Boule de suif (page 7)

Guy de Maupassant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Boule de suif (recueil) · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Elle parlait un peu mieux que son père ; et elle nous servit d’interprète. Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres détails, que j’inventai, comme si j’eusse assisté à la catastrophe. Puis, toute la famille descendit dans l’intérieur de l’épave. Dès qu’ils eurent pénétré dans cette sombre galerie, à peine éclairée, ils poussèrent des cris d’étonnement et d’admiration ; et soudain le père et les trois filles tinrent en leurs mains des albums, cachés sans doute dans leurs grands vêtements imperméables, et ils commencèrent en même temps quatre croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre.

« Ils s’étaient assis, côte à côte, sur une poutre en saillie, et les quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes noires qui devaient représenter le ventre entr’ouvert du Marie-Joseph.

« Tout en travaillant, l’aînée des fillettes causait avec moi, qui continuais à inspecter le squelette du navire.

« J’appris qu’ils passaient l’hiver à Biarritz et qu’ils étaient venus tout exprès à l’île de Ré pour contempler ce trois-mâts enlisé. Ils n’avaient rien de la morgue anglaise, ces gens ; c’étaient de simples et braves toqués, de ces errants éternels dont l’Angleterre couvre le monde. Le père, long, sec, la figure rouge encadrée de favoris blancs, vrai sandwich vivant, une tranche de jambon découpée en tête humaine entre deux coussinets de poils ; les filles, hautes sur jambes, de petits échassiers en croissance, sèches aussi, sauf l’aînée, et gentilles toutes trois, mais surtout la grande.

« Elle avait une si drôle de manière de parler, de raconter, de rire, de comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m’interroger, des yeux bleus comme l’eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner, de se remettre au travail et de dire « yes » ou « nô », que je serais demeuré un temps indéfini à l’écouter et à la regarder.

« Tout à coup, elle murmura :

« — J’entendai une petite mouvement sur cette bateau.

« Je prêtai l’oreille ; et je distinguai aussitôt un léger bruit, singulier, continu. Qu’était-ce ? Je me levai pour aller regarder par la fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints : elle allait nous entourer !

« Nous fûmes aussitôt sur le pont. Il était trop tard. L’eau nous cernait, et elle courait vers la côte avec une prodigieuse vitesse. Non, cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s’allongeait comme une tache démesurée. À peine quelques centimètres d’eau couvraient le sable ; mais on ne voyait plus déjà la ligne fuyante de l’imperceptible flot.

« L’Anglais voulut s’élancer ; je le retins ; la fuite était impossible, à cause des mares profondes que nous avions dû contourner en venant, et où nous tomberions au retour.

« Ce fut, dans nos cœurs, une minute d’horrible angoisse. Puis, la petite Anglaise se mit à sourire et murmura :

« — Ce été nous les naufragés !

« Je voulus rire ; mais la peur m’étreignait, une peur lâche, affreuse, basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions m’apparurent en même temps. J’avais envie de crier : « Au secours ! » Vers qui ?

« Les deux petites Anglaises s’étaient blotties contre leur père, qui regardait, d’un œil consterné, la mer démesurée autour de nous.

« Et la nuit tombait, aussi rapide que l’Océan montant, une nuit lourde, humide, glacée :

« Je dis :

« — Il n’y a rien à faire qu’à demeurer sur ce bateau.

« L’Anglais répondit :

« — Oh ! yes !

« Et nous restâmes là un quart d’heure, une demi-heure, je ne sais, en vérité, combien de temps, à regarder, autour de nous, cette eau jaune qui s’épaississait, tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur l’immense grève reconquise.

« Une des fillettes eut froid, et l’idée nous vint de redescendre, pour nous mettre à l’abri de la brise légère, mais glacée, qui nous effleurait et nous piquait la peau.

« Je me penchai sur la trappe. Le navire était plein d’eau. Nous dûmes alors nous blottir contre le bordage d’arrière, qui nous garantissait un peu.

