Mademoiselle Fifi (page 9)
Je vais rôder, entrer dans les lieux de plaisir, questionner, chasser, choisir à mon gré.
Et je me mis à parcourir la ville.
Certes, je rencontrai beaucoup de pauvres filles cherchant aventure, mais elles étaient laides à donner une indigestion, ou maigres à geler sur pied si elles s’étaient arrêtées.
J’ai un faible, vous le savez, j’aime les femmes nourries. Plus elles sont en chair, plus je les préfère. Une colosse me fait perdre la raison.
Soudain, en face du théâtre des Variétés, j’aperçus un profil à mon gré. Une tête, puis, par devant, deux bosses, celle de la poitrine, fort belle, celle du dessous surprenante : un ventre d’oie grasse. J’en frissonnai, murmurant : Sacristi, la belle fille ! Un point me restait à éclaircir : le visage.
Le visage, c’est le dessert ; le reste c’est… c’est le rôti.
Je hâtai le pas, je rejoignis cette femme errante, et, sous un bec de gaz, je me retournai brusquement.
Elle était charmante, toute jeune, brune, avec de grands yeux noirs.
Je fis ma proposition, qu’elle accepta sans hésiter.
Un quart d’heure plus tard, nous étions attablés dans mon appartement.
Elle dit en entrant : « Ah ! on est bien ici. »
Et elle regarda autour d’elle avec la satisfaction visible d’avoir trouvé la table et le gîte en cette nuit glaciale. Elle était superbe, tellement jolie qu’elle m’étonnait, et grosse à ravir mon cœur pour toujours.
Elle ôta son manteau, son chapeau ; s’assit et se mit à manger ; mais elle ne paraissait pas en train ; et parfois sa figure un peu pâle tressaillait comme si elle eût souffert d’un chagrin caché.
Je lui demandai : « Tu as des embêtements ? »
Elle répondit : « Bah ! oublions tout. »
Et elle se mit à boire. Elle vidait d’un trait son verre de champagne, le remplissait et le revidait encore, sans cesse.
Bientôt un peu de rougeur lui vint aux joues ; et elle commença à rire.
Moi, je l’adorais déjà, l’embrassant à pleine bouche, découvrant qu’elle n’était ni bête, ni commune, ni grossière comme les filles du trottoir. Je lui demandai des détails sur sa vie. Elle répondit : « Mon petit, cela ne te regarde pas ! »
Hélas ! une heure plus tard…
Enfin, le moment vint de se mettre au lit, et, pendant que j’enlevais la table dressée devant le feu, elle se déshabilla vivement et se glissa sous les couvertures.
Mes voisins faisaient un vacarme affreux, riant et chantant comme des fous ; et je me disais : « J’ai eu rudement raison d’aller chercher cette belle fille ; je n’aurais jamais pu travailler. »
Un profond gémissement me fit me retourner. Je demandai : « Qu’as-tu, ma chatte ? » Elle ne répondit pas, mais elle continuait à pousser des soupirs douloureux, comme si elle eût souffert horriblement.
Je repris : « Est-ce que tu te trouves indisposée ? »
Et soudain elle jeta un cri, un cri déchirant. Je me précipitai, une bougie à la main.
Son visage était décomposé par la douleur, et elle se tordait les mains, haletante, envoyant du fond de sa gorge ces sortes de gémissements sourds qui semblent des râles et qui font défaillir le cœur.
Je demandai, éperdu : « Mais qu’as-tu ? dis-moi, qu’as-tu ? »
Elle ne répondit pas et se mit à hurler.
Tout à coup les voisins se turent, écoutant ce qui se passait chez moi.
Je répétais : « Où souffres-tu, dis-moi, où souffres-tu ? »
Elle balbutia : « Oh ! mon ventre ! mon ventre ! »
D’un seul coup je relevai la couverture, et j’aperçus…
Elle accouchait, mes amis.
Alors je perdis la tête ; je me précipitai sur le mur que je heurtai à coup de poing, de toute ma force, en vociférant : « Au secours, au secours ! »
Ma porte s’ouvrit ; une foule se précipita chez moi, des hommes en habit, des femmes décolletées, des Pierrots, des Turcs, des Mousquetaires. Cette invasion m’affola tellement que je ne pouvais même plus m’expliquer.
Eux, ils avaient cru à quelque accident, à un crime peut-être, et ne comprenaient plus.
