Une vie (page 8)

Guy de Maupassant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Une vie · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d’un soir de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés sous le clair de lune.

Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.

Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se mit à considérer sa mère.

Elle n’était plus enflée comme au moment de l’attaque ; elle semblait dormir à présent plus paisiblement qu’elle n’avait jamais fait ; et la flamme pâle des bougies qu’agitaient des souffles déplaçait à tout moment les ombres de son visage, la faisait vivante comme si elle eût remué.

Jeanne la regardait avidement ; et du fond des lointains de sa petite jeunesse une foule de souvenirs accourait.

Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent, la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses, des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de s’asseoir.

Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte d’hébétement : « Elle est morte ; » et toute l’horreur de ce mot lui apparut.

Celle couchée là, — maman — petite mère — madame Adélaïde, était morte ? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait plus jamais en face de petit père ; elle ne dirait plus : « Bonjour, Jeannette. » Elle était morte !

On allait la clouer dans une caisse et l’enfouir, et ce serait fini. On ne la verrait plus. Était-ce possible ? Comment ? elle n’aurait plus sa mère ? Cette chère figure si familière, vue dès qu’on a ouvert les yeux, aimée dès qu’on a ouvert les bras, ce grand déversoir d’affection, cet être unique, la mère, plus important pour le cœur que tout le reste des êtres, était disparu. Elle n’avait plus que quelques heures à regarder son visage, ce visage immobile et sans pensée ; et puis rien, plus rien, un souvenir.

Et elle s’abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir ; et, les mains crispées sur la toile qu’elle tordait, la bouche collée sur le lit, elle cria d’une voix déchirante, étouffée dans les draps et les couvertures : « Oh ! maman, ma pauvre maman, maman ! »

Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu’elle avait été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l’air nouveau qui n’était point l’air de cette couche, l’air de cette morte.

Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se reposaient dans une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune. Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à pleurer lentement.

Puis elle revint auprès du lit et s’assit en reprenant dans sa main la main de petite mère, comme si elle l’eût veillée malade.

Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les murs comme une balle, allait d’un bout à l’autre de la chambre, Jeanne, distraite par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir ; mais elle n’apercevait jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond.

Puis elle ne l’entendit plus. Alors elle remarqua le tic tac léger de la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement presque imperceptible. C’était la montre de petite mère qui continuait à marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise aux pieds du lit. Et soudain un vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui ne s’était point arrêtée raviva la douleur aiguë au cœur de Jeanne.

Elle regarda l’heure. Il était à peine dix heures et demie ; et elle fut prise d’une peur horrible de cette nuit entière à passer là.

D’autres souvenirs lui revenaient : ceux de sa propre vie — Rosalie, Gilberte — les amères désillusions de son cœur. Tout n’était donc que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie ? Dans une autre existence sans doute ! Quand l’âme était délivrée de l’épreuve de la terre. L’âme ! Elle se mit à rêver sur cet insondable mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques que d’autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où donc était, maintenant, l’âme de sa mère ? l’âme de ce corps immobile et glacé ? Très loin, peut-être. Quelque part dans l’espace ? Mais où ? Évaporée comme un invisible oiseau échappé de sa cage ?

Rappelée à Dieu ? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée aux germes près d’éclore ?

Très proche peut-être ? Dans cette chambre, autour de cette chair inanimée qu’elle avait quittée ! Et brusquement Jeanne crut sentir un souffle l’effleurer, comme le contact d’un esprit. Elle eut peur, une peur atroce, si violente qu’elle n’osait plus remuer, ni respirer, ni se retourner pour regarder derrière elle. Son cœur battait comme dans les épouvantes.

Et soudain l’invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire aux têtes de sphinx, le meuble aux reliques.

Et une idée tendre et singulière l’envahit ; c’était de lire, en cette dernière veillée, comme elle aurait fait d’un livre pieux, les vieilles lettres chères à la morte. Il lui sembla qu’elle allait remplir un devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait plaisir, dans l’autre monde, à petite mère.

C’était l’ancienne correspondance de son grand-père et de sa grand’mère, qu’elle n’avait point connus. Elle voulait leur tendre les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette nuit funèbre comme s’ils eussent souffert aussi, former une sorte de chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle qui venait de disparaître à son tour, et elle-même restée encore sur la terre.

Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec ordre, et rangés côte à côte.

Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.

C’étaient ces vieilles épîtres qu’on retrouve dans les antiques secrétaires de famille, ces épîtres qui sentent un autre siècle.

La première commençait par « Ma chérie ». Une autre par « Ma belle petite-fille », puis c’étaient « Ma chère petite », — « Ma mignonne », — « Ma fille adorée », puis « Ma chère enfant », – « Ma chère Adélaïde », – « Ma chère fille », selon qu’elles s’adressaient à la fillette, à la jeune fille, et, plus tard, à la jeune femme.

Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements du foyer, si mesquins pour les indifférents : « Père a la grippe ; la bonne Hortense s’est brûlée au doigt ; le chat « Croquerat » est mort ; on a abattu le sapin à droite de la barrière ; mère a perdu son livre de messe en revenant de l’église, elle pense qu’on le lui a volé. »

On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, dans son enfance.

Elle s’attendrissait à ces détails qui lui semblaient des révélations ; comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la vie passée, secrète, la vie du cœur de petite mère. Elle regardait le corps gisant ; et, brusquement, elle se mit à lire tout haut, à lire pour la morte, comme pour la distraire, la consoler.

Et le cadavre immobile semblait heureux.

Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit ; et elle pensa qu’il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y dépose des fleurs.

Elle délia un autre paquet. C’était une écriture nouvelle. Elle commença : « Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t’aime à devenir fou. »

Rien de plus ; pas de nom.

Elle retourna le papier sans comprendre. L’adresse portait bien « Madame la baronne Le Perthuis des Vauds. »

Alors elle ouvrit la suivante : « Viens ce soir, dès qu’il sera sorti. Nous aurons une heure. Je t’adore. »

Dans une autre : « J’ai passé une nuit de délire à te désirer vainement. J’avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la fenêtre en songeant qu’à cette heure-là même, tu dormais à son côté, qu’il te possédait à son gré… ».

Jeanne, interdite, ne comprenait pas.

Qu’était-ce que cela ? À qui, pour qui, de qui ces paroles d’amour ?

Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la fin, ces quatre mots : « Surtout brûle cette lettre. »

Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais de la même écriture, et signé : « Paul d’Ennemare », celui que le baron appelait, quand il parlait encore de lui : « Mon pauvre vieux Paul », et dont la femme avait été la meilleure amie de la baronne.

Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d’un doute qui devint tout de suite une certitude. Sa mère l’avait eu pour amant.

Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d’une secousse ces papiers infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle, et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec des cris involontaires qui lui déchiraient la gorge ; puis, tout son être se brisant, elle s’affaissa au pied de la muraille, et, cachant son visage pour qu’on n’entendît point ses gémissements, elle sanglota, abîmée dans un désespoir insondable.

Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit ; mais un bruit de pas dans la pièce voisine la fit se redresser d’un bond. C’était son père, peut-être ? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le plancher ! Il lui suffirait d’en ouvrir une ? Et il saurait cela ? lui !

Elle s’élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers jaunes, ceux des grands-parents et ceux de l’amant, et ceux qu’elle n’avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore ficelés dans les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas dans la cheminée. Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande flamme jaillit qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre d’une lueur vive et dansante, dessinant en noir sur le rideau blanc du fond du lit le profil tremblotant du visage rigide et les lignes du corps énorme sous le drap.

Quand il n’y eut plus qu’un amas de cendres au fond du foyer, elle retourna s’asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle n’eût plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à pleurer, la figure dans ses mains, et gémissant d’un ton navré, d’un ton de plainte désolée : « Oh ! ma pauvre maman, oh ! ma pauvre maman ! »

Et une atroce réflexion lui vint : Si petite mère n’était pas morte, par hasard, si elle n’était qu’endormie d’un sommeil léthargique, si elle allait soudain se lever, parler ? — La connaissance de l’affreux secret n’amoindrirait-elle pas son amour filial ? L’embrasserait-elle des mêmes lèvres pieuses ? La chérirait-elle de la même affection sacrée ? Non. Ce n’était pas possible ! Et cette pensée lui déchira le cœur.

La nuit s’effaçait ; les étoiles pâlissaient ; c’était l’heure fraîche qui précède le jour. La lune descendue allait s’enfoncer dans la mer qu’elle nacrait sur toute sa surface.

Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre lors de son arrivée aux Peuples. Comme c’était loin, comme tout était changé, comme l’avenir lui semblait différent !

Et voilà que le ciel devint rose, d’un rose joyeux, amoureux, charmant. Elle regardait, surprise maintenant comme devant un phénomène, cette radieuse éclosion du jour, se demandant s’il était possible que, sur cette terre où se levaient de pareilles aurores, il n’y eût ni joie ni bonheur.

Un bruit de porte la fit tressaillir. C’était Julien. Il demanda : « Eh bien ? tu n’es pas trop fatiguée ? »

Elle balbutia « Non », heureuse de n’être plus seule. « À présent, va te reposer, » dit-il. Elle embrassa lentement sa mère, d’un baiser lent, douloureux et navré ; puis elle rentra dans sa chambre.

La journée s’écoula dans ces tristes occupations que réclame un mort. Le baron arriva le soir. Il pleura beaucoup.

L’enterrement eut lieu le lendemain.

Après qu’elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le front glacé, qu’elle eut fait la dernière toilette, et vu clouer le corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient venir.

