi qu’ils l’ont commis. Je fus la victime, eux furent les coupables. J’étais sans défense, ils furent sans pitié. Ils devaient m’aimer : ils m’ont rejeté.
Moi, je leur devais la vie — mais la vie est-elle un présent ? La mienne, en tous cas, n’était qu’un malheur. Après leur honteux abandon, je leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l’acte le plus inhumain, le plus infâme, le plus monstrueux qu’on puisse accomplir contre un être.
Un homme injurié frappe ; un homme volé reprend son bien par la force. Un homme trompé, joué, martyrisé, tue. Un homme souffleté tue ; un homme déshonoré tue. J’ai été plus volé, trompé, martyrisé, souffleté moralement, déshonoré, que tous ceux dont vous absolvez la colère.
Je me suis vengé, j’ai tué. C’était mon droit légitime. J’ai pris leur vie heureuse en échange de la vie horrible qu’ils m’avaient imposée. Vous allez parler de parricide ! Étaient-ils mes parents, ces gens pour qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d’infamie ; pour qui ma naissance fut une calamité, et ma vie une menace de honte ? Ils cherchaient un plaisir égoïste ; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont supprimé l’enfant. Mon tour est venu d’en faire autant pour eux.
Et pourtant, dernièrement encore, j’étais prêt à les aimer.
Voici deux ans, je vous l’ai dit, que l’homme, mon père, entra chez moi pour la première fois. Je ne soupçonnais rien. Il me commanda deux meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprès du curé, sous le sceau du secret, bien entendu.
Il revint souvent ; il me faisait travailler et payait bien. Parfois même il causait un peu de choses et d’autres. Je me sentais de l’affection pour lui.
Au commencement de cette année il amena sa femme, ma mère. Quand elle entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d’une maladie nerveuse. Puis elle demanda un siège et un verre d’eau. Elle ne dit rien ; elle regarda mes meubles d’un air fou, et elle ne répondait que oui et non, à tort et à travers, à toutes les questions qu’il lui posait ! Quand elle fut partie, je la crus un peu toquée.
Elle revint le mois suivant. Elle était calme, maîtresse d’elle. Ils restèrent, ce jour-là, assez longtemps à bavarder, et ils me firent une grosse commande. Je la revis encore trois fois, sans rien deviner ; mais un jour voilà qu’elle se mit à me parler de ma vie, de mon enfance, de mes parents. Je répondis : « Mes parents, madame, étaient des misérables qui m’ont abandonné. » Alors elle porta la main sur son cœur, et tomba sans connaissance. Je pensai tout de suite : « C’est ma mère ! » mais je me gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.
Par exemple, je pris de mon côté mes renseignements. J’appris qu’ils n’étaient mariés que du mois de juillet précédent, ma mère n’étant devenue veuve que depuis trois ans. On avait bien chuchoté qu’ils s’étaient aimés du vivant du premier mari, mais on n’en avait aucune preuve. C’était moi la preuve, la preuve qu’on avait cachée d’abord, espéré détruire ensuite.
J’attendis. Elle reparut un soir, toujours accompagnée de mon père. Ce jour-là, elle semblait fort émue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment de s’en aller, elle me dit : « Je vous veux du bien, parce que vous m’avez l’air d’un honnête garçon et d’un travailleur ; vous penserez sans doute à vous marier quelque jour ; je viens vous aider à choisir librement la femme qui vous conviendra. Moi, j’ai été mariée contre mon cœur une fois, et je sais comme on en souffre. Maintenant, je suis riche, sans enfants, libre, maîtresse de ma fortune. Voici votre dot. »
Elle me tendit une grande enveloppe cachetée.
