Boule de suif (page 6)
Je déjeunai, comme tous les jours, d’une côtelette brûlée et d’un morceau de fromage. Puis je me remis au travail.
C’est alors que je pensai très sérieusement à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille. Qui était-ce ? Pourquoi ne pas écrire ? Pourquoi ne pas savoir ?
Enfin, monsieur, j’abrège. Pendant quinze jours cette idée me hanta, m’obséda, me tortura. Tous mes ennuis, toutes les petites misères dont je souffrais sans cesse, sans les noter jusque-là, presque sans m’en apercevoir, me piquaient à présent comme des coups d’aiguille, et chacune de ces petites souffrances me faisait songer aussitôt à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille.
Je finis par imaginer toute son histoire. Quand on désire une chose, monsieur, on se la figure telle qu’on l’espère.
Certes, il n’était pas naturel qu’une jeune fille de bonne famille, dotée d’une façon aussi convenable, cherchât un mari par la voie des journaux. Cependant, il se pouvait faire que cette fille fût honorable et malheureuse.
D’abord, cette fortune de deux millions cinq cent mille francs ne m’avait pas ébloui comme une chose féerique. Nous sommes habitués, nous autres qui lisons toutes les offres de cette nature, à des propositions de mariage accompagnées de six, huit, dix ou même douze millions. Le chiffre de douze millions est même assez commun. Il plaît. Je sais bien que nous ne croyons guère à la réalité de ces promesses. Elles nous font cependant entrer dans l’esprit ces nombres fantastiques, rendent vraisemblables, jusqu’à un certain point, pour notre crédulité inattentive, les sommes prodigieuses qu’ils représentent et nous disposent à considérer une dot de deux millions cinq cent mille francs comme très possible, très morale.
Donc, une jeune fille, enfant naturelle d’un parvenu et d’une femme de chambre, ayant hérité brusquement de son père, avait appris du même coup la tache de sa naissance, et pour ne pas avoir à la dévoiler à quelque homme qui l’aurait aimée, faisait appel aux inconnus par un moyen fort usité qui comportait en lui-même une sorte d’aveu de tare originelle.
Ma supposition était stupide. Je m’y attachai cependant. Nous autres, notaires, nous ne devrions jamais lire des romans ; et j’en ai lu, monsieur.
Donc j’écrivis, comme notaire, au nom d’un client, et j’attendis.
Cinq jours plus tard, vers trois heures de l’après-midi, j’étais en train de travailler dans mon cabinet, quand le maître clerc m’annonça :
— Mlle Chantefrise.
— Faites entrer.
Alors apparut une femme d’environ trente ans, un peu forte, brune, l’air embarrassée.
— Asseyez-vous, mademoiselle.
Elle s’assit et murmura :
— C’est moi, monsieur.
— Mais, mademoiselle, je n’ai pas l’honneur de vous connaître.
— La personne à qui vous avez écrit.
— Pour un mariage ?
— Oui, monsieur.
— Ah ! très bien !
— Je suis venue moi-même, parce qu’on fait mieux les choses en personne.
— Je suis de votre avis, mademoiselle. Donc vous désirez vous marier ?
— Oui, monsieur.
— Vous avez de la famille ?
— Elle hésita, baissa les yeux et balbutia :
— Non, monsieur… Ma mère… et mon père… sont morts.
Je tressaillis. — Donc j’avais deviné juste, — et une vive sympathie s’éveilla brusquement dans mon cœur pour cette pauvre créature. Je n’insistai pas pour ménager sa sensibilité, et je repris :
— Votre fortune est bien nette ?
Elle répondit, cette fois, sans hésiter :
— Oh ! oui, monsieur.
Je la regardais avec grande attention, et, vraiment, elle ne me déplaisait pas, bien qu’un peu mûre, plus mûre que je n’avais pensé. C’était une belle personne, une forte personne, une maîtresse femme. Et l’idée me vint de lui jouer une jolie petite comédie de sentiment, de devenir amoureux d’elle, de supplanter mon client imaginaire, quand je me serais assuré que la dot n’était pas illusoire. Je lui parlai de ce client que je dépeignis comme un homme triste, très honorable, un peu malade.
Elle dit vivement : — Oh ! monsieur, j’aime les gens bien portants.
— Vous le verrez, d’ailleurs, mademoiselle, mais pas avant trois ou quatre jours, car il est parti hier pour l’Angleterre.