« Les ténèbres, à présent, nous enveloppaient, et nous restions serrés les uns contre les autres, entourés d’ombre et d’eau. Je sentais trembler, contre mon épaule, l’épaule de la petite Anglaise, dont les dents claquaient par instants ; mais je sentais aussi la chaleur douce de son corps à travers les étoffes, et cette chaleur m’était délicieuse comme un baiser. Nous ne parlions plus ; nous demeurions immobiles, muets, accroupis comme des bêtes dans un fossé, aux heures d’ouragan. Et pourtant, malgré tout, malgré la nuit, malgré le danger terrible et grandissant, je commençais à me sentir heureux d’être là, heureux du froid et du péril, heureux de ces longues heures d’ombre et d’angoisse à passer sur cette planche, si près de cette jolie et mignonne fillette.

« Je me demandais pourquoi cette étrange sensation de bien-être et de joie qui me pénétrait.

« Pourquoi ? Sait-on ? Parce qu’elle était là ? Qui, elle ? Une petite Anglaise inconnue ? Je ne l’aimais pas, je ne la connaissais point, et je me sentais attendri, conquis ! J’aurais voulu la sauver, me dévouer pour elle, faire mille folies ? Étrange chose ! Comment se fait-il que la présence d’une femme nous bouleverse ainsi ! Est-ce la puissance de sa grâce qui nous enveloppe ? la séduction de la joliesse et de la jeunesse qui nous grise comme ferait le vin ?

« N’est-ce pas plutôt une sorte de toucher de l’amour, du mystérieux amour qui cherche sans cesse à unir les êtres, qui tente sa puissance dès qu’il a mis face à face l’homme et la femme, et qui les pénètre d’émotion, d’une émotion confuse, secrète, profonde, comme on mouille la terre pour y faire pousser des fleurs !

« Mais le silence des ténèbres devenait effrayant, le silence du ciel, car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement léger, infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone clapotement du courant contre le bateau.

« Tout à coup, j’entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises pleurait. Alors son père voulut la consoler, et ils se mirent à parler dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu’il la rassurait et qu’elle avait toujours peur.

« Je demandai à ma voisine :

« — Vous n’avez pas trop froid, miss ?

« — Oh ! si. J’avé froid beaucoup.

« Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa ; mais je l’avais ôté ; je l’en couvris malgré elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps.

« Depuis quelques minutes, l’air devenait plus vif, le clapotis de l’eau plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai ; un grand souffle me passa sur le visage. Le vent s’élevait !

« L’Anglais s’en aperçut en même temps que moi, et il dit simplement :

« — C’était mauvaise pour nous, cette…

« Assurément c’était mauvais, c’était la mort certaine si des lames, même de faibles lames, venaient attaquer et secouer l’épave, tellement brisée et disjointe que la première vague un peu rude l’emporterait en bouillie.

« Alors notre angoisse s’accrut de seconde en seconde avec les rafales de plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais dans les ténèbres des lignes blanches paraître et disparaître, des lignes d’écume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du Marie-Joseph, l’agitait d’un court frémissement qui nous montait jusqu’au cœur.

« L’Anglaise tremblait ; je la sentais frissonner contre moi, et j’avais une envie folle de la saisir dans mes bras.

« Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants, pareils à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient, nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un d’eux surtout m’irritait. Il s’éteignait toutes les trente secondes pour se rallumer aussitôt ; c’était bien un œil, celui-là, avec sa paupière sans cesse baissée sur son regard de feu.

« De temps en temps, l’Anglais frottait une allumette pour regarder l’heure ; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout à coup, il me dit, par-dessus les têtes de ses filles, avec une souveraine gravité :

« — Mosieu, je vous souhaite bon année.

« Il était minuit. Je lui tendis ma main, qu’il serra ; puis il prononça une phrase d’anglais, et soudain ses filles et lui se mirent à chanter le God save the Queen, qui monta dans l’air noir, dans l’air muet, et s’évapora à travers l’espace.

