Boule de suif (page 9)
— Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garçon !
— Comment ! comment ! en voilà une erreur quand il s’agit de visiter une collection rare !
— En tout cas, elle ne peut y aller seule.
— Et pourquoi pas ? mais j’en ai reçu des multitudes de femmes seules, rien que pour ma galerie ! J’en reçois tous les jours. Voulez-vous que je vous les nomme — non — je ne le ferai point. Il faut être discret même pour ce qui n’est pas coupable. En principe, il n’est inconvenant d’entrer chez un homme sérieux, connu, dans une certaine situation, que lorsqu’on y va pour une cause inavouable !
— Au fond, c’est assez juste ce que vous dites-là.
— Alors vous venez voir ma collection.
— Quand ?
— Mais tout de suite.
— Impossible, je suis pressée.
— Allons donc. Voilà une demi-heure que vous êtes assise dans le square.
— Vous m’espionniez ?
— Je vous regardais.
— Vrai, je suis pressée.
— Je suis sûr que non. Avouez que vous n’êtes pas pressée.
Mme Haggan se mit à rire, et avoua :
— Non… non… pas… très…
Un fiacre passait à les toucher. Le petit baron cria :
« Cocher ! » et la voiture s’arrêta. Puis, ouvrant la portière :
— Montez, madame.
— Mais, baron, non, c’est impossible, je ne peux pas aujourd’hui.
— Madame, ce que vous faites est imprudent, montez ! On commence à nous regarder, vous allez former un attroupement ; on va croire que je vous enlève et nous arrêter tous les deux, montez, je vous en prie !
Elle monta, effarée, abasourdie. Alors il s’assit auprès d’elle en disant au cocher : « rue de Provence ».
Mais soudain elle s’écria :
— Oh ! mon Dieu, j’oubliais une dépêche très pressée, voulez-vous me conduire, d’abord, au premier bureau télégraphique ?
Le fiacre s’arrêta un peu plus loin, rue de Châteaudun, et elle dit au baron :
— Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes ? J’ai promis à mon mari d’inviter Martelet à dîner pour demain, et j’ai oublié complètement.
Quand le baron fut revenu, sa carte bleue à la main, elle écrivit au crayon :
« Mon cher ami, je suis très souffrante ; j’ai une névralgie atroce qui me tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner demain soir pour que je me fasse pardonner.
« Jeanne. »
Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l’adresse : « Vicomte de Martelet, 240, rue Miromesnil », puis, rendant la carte au baron :
— Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la boîte aux télégrammes.
Les Sabots
Le vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus des bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe étaient posés à terre à côté d’elles ; et la lourde chaleur d’un jour de juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet de troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin. Parfois un souffle d’air chargé d’arômes des champs s’engouffrait sous le portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures, il allait faire vaciller sur l’autel les petites flammes jaunes au bout des cierges « … Comme le désire le bon Dieu. Ainsi soit-il ! » prononçait le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque semaine, à recommander à ses ouailles les petites affaires intimes de la commune. C’était un vieux homme à cheveux blancs qui administrait la paroisse depuis bientôt quarante ans, et le prône lui servait pour communiquer familièrement avec tout son monde.
Il reprit : « Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu’est bien malade et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses couches. »
Il ne savait plus ; il cherchait les bouts de papier posés dans un bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua : « Il ne faut pas que les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le cimetière, ou bien je préviendrai le garde-champêtre. — M. Césaire Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnête comme servante. » Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta : « C’est tout, mes frères, c’est la grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. »
Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.
Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux petit paysan sec et ridé, s’assit devant la table, pendant que sa femme décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet les verres et les assiettes, et il dit : « Ça s’rait p’t’être bon, c’te place chez maîtr’ Omont, vu que le v’là veuf, que sa bru l’aime pas, qu’il est seul et qu’il a d’quoi. J’ferions p’t’être ben d’y envoyer Adélaïde. »
La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle, et, pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d’une odeur de choux, elle réfléchit.
L’homme reprit : « Il a d’quoi, pour sûr. Mais qu’il faudrait être dégourdi et qu’Adélaïde l’est pas un brin.
La femme alors articula : « J’pourrions voir tout d’même. » Puis, se tournant vers sa fille, une gaillarde à l’air niais, aux cheveux jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria : « T’entends, grande bête. T’iras chez maît’ Omont t’proposer comme servante, et tu f’ras tout c’qu’il te commandera. »
La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois commencèrent à manger.
