Une vie (page 6)
Alors elle songea ; elle se dit, désespérée jusqu’au fond de son âme, dans la désillusion d’une ivresse rêvée si différente, d’une chère attente détruite, d’une félicité crevée : « Voilà donc ce qu’il appelle être sa femme ; c’est cela ! c’est cela ! »
Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l’œil errant sur les tapisseries du mur, sur la vieille légende d’amour qui enveloppait sa chambre.
Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna lentement son regard vers lui, et elle s’aperçut qu’il dormait ! Il dormait, la bouche entr’ouverte, le visage calme ! Il dormait !
Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue. Pouvait-il dormir une nuit pareille ? Ce qui s’était passé entre eux n’avait donc pour lui rien de surprenant ? Oh ! elle eût mieux aimé être frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu’à perdre connaissance.
Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, écoutant entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois, prenait une apparence de ronflement.
Le jour parut, terne d’abord, puis clair, puis rose, puis éclatant. Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras, regarda sa femme, sourit, et demanda : « As-tu bien dormi, ma chérie ? »
Elle s’aperçut qu’il lui disait « tu » maintenant et elle répondit, stupéfaite : « Mais oui. Et vous ? » Il dit : « Oh ! moi, fort bien. » Et, se tournant vers elle, il l’embrassa, puis se mit à causer tranquillement. Il lui développait des projets de vie, avec des idées d’économie ; et ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne. Elle l’écoutait sans bien saisir le sens des paroles, le regardait, songeait à mille choses rapides qui passaient, effleurant à peine son esprit.
Huit heures sonnèrent. « Allons, il faut nous lever, dit-il, nous serions ridicules en restant tard au lit, » et il descendit le premier. Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme en tous les menus détails de la sienne, ne permettant pas qu’on appelât Rosalie.
Au moment de sortir, il l’arrêta. « Tu sais, entre nous, nous pouvons nous tutoyer maintenant, mais devant tes parents il vaut mieux attendre encore. Ce sera tout naturel en revenant de notre voyage de noces. »
Elle ne se montra qu’à l’heure du déjeuner. Et la journée s’écoula ainsi qu’à l’ordinaire comme si rien de nouveau n’était survenu. Il n’y avait qu’un homme de plus dans la maison.
IX
Jeanne étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à aller rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi chez le marquis de Coutelier.
Julien venait d’acheter dans une vente publique une nouvelle voiture, un phaéton ne demandant qu’un cheval, afin de pouvoir sortir deux fois par mois.
Elle fut attelée par un jour clair de décembre et après deux heures de route à travers les plaines normandes, on commença à descendre en un petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le fond mis en culture.
Puis, les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des prairies, et les prairies par un marécage plein de grands roseaux secs en cette saison, et dont les longues feuilles bruissaient, pareilles à des rubans jaunes.
Tout à coup, après un brusque détour du val, le château de la Vrillette se montra, adossé d’un côté à la pente boisée et, de l’autre, trempant toute sa muraille dans un grand étang que terminait, en face, un bois de hauts sapins escaladant l’autre versant de la vallée.
Il fallut passer par un antique pont-levis et franchir un vaste portail Louis XIII pour pénétrer dans la cour d’honneur, devant un élégant manoir de la même époque à encadrements de briques, flanqué de tourelles coiffées d’ardoises.
Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en habitué qui le connaît à fond. Il en faisait les honneurs, s’extasiant sur sa beauté : « Regarde-moi ce portail ! Est-ce grandiose une habitation comme ça, hein ! Toute l’autre façade est dans l’étang, avec un perron royal qui descend jusqu’à l’eau ; et quatre barques sont amarrées au bas des marches, deux pour le comte et deux pour la comtesse. Là-bas à droite, là où tu vois le rideau de peupliers, c’est la fin de l’étang ; c’est là que commence la rivière qui va jusqu’à Fécamp. C’est plein de sauvagine ce pays. Le comte adore chasser là-dedans. Voilà une vraie résidence seigneuriale. »
La porte d’entrée s’était ouverte, et la pâle comtesse apparut, venant au-devant de ses visiteurs, souriante, vêtue d’une robe traînante comme une châtelaine d’autrefois. Elle semblait la belle dame du lac, née pour ce manoir de conte.
Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce d’eau et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste en face.
La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre l’étang ; et, quand le vent soufflait, les gémissements des arbres semblaient la voix du marais.
La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été une amie d’enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près d’elle, sur une chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les élégances oubliées renaissaient depuis cinq mois, causait, souriait, doux et familier.
La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle riait un peu de sa manière de monter, l’appelant « le chevalier Trébuche », et il riait aussi, l’ayant baptisée « la reine Amazone ». Un coup de fusil parti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un petit cri. C’était le comte qui tuait une sarcelle.
Sa femme aussitôt l’appela. On entendit un bruit d’avirons, le choc d’un bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté, suivi de deux chiens trempés, rougeâtres comme lui, et qui se couchèrent sur le tapis, devant la porte.
Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de Madère et des biscuits ; et soudain il s’écria : « Mais vous allez dîner avec nous, c’est entendu. » Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son enfant, refusait ; il insista, et, comme elle s’obstinait à ne pas vouloir, Julien fit un geste brusque d’impatience. Alors elle eut peur de réveiller son humeur méchante et querelleuse ; et, bien que torturée à l’idée de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle accepta.
L’après-midi fut charmant. On alla visiter les sources d’abord. Elles jaillissaient au pied d’une roche moussue dans un clair bassin toujours remué comme de l’eau bouillante ; puis on fit un tour en barque à travers de vrais chemins taillés dans une forêt de roseaux secs. Le comte, assis entre ses deux chiens, qui flairaient, le nez au vent, ramait ; et chaque secousse de ses avirons soulevait la grande barque et la lançait en avant. Jeanne, parfois, laissait tremper sa main dans l’eau froide, et elle jouissait de la fraîcheur glacée qui lui courait des doigts au cœur. Tout à l’arrière du bateau Julien et la comtesse enveloppée de châles souriaient de ce sourire continu des gens heureux à qui le bonheur ne laisse rien à désirer.
Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord qui passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé derrière les sapins ; et le ciel rouge, criblé de petits nuages écarlates et bizarres, donnait froid rien qu’à le regarder.
On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte. Alors le comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras d’athlète, et, l’élevant comme un enfant jusqu’à sa bouche, il lui colla sur les joues deux gros baisers de brave homme satisfait.
Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu’on disait un ogre au seul aspect de ses moustaches ; et elle pensait : « Comme on se trompe, chaque jour, sur tout le monde. » Ayant alors, presque involontairement, reporté les yeux sur Julien, elle le vit debout dans l’embrasure de la porte, horriblement pâle, et l’œil fixé sur le comte. Inquiète, elle s’approcha de son mari, et, à voix basse : « Es-tu malade ? Qu’as-tu donc ? » Il répondit d’un ton courroucé : « Rien, laisse-moi tranquille. J’ai eu froid. »
Quand on passa dans la salle à manger, le comte demanda la permission de laisser entrer ses chiens ; et ils vinrent aussitôt se planter sur leur derrière, à droite et à gauche de leur maître. Il leur donnait à tout moment quelque morceau et caressait leurs longues oreilles soyeuses. Les bêtes tendaient la tête, remuaient la queue, frémissaient de contentement.
Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir, M. de Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au flambeau.
Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait à l’étang ; et il monta dans sa barque avec un valet portant un épervier et une torche allumée. La nuit était claire et piquante sous un ciel semé d’or.
La torche faisait ramper sur l’eau des traînées de feu étranges et mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait le rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une ombre colossale, fantastique, une ombre d’homme se dressa sur cette lisière éclairée du bois. La tête dépassait les arbres, se perdait dans le ciel, et les pieds plongeaient dans l’étang. Puis l’être démesuré éleva les bras comme pour prendre les étoiles. Ils se dressèrent brusquement, ces bras immenses, puis retombèrent ; et on entendit aussitôt un petit bruit d’eau fouettée.
La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme sembla courir le long du bois, qu’éclairait, en tournant, la lumière ; puis il s’enfonça dans l’invisible horizon, puis soudain il reparut, moins grand mais plus net, avec ses mouvements singuliers, sur la façade du château.
Et la grosse voix du comte cria : « Gilberte, j’en ai huit ! »
Et les avirons battirent l’onde. L’ombre énorme restait maintenant debout immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de taille et d’ampleur ; sa tête paraissait descendre, son corps maigrir ; et quand M. de Fourville remonta les marches du perron, toujours suivi de son valet portant le feu, elle était réduite aux proportions de sa personne, et répétait tous ses gestes.
Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient.
Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des manteaux et des couvertures qu’on leur avait prêtés, Jeanne dit, presque involontairement : « Quel brave homme que ce géant ! » Et Julien, qui conduisait, répliqua : « Oui, mais il ne se tient pas toujours assez devant le monde. »
Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient pour la première famille noble de la province. Leur domaine de Reminil touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf bâti sous Louis XIV était caché dans le parc magnifique entouré de murs. On voyait, sur une hauteur, les ruines de l’ancien château. Des valets en tenue firent entrer les visiteurs dans une pièce imposante. Tout au milieu, une espèce de colonne supportait une coupe immense de la manufacture de Sèvres, et, dans le socle une lettre autographe du roi, défendue par une plaque de cristal, invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer de Varneville, de Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du souverain.
Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par fonction et maniérée par désir de sembler condescendante. L’homme, gros personnage à cheveux blancs relevés droit sur la tête, mettait en ses gestes, en sa voix, en toute son attitude, une hauteur qui disait son importance.
C’étaient de ces gens à étiquette dont l’esprit, les sentiments et les paroles semblent toujours sur des échasses.
Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d’un air indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction imposée par leur naissance de recevoir avec politesse les petits nobles des environs.
Jeanne et Julien, perclus, s’efforçaient de plaire, gênés de rester davantage, inhabiles à se retirer ; mais la marquise termina elle-même la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la conversation comme une reine polie qui donne congé.
