Le Horla (page 12)

Guy de Maupassant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Horla (recueil) · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Enfin elle demanda :

— Qu’est-ce que tu as encore fait ?

— Oh !… ma chère… ma chère… C’est trop drôle… trop drôle…, figure-toi… Je suis sauvée !… sauvée !… sauvée !…

— Comment sauvée ?

— Oui, sauvée !

— De quoi ?

— De mon mari, ma chère, sauvée ! Délivrée ! libre ! libre ! libre !

— Comment libre ? En quoi ?

— En quoi ! Le divorce ! Oui, le divorce ! je tiens le divorce !

— Tu es divorcée ?

— Non, pas encore, que tu es sotte ! On ne divorce pas en trois heures ! Mais j’ai des preuves… des preuves… des preuves qu’il me trompe… un flagrant délit… songe !… un flagrant délit… je le tiens…

— Oh ! dis-moi ça ! Alors il te trompait ?

— Oui… c’est-à-dire non… oui et non… je ne sais pas. Enfin, j’ai des preuves, c’est l’essentiel.

— Comment as-tu fait ?

— Comment j’ai fait ?… Voilà ! Oh ! j’ai été forte, rudement forte. Depuis trois mois il était devenu odieux, tout à fait odieux, brutal, grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit : Ça ne peut pas durer, il me faut le divorce ! Mais comment ? Ça n’était pas facile. J’ai essayé de me faire battre par lui. Il n’a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me forçait à sortir quand je ne voulais pas, à rester chez moi quand je désirais dîner en ville ; il me rendait la vie insupportable d’un bout à l’autre de la semaine, mais il ne me battait pas.

« Alors, j’ai tâché de savoir s’il avait une maîtresse. Oui, il en avait une, mais il prenait mille précautions pour aller chez elle. Ils étaient imprenables ensemble. Alors, devine ce que j’ai fait ?

— Je ne devine pas.

— Oh ! tu ne devinerais jamais ! J’ai prié mon frère de me procurer une photographie de cette fille.

— De la maîtresse de ton mari ?

— Oui. Ça a coûté quinze louis à Jacques, le prix d’un soir, de sept heures à minuit, dîner compris, trois louis l’heure. Il a obtenu la photographie par-dessus le marché.

— Il me semble qu’il aurait pu l’avoir à moins en usant d’une ruse quelconque et sans… sans… sans être obligé de prendre en même temps l’original.

— Oh ! elle est jolie. Ça ne déplaisait pas à Jacques. Et puis moi j’avais besoin de détails sur elle, de détails physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin.

— Je ne comprends pas.

— Tu vas voir. Quand j’ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis rendue chez un… comment dirais-je… chez un homme d’affaires… tu sais… de ces hommes qui font des affaires de toute sorte… de toute nature… des agents de… de… de publicité et de complicité… de ces hommes… enfin tu comprends.

— Oui, à peu près. Et tu lui as dit ?

— Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle s’appelle Clarisse) : « Monsieur, il me faut une femme de chambre qui ressemble à ça. Je la veux jolie, élégante, fine, propre. Je la paierai ce qu’il faudra. Si ça me coûte dix mille francs, tant pis. Je n’en aurai pas besoin plus de trois mois. »

« Il avait l’air très étonné, cet homme. Il demanda : « Madame la veut-elle irréprochable ? »

Je rougis, et je balbutiai : « Mais oui, comme probité. »

Il reprit : « …Et… comme mœurs… » Je n’osai pas répondre. Je fis seulement un signe de tête qui voulait dire : non. Puis, tout à coup, je compris qu’il avait un horrible soupçon, et je m’écriai, perdant l’esprit : « Oh ! Monsieur… c’est pour mon mari… qui me trompe… qui me trompe en ville… et je veux… je veux qu’il me trompe chez moi… vous comprenez… Pour le surprendre… »

« Alors, l’homme se mit à rire. Et je compris à son regard qu’il m’avait rendu son estime. Il me trouvait même très forte. J’aurais bien parié qu’à ce moment-là il avait envie de me serrer la main.

« Il me dit : « Dans huit jours, Madame, j’aurai votre affaire. Et nous changerons de sujet s’il le faut. Je réponds du succès. Vous ne me payerez qu’après réussite. Ainsi cette photographie représente la maîtresse de monsieur votre mari ?

« — Oui, Monsieur.

« — Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum ?

« Je ne comprenais pas ; je répétai : — Comment, quel parfum ?

« Il sourit : « Oui, madame, le parfum est essentiel pour séduire un homme ; car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent à l’action ; le parfum établit des confusions obscures dans son esprit, le trouble et l’énerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tâcher de savoir aussi ce que monsieur votre mari a l’habitude de manger quand il dîne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mêmes plats le soir où vous le pincerez. Oh ! nous le tenons, Madame, nous le tenons. »

« Je m’en allai enchantée. J’étais tombée là vraiment sur un homme très intelligent.

« Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, très belle, avec l’air modeste et hardi en même temps, un singulier air de rouée. Elle fut très convenable avec moi, Comme je ne savais pas trop qui c’était, je l’appelais « mademoiselle » ; alors, elle me dit : « Oh ! Madame peut m’appeler Rose tout court. » Nous commençâmes à causer.

« — Eh bien ! Rose, vous savez pourquoi vous venez ici ?

« — Je m’en doute, Madame.

« — Fort bien, ma fille…, et cela ne vous… ennuie pas trop ?

« — Oh ! Madame, c’est le huitième divorce que je fais ; j’y suis habituée.

« — Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour réussir ?

« — Oh ! Madame, cela dépend tout à fait du tempérament de Monsieur. Quand j’aurai vu Monsieur cinq minutes en tête à tête, je pourrai répondre exactement à Madame.

« — Vous le verrez tout à l’heure, mon enfant. Mais je vous préviens qu’il n’est pas beau.

« — Cela ne me fait rien, Madame. J’en ai séparé déjà de très laids. Mais je demanderai à Madame si elle s’est informée du parfum.

« — Oui, ma bonne Rose, — la verveine.

« — Tant mieux, Madame, j’aime beaucoup cette odeur-là ! Madame peut-elle me dire aussi si la maîtresse de Monsieur porte du linge de soie ?

« — Non, mon enfant : de la batiste avec dentelles.

« — Oh ! alors, c’est une personne comme il faut. Le linge de soie commence à devenir commun.

« — C’est très vrai, ce que vous dites là !

« — Eh bien. Madame, je vais prendre mon service.

« Elle prit son service, en effet, immédiatement, comme si elle n’eût fait que cela toute sa vie.

« Une heure plus tard mon mari rentrait. Rose ne leva même pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait déjà la verveine à plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.

« Il me demanda aussitôt :

« — Qu’est-ce que c’est que cette fille-là ?

« — Mais… ma nouvelle femme de chambre.

« — Où l’avez-vous trouvée ?

« — C’est la baronne de Grangerie qui me l’a donnée, avec les meilleurs renseignements.

« — Ah ! elle est assez jolie.

« — Vous trouvez ?

« — Mais oui… Pour une femme de chambre.

« J’étais ravie. Je sentais qu’il mordait déjà.

« Le soir même, Rose me disait : « Je puis maintenant promettre à Madame, que ça ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est très facile !

« — Ah ! vous avez déjà essayé ?

« — Non, Madame ; mais ça se voit au premier coup d’œil. Il a déjà envie de m’embrasser en passant à côté de moi.

« — Il ne vous a rien dit ?

« — Non, Madame, il m’a seulement demandé mon nom… pour entendre le son de ma voix.

« — Très bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.

« — Que Madame ne craigne rien. Je ne résisterai que le temps nécessaire pour ne pas me déprécier.

« Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais rôder toute l’après-midi dans la maison ; et ce qu’il y avait de plus significatif dans son affaire, c’est qu’il ne m’empêchait plus de sortir. Et moi j’étais dehors toute la journée… pour… pour le laisser libre.

« Le neuvième jour, comme Rose me déshabillait, elle me dit d’un air timide :

« — C’est fait, Madame, de ce matin.

« Je fus un peu surprise, un rien émue même, non de la chose, mais plutôt de la manière dont elle me l’avait dite. Je balbutiais. — Et… et… ça s’est bien passé ?…

« — Oh ! très bien, Madame. Depuis trois jours déjà il me pressait, mais je ne voulais pas aller trop vite. Madame me préviendra du moment où elle désire le flagrant délit.

« — Oui, ma fille. Tenez !… prenons jeudi.

« — Va pour jeudi, Madame. Je n’accorderai rien jusque-là pour tenir Monsieur en éveil.

« — Vous êtes sûre de ne pas manquer ?

« — Oh ! oui, Madame, très sûre. Je vais allumer Monsieur dans les grands prix, de façon à le faire donner juste à l’heure que Madame voudra bien me désigner.

« — Prenons cinq heures, ma bonne Rose.

« — Ça va pour cinq heures, Madame ; et à quel endroit ?

« — Mais… dans ma chambre.

« — Soit, dans la chambre de Madame.

