Mémorables (Memorabilia) (page 2)

Xénophon · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Talbot · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE VI.

Ce qu’il faut faire pour choisir et gagner des amis.

[1]

Il me semblait encore, à propos des qualités qu’on doit chercher dans ses amis, donner des conseils pleins de sens, lorsqu’il parlait ainsi : « Dis-moi, Critobule (26), si nous avions besoin d’un bon ami, que faudrait-il considérer d’abord ? Avant tout, ne devrions-nous pas chercher un homme qui sût commander à son ventre, à son amour de la boisson, à la lubricité, au sommeil, à la paresse ? Car celui qui obéit à tous ces penchants ne saurait rien faire d’utile ni à lui-même ni à un ami. — Par Jupiter, il en est incapable. — Il te semble donc qu’il faudrait s’éloigner d’un homme asservi par de telles passions ? — Tout à fait. [2]

— Mais quoi ! celui qui aime la dépense, qui ne peut se suffire à lui-même, qui toujours a besoin des autres, qui ne peut rendre si on lui prête, qui se fâche si on ne lui prête pas, ne serait-ce pas aussi, à ton avis, un ami fort incommode ? — Assurément. — Il faudrait donc encore s’éloigner d’un tel homme ? — Il faudrait s’en éloigner. [3]

— Et maintenant, celui qui sait augmenter sa fortune, mais qui désire entasser de grandes richesses, et qui, par cela même, se montre difficile en affaires, aime à recevoir et ne veut rien rendre ? — Celui-là, dit Critobule, me paraît encore pire que le précédent. [4]

— Eh bien, celui qui a la passion de thésauriser, et qui n’a jamais d’autre préoccupation que de savoir par où gagner? — Il faut aussi s’en éloigner, ce me semble ; car il serait inutile à un ami. — Et maintenant, le querelleur, qui veut faire à ses amis une foule d’ennemis ? — C’est un homme à fuir, par Jupiter ! — Mais l’homme qui, sans avoir aucun de ces défauts, se laisse faire du bien, sans songer à payer de retour ? — Celui-là aussi serait inutile. Mais, Socrate, quel est donc l’homme que nous devons rechercher pour ami ? [5]

— Celui, je pense, qui a les qualités contraires, maître de ses appétits sensuels, fidèle à ses serments, accommodant en affaires, plein d’émulation à ne pas rester en arrière avec ceux qui lui font du bien, mais à servir qui le sert. [6] — Comment donc, Socrate, reconnaître en lui ces qualités, avant de le mettre à l’épreuve ? — Pour juger les statuaires, dit-il, nous ne nous eu rapportons point à leurs paroles ; mais si nous en voyons un qui ait déjà exécuté de belles statues, nous nous en fions à lui pour la bonne exécution des autres. [7]

— Veux-tu donc dire que, si un homme s’est bien conduit avec les amis qu’il a déjà eus, il est évident qu’il se conduira de même avec ceux qu’il aura dans la suite ? — Oui; un écuyer que j’aurais déjà vu bien conduire des chevaux me semblerait capable d’en bien conduire d’autres. — Soit ; mais, lorsqu’un homme nous a paru digne de notre amitié, [8]

comment nous en faire un ami ? — Avant tout, dit Socrate, il faut consulter les dieux et voir s’ils nous conseillent de nous en faire un ami. — Eh bien, reprit Critobule, si notre choix est confirmé par le consentement des dieux, peux-tu me dire comment il faut se mettre à la chasse de notre ami ? [9]

— Par Jupiter, ce ne sera ni à la piste comme le lièvre, ni à la pipée comme les oiseaux, ni de force comme des ennemis : car de prendre un ami contre son gré, c’est une rude affaire : il est difficile de le retenir, même avec des liens, comme un esclave; de pareils traitements nous feraient des ennemis plutôt que des amis. —Comment donc nous faire des amis ? [10]

— On dit qu’il y a certaines paroles magiques, qui, lorsqu’on les sait et qu’on les prononce, nous font des amis de qui nous voulons ; qu’il y a des philtres dont la connaissance sert à se faire aimer de qui l’on veut. [11]

— Où irons-nous apprendre ces recettes ? — Les paroles enchanteresses que les Sirènes adressaient à Ulysse, Homère te les a dites; elles commencent à peu près ainsi (27)

:

Approche, illustre Ulysse, honneur des Achéens !