Gilberte arriva la première, et se jeta en sanglotant sur le cœur de son amie.

On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s’en venant au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. Des femmes en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes que Jeanne ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de Briseville l’embrassèrent.

Elle s’aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière elle. Et elle l’étreignit avec tendresse, ce qui fit presque défaillir la vieille fille.

Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu’il demandait. Il ajouta d’un ton confidentiel : « Toute la noblesse est venue, ce sera très bien. » Et il repartit en saluant gravement les dames.

Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de Jeanne pendant que s’accomplissait la cérémonie funèbre. La comtesse l’embrassait sans cesse en répétant : « Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie ! »

Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait lui-même comme s’il avait perdu sa propre mère.

V

Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à Marseille.

Après l’angoisse du premier soir, Jeanne s’était habituée déjà au contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que sa répugnance n’eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.

Elle le trouvait beau, elle l’aimait ; elle se sentait de nouveau heureuse et gaie.

Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait émue ; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, une grosse bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille : « C’est pour tes petites dépenses de jeune femme, » dit-elle.

Jeanne la jeta dans sa poche ; et les chevaux détalèrent.

Vers le soir, Julien lui dit : « Combien ta mère t’a-t-elle donné dans cette bourse ? » Elle n’y pensait plus et elle la versa sur ses genoux. Un flot d’or se répandit : deux mille francs. Elle battit des mains : « Je ferai des folies, » et elle resserra l’argent.

Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à Marseille.

Et le lendemain le Roi-Louis, un petit paquebot qui allait à Naples en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.

La Corse ! les mâquis ! les bandits ! les montagnes ! la patrie de Napoléon ! Il semblait à Jeanne qu’elle sortait de la réalité pour entrer, tout éveillée, dans un rêve.

Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les falaises de la Provence. La mer immobile, d’un azur puissant, comme figée, comme durcie dans la lumière ardente qui tombait du soleil, s’étalait sous le ciel infini, d’un bleu presque exagéré.

Elle dit : « Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père Lastique ? »

Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans l’oreille.

Les roues du vapeur battaient l’eau, troublant son épais sommeil ; et par-derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où l’onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu’à perte de vue le sillage tout droit du bâtiment.

Soudain, vers l’avant, à quelques brasses seulement, un énorme poisson, un dauphin, bondit hors de l’eau, puis y replongea la tête la première et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à rire de sa frayeur, et regarda, anxieuse, si la bête n’allait pas reparaître. Au bout de quelques secondes elle jaillit de nouveau comme un gros joujou mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore ; puis elles furent deux, puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau, faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et tantôt ensemble, tantôt l’une après l’autre, comme dans un jeu, dans une poursuite gaie, elles s’élançaient en l’air par un grand saut qui décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu.

Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition des énormes et souples nageurs. Son cœur bondissait comme eux dans une joie folle et enfantine.

Tout à coup, ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très loin, vers la pleine mer ; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit, pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ.

Le soir venait, un soir calme, radieux, plein de clarté, de paix heureuse. Pas un frisson dans l’air ou sur l’eau ; et ce repos illimité de la mer et du ciel s’étendait aux âmes engourdies où pas un frisson non plus ne passait.

Le grand soleil s’enfonçait doucement là-bas, vers l’Afrique invisible, l’Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà sentir les ardeurs ; mais une sorte de caresse fraîche, qui n’était cependant pas même une apparence de brise, effleura les visages lorsque l’astre eut disparu.

Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l’on sentait toutes les horribles odeurs des paquebots ; et ils s’étendirent tous les deux sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs manteaux. Julien s’endormit tout de suite ; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agitée par l’inconnu du voyage. Le bruit monotone des roues la berçait ; et elle regardait au-dessus d’elle ces légions d’étoiles si claires, d’une lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.

Vers le matin, cependant, elle s’assoupit. Des bruits, des voix la réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se levèrent.

Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui pénétrait jusqu’au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers l’avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l’aube naissante, une sorte d’accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés, semblait posée sur les flots.

Puis cela apparut plus distinct ; les formes se marquèrent davantage sur le ciel éclairci ; une grande ligne de montagnes cornues et bizarres surgit : la Corse, enveloppée dans une sorte de voile léger.

Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des crêtes en ombres noires ; puis tous les sommets s’allumèrent tandis que le reste de l’île demeurait embrumé de vapeur.

Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni, rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont, et, d’une voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés dans les bourrasques, il dit à Jeanne :

— La sentez-vous, cette gueuse-là ?

Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes, d’arômes sauvages.

Le capitaine reprit :

— C’est la Corse qui fleure comme ça, Madame ; c’est son odeur de jolie femme, à elle. Après vingt ans d’absence, je la reconnaîtrais à cinq milles au large. J’en suis. Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il en parle toujours, paraît-il, de l’odeur de son pays. Il est de ma famille.

Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, à travers l’Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille.

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