Je dis enfin : « C’est… c’est… cette… cette femme qui… qui accouche.
Alors tout le monde l’examina, dit son avis. Un capucin surtout prétendait s’y connaître, et voulait aider la nature.
Ils étaient gris comme des ânes. Je crus qu’ils allaient la tuer ; et je me précipitai, nu-tête dans l’escalier pour chercher un vieux médecin qui habitait dans une rue voisine.
Quand je revins avec le docteur, toute ma maison était debout ; on avait rallumé le gaz de l’escalier ; les habitants de tous les étages occupaient mon appartement ; quatre débardeurs attablés achevaient mon champagne et mes écrevisses.
À ma vue, un cri formidable éclata, et une laitière me présenta dans une serviette un affreux petit morceau de chair ridée, plissée, geignante, miaulant comme un chat ; et elle me dit : « C’est une fille. »
Le médecin examina l’accouchée, déclara douteux son état, l’accident ayant eu lieu immédiatement après un souper, et il partit en annonçant qu’il allait m’envoyer immédiatement une garde-malade et une nourrice.
Les deux femmes arrivèrent une heure après, apportant un paquet de médicaments.
Je passai la nuit dans un fauteuil, trop éperdu pour réfléchir aux suites.
Dès le matin, le médecin revint. Il trouva la malade assez mal.
Il me dit : « Votre femme, monsieur… »
Je l’interrompis : « Ce n’est pas ma femme. »
Il reprit : « Votre maîtresse, peu m’importe. » Et il énuméra les soins qu’il lui fallait, le régime, les remèdes.
Que faire ? Envoyer cette malheureuse à l’hôpital ? J’aurais passé pour un manant dans toute la maison, dans tout le quartier.
Je la gardai. Elle resta dans mon lit six semaines.
L’enfant ? Je l’envoyai chez des paysans de Poissy. Il me coûte encore cinquante francs par mois. Ayant payé dans le début, me voici forcé de payer jusqu’à ma mort.
Et, plus tard, il me croira son père.
Mais, pour comble de malheur, quand la fille a été guérie… elle m’aimait… elle m’aimait éperdument, la gueuse !
— Eh bien ?
— Eh bien, elle était devenue maigre comme un chat de gouttière ; et j’ai flanqué dehors cette carcasse qui me guette dans la rue, se cache pour me voir passer, m’arrête le soir quand je sors, pour me baiser la main, m’embête enfin à me rendre fou.
Et voilà pourquoi je ne réveillonnerai plus jamais.
RÉVEIL
Depuis trois ans qu’elle était mariée, elle n’avait point quitté le val de Ciré, où son mari possédait deux filatures. Elle vivait tranquille, sans enfants, heureuse dans sa maison cachée sous les arbres, et que les ouvriers appelaient « le château ».
M. Vasseur, bien plus vieux qu’elle, était bon. Elle l’aimait ; et jamais une pensée coupable n’avait pénétré dans son cœur. Sa mère venait passer tous les étés à Ciré, puis retournait s’installer à Paris pour l’hiver, dès que les feuilles commençaient à tomber.
Chaque automne Jeanne toussait un peu. La vallée étroite où serpentait la rivière s’embrumait alors pendant cinq mois. Des brouillards légers flottaient d’abord sur les prairies, rendant tous les fonds pareils à un grand étang d’où émergeaient les toits des maisons. Puis cette nuée blanche, montant comme une marée, enveloppait tout, faisait de ce vallon un pays de fantômes où les hommes glissaient comme des ombres sans se reconnaître à dix pas. Les arbres, drapés de vapeurs, se dressaient, moisis dans cette humidité.
Mais les gens qui passaient sur les côtes voisines, et qui regardaient le trou blanc de la vallée, voyaient surgir au-dessus des brumes accumulées au niveau des collines, les deux cheminées géantes des établissements de M. Vasseur, qui vomissaient nuit et jour à travers le ciel deux serpents de fumée noire.
Cela seul indiquait qu’on vivait dans ce creux qui semblait rempli d’un nuage de coton.
Or, cette année-là, quand revint octobre, le médecin conseilla à la jeune femme d’aller passer l’hiver à Paris chez sa mère, l’air du vallon devenant dangereux pour sa poitrine.
Elle partit.