— Mais Socrate, n’est-ce donc pas là le chant magique à l’aide duquel les Sirènes retenaient les autres hommes et les empêchaient de se dérober à leurs séductions ? [12] — Non;

ce chant ne s’adressait qu’aux seuls amis de la vertu. — Tu m’as l’air de dire qu’il faut enchanter les hommes par des paroles telles que les louanges qu’ils entendent ne leur paraissent pas une raillerie. Autrement, nous nous ferions un ennemi, et nous serions repoussés si nous allions près d’un homme qui se sait petit, laid et faible, lui dire pour le louer qu’il est beau, grand et vigoureux. Mais connais-tu quelques autres enchantements ? [13]

— Non ; mais j’ai entendu dire que Périclès en possédait beaucoup, dont il se servait pour se faire aimer de ses concitoyens ? — Et Thémistode, comment a-t-il fait pour gagner leur amitié. — Par Jupiter, ce n’est pas avec des enchantements, mais en les entourant de ses bienfaits. [14] — Tu veux dire sans doute, Socrate, que, si nous voulons acquérir un bon ami, nous devons être également honnêtes en paroles et en actions ? — Croyais-tu donc, dit Socrate, qu’un méchant homme pût se procurer des amis vertueux ? [15]

— C’est que j’ai vu, dit Aristobule, de méchants rhéteurs amis d’orateurs distingués, et des hommes sans connaissances militaires liés intimement avec les plus habiles généraux. [16]

— Eh bien, pour revenir à notre propos, connais-tu aussi des hommes inutiles, qui aient été capables de se faire des amis utiles ? — Non, par Jupiter; mais, s’il est impossible au méchant de se lier d’amitié avec des gens honnêtes, je suis en peine de savoir s’il est facile, étant honnête soi-même, de trouver des amis parmi les hommes vertueux. [17]

— Ce qui t’embarrasse, Critobule, c’est que tu vois souvent des gens qui font le bien et qui s’abstiennent du mal, loin d’être amis, s’attaquer les uns les autres et se traiter plus indignement que ne feraient les derniers des hommes.

[18] — Et il n’y a pas, dit Critobule, que les particuliers qui agissent ainsi ; mais les villes, même celles qui ont le plus d’amour pour tout ce qui est beau et le plus d’horreur pour tout ce qui est honteux, sont fréquemment en guerre les unes contre les autres. [19]

Lorsque j’y songe, je désespère tout à fait de pouvoir acquérir des amis : je vois que les méchants ne peuvent s’aimer entre eux; et, en effet, comment des êtres ingrats, négligents, cupides, sans foi et sans frein, pourraient-ils devenir amis? Aussi je pense que les méchants sont faits pour se haïr plutôt que pour s’aimer. [20]

De plus, comme tu le dis toi-même, les méchants ne sauraient former avec les bons un concert amical : car, quelle amitié possible entre ceux qui font le mal et ceux qui le détestent ? Mais si les hommes mêmes qui pratiquent la vertu se divisent pour les premières places dans les cités, si la jalousie les entraîne à une haine réciproque, où trouver des amis ? chez quels hommes rencontrer la bienveillance et la fidélité ? [21] — Il y a dans tout cela, Critobule, reprit Socrate, diverses manières d’envisager les faits : naturellement les hommes ont le sentiment de l’amitié ; ils ont besoin les uns des autres, se laissent aller à la pitié, se donnent mutuellement des secours ; ils le comprennent et en sont reconnaissants ; mais ils ont aussi le sentiment de l’inimitié. Quand leurs idées sur les biens et les plaisirs sont les mêmes, ils luttent pour y atteindre ; quand ils sont divisés d’opinions, ils se combattent entre eux : la guerre naît de la dispute et de la colère, la malveillance des désirs ambitieux, la haine de la jalousie. [22]