— Oh ! que c’est ennuyeux, dit-elle.
— Mon Dieu ! oui ou non. Êtes-vous pressée de retourner chez vous ?
— Pas du tout.
— Eh bien, restez ici. Je m’efforcerai de vous faire passer le temps.
— Vous êtes trop aimable, monsieur.
— Vous êtes descendue à l’hôtel ?
Elle nomma le premier hôtel de Rouen.
— Eh bien, mademoiselle, voulez-vous permettre à votre futur… notaire de vous offrir à dîner, ce soir.
Elle parut hésiter, inquiète, indécise ; puis elle se décida :
— Oui, monsieur.
— Je vous prendrai chez vous à sept heures.
— Oui, monsieur.
— Alors, à ce soir, mademoiselle ?
— Oui, monsieur.
Et je le reconduisis jusqu’à ma porte.
À sept heures, j’étais chez elle. Elle avait fait des frais de toilette pour moi et me reçut d’une façon très coquette.
Je l’emmenai dîner dans un restaurant où j’étais connu, et je commandai un menu troublant.
Une heure plus tard, nous étions très amis, et elle me contait son histoire. Fille d’une grande dame séduite par un gentilhomme, elle avait été élevée chez des paysans. Elle était riche à présent, ayant hérité de grosses sommes de son père et de sa mère, dont elle ne dirait jamais les noms, jamais. Il était inutile de les lui demander, inutile de la supplier, elle ne le dirait pas. Comme je tenais peu à les savoir, je l’interrogeai sur sa fortune. Elle en parla aussitôt en femme pratique, sûre d’elle, sûre des chiffres, des titres, des revenus, des intérêts et des placements. Sa compétence en cette matière me donna aussitôt une grande confiance en elle, et je devins galant, avec réserve cependant ; mais je lui montrai clairement que j’avais du goût pour elle.
Elle marivauda, non sans grâce. Je lui offris du champagne, et j’en bus, ce qui me troubla les idées. Je sentis alors clairement que j’allais devenir entreprenant, et j’eus peur, peur de moi, peur d’elle, peur qu’elle ne fût aussi un peu émue et qu’elle ne succombât. Pour me calmer, je recommençai à lui parler de sa dot, qu’il faudrait établir d’une façon précise, car mon client était homme d’affaires.
Elle répondit avec gaieté :
— Oh ! je sais. J’ai apporté toutes les preuves.
— Ici, à Rouen ?
— Oui, à Rouen.
— Vous les avez à l’hôtel ?
— Mais oui.
— Pouvez-vous me les montrer ?
— Mais oui.
— Ce soir.
— Mais oui.
Cela me sauvait de toutes les façons. Je payai l’addition, et nous voici rentrant chez elle.
Elle avait, en effet apporté tous ses titres. Je ne pouvais douter, je les tenais, je les palpais, je les lisais. Cela me mit une telle joie au cœur que je fus pris aussitôt d’un violent désir de l’embrasser. Je m’entends, d’un désir chaste, d’un désir d’homme content. Et je l’embrassai, ma foi. Une fois, deux fois, dix fois… si bien que… le champagne aidant… je succombai… ou plutôt… non… elle succomba.
Ah ! monsieur, j’en fis une tête, après cela… et elle donc ! Elle pleurait comme une fontaine, en me suppliant de ne pas la trahir, de ne pas la perdre. Je promis tout ce qu’elle voulut, et je m’en allai dans un état d’esprit épouvantable.
Que faire ? J’avais abusé de ma cliente. Cela n’eût été rien si j’avais eu un client pour elle, mais je n’en avais pas. C’était moi, le client, le client naïf, le client trompé, trompé par lui-même. Quelle situation ! Je pouvais la lâcher, c’est vrai. Mais la dot, la belle dot, palpable, sûre ! Et puis avais-je le droit de la lâcher, la pauvre fille, après l’avoir ainsi surprise ? Mais que d’inquiétudes plus tard !
Combien peu de sécurité avec une femme qui succombait ainsi !
Je passai une nuit terrible d’indécision, torturé de remords, ravagé de craintes, balloté par tous les scrupules. Mais, au matin, ma raison s’éclaircit. Je m’habillai avec recherche et je me présentai, comme onze heures sonnaient, à l’hôtel qu’elle habitait.
En me voyant, elle rougit jusqu’aux yeux.