Au bout de dix minutes, le père reprit : « Écoute un mot, la fille, et tâche d’n’ point te mettre en défaut sur ce que j’vas te dire… »
Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête d’un vieux veuf mal avec sa famille.
La mère avait cessé de manger pour écouter et elle demeurait, la fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette.
Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.
Dès que le repas fut terminé la mère lui fit mettre son bonnet, et elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments d’exploitation qu’occupaient ses fermiers. Car il s’était retiré du faire-valoir, pour vivre de ses rentes.
Il avait environ cinquante-cinq ans ; il était gros, jovial et bourru comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait du cidre et de l’eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour chaud, malgré son âge.
Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos, enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée du blé ou la floraison des colzas d’un œil d’amateur à son aise, qui aime ça, mais qui ne se la foule plus.
On disait de lui : « C’est un père Bontemps, qui n’est pas bien levé tous les jours. »
Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se renversant, il demanda :
— Qu’est-ce que vous désirez ?
La mère prit la parole :
— C’est no’t fille Adélaïde que j’viens vous proposer pour servante, vu c’qu’a dit çu matin monsieur le curé.
Maître Omont considéra la fille, puis, brusquement :
— Quel âge qu’elle a, c’te grande bique-là ?
— Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont.
— C’est bien ; all’aura quinze francs par mois et l’fricot. J’l’attends d’main, pour faire ma soupe du matin.
Et il congédia les deux femmes.
Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur, sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.
Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine, monsieur Omont la héla.
— Adélaïde !
Elle accourut.
— Me v’là, not’ maître.
Dès qu’elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l’œil troublé, il déclara :
— Écoute un peu, qu’il n’y ait pas d’erreur entre nous. T’es ma servante, mais rien de plus. T’entends. Nous ne mêlerons point nos sabots.
— Oui, not’ maître.
— Chacun sa place, ma fille, t’as ta cuisine ; j’ai ma salle. À part ça, tout sera pour té comme pour mé. C’est convenu ?
— Oui, not’ maître.
— Allons, c’est bien, va à ton ouvrage.
Et elle alla reprendre sa besogne.
À midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M. Omont.
— C’est servi, not’ maître.
Il entra, s’assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita une seconde, puis, d’une voix de tonnerre :
— Adélaïde !
Elle arriva, effarée. Il cria comme s’il allait la massacrer.
— Eh bien, nom de D… et té, ousqu’est ta place ?
— Mais… not’maître…
Il hurlait :
— J’aime pas manger tout seul, nom de D… ; tu vas te mett’ là ou bien foutre le camp si tu n’veux pas. Va chercher t’n assiette et ton verre. »
Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant :
— Me v’là, not’ maître.
Et elle s’assit en face de lui.
Alors il devint jovial ; il trinquait, tapait sur la table, racontait des histoires qu’elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un mot.
De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre, des assiettes.
En apportant le café, elle ne déposa qu’une tasse devant lui, alors, repris de colère, il grogna :
— Eh bien, et pour té ?
— J’n’en prends point, not’ maître.
— Pourquoi que tu n’en prends point ?
— Parce que je l’aime point.
Alors il éclata de nouveau :
— J’aime pas prend’ mon café tout seul, nom de D… Si tu n’veux pas t’mett’ à en prendre itou, tu vas foutre le camp, nom de D… Va chercher une tasse et plus vite que ça.
Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la grimace, mais, sous l’œil furieux du maître, avala jusqu’au bout. Puis il fallut boire le premier verre d’eau-de-vie de la rincette, le second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.
Et M. Omont la congédia.
— Va laver ta vaisselle maintenant, t’es une bonne fille.
Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos, puis il l’envoya se mettre au lit.
— Va te coucher, je monterai tout à l’heure.
Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps.
Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la maison :
— Adélaïde ?
Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier :
— Me v’là, not’ maître.
— Ousque t’es ?
— Mais j’suis dans mon lit, donc, not’ maître.
Alors il vociféra :
— Veux-tu bien descendre, nom de D… J’aime pas coucher tout seul, nom de D…, et si tu n’veux point, tu vas me foutre le camp, nom de D…
Alors, elle répondit d’en haut, éperdue, cherchant sa chandelle :
— Me v’là, not’ maître !
Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de l’escalier ; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il la prit par le bras, et dès qu’elle eut laissé devant la porte ses étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il la poussa dans sa chambre en grognant :
— Plus vite que ça, donc, nom de D… !
Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu’elle disait :
— Me v’là, me v’là, not’ maître.
Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son père l’examina curieusement, puis demanda :
— T’es-ti point grosse ?
Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant :
— Mais non, je n’crois point.
Alors, il l’interrogea, voulant tout savoir :
— Dis-mé si vous n’avez point, quéque soir, mêlé vos sabots ?
— Oui, je les ons mêlés l’premier soir et puis l’s autres.
— Mais t’es pleine, grande futaille.
Elle se mit à sangloter, balbutiant :
— J’savais ti, mé ? J’savais ti, mé ?
Le père Malandain la guettait, l’œil éveillé, la mine satisfaite. Il demanda :
— Quéque tu ne savais point ?
Elle prononça, à travers ses pleurs :
— J’savais ti, mé, que ça se faisait comme ça d’s’éfants !
Sa mère rentrait. L’homme articula, sans colère :
— La v’la grosse, à c’t’heure.
Mais la femme se fâcha, révoltée d’instinct, injuriant à pleine gueule sa fille en larmes, la traitant de « manante » et de « traînée ».
Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour causer de leurs affaires avec maît’ Césaire Omont, il déclara :
— All’ est tout d’même encore pu sotte que j’aurais cru. All’ n’savait point c’qu’all’ faisait, c’te niente.
Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M. Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.
Magnétisme
C’était à la fin d’un dîner d’hommes, à l’heure des interminables cigares et des incessants petits verres, dans la fumée et l’engourdissement chaud des digestions, dans le léger trouble des têtes après tant de viandes et de liqueurs absorbées et mêlées.
On vint à parler du magnétisme, des tours de Donato et des expériences du docteur Charcot. Soudain ces hommes sceptiques, aimables, indifférents à toute religion, se mirent à raconter des faits étranges, des histoires incroyables mais arrivées, affirmaient-ils, retombant brusquement en des croyances superstitieuses, se cramponnant à ce dernier reste de merveilleux, devenus dévots, à ce mystère du magnétisme, le défendant au nom de la science.
Un seul souriait, un vigoureux garçon, grand coureur de filles et chasseur de femmes, chez qui une incroyance à tout s’était ancrée si fortement qu’il n’admettait même point la discussion.
Il répétait en ricanant : « Des blagues ! des blagues ! des blagues ! Nous ne discuterons pas Donato qui est tout simplement un très malin faiseur de tours. Quant à M. Charcot qu’on dit être un remarquable savant, il me fait l’effet de ces conteurs dans le genre d’Edgar Poë, qui finissent par devenir fous à force de réfléchir à d’étranges cas de folie. Il a constaté des phénomènes nerveux inexpliqués et encore inexplicables, il marche dans cet inconnu qu’on explore chaque jour, et ne pouvant toujours comprendre ce qu’il voit, il se souvient trop peut-être des explications ecclésiastiques des mystères. Et puis je voudrais l’entendre parler, ce serait tout autre chose que ce que vous répétez. »
Il y eut autour de l’incrédule une sorte de mouvement de pitié, comme s’il avait blasphémé dans une assemblée de moines.
Un de ces messieurs s’écria :
— Il y a eu pourtant des miracles autrefois.
Mais l’autre répondit :
— Je le nie. Pourquoi n’y en aurait-il plus ?
Alors chacun apporta un fait, des pressentiments fantastiques, des communications d’âmes à travers de longs espaces, des influences secrètes d’un être sur un autre. Et on affirmait, on déclarait les faits indiscutables, tandis que le nieur acharné répétait : « Des blagues ! des blagues ! des blagues ! »
À la fin il se leva, jeta son cigare, et les mains dans les poches : « Eh bien, moi aussi, je vais vous raconter deux histoires, et puis je vous les expliquerai. Les voici :
« Dans le petit village d’Étretat les hommes, tous matelots, vont chaque année au banc de Terre-Neuve pêcher la morue. Or, une nuit, l’enfant d’un de ces marins se réveilla en sursaut en criant que son « pé était mort à la mé ». On calma le mioche qui se réveilla de nouveau en hurlant que son « pé était neyé ». Un mois après on apprenait en effet la mort du père enlevé du pont par un coup de mer. La veuve se rappela les réveils de l’enfant. On cria au miracle, tout le monde s’émut ; on rapprocha les dates ; et il se trouva que l’accident et le rêve avaient coïncidé à peu près ; d’où l’on conclut qu’ils étaient arrivés la même nuit, à la même heure. Et voilà un mystère du magnétisme. »
Le conteur s’interrompit. Alors un des auditeurs fort ému demanda : — Et vous expliquez ça, vous ?