Et cependant l’amitié se glisse à travers tous les obstacles pour unir les cœurs vertueux : c’est que, grâce à la vertu, ils aiment mieux posséder sans agitation une fortune modérée, que de dominer sur tout par la guerre ; ils peuvent, quand ils ont faim ou soif, partager entre eux sans peine les aliments et la boisson ; quand dis sont épris d’un bel objet, se résister à eux- mêmes, pour ne pas affliger ceux qu’ils doivent respecter; [24] ils ne prennent des richesses que leur part légitime, sans aucune idée de cupidité, et de plus ils s’aident les uns les autres; ils savent terminer leurs différends, non-seulement sans se causer de peine, mais encore à leur mutuel avantage, et empêcher la colère de s’emporter jusqu’au repentir; enfin ils ôtent tout prétexte à l’envie, en partageant leurs richesses avec leurs amis, et en regardant les biens de leurs amis comme leurs biens propres. [24] N’est-il donc pas naturel que les hommes vertueux, lorsqu’ils arrivent aux charges de l’État, loin de se nuire, se rendent de mutuels services ? Car pour ceux qui désirent les honneurs et l’autorité dans leur patrie, afin d’avoir toute licence de piller les fonds publics, de faire violence aux citoyens et de vivre dans la mollesse, ce sont des cœurs injustes, pervers, incapables d’aucun attachement. [25]

Mais l’homme qui recherche les honneurs afin de se mettre lui-même à l’abri de toute injustice et de prêter à ses amis un appui légitime ; qui, devenu magistrat, s’efforce d’être utile à sa patrie, est-il donc incapable de s’entendre avec un autre citoyen vertueux comme lui? Lui sera-t-il moins facile, entouré d’hommes vertueux, de servir ses amis ? Sera-t-il moins puissant pour faire du bien à sa patrie, quand il sera soutenu par les honnêtes citoyens ?

[26]

« Il est évident que dans les combats gymniques, s’il était permis aux plus forts de se réunir pour marcher contre les plus faibles, ils seraient vainqueurs dans toutes les luttes et remporteraient tous les prix. Or, on ne permet pas de procéder ainsi ; mais, si dans les luttes politiques, où les hommes vertueux ont le dessus, on n’empêche pas un citoyen d’unir ses efforts à ceux d’un autre citoyen pour le bien de sa patrie, comment n’est-il pas avantageux, quand on a part au gouvernement, de s’attacher d’excellents amis, et de les avoir dans tout ce qu’on fait pour associés et pour appuis, plutôt que pour antagonistes ? [27] C’est encore une chose évidente que, si l’on a une lutte à soutenir, on aura besoin d’alliés, et en nombre d’autant plus grand, qu’on aura à combattre contre des hommes de mérite et de vertu. Or, il faut faire du bien à ceux qui veulent devenir nos alliés, afin de leur donner du courage; et alors il vaut beaucoup mieux faire du bien à un petit nombre d’hommes vertueux qu’à un plus grand nombre de méchants, puisqu’il faut rendre aux méchants beaucoup plus de services qu’aux gens de bien. [28]

Sois donc sans crainte, Critobule ;

essaye de devenir bon, et, une fois bon, mets-toi à la poursuite des cœurs vertueux. Peut-être pourrai-je bien t’aider quelque peu dans cette poursuite, étant un homme qui s’entend à aimer. Il est étonnant, quand j’envie l’amitié de quelqu’un, comme je m’emploie à lui inspirer la même affection que je ressens pour lui, à lui faire partager mon désir, à lui faire aimer mes relations amicales. [29] Je vois que tu auras aussi besoin de cette science, lorsque tu voudras former quelque liaison ; ne me cache donc pas ceux que tu voudras avoir pour amis : le soin que je mets à plaire à qui me plaît, m’a donné, je crois, une certaine expérience de la chasse aux hommes. » [30]

Alors Critobule : « C’est là, Socrate, une science que je brûle depuis longtemps de connaître, surtout si elle me sert également avec ceux qui ont la beauté de l’âme et ceux qui ont la beauté du corps. [31]

— Mais, Critobule, repartit Socrate, ma science ne va pas jusqu’à n’avoir qu’à tendre la main pour arrêter ceux qui sont beaux. Je sais que les hommes fuyaient expressément Scylla (28), parce qu’elle jetait la main sur eux, tandis que les Sirènes, qui, au lieu de jeter les mains sur personne, charmaient de loin tout le monde, arrêtaient, dit-on, et séduisaient tous les auditeurs. [32]

