Une vie (page 7)

Guy de Maupassant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Une vie · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait changer quelque chose à la marche de sa vie.

Julien était parti dès l’aube, elle ne savait où. Elle fit donc seller le petit cheval blanc des Martin, qu’elle montait quelquefois maintenant ; et elle partit.

C’était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle part, pas une herbe, pas une feuille ; tout semble immobile pour jusqu’à la fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les insectes eux-mêmes.

Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, en buée d’or ; et Jeanne allait au pas de son bidet, bercée, heureuse. De temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout petit nuage blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur suspendu, oublié, resté là-haut, tout seul, au milieu du ciel bleu.

Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces grandes arches de la falaise qu’on nomme les portes d’Étretat, et tout doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la verdure encore grêle. Elle cherchait l’endroit sans le retrouver, errant par les petits chemins.

Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les reconnut aussitôt ; c’étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude commençait à lui peser ; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue ; et elle mit au trot sa monture.

Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.

Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé. Donc ils s’étaient assis là, puis éloignés, laissant leurs chevaux.

Elle attendit un quart d’heure, vingt minutes, surprise, sans comprendre ce qu’ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d’arbre, deux petits oiseaux, sans la voir, s’abattirent dans l’herbe tout près d’elle. L’un d’eux s’agitait, sautillait autour de l’autre, les ailes soulevées et vibrantes, saluant de la tête et pépiant ; tout à coup ils s’accouplèrent.

Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose ; puis elle se dit : « C’est vrai, c’est le printemps ; » puis une autre pensée lui vint, un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux chevaux abandonnés ; et elle se remit brusquement en selle avec une irrésistible envie de fuir.

Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les circonstances. Comment n’avait-elle pas deviné plus tôt ? Comment n’avait-elle rien vu ? Comment n’avait-elle pas compris les absences de Julien, le recommencement de ses élégances passées, puis l’apaisement de son humeur ? Elle se rappelait aussi les brusqueries nerveuses de Gilberte, ses câlineries exagérées, et, depuis quelque temps, cette espèce de béatitude où elle vivait, et dont le comte était heureux.

Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement réfléchir, et l’allure vive troublait ses idées.

Après la première émotion passée, son cœur était redevenu presque calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne songeait guère à Julien ; rien ne l’étonnait plus de lui ; mais la double trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts.

Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son âme aux affections courantes, à n’aimer plus que Paul et ses parents ; et à supporter les autres avec un visage tranquille.

Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l’emporta dans sa chambre et l’embrassa éperdument, pendant une heure sans s’arrêter.

Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d’intentions aimables. Il demanda : « Père et petite mère ne viennent donc pas cette année ? »

Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu’elle lui pardonna presque la découverte du bois ; et un violent désir l’envahissant tout à coup de revoir bien vite les deux êtres qu’elle aimait le plus après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour hâter leur arrivée.

Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de ce mois.

Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle eût éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin nouveau de frotter son cœur à des cœurs honnêtes ; de causer, l’âme ouverte, avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les actions, et toutes les pensées, et tous les désirs avaient toujours été droits.

Ce qu’elle sentait maintenant, c’était une sorte d’isolement de sa conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes ; et bien qu’elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu’elle accueillît la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante, cette sensation de vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l’envelopper ; et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l’âme un dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres.

La fille des Couillard venait d’avoir un enfant et le mariage allait avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était grosse : une petite voisine âgée de quinze ans, était grosse ; une veuve, une pauvre femme boiteuse et sordide, qu’on appelait la Crotte tant sa saleté paraissait horrible, était grosse.

À tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque fredaine d’une fille, d’une paysanne mariée et mère de famille ou de quelque riche fermier respecté.

Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme chez les plantes.

Et Jeanne, dont les sens éteints ne s’agitaient plus, dont le cœur meurtri, l’âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels, s’étonnait, pleine d’une répugnance qui devenait haineuse, de cette sale bestialité.

L’accouplement des êtres l’indignait à présent comme une chose contre nature ; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n’était point de lui avoir pris son mari, mais du fait même d’être tombée aussi dans cette fange universelle.

Elle n’était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les bas instincts dominent. Comment avait-elle pu s’abandonner de la même façon que ces brutes ?

Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute naturelle et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit dans son four, la veille, qui n’était pas jour de cuisson, avait cru y surprendre un chat rôdeur et avait trouvé sa femme « qui n’enfournait pas du pain ».

Et il ajoutait : « Le boulanger a bouché l’ouverture ; ils ont failli étouffer là-dedans ; c’est le petit garçon de la boulangère qui a prévenu les voisins ; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron. »

Et Julien riait, répétant : « Ils nous font manger du pain d’amour, ces farceurs-là. C’est un vrai conte de La Fontaine. »

Jeanne n’osait plus toucher au pain.

Lorsque la chaise de poste s’arrêta devant le perron et que la figure heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l’âme et dans la poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan d’affection comme elle n’en avait jamais ressenti.

Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut petite mère. La baronne, en ces six mois d’hiver, avait vieilli de dix ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, s’étaient empourprées, comme gonflées de sang ; son œil semblait éteint ; et elle ne remuait plus que soulevée sous les deux bras ; sa respiration pénible était devenue sifflante, et si difficile, qu’on éprouvait près d’elle une sensation de gêne douloureuse.

Le baron, l’ayant vue chaque jour, n’avait point remarqué cette décadence ; et, quand elle se plaignait de ses étouffements continus, de son alourdissement grandissant, il répondait : « Mais non, ma chère, je vous ai toujours connue comme ça. »

Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla retrouver son père, et, se jetant sur son cœur, les yeux pleins de larmes : « Oh ! comme mère est changée ! Qu’est-ce qu’elle a, dis-moi, qu’est-ce qu’elle a ? » Il fut très surpris, et répondit : « Tu crois ? quelle idée ? mais non. Moi qui ne l’ai point quittée, je t’assure que je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours. »

Le soir Julien dit à sa femme : « Ta mère file un mauvais coton. Je la crois touchée. » Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s’impatienta. « Allons, bon, je ne te dis pas qu’elle soit perdue. Tu es toujours follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c’est de son âge. »

Au bout de huit jours elle n’y songeait plus, accoutumée à la physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d’instinct égoïste, de besoin naturel de tranquillité d’âme, les appréhensions, les soucis menaçants.

La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu’une demi-heure chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le parcours de « son » allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à s’asseoir sur « son » banc. Et, quand elle se sentait incapable même de mener jusqu’au bout sa promenade, elle disait : « Arrêtons-nous ; mon hypertrophie me casse les jambes aujourd’hui. »

Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l’auraient secouée tout entière l’année précédente. Mais comme ses yeux étaient demeurés excellents, elle passait des jours à relire Corinne ou les Méditations de Lamartine ; puis elle demandait qu’on lui apportât le tiroir « aux souvenirs ». Alors ayant vidé sur ses genoux les vieilles lettres douces à son cœur, elle posait le tiroir sur une chaise à côté d’elle et remettait dedans, une à une, ses « reliques », après avoir lentement revu chacune. Et, quand elle était seule, bien seule, elle en baisait certaines, comme on baise secrètement les cheveux des morts qu’on aima.

Quelquefois, Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant des larmes tristes. Elle s’écriait : « Qu’as-tu, petite mère ? » Et la baronne, après un long soupir, répondait : « Ce sont mes reliques qui m’ont fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui sont finies ! Et puis, il y a des personnes auxquelles on ne pensait plus guère et qu’on retrouve tout d’un coup. On croit les voir, et les entendre, et ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça, plus tard. »

Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait : « Jeanne, ma chérie, si tu m’en crois, brûle tes lettres, toutes tes lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n’y a rien de plus terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse. » Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa « boîte aux reliques », obéissant, bien qu’elle différât en tout de sa mère, à une sorte d’instinct héréditaire de sentimentalité rêveuse.

Le baron, après quelques jours, eut à s’absenter pour une affaire, et il partit.

La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d’astres, succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux jours radieux, et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva bientôt mieux portante ; et Jeanne, oubliant les amours de Julien et la perfidie de Gilberte, se sentait presque complètement heureuse. Toute la campagne était fleurie et parfumée ; et la grande mer toujours pacifique resplendissait du matin au soir, sous le soleil.

Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s’en alla par les champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l’herbe criblée de fleurs le long de la route, s’attendrissant dans une félicité sans bornes. De minute en minute elle baisait l’enfant, le serrait passionnément contre elle ; puis, frôlée par quelque savoureuse odeur de campagne, elle se sentait défaillante, anéantie dans un bien-être infini. Puis elle rêva d’avenir pour lui. Que serait-il ? Tantôt elle le voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le préférait humble et restant près d’elle, dévoué, tendre, les bras toujours ouverts pour maman. Quand elle l’aimait avec son cœur égoïste de mère, elle désirait qu’il restât son fils, rien que son fils ; mais, quand elle l’aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu’il devînt quelqu’un par le monde.

Elle s’assit au bord d’un fossé, et se mit à le regarder. Il lui semblait qu’elle ne l’avait jamais vu. Et elle s’étonna brusquement à la pensée que ce petit être serait grand, qu’il marcherait d’un pas ferme, qu’il aurait de la barbe aux joues et parlerait d’une voix sonore.

Au loin quelqu’un l’appelait. Elle leva la tête. C’était Marius accourant. Elle pensa qu’une visite l’attendait, et elle se dressa, mécontente d’être troublée. Mais le gamin arrivait à toutes jambes, et, quand il fut assez près, il cria : « Madame, c’est Mme la baronne qu’est bien mal. »

Elle sentit comme une goutte d’eau froide qui lui descendait le long du dos ; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.

Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s’élança et, le groupe s’étant ouvert, elle vit sa mère étendue par terre, la tête soutenue par deux oreillers. La figure était toute noire, les yeux fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait plus. La nourrice saisit l’enfant dans les bras de la jeune femme, et l’emporta.

