Mademoiselle Fifi (page 8)
Je revins le lendemain. Elle était encore au bain, mais vêtue d’un costume entier. Elle se mit à rire en me montrant ses dents luisantes.
Huit jours après, nous étions amis. Huit jours de plus, et nous le devenions encore davantage.
Elle s’appelait Marroca, d’un surnom sans doute, et prononçait ce mot comme s’il eût contenu quinze r. Fille de colons espagnols, elle avait épousé un Français nommé Pontabèze. Son mari était employé de l’État. Je n’ai jamais su bien au juste quelles fonctions il remplissait. Je constatai qu’il était fort occupé, et je n’en demandai pas plus long.
Alors, changeant l’heure de son bain, elle vint chaque jour après mon déjeuner faire la sieste en ma maison. Quelle sieste ! Si c’est là se reposer !
C’était vraiment une admirable fille, d’un type un peu bestial, mais superbe. Ses yeux semblaient toujours luisants de passion ; sa bouche entr’ouverte, ses dents pointues, son sourire même avaient quelque chose de férocement sensuel ; et ses seins étranges, allongés et droits, aigus comme des poires de chair, élastiques comme s’ils eussent renfermé des ressorts d’acier, donnaient à son corps quelque chose d’animal, faisaient d’elle une sorte d’être inférieur et magnifique, de créature destinée à l’amour désordonné, éveillaient en moi l’idée des obscènes divinités antiques dont les tendresses libres s’étalaient au milieu des herbes et des feuilles.
Et jamais femme ne porta dans ses flancs de plus inapaisables désirs. Ses ardeurs acharnées et ses hurlantes étreintes, avec des grincements de dents, des convulsions et des morsures, étaient suivies presque aussitôt d’assoupissements profonds comme une mort. Mais elle se réveillait brusquement en mes bras, toute prête à des enlacements nouveaux, la gorge gonflée de baisers.
Son esprit, d’ailleurs, était simple comme deux et deux font quatre, et un rire sonore lui tenait lieu de pensée.
Fière par instinct de sa beauté, elle avait en horreur les voiles les plus légers ; et elle circulait, courait, gambadait dans ma maison avec une impudeur inconsciente et hardie. Quand elle était enfin repue d’amour, épuisée de cris et de mouvement, elle dormait à mes côtés, sur le divan, d’un sommeil fort et paisible ; tandis que l’accablante chaleur faisait pointer sur sa peau brunie de minuscules gouttes de sueur, dégageait d’elle, de ses bras relevés sous sa tête, de tous ses replis secrets, cette odeur fauve qui plaît aux mâles.
Quelquefois elle revenait le soir, son mari étant de service je ne sais où. Nous nous étendions alors sur la terrasse, à peine enveloppés en de fins et flottants tissus d’Orient.
Quand la grande lune illuminante des pays chauds s’étalait en plein dans le ciel, éclairant la ville et le golfe avec son cadre arrondi de montagnes, nous apercevions alors sur toutes les autres terrasses comme une armée de silencieux fantômes étendus qui parfois se levaient, changeaient de place, et se recouchaient sous la tiédeur langoureuse du ciel apaisé.
Malgré l’éclat de ces soirées d’Afrique, Marroca s’obstinait à se mettre nue encore sous les clairs rayons de la lune ; elle ne s’inquiétait guère de tous ceux qui nous pouvaient voir, et souvent elle poussait par la nuit, malgré mes craintes et mes prières, de longs cris vibrants, qui faisaient au loin hurler les chiens.
Comme je sommeillais un soir, sous le large firmament tout barbouillé d’étoiles, elle vint s’agenouiller sur mon tapis, et approchant de ma bouche ses grandes lèvres retournées :
« Il faut, dit-elle, que tu viennes dormir chez moi. »
Je ne comprenais pas. « Comment, chez toi ?
— Oui, quand mon mari sera parti, tu viendras dormir à sa place. »
Je ne pus m’empêcher de rire.
« Pourquoi çà, puisque tu viens ici ? »
Elle reprit, en me parlant dans la bouche, me jetant son haleine chaude au fond de la gorge, mouillant ma moustache de son souffle : — « C’est pour me faire un souvenir. » — Et l’r de souvenir traîna longtemps avec un fracas de torrent sur des roches.