— Eh bien ! dit Critobule, je ne jetterai les mains sur personne ; si donc tu as quelque chose à me dire sur le moyen de gagner des amis, parle. — Jamais, dit Socrate, tu ne mettras bouche contre bouche. — Sois tranquille, je ne presserai plus mes lèvres sur les lèvres de quelqu’un, s’il n’est beau. — Te voilà tout de suite, Critobule, faisant le contraire de ce qu’il faut ; ceux qui sont beaux ne souffrent pas volontiers ces libertés, mais ceux qui sont laids les tolèrent, convaincus qu’on les croit beaux sous le rapport de l’âme. » [33] Alors Critobule : « Eh bien ! mes baisers, en allant trouver ceux qui sont beaux, ne s’adresseront qu’à ceux qui sont bons : sois donc tranquille, et dis-moi l’art de chasser aux amis. » Alors Socrate : « Quand tu voudras te lier avec quelqu’un, tu me laisseras te dénoncer à lui, lui dire que tu l’admires et que tu désirerais être son ami. — Dénonce-moi, dit Critobule; je sais que personne ne déteste la louange. [34]

— Et si je t’accuse, en outre, d’éprouver une bienveillance née de ton admiration pour lui, ne croiras- tu pas que je te calomnie ? — Loin de là, car j’éprouve moi- même de la bienveillance pour ceux que je suppose en éprouver pour moi. [35] — Je pourrai donc dire tout cela à ceux dont tu voudras gagner l’amitié ; et si tu m’autorises à dire encore que tu prends soin de tes amis, que ton plus grand bonheur est d’en avoir de vertueux, que tu es fier de leurs belles actions comme si c’étaient les tiennes, que tu es heureux de leur prospérité comme de la tienne propre, que pour assurer leur bien aucune peine ne rebute ta patience, que tu as pour maxime que la vertu d’un homme est de vaincre ses amis en bienfaits. ses ennemis en outrages ; je crois que je pourrais t’être un auxiliaire fort utile dans ta chasse aux bons amis.

[36] — Pourquoi donc, repartit Critobule, me parler ainsi, comme si tu ne pouvais pas dire de moi tout ce que tu veux ? — Non, par Jupiter, je ne le puis, moi qui un jour ai entendu dire à Aspasie (29).

que les bonnes entremetteuses (30), en ne disant que la vérité, réussissent fort bien à marier les hommes, tandis que leurs folles louanges ne servent de rien, attendu que les époux trompés se détestent mutuellement et maudissent l’entremetteuse. Or, je suis convaincu qu’elle a raison, et je crois ne pouvoir, lorsque je parlerai de toi, te donner aucune louange qui ne soit vraie. [37]

— Ainsi, Socrate, tu es assez mon ami pour m’aider à en trouver, si j’ai quelque qualité pour en avoir ; sinon tu ne voudrais rien imaginer, rien dire dans mon intérêt ? — Penses-tu donc, Critobule, que je te servirais mieux en te donnant de fausses louanges, qu’en t’engageant à faire des efforts pour être homme de bien ? [38]

Si cela n’est pas évident pour toi, juges-en par ce que je vais te dire : supposons que j’aille faire un faux éloge de toi à un pilote, dont je voudrais te rendre l’ami, lui dire que tu es un bon timonier, et que ce pilote, plein de confiance en moi, remette son vaisseau à tes mains qui n’ont jamais tenu un gouvernail, aurais-tu quelque espérance de ne pas te perdre en même temps que le vaisseau? Si de même, à force de mensonges, je persuadais collectivement à toute la ville de s’abandonner à toi comme à un bon général, un savant jurisconsulte, un habile politique, à quels maux, crois-tu, ne serais-tu pas exposé et n’exposerais-tu pas l’État ? Si enfin j’engageais isolément quelques citoyens à te confier la gestion de leurs biens, après leur avoir dit faussement que tu es un intendant économe et soigneux, une fois mis à l’épreuve, ne serais-tu pas à la fois un fléau et un être ridicule? [39]