Je lui dis :
— Mademoiselle, je n’ai plus qu’une chose à faire pour réparer nos torts. Je vous demande votre main.
Elle balbutia :
— Je vous la donne.
Je l’épousai.
Tout alla bien pendant six mois.
J’avais cédé mon étude, je vivais en rentier, et vraiment je n’avais pas un reproche, mais pas un seul à adresser à ma femme.
Cependant je remarquais peu à peu que, de temps en temps, elle faisait de longues sorties. Cela arrivait à jour fixe, une semaine le mardi, l’autre le vendredi. Je me crus trompé, je la suivis.
C’était un mardi. Elle sortit à pied vers une heure, descendit la rue de la République, tourna à droite, par la rue qui suit le palais archiépiscopal, prit la rue Grand-Pont jusqu’à la Seine, longea le pont de Pierre, traversa l’eau. À partir de ce moment, elle parut inquiète, se retournant souvent, épiant tous les passants.
Comme je m’étais costumé en charbonnier, elle ne me reconnut pas.
Enfin, elle entra dans la gare de la rive gauche ; je ne doutais plus, son amant allait arriver par le train d’une heure quarante-cinq.
Je me cachai derrière un camion et j’attendis. Un coup de sifflet… un flot de voyageurs… Elle s’avance, s’élance, saisit dans ses bras une petite fille de trois ans qu’une grosse paysanne accompagne, et l’embrasse avec passion. Puis elle se retourne, aperçoit une autre enfant, plus jeune encore, fille ou garçon, porté par une autre campagnarde, se jette dessus, l’étreint avec violence, et s’en va, escortée des deux mioches et des deux bonnes, vers la longue et sombre et déserte promenade du Cours-la-Reine.
Je rentrai effaré, l’esprit en détresse, comprenant et ne comprenant pas, n’osant point deviner.
Quand elle revint pour dîner, je me jetai vers elle, hurlant :
— Quels sont ces enfants ?
— Quels enfants ?
— Ceux que vous attendiez au train de Saint-Sever !
Elle poussa un grand cri et s’évanouit. Quand elle revint à elle, elle me confessa, dans un déluge de larmes, qu’elle en avait quatre. Oui, monsieur, deux pour le mardi, deux filles, et deux pour le vendredi, deux garçons.
Et c’était là — quelle honte ! — c’était là l’origine de sa fortune. — Les quatre pères !… Elle avait amassé sa dot.
Maintenant, monsieur, que me conseillez-vous de faire !
L’avocat répondit avec gravité :
— Reconnaître vos enfants, monsieur.
L’Épave
C’était hier, 31 décembre.
Je venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le domestique lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres étrangers.
Georges me dit :
— Tu permets ?
— Certainement.
Et il se mit à lire huit pages d’une grande écriture anglaise, croisée dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention sérieuse, avec cet intérêt qu’on met aux choses qui vous touchent le cœur.
Puis il posa la lettre sur un coin de la cheminée, et il dit :
« Tiens, en voilà une drôle d’histoire que je ne t’ai jamais racontée, une histoire sentimentale pourtant, et qui m’est arrivée ! Oh ! ce fut un singulier jour de l’an, cette année-là. Il y a de cela vingt ans… puisque j’avais trente ans et que j’en ai cinquante !…
« J’étais inspecteur de la Compagnie d’assurances maritimes que je dirige aujourd’hui. Je me disposais à passer à Paris la fête du ler janvier, puisqu’on est convenu de faire de ce jour un jour de fête, quand je reçus une lettre du directeur me donnant l’ordre de partir immédiatement pour l’île de Ré, où venait de s’échouer un trois-mâts de Saint-Nazaire, assuré par nous. Il était alors huit heures du matin. J’arrivai à la Compagnie, à dix heures, pour recevoir des instructions ; et, le soir même, je prenais l’express, qui me déposait à La Rochelle le lendemain 31 décembre.
« J’avais deux heures avant de monter sur le bateau de Ré, le Jean-Guiton. Je fis un tour en ville. C’est vraiment une ville bizarre et de grand caractère que La Rochelle, avec ses rues mêlées comme un labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin, des galeries à arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais basses, ces galeries et ces arcades écrasées, mystérieuses, qui semblent construites et demeurées comme un décor de conspirateurs, le décor antique et saisissant des guerres d’autrefois, des guerres de religion héroïques et sauvages. C’est bien la vieille cité huguenote, grave, discrète, sans art superbe, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie sévère, un peu sournoise aussi, une cité de batailleurs obstinés, où doivent éclore les fanatismes, la ville où s’exalta la foi des calvinistes et où naquit le complot des quatre sergents.