« Alors, ma chérie, tu comprends ce que j’ai fait. J’ai été chercher papa et maman d’abord, et puis mon oncle d’Orvelin, le président, et puis M. Raplet, le juge, l’ami de mon mari. Je ne les ai pas prévenus de ce que j’allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds jusqu’à la porte de ma chambre. J’ai attendu cinq heures, cinq heures juste… Oh ! comme mon cœur battait. J’avais fait monter aussi le concierge pour avoir un témoin de plus ! Et puis,… et puis, au moment où la pendule commence à sonner, pan, j’ouvre la porte toute grande… Ah ! ah ! ah ! ça y était en plein… en plein… ma chère… Oh ! quelle tête !… si tu avais vu sa tête !… Et il s’est retourné… l’imbécile ? Ah ! qu’il était drôle… Je riais, je riais… Et papa qui s’est fâché, qui voulait battre mon mari… Et le concierge, un bon serviteur, qui l’aidait à se rhabiller… devant nous… devant nous… Il boutonnait ses bretelles… que c’était farce !… Quant à Rose, parfaite ! absolument parfaite… Elle pleurait… elle pleurait très bien. C’est une fille précieuse… Si tu en as jamais besoin, n’oublie pas !

« Et me voici… Je suis venue tout de suite te raconter la chose… tout de suite. Je suis libre. Vive le divorce !… »

Et elle se mit à danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, songeuse et contrariée, murmurait :

— Pourquoi ne m’as-tu pas invitée à voir ça ?

UNE FAMILLE

J’allais revoir mon ami Simon Radevin que je n’avais point aperçu depuis quinze ans.

Autrefois c’était mon meilleur ami, l’ami de ma pensée, celui avec qui on passe les longues soirées tranquilles et gaies, celui à qui on dit les choses intimes du cœur, pour qui on trouve, en causant doucement, les idées rares, fines, ingénieuses, délicates, nées de la sympathie même qui excite l’esprit et le met à l’aise.

Pendant bien des années nous ne nous étions guère quittés. Nous avions vécu, voyagé, songé, rêvé ensemble, aimé les mêmes choses d’un même amour, admiré les mêmes livres, compris les mêmes œuvres, frémi des mêmes sensations, et si souvent ri des mêmes êtres que nous nous comprenions complètement, rien qu’en échangeant un coup d’œil.

Puis il s’était marié. Il avait épousé tout à coup une fillette de province venue à Paris pour chercher un fiancé. Comment cette petite blondasse, maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides, à la voix fraîche et bête, pareille à cent mille poupées à marier, avait-elle cueilli ce garçon intelligent et fin ? Peut-on comprendre ces choses-là ? Il avait sans doute espéré le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras d’une femme bonne, tendre et fidèle ; et il avait entrevu tout cela, dans le regard transparent de cette gamine aux cheveux pâles.

Il n’avait pas songé que l’homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de tout dès qu’il a saisi la stupide réalité, à moins qu’il ne s’abrutisse au point de ne plus rien comprendre.

Comment allais-je le retrouver ? Toujours vif, spirituel, rieur et enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale ? Un homme peut changer en quinze ans !

Le train s’arrêta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un gros, très gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s’élança vers moi, les bras ouverts, en criant : « Georges. » Je l’embrassai, mais je ne l’avais pas reconnu. Puis je murmurai stupéfait : « Cristi, tu n’as pas maigri. » Il répondit en riant : « Que veux-tu ? La bonne vie ! la bonne table ! les bonnes nuits ! Manger et dormir voilà mon existence ! »

Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aimés. L’œil seul n’avait point changé ; mais je ne retrouvais plus le regard et je me disais : « S’il est vrai que le regard est le reflet de la pensée, la pensée de cette tête-là n’est plus celle d’autrefois, celle que je connaissais si bien. »

L’œil brillait pourtant, plein de joie et d’amitié ; mais il n’avait plus cette clarté intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d’un esprit.

Tout à coup, Simon me dit :

— Tiens, voici mes deux aînés.

Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garçon de treize ans, vêtu en collégien, s’avancèrent d’un air timide et gauche.

Je murmurai : « C’est à toi ? »

Il répondit en riant : « Mais, oui.

— Combien en as-tu donc ?

— Cinq ! Encore trois restés à la maison !

Il avait répondu cela d’un air fier, content, presque triomphant ; et moi je me sentais saisi d’une pitié profonde, mêlée d’un vague mépris, pour ce reproducteur orgueilleux et naïf qui passait ses nuits à faire des enfants entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une cage.

Je montai dans une voiture qu’il conduisait lui-même et nous voici partis à travers la ville, triste ville, somnolente et terne où rien ne remuait par les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps, un boutiquier, sur sa porte, ôtait son chapeau ; Simon rendait le salut et nommait l’homme pour me prouver sans doute qu’il connaissait tous les habitants par leur nom. La pensée me vint qu’il songeait à la députation, ce rêve de tous les enterrés de province.

On eut vite traversé la cité, et la voiture entra dans un jardin qui avait des prétentions de parc, puis s’arrêta devant une maison à tourelles qui cherchait à passer pour château.

— Voilà mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment.

Je répondis :

— C’est délicieux.