« J’eus d’abord envie de rire ; puis je fus saisi par une émotion puissante et bizarre.

« C’était quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufragés, de condamnés, quelque chose comme une prière, et aussi quelque chose de plus grand, de comparable à l’antique et sublime Ave, Cæsar, morituri te salutant !

« Quand ils eurent fini, je demandai à ma voisine de chanter toute seule une ballade, une légende, ce qu’elle voudrait, pour nous faire oublier nos angoisses. Elle y consentit et aussitôt sa voix claire et jeune s’envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car les notes traînaient longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et voletaient, comme des oiseaux blessés, au-dessus des vagues.

« La mer grossissait, battait maintenant notre épave. Moi, je ne pensais plus qu’à cette voix. Et je pensais aussi aux sirènes. Si une barque avait passé près de nous, qu’auraient dit les matelots ? Mon esprit tourmenté s’égarait dans le rêve ! Une sirène ! N’était-ce point, en effet, une sirène, cette fille de la mer, qui m’avait retenu sur ce navire vermoulu et qui, tout à l’heure, allait s’enfoncer avec moi dans les flots ?…

« Mais nous roulâmes brusquement tous les cinq sur le pont, car le Marie-Joseph s’était affaissé sur son flanc droit. L’Anglaise étant tombée sur moi, je l’avais saisie dans mes bras, et follement, sans savoir, sans comprendre, croyant venue ma dernière seconde, je baisais à pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait plus ; nous autres aussi ne bougions point.

« Le père dit : « Kate ! » Celle que je tenais répondit « yes », et fit un mouvement pour se dégager. Certes, à cet instant j’aurais voulu que le bateau s’ouvrît en deux pour tomber à l’eau avec elle.

« L’Anglais reprit :

« — Une petite bascoule, ce n’été rien. J’avé mes trois filles conserves.

« Ne voyant point l’aînée, il l’avait crue perdue d’abord !

« Je me relevai lentement, et, soudain, j’aperçus une lumière sur la mer, tout près de nous. Je criai ; on répondit. C’était une barque qui nous cherchait, le patron de l’hôtel ayant prévu notre imprudence.

« Nous étions sauvés. J’en fus désolé ! On nous cueillit sur notre radeau, et on nous ramena à Saint-Martin.

« L’Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait :

« — Bonne souper ! bonne souper !

« On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le Marie-Joseph.

« Il fallut se séparer, le lendemain, après beaucoup d’étreintes et de promesses de s’écrire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s’en fallut que je ne les suivisse.

« J’étais toqué ; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes, si nous avions passé huit jours ensemble, je l’épousais ! Combien l’homme, parfois, est faible et incompréhensible !

« Deux ans s’écoulèrent sans que j’entendisse parler d’eux ; puis je reçus une lettre de New-York. Elle était mariée, et me le disait. Et, depuis lors, nous nous écrivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me raconte sa vie, me parle de ses enfants, de ses sœurs, jamais de son mari ! Pourquoi ? Ah ! pourquoi ?… Et, moi, je ne lui parle que du Marie-Joseph… C’est peut-être la seule femme que j’aie aimée… non… que j’aurais aimée… Ah !… voilà… sait-on ?… Les événements vous emportent… Et puis… et puis… tout passe… Elle doit être vieille, à présent… je ne la reconnaîtrais pas… Ah ! celle d’autrefois… celle de l’épave… quelle créature… divine ! Elle m’écrit que ses cheveux sont tout blancs… Mon Dieu !… ça m’a fait une peine horrible… Ah ! ses cheveux blonds… Non, la mienne n’existe plus… Que c’est triste… tout ça !… »

La Bûche

Le salon était petit, tout enveloppé de teintures épaisses, et discrètement odorant. Dans une cheminée large, un grand feu flambait ; tandis qu’une seule lampe posée sur le coin de la cheminée versait une lumière molle, ombrée par un abat-jour d’ancienne dentelle, sur les deux personnes qui causaient.