« Quand j’eus erré quelque temps par ces rues singulières, je montai sur un petit bateau à vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire à l’île de Ré. Il partit en soufflant, d’un air colère, passa entre les deux tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue construite par Richelieu, et dont on voit à fleur d’eau les pierres énormes, enfermant la ville comme un immense collier ; puis il obliqua vers la droite.
« C’était un de ces jours tristes qui oppressent, écrasent la pensée, compriment le cœur, éteignent en nous toute force et toute énergie ; un jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie, froide comme de la gelée, infecte à respirer comme une buée d’égout.
« Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu profonde et sablonneuse de ces plages illimitées, restait sans une ride, sans un mouvement, sans vie, une mer d’eau trouble, d’eau grasse, d’eau stagnante. Le Jean-Guiton passait dessus en roulant un peu, par habitude, coupait cette nape opaque et lisse, puis laissait derrière quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se calmaient bientôt.
« Je me mis à causer avec le capitaine, un petit homme presque sans pattes, tout rond comme son bateau et balancé comme lui. Je voulais quelques détails sur le sinistre que j’allais constater. Un grand trois-mâts carré de Saint-Nazaire, le Marie-Joseph, avait échoué, par une nuit d’ouragan, sur les sables de l’île de Ré.
« La tempête avait jeté si loin ce bâtiment, écrivait l’armateur, qu’il avait été impossible de le renflouer et qu’on avait dû enlever au plus vite tout ce qui pouvait en être détaché. Il me fallait donc constater la situation de l’épave, apprécier quel devait être son état avant le naufrage, juger si tous les efforts avaient été tentés pour le remettre à flot. Je venais comme agent de la Compagnie, pour témoigner ensuite contradictoirement, si besoin était, dans le procès.
« Au reçu de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu’il jugerait nécessaires pour sauvegarder nos intérêts.
« Le capitaine du Jean-Guiton connaissait parfaitement l’affaire, ayant été appelé à prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage.
« Il me raconta le sinistre, très simple d’ailleurs. Le Marie-Joseph, poussé par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, naviguant au hasard sur une mer d’écume, — « une mer de soupe au lait », disait le capitaine, — était venu s’échouer sur ces immenses bancs de sable qui changent les côtes de cette région en Saharas illimités, aux heures de la marée basse.
« Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre l’océan et le ciel pesant restait un espace libre où l’œil voyait au loin. Nous suivions une terre. Je demandai :
« — C’est l’île de Ré ?
« — Oui, monsieur.
« Et tout à coup le capitaine, étendant la main droite devant nous, me montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit :
« — Tenez, voilà votre navire !
« — Le Marie-Joseph ?…
« — Mais, oui.
« — J’étais stupéfait. Ce point noir, à peu près invisible, que j’aurais pris pour un écueil, me paraissait placé à trois kilomètres au moins des côtes.
« Je repris :
« — Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d’eau à l’endroit que vous me désignez ?
« Il se mit à rire.
« — Cent brasses, mon ami !… Pas deux brasses, je vous dis !…
« C’était un Bordelais. Il continua :
« — Nous sommes marée haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en par la plage, mains dans vos poches, après le déjeuner de l’hôtel du Dauphin, et je vous promets qu’à deux heures cinquante ou trois heures au plusse vous toucherez l’épave, pied sec, mon ami, et vous aurez une heure quarante-cinq à deux heures pour rester dessus, pas plusse, par exemple ; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle revient vite. C’est plat comme une punaise, cette côte ! Remettez-vous en route à quatre heures cinquante, croyez-moi ; et vous remontez à sept heures et demie sur le Jean-Guiton, qui vous dépose ce soir même sur le quai de La Rochelle.
« Je remerciai le capitaine et j’allai m’asseoir à l’avant du vapeur, pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions rapidement.
« Elle ressemblait à tous les ports en miniature qui servent de capitales à toutes les maigres îles semées le long des continents. C’était un gros village de pêcheurs, un pied dans l’eau, un pied sur terre, vivant de poisson et de volailles, de légumes et de coquilles, de radis et de moules. L’île est fort basse, peu cultivée, et semble cependant très peuplée ; mais je ne pénétrai pas dans l’intérieur.