Je ne saisissais point son idée. Elle passa ses bras à mon cou. — « Quand tu ne seras plus là, j’y penserai. Et quand j’embrasserai mon mari, il me semblera que ce sera toi. »
Et les rrrai et les rrra prenaient en sa voix des grondements de tonnerres familiers.
Je murmurai attendri et très égayé :
« Mais tu es folle. J’aime mieux rester chez moi. »
Je n’ai, en effet, aucun goût pour les rendez-vous sous un toit conjugal ; ce sont là des souricières où sont toujours pris les imbéciles. Mais elle me pria, me supplia, pleura même, ajoutant : — « Tu verras comme je t’aimerrrai. » T’aimerrrai retentissait à la façon d’un roulement de tambour battant la charge.
Son désir me semblait tellement singulier que je ne me l’expliquais point ; puis, en y songeant, je crus démêler quelque haine profonde contre son mari, une de ces vengeances secrètes de femme qui trompe avec délices l’homme abhorré, et le veut encore tromper chez lui, dans ses meubles, dans ses draps.
Je lui dis : — « Ton mari est très méchant pour toi ? »
Elle prit un air fâché. — « Oh non, très bon.
— Mais tu ne l’aimes pas, toi ? »
Elle me fixa avec ses larges yeux étonnés.
« Si, je l’aime beaucoup, au contraire, beaucoup, beaucoup, mais pas tant que toi, mon cœurrr. »
Je ne comprenais plus du tout, et comme je cherchais à deviner, elle appuya sur ma bouche une de ces caresses dont elle connaissait le pouvoir, puis elle murmura :
— « Tu viendrras, dis ? »
Je résistai cependant. Alors elle s’habilla tout de suite et s’en alla.
Elle fut huit jours sans se montrer. Le neuvième jour elle reparut, s’arrêta gravement sur le seuil de ma chambre et demanda : — « Viendras-tu ce soir dorrrmirrr chez moi ? Si tu ne viens pas, je m’en vais. »
Huit jours, c’est long, mon ami, et, en Afrique, ces huit jours-là valaient bien un mois : Je criai : — « Oui » et j’ouvris les bras. Elle s’y jeta.
Elle m’attendit, à la nuit, dans une rue voisine, et me guida.
Ils habitaient près du port une petite maison basse. Je traversai d’abord une cuisine où le ménage prenait ses repas, et je pénétrai dans la chambre blanchie à la chaux, propre, avec des photographies de parents le long des murs et des fleurs de papier sous des globes. Marroca semblait folle de joie ; elle sautait, répétant : « Te voilà chez nous, te voilà chez toi. »
J’agis, en effet, comme chez moi.
J’étais un peu gêné, je l’avoue, même inquiet. Comme j’hésitais, dans cette demeure inconnue, à me séparer de certain vêtement sans lequel un homme surpris devient aussi gauche que ridicule, et incapable de toute action, elle me l’arracha de force et l’emporta dans la pièce voisine, avec toutes mes autres hardes.
Je repris enfin mon assurance et je le lui prouvai de tout mon pouvoir, si bien qu’au bout de deux heures nous ne songions guère encore au repos, quand des coups violents frappés soudain contre la porte nous firent tressaillir ; et une voix forte d’homme cria : — « Marroca, c’est moi. »
Elle fit un bond : — « Mon mari ! Vite, cache-toi sous le lit. » Je cherchais éperdument mon pantalon ; mais elle me poussa, haletante : — « Va donc, va donc. »
Je m’étendis à plat ventre et me glissai sans murmurer sous ce lit, sur lequel j’étais si bien.
Alors elle passa dans la cuisine. Je l’entendis ouvrir une armoire, la fermer, puis elle revint, apportant un objet que je n’aperçus pas, mais qu’elle posa vivement quelque part ; et, comme son mari perdait patience, elle répondit d’une voix forte et calme : — « Je ne trrrouve pas les allumettes ; » puis soudain : — « Les voilà, je t’ouvre. » Et elle ouvrit.
L’homme entra. Je ne vis que ses pieds, des pieds énormes. Si le reste se trouvait en proportion, il devait être un colosse.
J’entendis des baisers, une tape sur de la chair nue, un rire ; puis il dit avec un accent marseillais : — « Zé oublié ma bourse, té, il a fallu revenir. Autrement, je crois que tu dormais de bon cœur. » Il alla vers la commode, chercha longtemps ce qu’il lui fallait ; puis Marroca s’étant étendue sur le lit comme accablée de fatigue, il revint à elle, et sans doute il essayait de la caresser, car elle lui envoya, en phrases irritées, une mitraille d’r furieux.