Eh bien! Critobule, le chemin le plus court, le plus sûr, le plus honorable, si tu veux avoir le bruit d’être honnête homme, c’est de mettre tout en œuvre pour le devenir. Tout ce que les hommes appellent vertu, la réflexion t’en convaincra, s’augmente par l’étude et par l’exercice. Pour ma part, Critobule, je crois que c’est de ce côté qu’il faut diriger notre chasse ; si tu es d’un autre avis, apprends-le moi. » Alors Critobule : « Je rougirais, Socrate, répondit-il, de te faire quelque objection, car je ne dirais rien de bien ni de vrai. »

CHAPITRE VII.

Il vaut mieux exercer un métier que d’être a charge aux siens ou que de vivre dans la misère et dans l’oisiveté.

[1]

Quand ses amis se trouvaient dans l’embarras par ignorance, il essayait de les en faire sortir par ses conseils ; lorsque c’était par pauvreté, il leur enseignait à se secourir, autant que possible, les uns les autres. Je dirai aussi ce que je sais de lui à ce sujet. Voyant un jour Aristarque (31) plongé dans la tristesse : « Tu m’as l’air, Aristarque, lui dit-il, d’avoir quelque chose qui te pèse ; il faut partager le fardeau avec tes amis ; peut-être trouverons-nous moyen de te soulager. [2] — Ma foi, Socrate, répondit Aristarque, je suis dans un grand embarras : depuis que la ville est en sédition (32)

et qu’un grand nombre de citoyens se sont retirés au Pirée, mes sœurs, mes nièces, mes cousines, qui se trouvaient abandonnées, se sont sauvées chez moi, si bien que nous sommes à la maison quatorze personnes de condition libre : nous ne retirons rien de la terre, car les ennemis en sont devenus maîtres, ni de nos maisons, puisque la ville est presque sans habitants ; personne n’achète de meubles, on ne trouve nulle part à emprunter de l’argent ; c’est au point qu’il serait plus facile, en cherchant, de rencontrer de l’argent dans la rue, qu’un prêteur qui vous en fournît. Il est bien triste, Socrate, de voir autour de soi des parents dans la détresse ; il est impossible de faire vivre tant de monde, dans de pareilles circonstances. » [3]

A ces mots Socrate : « Comment se fait-il donc, dit-il, que Céramon (33), qui a aussi beaucoup de monde à nourrir, suffise non-seulement à leurs besoins et aux siens, mais mette encore de l’argent de côté et, qu’il s’enrichisse, tandis que toi, parce que tu as plusieurs personnes à faire vivre, tu as peur que vous ne périssiez tous faute du nécessaire ? — C’est, ma foi, parce qu’il nourrit des esclaves, et moi des gens libres. [4]

— Lesquels crois-tu donc les plus estimables, des gens libres qui sont chez toi, ou des esclaves qui sont chez Céramon ? — Mais je pense que ce sont les gens libres qui sont chez moi. — N’est-il donc pas honteux que Céramon vive dans l’abondance avec des hommes de rien, tandis que toi, qui as des personnes beaucoup plus estimables, tu es dans le dénuement ? — Non, par Jupiter ; car il nourrit des artisans, et moi des personnes qui ont reçu une éducation libérale. [5]

— Les artisans ne sont- ils donc pas ceux qui ont appris à faire quelque chose d’utile ? — Assurément. — La farine n’est-elle pas chose utile ? — Tout à fait.— Et le pain ? — Tout autant.— Eh bien ! et les vêtements d’hommes et de femmes, les tuniques, les chlamydes (34), les exomides (35) ? — Tout cela est fort utile. — Et les personnes qui sont chez toi ne savent rien faire de tout cela ? — Au contraire, elles savent tout faire, je crois. [6]

— Eh bien ! ne vois-tu donc pas qu’en exerçant une de ces industries, en faisant de la farine, Nausicydès (36)

ne se nourrit pas seulement, lui et ses esclaves, mais un grand nombre de porcs et de bœufs, et qu’il met assez de côté pour s’acquitter souvent des prestations publiques (37)