« Après avoir déjeuné, je franchis un petit promontoire ; puis, comme la mer baissait rapidement, je m’en allai, à travers les sables, vers une sorte de roc noir que j’apercevais au-dessus de l’eau, là-bas, là-bas.
« J’allais vite sur cette plaine jaune, élastique comme de la chair, et qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout à l’heure, était là ; maintenant, je l’apercevais au loin, se sauvant à perte de vue, et je ne distinguais plus la ligne qui séparait le sable de l’Océan. Je croyais assister à une féerie gigantesque et surnaturelle. L’Atlantique était devant moi tout à l’heure, puis il avait disparu dans la grève, comme font les décors dans les trappes, et je marchais à présent au milieu d’un désert. Seuls, la sensation, le souffle de l’eau salée demeuraient en moi. Je sentais l’odeur du varech, l’odeur de la vague, la rude et bonne odeur des côtes. Je marchais vite ; je n’avais plus froid ; je regardais l’épave échouée, qui grandissait à mesure que j’avançais et ressemblait à présent à une énorme baleine naufragée.
« Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense étendue plate et jaune, des proportions surprenantes. Je l’atteignis enfin, après une heure de marche. Elle gisait sur le flanc, crevée, brisée, montrant, comme les côtes d’une bête, ses os rompus, ses os de bois goudronné, percés de clous énormes. Le sable déjà l’avait envahie, entré par toutes les fentes, et il la tenait, la possédait, ne la lâchait plus. Elle paraissait avoir pris racine en lui. L’avant était entré profondément dans cette plage douce et perfide, tandis que l’arrière, relevé, semblait jeter vers le ciel, comme un cri d’appel désespéré, ces deux mots blancs sur le bordage noir : Marie-Joseph.
« J’escaladai ce cadavre de navire par le côté le plus bas ; puis, parvenu sur le pont, je pénétrai dans l’intérieur. Le jour, entré par les trappes défoncées et par les fissures des flancs, éclairait tristement ces sortes de caves longues et sombres, pleines de boiseries démolies. Il n’y avait plus rien là-dedans que du sable qui servait de sol à ce souterrain de planches.
« Je me mis à prendre des notes sur l’état du bâtiment. Je m’étais assis sur un baril vide et brisé, et j’écrivais à la lueur d’une large fente par où je pouvais apercevoir l’étendue illimitée de la grève. Un singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de moment en moment ; et je cessais d’écrire parfois pour écouter le bruit vague et mystérieux de l’épave : bruit des crabes grattant les bordages de leurs griffes crochues, bruit de mille bêtes toutes petites de la mer, installées déjà sur ce mort, et aussi le bruit doux et régulier du taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes les vieilles charpentes, qu’il creuse et dévore.
« Et, soudain, j’entendis des voix humaines tout près de moi. Je fis un bond comme en face d’une apparition. Je crus vraiment, pendant une seconde, que j’allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux noyés qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut pas longtemps pour grimper sur le pont à la force des poignets ; et j’aperçus debout, à l’avant du navire, un grand monsieur avec trois jeunes filles, ou plutôt un grand Anglais avec trois misses. Assurément, ils eurent encore plus peur que moi en voyant surgir cet être rapide sur le trois-mâts abandonné. La plus jeune des fillettes se sauva ; les deux autres saisirent leur père à pleins bras ; quant à lui, il avait ouvert la bouche ; ce fut le seul signe qui laissa voir son émotion.
« Puis, après quelques secondes, il parla :
« — Aoh, môsieu, vos été la propriétaire de cette bâtiment ?
« — Oui, monsieur.
« — Est-ce que je pôvé la visiter ?
« — Oui, monsieur.
« Il prononça alors une longue phrase anglaise, où je distinguai seulement ce mot : gracious, revenu plusieurs fois.
« Comme il cherchait un endroit pour grimper, je lui indiquai le meilleur et je lui tendis la main. Il monta ; puis nous aidâmes les trois fillettes, rassurées. Elles étaient charmantes, surtout l’aînée, une blondine de dix-huit ans, fraîche comme une fleur, et si fine, si mignonne ! Vraiment les jolies Anglaises ont bien l’air de tendres fruits de la mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. Elles font penser, avec leur fraîcheur exquise, aux couleurs délicates des coquilles roses et aux perles nacrées, rares, mystérieuses, écloses dans les profondeurs inconnues des océans.