Sur le perron, une dame apparut, parée pour la visite, coiffée pour la visite, avec des phrases prêtes pour la visite. Ce n’était plus la fillette blonde et fade que j’avais vue à l’église quinze ans plus tôt, mais une grosse dame à falbalas et à frisons, une de ces dames sans âge, sans caractère, sans élégance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une femme. C’était une mère, enfin, une grosse mère banale, la pondeuse, la poulinière humaine, la machine de chair qui procrée sans autre préoccupation dans l’âme que ses enfants et son livre de cuisine.

Elle me souhaita la bienvenue et j’entrai dans le vestibule où trois mioches alignés par rang de taille semblaient placés là pour une revue comme des pompiers devant un maire.

Je dis :

— Ah ! ah ! voici les autres ?

Simon, radieux, les nomma : « Jean, Sophie et Gontran. »

La porte du salon était ouverte. J’y pénétrai et j’aperçus au fond d’un fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralysé.

Madame Radevin s’avança :

— C’est mon grand-père, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans.

Puis elle cria dans l’oreille du vieillard trépidant : « C’est un ami de Simon, papa. » L’ancêtre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit : « Oua, oua, oua » en agitant sa main. Je répondis : « Vous êtes trop aimable, Monsieur, » et je tombai sur un siège.

Simon venait d’entrer ; il riait :

— Ah ! ah ! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce vieux ; c’est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher, à se faire mourir à tous les repas. Tu ne te figures point ce qu’il mangerait si on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l’œil aux plats sucrés comme si c’étaient des demoiselles. Tu n’as jamais rien rencontré de plus drôle, tu verras tout à l’heure.

Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l’heure du dîner approchait. J’entendais dans l’escalier un grand piétinement et je me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derrière leur père, sans doute pour me faire honneur.

Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un océan d’herbes, de blés et d’avoine, sans un bouquet d’arbres ni un coteau, image saisissante et triste de la vie qu’on devait mener dans cette maison.

Une cloche sonna. C’était pour le dîner. Je descendis.

Mme Radevin prit mon bras d’un air cérémonieux et on passa dans la salle à manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui, à peine placé devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en tournant avec peine, d’un plat vers l’autre, sa tête branlante.

Alors Simon se frotta les mains : « Tu vas t’amuser, » me dit-il. Et tous les enfants, comprenant qu’on allait me donner le spectacle de grand-papa gourmand, se mirent à rire en même temps, tandis que leur mère souriait seulement en haussant les épaules.

Radevin se mit à hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses mains :

— Nous avons ce soir de la crème au riz sucré.

La face ridée de l’aïeul s’illumina et il trembla plus fort de haut en bas, pour indiquer qu’il avait compris et qu’il était content.

Et on commença à dîner.

« Regarde, » murmura Simon. Le grand-père n’aimait pas la soupe et refusait d’en manger. On l’y forçait, pour sa santé ; et le domestique lui enfonçait de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu’il soufflait avec énergie, pour ne pas avaler le bouillon rejeté ainsi en jet d’eau sur la table et sur ses voisins.

Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur père, très content, répétait : « Est-il drôle, ce vieux ? »

Et tout le long du repas on ne s’occupa que de lui. Il dévorait du regard les plats posés sur la table ; et de sa main follement agitée essayait de les saisir et de les attirer à lui. On les posait presque à portée pour voir ses efforts éperdus, son élan tremblotant vers eux, l’appel désolé de tout son être, de son œil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et il bavait d’envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticulés. Et toute la famille se réjouissait de ce supplice odieux et grotesque.

Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu’il mangeait avec une gloutonnerie fiévreuse, pour avoir plus vite autre chose.

Quand arriva le riz sucré, il eut presque une convulsion. Il gémissait de désir.

Gontran lui cria : « Vous avez trop mangé, vous n’en aurez pas. » Et on fit semblant de ne lui en point donner.

Alors il se mit à pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que tous les enfants riaient.

On lui apporta enfin sa part, une toute petite part ; et il fit, en mangeant la première bouchée de l’entremets, un bruit de gorge comique et glouton, et un mouvement du cou pareil à celui des canards qui avalent un morceau trop gros.

Puis, quand il eut fini, il se mit à trépigner pour en obtenir encore.

Pris de pitié devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule, j’implorai pour lui : « Voyons, donne-lui encore un peu de riz ? »

Simon répétait : « Oh ! non, mon cher, s’il mangeait trop, à son âge, ça pourrait lui faire mal. »

Je me tus, rêvant sur cette parole. Ô morale, ô logique, ô sagesse ! À son âge ! Donc, on le privait du seul plaisir qu’il pouvait encore goûter, par souci de sa santé ! Sa santé ! qu’en ferait-il, ce débris inerte et tremblotant ? On ménageait ses jours, comme on dit ? Ses jours ? Combien de jours, dix, vingt, cinquante ou cent ? Pourquoi ? Pour lui ? ou pour conserver plus longtemps à la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante ?

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