Je la regardai fixement, puis je lui dis : « Vous êtes ma mère ? »
Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me voir. Lui, l’homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me cria : « Mais vous êtes fou ! »
Je répondis : « Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret ; je ne vous en voudrai pas ; je resterai ce que je suis, un menuisier. »
Il reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui commençait à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans ma poche, et je repris : « Regardez-la donc et niez encore qu’elle soit ma mère. »
Alors il s’emporta, devenu très pâle, épouvanté par la pensée que le scandale évité jusqu’ici pouvait éclater soudain ; que leur situation, leur renom, leur honneur seraient perdus d’un seul coup ; il balbutiait : « Vous êtes une canaille qui voulez nous tirer de l’argent. Faites donc du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourez-les ! »
Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup : « Allons-nous-en, allons-nous-en ! »
Alors, comme la porte était fermée, il cria : « Si vous ne m’ouvrez pas tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et violence ! »
J’étais resté maître de moi ; j’ouvris la porte et je les vis s’enfoncer dans l’ombre.
Alors il me sembla tout à coup que je venais d’être fait orphelin, d’être abandonné, poussé au ruisseau. Une tristesse épouvantable, mêlée de colère, de haine, de dégoût, m’envahit ; j’avais comme un soulèvement de tout mon être, un soulèvement de la justice, de la droiture, de l’honneur, de l’affection rejetée. Je me mis à courir pour les rejoindre le long de la Seine qu’il leur fallait suivre pour gagner la gare de Chatou.
— Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire. J’allais à pas de loup sur l’herbe, de sorte qu’ils ne m’entendirent pas. Ma mère pleurait toujours. Mon père disait : « C’est votre faute. Pourquoi avez-vous tenu à le voir ? C’était une folie dans notre position. On aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne pouvons le reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses ? »
Alors, je m’élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai : « Vous voyez bien que vous êtes mes parents. Vous m’avez déjà rejeté une fois, me repousserez-vous encore ? »
Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur l’honneur, sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.
J’ai vu rouge, je ne sais plus, j’avais mon compas dans ma poche ; je l’ai frappé, frappé tant que j’ai pu.
Alors elle s’est mise à crier : « Au secours ! à l’assassin ! » en m’arrachant la barbe. Il paraît que je l’ai tuée aussi. Est-ce que je sais, moi, ce que j’ai fait à ce moment-là ?
Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la Seine, sans réfléchir.
Voilà. — Maintenant, jugez-moi.
L’accusé se rassit. Devant cette révélation, l’affaire a été reportée à la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que ferions-nous de ce parricide ?
Une Soirée
Le maréchal des logis Varajou avait obtenu huit jours de permission pour les passer chez sa sœur, Mme Padoie. Varajou, qui tenait garnison à Rennes et y menait joyeuse vie, se trouvant à sec et mal avec sa famille, avait écrit à sa sœur qu’il pourrait lui consacrer une semaine de liberté. Ce n’est point qu’il aimât beaucoup Mme Padoie, une petite femme moralisante, dévote, et toujours irritée ; mais il avait besoin d’argent, grand besoin, et il se rappelait que, de tous ses parents, les Padoie étaient les seuls qu’il n’eût jamais rançonnés.
Le père Varajou, ancien horticulteur à Angers, retiré maintenant des affaires, avait fermé sa bourse à son garnement de fils et ne le voyait guère depuis deux ans. Sa fille avait épousé Padoie, ancien employé des finances, qui venait d’être nommé receveur des contributions à Vannes. Donc Varajou, en descendant du chemin de fer, se fit conduire à la maison de son beau-frère. Il le trouva dans son bureau, en train de discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur sa chaise, tendit la main par-dessus sa table chargée de papiers, murmura :
« Prenez un siège, je suis à vous dans un instant », se rassit et recommença sa discussion.
Les paysans ne comprenaient point ses explications, le receveur ne comprenait pas leurs raisonnements ; il parlait français, les autres parlaient breton, et le commis qui servait d’interprète ne semblait comprendre personne.
Ce fut long, très long. Varajou considérait son beau-frère en songeant : « Quel crétin ! » Padoie devait avoir près de cinquante ans ; il était grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui faisaient sur ses yeux deux voûtes de poils. Coiffé d’un bonnet de velours orné d’un feston d’or, il regardait avec mollesse, comme il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se répétait : « Quel crétin ! »
Il était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n’a pas de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de ces deux pôles de l’existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l’univers entier du haut de son ignorance. Quand il avait dit : « Nom d’un chien, quelle fête ! » il avait certes exprimé le plus haut degré d’admiration dont fût capable son esprit.