Pendant les premiers mois elle pensa sans cesse à la maison abandonnée où s’étaient enracinées ses habitudes, dont elle aimait les meubles familiers et l’allure tranquille. Puis elle s’accoutuma à sa vie nouvelle et prit goût aux fêtes, aux dîners, aux soirées, à la danse.
Elle avait conservé jusque-là ses manières de jeune fille, quelque chose d’indécis et d’endormi, une marche un peu traînante, un sourire un peu las. Elle devint vive, gaie, toujours prête aux plaisirs. Des hommes lui firent la cour. Elle s’amusait de leurs bavardages, jouait avec leurs galanteries, sûre de sa résistance, un peu dégoûtée de l’amour par ce qu’elle en avait appris dans le mariage.
La pensée de livrer son corps aux grossières caresses de ces êtres barbus la faisait rire de pitié et frissonner un peu de répugnance. Elle se demandait avec stupeur comment des femmes pouvaient consentir à ces contacts dégradants avec des étrangers, alors qu’elles y étaient déjà contraintes avec l’époux légitime. Elle eût aimé plus tendrement son mari s’ils avaient vécu comme deux amis, s’en tenant aux chastes baisers qui sont les caresses des âmes.
Mais elle s’amusait beaucoup des compliments, des désirs apparus dans les yeux et qu’elle ne partageait point, des attaques directes, des déclarations jetées dans l’oreille quand on repassait au salon après les fins dîners, des paroles balbutiées si bas qu’il les fallait presque deviner, et qui lui laissaient la chair froide, le cœur tranquille, tout en chatouillant sa coquetterie inconsciente, en allumant au fond d’elle une flamme de contentement, en faisant s’épanouir sa lèvre, briller son regard, frissonner son âme de femme à qui les adorations sont dues.
Elle aimait ces tête-à-tête des soirs tombants, au coin du feu, dans le salon déjà sombre, alors que l’homme devient pressant, balbutie, tremble et tombe à genoux. C’était pour elle une joie exquise et nouvelle de sentir cette passion qui ne l’effleurait pas, de dire non de la tête et des lèvres, de retirer ses mains, de se lever, et de sonner avec sang-froid pour demander les lampes, et de voir se redresser confus et rageant, en entendant venir le valet, celui qui tremblait à ses pieds.
Elle avait des rires secs qui glaçaient les paroles brûlantes, des mots durs tombant comme un jet d’eau glacée sur les protestations ardentes, des intonations à faire se tuer celui qui l’eût adorée éperdument.
Deux jeunes gens surtout la poursuivaient avec obstination. Ils ne se ressemblaient guère.
L’un, M. Paul Péronel, était un grand garçon mondain, galant et hardi, homme à bonnes fortunes, qui savait attendre et choisir ses heures.
L’autre, M. d’Avancelle, frémissait en l’approchant, osait à peine deviner sa tendresse, mais la suivait comme son ombre, disant son désir désespéré par des regards éperdus et par l’assiduité de sa présence auprès d’elle.
Elle appelait le premier le « Capitaine Fracasse » et le second « Mouton Fidèle » ; elle finit par faire de celui-ci une sorte d’esclave attaché à ses pas, dont elle usait comme d’un domestique.
Elle eût bien ri si on lui eût dit qu’elle l’aimerait.
Elle l’aima pourtant d’une singulière façon. Comme elle le voyait sans cesse, elle avait pris l’habitude de sa voix, de ses gestes, de toute l’allure de sa personne, comme on prend l’habitude de ceux près de qui on vit continuellement.
Bien souvent en ses rêves son visage la hantait ; elle le revoyait tel qu’il était dans la vie, doux, délicat, humblement passionné ; et elle s’éveillait obsédée du souvenir de ces songes, croyant l’entendre encore, et le sentir près d’elle. Or, une nuit (elle avait la fièvre peut-être), elle se vit seule avec lui, dans un petit bois, assis tous deux sur l’herbe.
Il lui disait des choses charmantes en lui pressant les mains et les baisant. Elle sentait la chaleur de sa peau et le souffle de son haleine ; et, d’une façon naturelle, elle lui caressait les cheveux.
On est, dans le rêve, tout autre que dans la vie. Elle se sentait pleine de tendresse pour lui, d’une tendresse calme et profonde, heureuse de toucher son front et de le tenir contre elle.
Peu à peu il l’enlaçait de ses bras, lui baisait les joues et les yeux sans qu’elle fît rien pour lui échapper, et leurs lèvres se rencontrèrent. Elle s’abandonna.