Jeanne, hagarde, demandait : « Qu’est-il arrivé ? Comment est-elle tombée ? Qu’on aille chercher le médecin. » Et, comme elle se retournait, elle aperçut le curé, prévenu on ne sait comment. Il offrit ses soins, s’empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre, l’eau de Cologne, les frictions demeurèrent inefficaces. « Il faudrait la dévêtir et la coucher, » dit le prêtre.

Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon et Ludivine. Aidés de l’abbé Picot, ils voulurent emporter la baronne ; mais, quand ils la soulevèrent, la tête s’abattit en arrière, et la robe qu’ils avaient saisie se déchirait, tant sa grosse personne était pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne se mit à crier d’horreur. On reposa par terre le corps énorme et mou.

Il fallut prendre un fauteuil du salon ; et, quand on l’eut assise dedans, on put enfin l’enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, puis l’escalier ; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur le lit.

Comme la cuisinière n’en finissait pas d’enlever ses vêtements, la veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que le prêtre, comme s’ils avaient « senti la mort », selon le mot des domestiques.

Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur ; et comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes huiles, la garde lui souffla dans l’oreille : « Ne vous dérangez point, monsieur le curé, je m’y connais, elle a passé. »

Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l’absolution.

Pendant deux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie. Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée d’angoisse et de douleur.

Lorsque la porte s’ouvrit et que le médecin parut il lui sembla voir entrer le salut, la consolation, l’espérance ; et elle s’élança vers lui, balbutiant tout ce qu’elle savait de l’accident : « Elle se promenait comme tous les jours… elle allait bien… très bien même… elle avait mangé un bouillon et deux œufs au déjeuner… elle est tombée tout d’un coup… elle est devenue noire comme vous la voyez… et elle n’a plus remué… nous avons essayé de tout pour la ranimer,… de tout… » Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au médecin pour signifier que c’était fini, bien fini. Alors, se refusant à comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant : « Est-ce grave ? croyez-vous que ce soit grave ? »

Il dit enfin : « J’ai bien peur que ce soit… que ce soit… fini. Ayez du courage, un grand courage. »

Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.

Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans cri de douleur ni désespoir apparent, pris à l’improviste trop brusquement pour se faire d’un seul coup le visage et la contenance qu’il fallait. Il murmura : « Je m’y attendais, je sentais bien que c’était la fin. » Puis il tira son mouchoir, s’essuya les yeux, s’agenouilla, se signa, marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi relever sa femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le baisait, presque couchée sur lui. Il fallut qu’on l’emportât. Elle semblait folle.

Au bout d’une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait. L’appartement était arrangé maintenant en chambre mortuaire. Julien et le prêtre parlaient bas près d’une fenêtre. La veuve Dentu, assise dans un fauteuil, d’une façon confortable, en femme habituée aux veilles et qui se sent chez elle dans une maison dès que la mort vient d’y entrer, paraissait assoupie déjà.

La nuit tombait. Le curé s’avança vers Jeanne, lui prit les mains, l’encouragea, déversant, sur ce cœur inconsolable, l’onde onctueuse des consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s’offrit à passer la nuit en prières auprès du corps.

Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait être seule, toute seule en cette nuit d’adieux. Julien s’avança : « Mais ce n’est pas possible, nous resterons tous les deux. » Elle faisait « non » de la tête, incapable de parler davantage. Elle put dire enfin : « C’est ma mère, ma mère. Je veux être seule à la veiller. » Le médecin murmura : « Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la chambre à côté. »

Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l’abbé Picot s’agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant : « C’était une sainte, » sur le ton dont il disait : « Dominus vobiscum. »

Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda : « Vas-tu prendre quelque chose ? » Jeanne ne répondit point, ignorant qu’il s’adressait à elle. Il reprit : « Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te soutenir. » Elle répliqua d’un air égaré : « Envoie tout de suite chercher papa. » Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.

Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle eût attendu, pour s’abandonner au flot montant des regrets désespérés, l’heure du dernier tête-à-tête.

Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade. Puis elle alluma deux bougies qu’elle posa doucement sur la table de nuit couverte d’une serviette blanche à la tête du lit.

Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle attendait d’être seule. Julien rentra ; il avait dîné ; et, de nouveau, il demanda : « Tu ne veux rien prendre ? » Sa femme fit « non » de la tête.

Il s’assit, d’un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.

Ils restaient tous trois, éloignés l’un de l’autre, sans un mouvement, sur leurs sièges.

Par moments la garde s’endormant ronflait un peu, puis se réveillait brusquement.

Julien à la fin se leva, et, s’approchant de Jeanne : « Veux-tu rester seule maintenant ? » Elle lui prit la main, dans un élan involontaire : « Oh oui, laissez-moi. »

Il l’embrassa sur le front, en murmurant : « Je viendrai te voir de temps en temps. » Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans la chambre voisine.

Tous les livres