Elle, la maîtresse de la maison, une vieille à cheveux blancs, mais une de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme un fin papier et parfumée, tout imprégnée de parfums, pénétrée jusqu’à la chair vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si longtemps, l’épiderme : une vieille qui sent, quand on lui baise la main, l’odeur légère qui vous saute à l’odorat lorsqu’on ouvre une boîte de poudre d’iris florentine.

Lui était un ami d’autrefois, resté garçon, un ami de toutes les semaines, un compagnon de voyage dans l’existence. Rien de plus d’ailleurs.

Ils avaient cessé de causer depuis une minute environ, et tous deux regardaient le feu, rêvant à n’importe quoi, en l’un de ces silences amis des gens qui n’ont point besoin de parler toujours pour se plaire l’un près de l’autre.

Et soudain une grosse bûche, une souche hérissée de racines enflammées, croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lancée dans le salon, roula sur le tapis en jetant des éclats de feu tout autour d’elle.

La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis que lui, à coup de botte, rejetait dans la cheminée l’énorme charbon et ratissait de sa semelle toutes les éclaboussures ardentes répandues autour.

Quand le désastre fut réparé, une forte odeur de roussi se répandit ; et l’homme se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant : « Et voilà, dit-il en montrant la bûche replacée dans l’âtre, voilà pourquoi je ne me suis jamais marié. »

Elle le considéra, tout étonnée, avec cet œil curieux des femmes qui veulent savoir, cet œil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, où la curiosité est réfléchie, compliquée, souvent malicieuse ; et elle demanda : « Comment ça ? »

Il reprit : « Oh ! c’est toute une histoire, une assez triste et vilaine histoire.

Mes anciens camarades se sont souvent étonnés du froid survenu tout à coup entre un de mes meilleurs amis qui s’appelait, de son petit nom, Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux inséparables comme nous étions, avaient pu tout à coup devenir presque étrangers l’un à l’autre. Or, voici le secret de notre éloignement.

Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions jamais ; et l’amitié qui nous liait semblait si forte que rien n’aurait pu la briser.

Un soir, en rentrant, il m’annonça son mariage.

Je reçus un coup dans la poitrine, comme s’il m’avait volé ou trahi. Quand un ami se marie, c’est fini, bien fini. L’affection jalouse d’une femme, cette affection ombrageuse, inquiète et charnelle, ne tolère point l’attachement vigoureux et franc, cet attachement d’esprit, de cœur et de confiance qui existe entre deux hommes.

Voyez-vous, madame, quel que soit l’amour qui les soude l’un à l’autre, l’homme et la femme sont toujours étrangers d’âme, d’intelligence ; ils restent deux belligérants ; ils sont d’une race différente ; il faut qu’il y ait toujours un dompteur et un dompté, un maître et un esclave ; tantôt l’un, tantôt l’autre ; ils ne sont jamais deux égaux. Ils s’étreignent les mains, leurs mains frissonnantes d’ardeur ; ils ne se les serrent jamais d’une large et forte pression loyale, de cette pression qui semble ouvrir les cœurs, les mettre à nu, dans un élan de sincère et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier et de procréer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui les abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir avec lui dans cette communion de pensées qui ne peut exister qu’entre deux hommes.

Enfin mon ami Julien se maria. Elle était jolie, sa femme, charmante, une petite blonde frisottée, vive, potelée, qui semblait l’adorer.

D’abord, j’allais peu dans la maison, craignant de gêner leur tendresse, me sentant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant m’attirer, m’appeler sans cesse, et m’aimer.

Peu à peu je me laissai séduire par le charme doux de cette vie commune ; et je dînais souvent chez eux ; et souvent, rentré chez moi la nuit, je songeais à faire comme lui, à prendre une femme, trouvant bien triste à présent ma maison vide.