? En faisant du pain Cyrénus (38)

nourrit toute sa maison et vit largement; Déméas de Colytte (39), en faisant des chlamydes, Ménon des chlanides (40), la plupart des Mégariens des exomides, trouvent de quoi se nourrir. — Oui, par Jupiter; mais tous ces gens-là achètent des esclaves barbares qu’ils forcent de travailler à leur guise (41), tandis que moi j’ai affaire à des personnes libres, à des parentes. — [7]

Comment ! parce qu’elles sont libres et tes parentes. penses-tu qu’elles ne doivent rien faire que manger et dormir ? Vois-tu que les autres personnes libres, qui vivent dans une telle oisiveté, aient une meilleure existence ? trouves-tu qu’elles soient plus heureuses que celles que s’occupent des choses utiles qu’elles savent ? Te semble-t-il que la paresse et l’oisiveté aident les hommes à apprendre ce qu’ils doivent savoir, à se rappeler ce qu’ils ont appris, à donner à leur corps la santé et la vigueur, à acquérir et à conserver tout ce qui est nécessaire à la vie, tandis que le travail et l’exercice ne servent de rien? [8]

Ont-elles appris ce que tu dis qu’elles savent comme des choses inutiles à la vie et dont elles n’auront que faire, ou, au contraire, pour s’en occuper un jour et en tirer parti ? Quels sont donc les hommes les plus sages, de ceux qui restent dans l’oisiveté, ou qui s’occupent de choses utiles? les plus justes, de ceux qui travaillent, ou qui, sans rien faire, délibèrent sur les moyens de subsister ? [9]

Mais en ce moment, j’en suis sûr, tu ne peux aimer tes parentes et elles ne peuvent t’aimer : toi, parce que tu les regardes comme une gêne pour toi ; elles, parce qu’elles voient bien qu’elles te gênent. De tout cela, il est à craindre qu’il ne résulte une haine d’autant plus vive et que la reconnaissance du passé ne soit amoindrie. Mais si tu leur imposes une tâche, tu les aimeras en voyant qu’elles te sont utiles, et elles te chériront à leur tour, en s’apercevant qu’elles te contentent ; le souvenir du passé vous sera plus agréable, votre reconnaissance s’en augmentera, et vous deviendrez ainsi meilleurs amis et meilleurs parents. [10]

S’il s’agissait pour elles d’une action honteuse, la mort serait préférable ; mais aujourd’hui tes parentes ont, à ce qu’il paraît, des talents très-honorables pour elles, ceux qui conviennent le mieux à une femme; or, ce qu’on sait bien, tout le monde le fait facilement et vite, avec adresse et avec plaisir. N’hésite donc pas à leur proposer un parti qui te sera avantageux autant qu’à elles et qu’elles embrasseront sans doute avec joie. [11] — Au nom des dieux, Socrate, reprit Aristarque, ton conseil me semble excellent; je n’oserais pas emprunter, sachant bien qu’après avoir dépensé ce que j’aurais reçu, je n’aurais pas de quoi rendre; maintenant, pour la mise en œuvre, je crois pouvoir me décider à le faire.» [12]

Aussitôt dit, on se procure des fonds, on achète de la laine; les femmes dînaient en travaillant, soupaient après le travail, et la gaieté avait succédé à la tristesse : au lieu de se regarder en dessous, on se voyait avec plaisir; elles aimaient Aristarque comme un protecteur, et Aristarque les chérissait pour leurs services. Enfin, celui-ci vint gaiement conter l’aventure à Socrate, et lui dit que ses parentes lui reprochaient d’être le seul de la maison qui mangeât sans rien faire, [13]

« Eh ! dit Socrate, que ne leur contes-tu la fable du chien ! On dit que, du temps que les bêtes parlaient, la brebis dit à son maître : « Ta conduite est bien étrange ; nous qui te fournissons de la laine, des agneaux, du fromage, tu ne nous donnes rien que nous ne soyons obligées d’arracher à la terre; et ton chien, qui ne te rapporte rien, tu partages avec lui ta propre nourriture. »

[14] Le chien, qui l’avait entendue, lui dit : « Il a raison, par Jupiter ! car c’est moi qui vous garde et qui vous empêche d’être enlevées par les hommes ou ravies par les loups : si je ne veillais sur vous, vous ne pourriez paître, dans la crainte de périr. » On ajoute qu’alors les brebis consentirent à ce que le chien leur fût préféré. Va donc dire aussi à tes parentes que tu les gardes et que tu les surveilles comme le chien de la fable; que, grâce à toi, elles ne sont insultées par personne, et qu’elles peuvent, sans crainte et sans chagrin, continuer leur laborieuse existence.