Les pieds étaient si près de moi qu’une envie folle, stupide, inexplicable, me saisit de les toucher tout doucement. Je me retins.
Comme il ne réussissait pas en ses projets, il se vexa. — « Tu es bien méçante aujourd’hui », dit-il. Mais il en prit son parti. — « Adieu, pétite. » Un nouveau baiser sonna ; puis les gros pieds se retournèrent, me firent voir leurs clous en s’éloignant, passèrent dans la pièce voisine ; et la porte de la rue se referma.
J’étais sauvé !
Je sortis lentement de ma retraite, humble et piteux, et tandis que Marroca, toujours nue, dansait une gigue autour de moi en riant aux éclats et battant des mains, je me laissai tomber lourdement sur une chaise. Mais je me relevai d’un bond ; une chose froide gisait sous moi, et comme je n’étais pas plus vêtu que ma complice, le contact m’avait saisi. Je me retournai.
Je venais de m’asseoir sur une petite hachette à fendre le bois, aiguisée comme un couteau. Comment était-elle venue à cette place ! Je ne l’avais pas aperçue en entrant.
Marroca, voyant mon sursaut, étouffait de gaîté, poussait des cris, toussait, les deux mains sur son ventre.
Je trouvai cette joie déplacée, inconvenante. Nous avions joué notre vie stupidement ; j’en avais encore froid dans le dos, et ces rires fous me blessaient un peu.
« Et si ton mari m’avait vu », lui demandai-je.
Elle répondit : — « Pas de danger.
— Comment ! pas de danger. Elle est raide celle-là ! Il lui suffisait de se baisser pour me trouver. »
Elle ne riait plus ; elle souriait seulement en me regardant de ses grands yeux fixes, ou germaient de nouveaux désirs.
« Il ne se serait pas baissé. »
J’insistai. — « Par exemple ! S’il avait seulement laissé tomber son chapeau, il aurait bien fallu le ramasser, alors… j’étais propre, moi, dans ce costume. »
Elle posa sur mes épaules ses bras ronds et vigoureux, et, baissant le ton, comme si elle m’eût dit : — « Je t’adorrre », elle murmura : — « Alorrrs, il ne se serait pas relevé. »
Je ne comprenais point :
« Pourquoi ça ? »
Elle cligna de l’œil avec malice, allongea sa main vers la chaise où je venais de m’asseoir ; et son doigt tendu, le pli de sa joue, ses lèvres entr’ouvertes, ses dents pointues, claires et féroces, tout cela me montrait la petite hachette à fendre le bois, dont le tranchant aigu luisait.
Elle fit le geste de la prendre ; puis, m’attirant du bras gauche tout contre elle, serrant sa hanche à la mienne, du bras droit elle esquissa le mouvement qui décapite un homme à genoux !…
Et voilà, mon cher, comment on comprend ici les devoirs conjugaux, l’amour et l’hospitalité !
MOTS D’AMOUR
Dimanche.
Mon gros coq chéri, Tu ne m’écris pas, je ne te vois plus, tu ne viens jamais. Tu as donc cessé de m’aimer ? Pourquoi ? Qu’ai-je fait ? Dis-le-moi, je t’en supplie, mon cher amour ! Moi, je t’aime tant, tant, tant ! Je voudrais t’avoir toujours près de moi, et t’embrasser tout le jour, en te donnant, ô mon cœur, mon chat aimé, tous les noms tendres qui me viendraient à la pensée. Je t’adore, je t’adore, je t’adore, ô mon beau coq.
Ta poulette SOPHIE.
Lundi.
Ma chère amie, Tu ne comprendras absolument rien à ce que je vais te dire. N’importe. Si ma lettre tombe, par hasard, sous les yeux d’une autre femme, elle lui sera peut-être profitable.
Si tu avais été sourde et muette, je t’aurais sans doute aimée longtemps, longtemps. Le malheur vient de ce que tu parles, voilà tout. Un poète a dit :
Tu n’as jamais été dans tes jours les plus rares
Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur,
Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur.
En amour, vois-tu, on fait toujours chanter des rêves ; mais pour que les rêves chantent, il ne faut pas qu’on les interrompe. Or, quand on parle entre deux baisers, on interrompt toujours le rêve délirant que font les âmes, à moins de dire des mots sublimes ; et les mots sublimes n’éclosent pas dans les petites caboches des jolies filles.