Ce fut (la réalité n’a pas de ces extases), ce fut une seconde d’un bonheur suraigu et surhumain, idéal et charnel, affolant, inoubliable.
Elle s’éveilla, vibrante, éperdue, et ne put se rendormir, tant elle se sentait obsédée, possédée toujours par lui.
Et quand elle le revit, ignorant du trouble qu’il avait produit, elle se sentit rougir ; et pendant qu’il lui parlait timidement de son amour, elle se rappelait sans cesse, sans pouvoir rejeter cette pensée, elle se rappelait l’enlacement délicieux de son rêve.
Elle l’aima, elle l’aima d’une étrange tendresse, raffinée et sensuelle, faite surtout du souvenir de ce songe, bien qu’elle redoutât l’accomplissement du désir qui s’était éveillé dans son âme.
Il s’en aperçut enfin. Et elle lui dit, tout, jusqu’à la peur qu’elle avait de ses baisers. Elle lui fit jurer qu’il la respecterait.
Il la respecta. Ils passaient ensemble de longues heures d’amour exalté, où les âmes seules s’étreignaient. Et ils se séparaient ensuite énervés, défaillants, enfiévrés.
Leurs lèvres parfois se joignaient ; et, fermant les yeux, ils savouraient cette caresse longue, mais chaste quand même.
Elle comprit qu’elle ne résisterait plus longtemps ; et, comme elle ne voulait pas faillir, elle écrivit à son mari qu’elle désirait retourner près de lui et reprendre sa vie tranquille et solitaire.
Il répondit une lettre excellente, en la dissuadant de revenir en plein hiver, de s’exposer à ce brusque dépaysement, aux brumes glaciales de la vallée.
Elle fut attérée et indignée contre cet homme confiant, qui ne comprenait pas, qui ne devinait pas les luttes de son cœur.
Février était clair et doux, et bien qu’elle évitât maintenant de se trouver longtemps seule avec Mouton Fidèle, elle acceptait parfois de faire en voiture, avec lui, une promenade autour du lac, au crépuscule.
On eût dit ce soir-là que toutes les sèves s’éveillaient, tant les souffles de l’air étaient tièdes. Le petit coupé allait au pas ; la nuit tombait ; ils se tenaient les mains, serrés l’un contre l’autre. Elle se disait : « C’est fini, c’est fini, je suis perdue », sentant en elle un soulèvement de désirs, l’impérieux besoin de cette suprême étreinte qu’elle avait ressentie si complète en un rêve. Leurs bouches à tout instant se cherchaient, s’attachaient l’une à l’autre, et se repoussaient pour se retrouver aussitôt.
Il n’osa pas la reconduire chez elle, et la laissa sur sa porte, affolée et défaillante.
M. Paul Péronel l’attendait dans le petit salon sans lumière.
En lui touchant la main, il sentit qu’une fièvre la brûlait. Il se mit à causer à mi-voix, tendre et galant, berçant cette âme épuisée au charme de paroles amoureuses. Elle l’écoutait sans répondre, pensant à l’autre, croyant entendre l’autre, croyant le sentir contre elle, dans une sorte d’hallucination. Elle ne voyait que lui, ne se rappelait plus qu’il existait un autre homme au monde ; et quand son oreille tressaillait à ces trois syllabes : « Je vous aime », c’était lui, l’autre, qui les disait, qui baisait ses doigts, c’était lui qui serrait sa poitrine comme tout à l’heure dans le coupé, c’était lui qui jetait sur ses lèvres ces caresses victorieuses, c’était lui qu’elle étreignait, qu’elle enlaçait, qu’elle appelait de tout l’élan de son cœur, de toute l’ardeur exaspérée de son corps.
Quand elle s’éveilla de ce songe, elle poussa un cri épouvantable.
Le capitaine Fracasse, à genoux près d’elle, la remerciait passionnément en couvrant de baisers ses cheveux dénoués. Elle cria : « Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en ! »
Et comme il ne comprenait pas et cherchait à ressaisir sa taille, elle se tordit en bégayant : « Vous êtes infâme, je vous hais, vous m’avez volée, allez-vous-en. »
Il se releva, abasourdi, prit son chapeau et s’en alla.
Le lendemain, elle retournait au Val de Ciré. Son mari, surpris, lui reprocha ce coup de tête. « Je ne pouvais plus vivre loin de toi », dit-elle.