»

CHAPITRE VIII.

Socrate engage le journalier Euthère à choisir un genre de vie plus convenable.

[1]

Un jour, après une longue séparation, il rencontra un autre vieux camarade. « D’où viens-tu donc, Euthère (42), lui dit-il ? — Sur la fin de la guerre (43), Socrate, je suis revenu d’un voyage, et maintenant me voici. J’ai perdu les biens que j’avais au delà des frontières ; mon père ne m’a rien laissé en Attique, et je suis forcé aujourd’hui, à mon retour, de faire œuvre de mes mains pour me procurer le nécessaire : cela m’a paru meilleur que de rien demander à personne, d’autant que je n’ai rien sur quoi je puisse emprunter. [2]

— Et combien de temps crois-tu que ton corps ait la force de travailler pour te procurer le nécessaire moyennant un salaire ? — Pas longtemps, ma foi ! — Cependant, quand tu seras vieux, il est évident que tu auras à faire des dépenses, et personne ne voudra te payer pour tes services manuels. [3]

— Tu dis vrai. — Ne vaudrait-il donc pas mieux t’occuper dès à présent de travaux qui puissent encore te soutenir dans ta vieillesse, t’adresser à un homme qui ait de grandes propriétés, et qui ait besoin de quelqu’un pour les régir, surveiller les travaux, l’aider à rentrer les récoltes, à conserver son avoir, lui rendre service pour service ? [4]

— J’aurais peine, Socrate, à endurer l’esclavage. — Pourtant, ceux qui sont à la tête des cités et qui dirigent les affaires publiques, ne sont pas regardés pour cela comme plus esclaves que les autres hommes ; on les croit, au contraire, plus libres. [5]

— Enfin, Socrate, je ne veux pas du tout m’exposer à recevoir des reproches. — Certes, Euthère, il n’est pas facile de trouver un travail qui n’expose pas aux reproches ; quoi qu’on entreprenne, il est difficile de ne pas faire de fautes, et il est encore difficile, quand on n’en fait pas, de ne pas rencontrer un juge inepte ; aussi je m’étonnerais que, dans ce que tu dis faire aujourd’hui, il fût aisé de se mettre à l’abri du blâme. [6] Il faut donc. essayer d’éviter les gens pointilleux, et rechercher ceux qui ont l’esprit bien fait, te charger de tout ce que tu peux faire, te défier de ce que tu ne peux pas, et exécuter le mieux possible et de grand cœur tout ce que tu auras entrepris : je crois qu’en agissant ainsi tu t’exposeras fort peu aux reproches, tu trouveras des ressources contre l’indigence, tu vivras sans peine et sans crainte, et, jusqu’à ta vieillesse, tu auras largement de quoi te suffire. »

CHAPITRE IX.

Socrate indique à Criton le moyen de se mettre à l’abri des sycophantes (44).

[1]

Il entendit un jour moi présent, Criton se plaindre que la vie était difficile a Athènes pour un homme qui voulait s’occuper tranquillement de ses affaires. « Aujourd’hui, disait-il, il y a des gens qui m’intentent des procès, non parce que je leur fais du tort, mais parce qu’ils se figurent que j’aimerai mieux donner de l’argent que de me créer des embarras. » [2]

Alors Socrate : « Dis-moi, Criton, répondit-il, tu nourris des chiens pour écarter les loups de tes brebis ? — Certainement, je trouve plus d’avantage à en nourrir qu’à n’en point avoir.

— Ne consentirais-tu donc pas à nourrir aussi un homme qui voulût et qui pût écarter de toi ceux qui essayent de te nuire ?