Tu ne comprends rien, n’est-ce pas ? Tant mieux. Je continue. Tu es assurément une des plus charmantes, une des plus adorables femmes que j’aie jamais vues.
Est-il sur la terre des yeux qui contiennent plus de songe que les tiens, plus de promesses inconnues, plus d’infini d’amour ? Je ne le crois pas. Et quand ta bouche sourit avec ses deux lèvres rondes qui montrent tes dents luisantes, on dirait qu’il va sortir de cette bouche ravissante une ineffable musique, quelque chose d’invraisemblablement suave, de doux à faire sangloter.
Alors tu m’appelles tranquillement : « Mon gros lapin adoré. » Et il me semble tout à coup que j’entre dans ta tête, que je vois fonctionner ton âme, ta petite âme de petite femme jolie, jolie, mais… et cela me gêne, vois-tu, me gêne beaucoup. J’aimerais mieux ne pas voir.
Tu continues à ne point comprendre, n’est-ce pas ? J’y comptais.
Te rappelles-tu la première fois que tu es venue chez moi ? Tu es entrée brusquement avec une odeur de violette envolée de tes jupes ; nous nous sommes regardés longtemps sans dire un mot, puis embrassés comme des fous… puis… puis jusqu’au lendemain nous n’avons point parlé.
Mais, quand nous nous sommes quittés, nos mains tremblaient et nos yeux se disaient des choses, des choses… qu’on ne peut exprimer dans aucune langue. Du moins, je l’ai cru. Et tout bas, en me quittant, tu as murmuré : « À bientôt ! » — Voilà tout ce que tu as dit ; et tu ne t’imagineras jamais quel enveloppement de rêve tu me laissais, tout ce que j’entrevoyais, tout ce que je croyais deviner en ta pensée.
Vois-tu, ma pauvre enfant, pour les hommes pas bêtes, un peu raffinés, un peu supérieurs, l’amour est un instrument si compliqué qu’un rien le détraque. Vous autres femmes, vous ne percevez jamais le ridicule de certaines choses quand vous aimez, et le grotesque des expressions vous échappe.
Pourquoi une parole juste dans la bouche d’une petite femme brune est-elle souverainement fausse et comique dans celle d’une grosse femme blonde ? Pourquoi le geste câlin de l’une sera-t-il déplacé chez l’autre ? Pourquoi certaines caresses charmantes de la part de celle-ci seront-elles gênantes de la part de celle-là ? Pourquoi ? Parce qu’il faut en tout, mais principalement en amour, une parfaite harmonie, une accordance absolue du geste, de la voix, de la parole, de la manifestation tendre, avec la personne qui agit, parle, manifeste, avec son âge, la grosseur de sa taille, la couleur de ses cheveux et la physionomie de sa beauté.
Une femme de trente-cinq ans, à l’âge des grandes passions violentes, qui conserverait seulement un rien de la mièvrerie caressante de ses amours de vingt ans, qui ne comprendrait pas qu’elle doit s’exprimer autrement, regarder autrement, embrasser autrement, qu’elle doit être une Didon et non plus une Juliette, écœurerait infailliblement neuf amants sur dix, même s’ils ne se rendaient nullement compte des raisons de leur éloignement. Comprends-tu ? — Non. — Je l’espérais bien.
À partir du jour où tu as ouvert ton robinet à tendresses, ce fut fini pour moi, mon amie.
Quelquefois nous nous embrassions cinq minutes, d’un seul baiser interminable, éperdu, un de ces baisers qui font se fermer les yeux, comme s’il pouvait s’en échapper par le regard, comme pour les conserver plus entiers dans l’âme enténébrée qu’ils ravagent. Puis, quand nous séparions nos lèvres, tu me disais en riant d’un rire clair : « C’est bon, mon gros chien ! » Alors je t’aurais battue.
Car tu m’as donné successivement tous les noms d’animaux et de légumes que tu as trouvés sans doute dans la Cuisinière bourgeoise, le Parfait jardinier et les Éléments d’histoire naturelle à l’usage des classes inférieures. Mais cela n’est rien encore.
La caresse d’amour est brutale, bestiale, et plus, quand on y songe. Musset a dit :
Je me souviens encor de ces spasmes terribles,
De ces baisers muets, de ces muscles ardents,
De cet être absorbé, blême et serrant les dents.