Il le trouva changée de caractère, plus triste qu’autrefois ; et quand il lui demandait : « Qu’as-tu donc ? Tu sembles malheureuse. Que désires-tu ? » Elle répondait : « Rien. Il n’y a que les rêves de bons dans la vie. »
Mouton Fidèle vint la voir l’été suivant.
Elle le reçut sans trouble et sans regrets, comprenant soudain qu’elle ne l’avait jamais aimé qu’en un songe dont Paul Péronel l’avait brutalement réveillée.
Mais le jeune homme, qui l’adorait toujours, pensait en s’en retournant : « Les femmes sont vraiment bien bizarres, compliquées et inexplicables. »
UN RÉVEILLON
Je ne sais plus au juste l’année. Depuis un mois entier je chassais avec emportement, avec une joie sauvage, avec cette ardeur qu’on a pour les passions nouvelles.
J’étais en Normandie, chez un parent non marié, Jules de Banneville, seul avec lui, sa bonne, un valet et un garde dans son château seigneurial. Ce château, vieux bâtiment grisâtre entouré de sapins gémissants, au centre de longues avenues de chênes où galopait le vent, semblait abandonné depuis des siècles. Un antique mobilier habitait seul les pièces toujours fermées, où jadis ces gens dont on voyait les portraits accrochés dans un corridor aussi tempétueux que les avenues recevaient cérémonieusement les nobles voisins.
Quant à nous, nous nous étions réfugiés simplement dans la cuisine, seul coin habitable du manoir, une immense cuisine dont les lointains sombres s’éclairaient quand on jetait une bourrée nouvelle dans la vaste cheminée. Puis, chaque soir, après une douce somnolence devant le feu, après que nos bottes trempées avaient fumé longtemps et que nos chiens d’arrêt, couchés en rond entre nos jambes, avaient rêvé de chasse en aboyant comme des somnambules, nous montions dans notre chambre.
C’était l’unique pièce qu’on eût fait plafonner et plâtrer partout, à cause des souris. Mais elle était demeurée nue, blanchie seulement à la chaux, avec des fusils, des fouets à chiens et des cors de chasse accrochés aux murs ; et nous nous glissions grelottants dans nos lits, aux deux coins de cette case sibérienne.
À une lieue en face du château, la falaise à pic tombait dans la mer ; et les puissants souffles de l’Océan, jour et nuit, faisaient soupirer les grands arbres courbés, pleurer le toit et les girouettes, crier tout le vénérable bâtiment, qui s’emplissait de vent par ses tuiles disjointes, ses cheminées larges comme des gouffres, ses fenêtres qui ne fermaient plus.
Ce jour-là il avait gelé horriblement. Le soir était venu. Nous allions nous mettre à table devant le grand feu de la haute cheminée où rôtissaient un râble de lièvre flanqué de deux perdrix qui sentaient bon.
Mon cousin leva la tête : « Il ne fera pas chaud en se couchant, » dit-il.
Indifférent, je répliquai : « Non, mais nous aurons du canard aux étangs demain matin. »
La servante, qui mettait notre couvert à un bout de la table et celui des domestiques à l’autre bout, demanda : « Ces messieurs savent-ils que c’est ce soir le réveillon ? »
Nous n’en savions rien assurément, car nous ne regardions guère le calendrier. Mon compagnon reprit : « Alors c’est ce soir la messe de minuit. C’est donc pour cela qu’on a sonné toute la journée ! »
La servante répliqua : « Oui et non, monsieur : on a sonné aussi parce que le père Fournel est mort. »
Le père Fournel, ancien berger, était une célébrité du pays. Âgé de quatre-vingt-seize ans, il n’avait jamais été malade jusqu’au moment où, un mois auparavant, il avait pris froid, étant tombé dans une mare par une nuit obscure. Le lendemain il s’était mis au lit. Depuis lors il agonisait.
Mon cousin se tourna vers moi : « Si tu veux, dit-il, nous irons tout à l’heure voir ces pauvres gens. » Il voulait parler de la famille du vieux, son petit-fils, âgé de cinquante-huit ans, et sa petite belle-fille, d’une année plus jeune. La génération intermédiaire n’existait déjà plus depuis longtemps. Ils habitaient une lamentable masure, à l’entrée du hameau, sur la droite.