— Parfaitement, Monsieur, j’ai trouvé le secret. Le fait m’avait surpris et même vivement embarrassé ; mais moi, voyez-vous, je ne crois pas par principe. De même que d’autres commencent par croire, je commence par douter ; et quand je ne comprends nullement, je continue à nier toute communication télépathique des âmes, sûr que ma pénétration seule est suffisante. Eh bien, j’ai cherché, cherché, et j’ai fini, à force d’interroger toutes les femmes des matelots absents, par me convaincre qu’il ne se passait pas huit jours sans que l’une d’elles ou l’un des enfants rêvât et annonçât à son réveil que le « pé était mort à la mé ». La crainte horrible et constante de cet accident fait qu’ils en parlent toujours, y pensent sans cesse. Or, si une de ces fréquentes prédictions coïncide, par un hasard très simple, avec une mort, on crie aussitôt au miracle, car on oublie soudain tous les autres songes, tous les autres présages, toutes les autres prophéties de malheur, demeurés sans confirmation. J’en ai pour ma part considéré plus de cinquante dont les auteurs, huit jours plus tard, ne se souvenaient même plus. Mais si l’homme, en effet, était mort, la mémoire se serait immédiatement réveillée, et l’on aurait célébré l’intervention de Dieu selon les uns, du magnétisme selon les autres.
Un des fumeurs déclara :
— C’est assez juste, ce que vous dites là, mais voyons votre seconde histoire ?
— Oh ! ma seconde histoire est fort délicate à raconter. C’est à moi qu’elle est arrivée, aussi je me défie un rien de ma propre appréciation. On n’est jamais équitablement juge et partie. Enfin la voici :
« J’avais dans mes relations mondaines une jeune femme à laquelle je ne songeais nullement, que je n’avais même jamais regardée attentivement, jamais remarquée, comme on dit.
« Je la classais parmi les insignifiantes, bien qu’elle ne fût pas laide ; enfin elle me semblait avoir des yeux, un nez, une bouche, des cheveux quelconques, toute une physionomie terne ; c’était un de ces êtres sur qui la pensée ne semble se poser que par hasard, ne se pouvoir arrêter, sur qui le désir ne s’abat point.
« Or, un soir, comme j’écrivais des lettres au coin de mon feu avant de me mettre au lit, j’ai senti au milieu de ce dévergondage d’idées, de cette procession d’images qui vous effleurent le cerveau quand on reste quelques minutes rêvassant, la plume en l’air, une sorte de petit souffle qui me passait dans l’esprit, un tout léger frisson du cœur, et immédiatement, sans raison, sans aucun enchaînement de pensées logique, j’ai vu distinctement, vu comme si je la touchais, vu des pieds à la tête, et sans voile, cette jeune femme à qui je n’avais jamais songé plus de trois secondes de suite, le temps que son nom me traversât la tête. Et soudain je lui découvris un tas de qualités que je n’avais point observées, un charme doux, un attrait langoureux ; elle éveilla chez moi cette sorte d’inquiétude d’amour qui vous met à la poursuite d’une femme. Mais je n’y pensai pas longtemps. Je me couchai, je m’endormis. Et je rêvai.
« Vous avez tous fait de ces rêves singuliers, n’est-ce pas, qui vous rendent maîtres de l’impossible, qui vous ouvrent des portes infranchissables, des joies inespérées, des bras impénétrables ?
« Qui de nous dans ces sommeils troublés, nerveux, haletants, n’a tenu, étreint, pétri, possédé avec une acuité de sensation extraordinaire, celle dont son esprit était occupé ? Et avez-vous remarqué quelles surhumaines délices apportent ces bonnes fortunes du rêve ! En quelles ivresses folles elles vous jettent, de quels spasmes fougueux elles vous secouent, et quelle tendresse infinie, caressante, pénétrante, elles vous enfoncent au cœur pour celle qu’on tient défaillante et chaude, en cette illusion adorable et brutale, qui semble une réalité.
« Tout cela, je l’ai ressenti avec une inoubliable violence. Cette femme fut à moi, tellement à moi que la tiède douceur de sa peau me restait aux doigts, l’odeur de sa peau me restait au cerveau, le goût de ses baisers me restait aux lèvres, le son de sa voix me restait aux oreilles, le cercle de son étreinte autour des reins, et le charme ardent de sa tendresse en toute ma personne, longtemps après mon réveil exquis et décevant.
« Et trois fois en cette même nuit, le songe se renouvela.
« Le jour venu, elle m’obsédait, me possédait, me hantait la tête et les sens, à un tel point que je ne restais plus une seconde sans penser à elle.