S’ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles
ou grotesques !… Oh ! ma pauvre enfant, quel génie farceur, quel esprit pervers, te pouvait donc souffler tes mots… de la fin ?
Je les ai collectionnés, mais, par amour pour toi, je ne les montrerai pas.
Et puis tu manquais vraiment d’à-propos, et tu trouvais moyen de lâcher un « Je t’aime ! » exalté en certaines occasions si singulières, qu’il me fallait comprimer de furieuses envies de rire. Il est des instants où cette parole-là : « Je t’aime ! » est si déplacée qu’elle en devient inconvenante, sache-le bien.
Mais tu ne me comprends pas.
Bien des femmes aussi ne me comprendront point et me jugeront stupide. Peu m’importe, d’ailleurs. Les affamés mangent en gloutons, mais les délicats sont dégoûtés, et ils ont souvent, pour peu de chose, d’invincibles répugnances. Il en est de l’amour comme de la cuisine.
Ce que je ne comprends pas, par exemple, c’est que certaines femmes qui connaissent si bien l’irrésistible séduction des bas de soie fins et brodés, et le charme exquis des nuances, et l’ensorcellement des précieuses dentelles cachées dans la profondeur des toilettes intimes, et la troublante saveur du luxe secret, des dessous raffinés, toutes les subtiles délicatesses des élégances féminines, ne comprennent jamais l’irrésistible dégoût que nous inspirent les paroles déplacées ou niaisement tendres.
Un mot brutal, parfois, fait merveille, fouette la chair, fait bondir le cœur. Ceux-là sont permis aux heures de combat. Celui de Cambronne n’est-il pas sublime ? Rien ne choque qui vient à temps. Mais il faut aussi savoir se taire, et éviter en certains moments les phrases à la Paul de Kock.
Et je t’embrasse passionnément, à condition que tu ne diras rien.
René.
NUIT DE NOËL
« Le Réveillon ! le Réveillon ! Ah ! mais non, je ne réveillonnerai pas ! »
Le gros Henri Templier disait cela, d’une voix furieuse, comme si on lui eût proposé une infamie.
Les autres, riant, s’écrièrent : « Pourquoi te mets-tu en colère ? »
Il répondit : « Parce que le réveillon m’a joué le plus sale tour du monde, et que j’ai gardé une insurmontable horreur pour cette nuit stupide de gaîté imbécile.
— Quoi donc ?
— Quoi ? Vous voulez le savoir ? Eh bien, écoutez :
Vous vous rappelez comme il faisait froid, voici deux ans, à cette époque ; un froid à tuer les pauvres dans la rue. La Seine gelait ; les trottoirs glaçaient les pieds à travers les semelles des bottines ; le monde semblait sur le point de crever.
J’avais alors un gros travail en train et je refusai toute invitation pour le réveillon, préférant passer la nuit devant ma table. Je dînai seul ; puis je me mis à l’œuvre. Mais voilà que, vers dix heures, la pensée de la gaîté courant Paris, le bruit des rues qui me parvenait malgré tout, les préparatifs de souper de mes voisins, entendus à travers les cloisons, m’agitèrent. Je ne savais plus ce que je faisais ; j’écrivais des bêtises ; et je compris qu’il fallait renoncer à l’espoir de produire quelque chose de bon cette nuit-là.
Je marchai un peu à travers ma chambre. Je m’assis, je me relevai. Je subissais, certes, la mystérieuse influence de la joie du dehors, et je me résignai.
Je sonnai ma bonne et je lui dis : « Angèle, allez m’acheter de quoi souper à deux : des huîtres, un perdreau froid, des écrevisses, du jambon, des gâteaux. Montez-moi deux bouteilles de champagne ; mettez le couvert et couchez-vous. »
Elle obéit, un peu surprise. Quand tout fut prêt, j’endossai mon pardessus, et je sortis.
Une grosse question restait à résoudre : Avec qui allais-je réveillonner ? Mes amies étaient invitées partout. Pour en avoir une, il aurait fallu m’y prendre d’avance. Alors, je songeai à faire en même temps une bonne action. Je me dis : Paris est plein de pauvres et belles filles qui n’ont pas un souper sur la planche, et qui errent en quête d’un garçon généreux. Je veux être la Providence de Noël d’une de ces déshéritées.