En revenant, Julien dit : « Si tu veux, nous bornerons là nos visites ; moi, les Fourville me suffisent. » Et Jeanne fut de son avis.
Décembre s’écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de l’année. La vie enfermée recommençait comme l’an passé. Jeanne ne s’ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que Julien regardait de côté, d’un œil inquiet et mécontent.
Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces frénésies de tendresse, qu’ont les femmes pour leurs enfants, elle le présentait au père, en lui disant : « Mais embrasse-le donc ; on dirait que tu ne l’aimes pas. » Il effleurait du bout des lèvres, d’un air dégoûté, le front glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et crispées. Puis il s’en allait brusquement ; on eût dit qu’une répugnance le chassait.
Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps ; de temps en temps c’étaient les Fourville avec qui on se liait de plus en plus.
Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi tout entiers. Il le maniait d’une façon délicate dans ses grosses mains de colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues moustaches, puis l’embrassait par élans passionnés, à la façon des mères. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurât stérile.
Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. Jeanne, lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours pareils et monotones, consentit, toute heureuse de ces projets ; et pendant une semaine elle s’amusa à confectionner son amazone.
Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs cœurs simples ; ceux-là parlaient bas souvent, riaient parfois par éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient à se dire des choses que ne prononçaient pas leurs bouches ; et ils partaient brusquement au galop, poussés par un désir de fuir, d’aller plus loin, très loin.
Puis, Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux cavaliers attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne : « Elle n’est pas tous les jours bien levée, ma femme. »
Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant, puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois Julien lui répéter :
« Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être emportée. » Elle répliqua : « Tant pis ; ce n’est pas votre affaire, » d’un ton si clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne comme si elles restaient suspendues dans l’air.
L’animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de ses forts poumons : « Fais donc attention, Gilberte ! » Alors, comme par défi, dans un de ces énervements de femme que rien n’arrête, elle frappa brutalement de sa cravache entre les deux oreilles, la bête qui se dressa, furieuse, battit l’air de ses jambes de devant, et, retombant, s’élança d’un bond formidable, et détala par la plaine de toute la vigueur de ses jarrets.
Elle franchit d’abord une prairie, puis, se précipitant à travers les labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et grasse, et filait si vite qu’on distinguait à peine la monture et l’amazone.
Julien, stupéfait, restait en place, appelant désespérément : « Madame, Madame ! »
Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur l’encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d’une poussée de tout son corps ; et il le lança d’une telle allure, l’excitant, l’entraînant, l’affolant avec la voix, le geste et l’éperon, que l’énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses et l’enlever comme pour s’envoler. Ils allaient d’une inconcevable vitesse, se ruant droit devant eux ; et Jeanne voyait là-bas les deux silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s’effacer, disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et s’évanouir à l’horizon.
Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d’un air furieux : « Je crois qu’elle est folle, aujourd’hui. »
Et tous deux partirent derrière leurs amis enfoncés maintenant dans une ondulation de plaine.
Au bout d’un quart d’heure ils les aperçurent qui revenaient ; et bientôt ils les joignirent.
Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle, avec un visage douloureux et crispé ; et elle se soutenait d’une main sur l’épaule de son mari comme si elle allait défaillir.
Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.
Puis la comtesse, pendant le mois qui suivit, se montra joyeuse comme elle ne l’avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût dit qu’un mystérieux ravissement était descendu sur sa vie. Son mari, tout heureux lui-même, ne la quittait point des yeux, et tâchait à tout instant de toucher sa main, sa robe, dans un redoublement de passion.
Il disait, un soir, à Jeanne : « Nous sommes dans le bonheur, en ce moment. Jamais Gilberte n’avait été gentille comme ça. Elle n’a plus de mauvaise humeur, plus de colère. Je sens qu’elle m’aime. Jusqu’à présent je n’en étais pas sûr. »
Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si l’amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans chacune d’elles.
Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.
Depuis les douces matinées jusqu’aux calmes et tièdes soirées, le soleil faisait germer toute la surface de la terre. C’était une brusque et puissante éclosion de tous les germes en même temps, une de ces irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à renaître que la nature montre quelquefois en des années privilégiées qui feraient croire à des rajeunissements du monde.
Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de vie. Elle avait des alanguissements subits en face d’une petite fleur dans l’herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de mollesse rêvassante.
Puis elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers temps de son amour ; non qu’il lui revînt au cœur un renouveau d’affection pour Julien, c’était fini, cela, bien fini pour toujours ; mais toute sa chair, caressée des brises, pénétrée des odeurs du printemps, se troublait, comme sollicitée par quelque invisible et tendre appel.
Elle se plaisait à être seule, à s’abandonner sous la chaleur du soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et sereines qui n’éveillaient point d’idées.
Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillages, dans le petit bois près d’Étretat. C’est là que, pour la première fois, elle avait senti frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l’aimait alors ; c’est là qu’il avait balbutié, pour la première fois, le timide désir de son cœur ; c’est aussi là qu’elle avait cru toucher tout à coup l’avenir radieux de ses espérances.