Eux, paraissaient se chérir, ne se quittaient point. Or, un soir, Julien m’écrivit de venir dîner. J’y allai. « Mon bon, dit-il, il va falloir que je m’absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne serai pas de retour avant onze heures ; mais à onze heures précises, je rentrerai. J’ai compté sur toi pour tenir compagnie à Berthe. »

La jeune femme sourit : « C’est moi, d’ailleurs, qui ai eu l’idée de vous envoyer chercher », reprit-elle.

Je lui serrai la main : « Vous êtes gentille comme tout. » Et je sentis sur mes doigts une amicale et longue pression. Je n’y pris pas garde. On se mit à table ; et, dès huit heures, Julien nous quittait.

Aussitôt qu’il fut parti, une sorte de gêne singulière naquit brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous étions encore jamais trouvés seuls, et, malgré notre intimité grandissant chaque jour, le tête-à-tête nous plaçait dans une situation nouvelle. Je parlai d’abord de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit les silences embarrassants. Elle ne répondit rien et restait en face de moi, de l’autre côté de la cheminée, la tête baissée, le regard indécis, un pied tendu vers la flamme, comme perdue en une difficile méditation. Quand je fus à sec d’idées banales, je me tus. C’est étonnant comme il est difficile quelquefois de trouver des choses à dire. Et puis, je sentais du nouveau dans l’air, je sentais de l’invisible, un je ne sais quoi impossible à exprimer, cet avertissement mystérieux qui vous prévient des intentions secrètes, bonnes ou mauvaises, d’une autre personne à votre égard.

Ce pénible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit : « Mettez donc une bûche au feu, mon ami, vous voyez bien qu’il va s’éteindre. » J’ouvris le coffre à bois, placé juste comme le vôtre, et je pris une bûche, la plus grosse bûche, que je plaçai en pyramide sur les autres morceaux aux trois quarts consumés.

Et le silence recommença.

Au bout de quelques minutes, la bûche flambait de telle façon qu’elle nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux, des yeux qui me parurent étranges. « Il fait trop chaud, maintenant, dit-elle ; allons donc là-bas, sur le canapé. » Et nous voilà partis sur le canapé.

Puis tout à coup, me regardant bien en face : « Qu’est-ce que vous feriez si une femme vous disait qu’elle vous aime ? »

Je répondis, fort interloqué : « Ma foi, le cas n’est pas prévu, et puis, ça dépendrait de la femme. »

Alors, elle se mit à rire, d’un rire sec, nerveux, frémissant, un de ces rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta :

« Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins. »

Elle se tut, puis reprit :

« Avez-vous quelquefois été amoureux, monsieur Paul ? »

Je l’avouai, oui, j’avais été amoureux.

« Racontez-moi ça, » dit-elle.

Je lui racontai une histoire quelconque. Elle m’écoutait attentivement, avec des marques fréquentes d’improbation et de mépris ; et soudain : « Non, vous n’y entendez rien. Pour que l’amour fût bon, il faudrait, il me semble, qu’il bouleversât le cœur, tordît les nerfs et ravageât la tête ; il faudrait qu’il fût — comment dirai-je ? — dangereux, terrible même, presque criminel, presque sacrilège, qu’il fût une sorte de trahison ; je veux dire qu’il a besoin de rompre des obstacles sacrés, des lois, des liens fraternels ; quand l’amour est tranquille, facile, sans périls, légal, est-ce bien de l’amour ? »

Je ne savais plus quoi répondre, et je jetais en moi-même cette exclamation philosophique : Ô cervelle féminine, te voilà bien !

Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte-nitouche ; et, appuyée sur les coussins, elle s’était allongée, couchée, la tête contre mon épaule, la robe un peu relevée, laissant voir un bas de soie rouge que les éclats du foyer enflammaient par instants.

Au bout d’une minute : « Je vous fais peur », dit-elle. Je protestai. Elle s’appuya tout à fait contre ma poitrine et, sans me regarder : « Si je vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous ? » Et avant que j’eusse pu trouver ma réponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient attiré brusquement ma tête, et ses lèvres joignaient les miennes.

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