Padoie, ayant enfin éloigné ses paysans, demanda :
— Vous allez bien ?
— Pas mal, comme vous voyez. Et vous ?
— Assez bien, merci. C’est très aimable d’avoir pensé à venir nous voir.
— Oh ! j’y songeais depuis longtemps ; mais, vous savez, dans le métier militaire, on n’a pas grande liberté.
— Oh ! je sais, je sais ; n’importe, c’est très aimable.
— Et Joséphine va bien ?
— Oui, oui, merci, vous la verrez tout à l’heure.
— Où est-elle donc ?
— Elle fait quelques visites ; nous avons beaucoup de relations ici ; c’est une ville très comme il faut.
— Je m’en doute.
Mais la porte s’ouvrit. Mme Padoie apparut. Elle alla vers son frère sans empressement, lui tendit la joue et demanda :
— Il y a longtemps que tu es ici ?
— Non, à peine une demi-heure.
— Ah ! je croyais que le train aurait du retard. Si tu veux venir dans le salon.
Ils passèrent dans la pièce voisine, laissant Padoie à ses chiffres et à ses contribuables.
Dès qu’ils furent seuls :
— J’en ai appris de belles sur ton compte, dit-elle.
— Quoi donc ?
— Il paraît que tu te conduis comme un polisson, que tu te grises, que tu fais des dettes.
Il eut l’air très étonné.
— Moi ! Jamais de la vie.
— Oh ! ne nie pas, je le sais.
Il essaya encore de se défendre, mais elle lui ferma la bouche par une semonce si violente qu’il dut se taire.
Puis elle reprit :
— Nous dînons à six heures, tu es libre jusqu’au dîner. Je ne puis te tenir compagnie parce que j’ai pas mal de choses à faire.
Resté seul, il hésita entre dormir ou se promener. Il regardait tour à tour la porte conduisant à sa chambre et celle conduisant à la rue. Il se décida pour la rue.
Donc il sortit et se mit à rôder, d’un pas lent, le sabre sur les mollets, par la triste ville bretonne, si endormie, si calme, si morte au bord de sa mer intérieure, qu’on appelle « le Morbihan ». Il regardait les petites maisons grises, les rares passants, les boutiques vides, et il murmurait : « Pas gai, pas folichon, Vannes. Triste idée de venir ici ! »
Il gagna le port, si morne, revint par un boulevard solitaire et désolé, et rentra avant cinq heures. Alors il se jeta sur son lit pour sommeiller jusqu’au dîner.
La bonne le réveilla en frappant à sa porte.
— C’est servi, monsieur.
Il descendit.
Dans la salle humide, dont le papier se décollait près du sol, une soupière attendait sur une table ronde sans nappe, qui portait aussi trois assiettes mélancoliques.
M. et Mme Padoie entrèrent en même temps que Varajou. On s’assit, puis la femme et le mari dessinèrent un petit signe de croix sur le creux de leur estomac, après quoi Padoie servit la soupe, de la soupe grasse. C’était jour de pot-au-feu.
Après la soupe vint le bœuf, du bœuf trop cuit, fondu, graisseux, qui tombait en bouillie. Le sous-officier le mâchait avec lenteur, avec dégoût, avec fatigue, avec rage.
Mme Padoie disait à son mari :
— Tu vas ce soir chez M. le premier président ?
— Oui, ma chère.
— Ne reste pas tard. Tu te fatigues toutes les fois que tu sors. Tu n’es pas fait pour le monde avec ta mauvaise santé.
Alors elle parla de la société de Vannes, de l’excellente société où les Padoie étaient reçus avec considération, grâce à leurs sentiments religieux.
Puis on servit des pommes de terre en purée, avec un plat de charcuterie, en l’honneur du nouveau venu.
Puis du fromage. C’était fini. Pas de café.