[3] — Volontiers, si je ne craignais qu’il ne se tournât aussi contre moi. — Eh quoi ! ne vois-tu pas qu’il y a plus d’agrément et de profit à servir un homme tel que toi qu’à s’en faire un ennemi ? Sache bien qu’il y a ici nombre de ces hommes qui ambitionneraient de t’avoir pour ami. »

[5]

A la suite de cet entretien, ils trouvent Archédème (45), citoyen capable de penser et d’agir, mais pauvre. Ce n’était pas, en effet, un homme à tirer parti de tout ; il aimait le bien et il avait l’âme trop haute pour se laisser corrompre par l’argent des sycophantes (46). Dès lors, toutes les fois que Criton rapportait du blé, de l’huile, du vin, de la laine ou quelque provision des choses nécessaires que fournit la campagne, il en donnait une partie à Archédème ; lorsqu’il offrait un sacrifice, il l’invitait, et ne le négligeait en aucune de ces rencontres. [5]

Aussi Archédème, qui regardait la maison de Criton comme un refuge assuré, s’attacha complètement à lui. Il eut bientôt découvert que les sycophantes qui poursuivaient Criton, étaient chargés de crimes et avaient de nombreux ennemis : il en appela un en justice, par devant le peuple, pour être condamné à une punition corporelle ou à une amende. [6]

Cet homme, qui avait la conscience de ses méfaits, mit tout en œuvre pour se débarrasser d’Archédème ; mais Archédème ne le lâcha point qu’il n’eût laissé Criton en paix, et qu’il ne lui eût donné à lui-même quelque argent. [7]

Archédème se conduisit de la même manière dans plusieurs circonstances semblables : alors, comme il arrive que, quand un berger a un bon chien, les autres bergers s’empressent de placer auprès de lui leurs troupeaux, pour profiter aussi de ce chien; ainsi les amis de Criton le prièrent de les mettre comme lui sous la garde d’Archédème. Archédème obligeait donc Criton de bon cœur, et non-seulement Criton vivait en paix, mais encore tous ses amis. [8]

Puis, lorsque les ennemis d’Archédème lui reprochaient de s’être fait, par intérêt, le flatteur de Criton : « De quel côté est la honte, répondait Archédème, ou d’entretenir avec des hommes vertueux un échange de services réciproques, de s’en faire des amis et de s’opposer aux méchants, ou de tout faire pour nuire aux gens de bien et de s’attirer ainsi leur inimitié, de faire, au contraire, cause commune avec les méchants, d’essayer de s’en faire des amis, et de préférer leur commerce à celui des honnêtes gens ? » De ce moment Archédème fut un des amis de Criton, et les autres amis de Criton l’eurent en estime.

CHAPITRE X.

Il engage Diodore à secourir Hermogène dans la pauvreté.

[1]

Je sais encore qu’il eut cette conversation avec Diodore, un de ses amis : « Dis-moi, Diodore, si un de tes esclaves prenait la fuite, chercherais-tu à le ravoir ? [2]

— Et même, par Jupiter, j’y engagerais les autres, en faisant annoncer une récompense pour qui le ramènerait. — Eh bien, si un de tes esclaves tombait malade, n’aurais-tu pas soin de lui, n’appellerais-tu pas des médecins pour l’empêcher de mourir? — Oui, certes. — Et si un homme de ta connaissance, bien plus utile que tes esclaves, courait risque de périr de besoin, ne penses-tu pas qu’il serait de ton devoir de t’occuper de lui, de le sauver ? [3]

Or, tu sais qu’Hermogène (47)

n’est pas un ingrat, qu’il rougirait de recevoir de toi des services sans t’en rendre à son tour. Cependant un homme qui te servirait de bon gré, avec dévouement et constance, qui serait toujours prêt a exécuter tes ordres, et non-seulement prêt à les exécuter, mais à agir de lui-même, à prévenir et à prévoir; cet homme-là, je crois, vaudrait un grand nombre d’esclaves. [4]

Les bons économes recommandent, quand une denrée précieuse està bas prix, de saisir l’occasion de l’acheter ; de même, par le temps qui court, on peut, à peu de frais, se procurer de bons amis. » Alors Diodore : « Tu as raison, Socrate, dit-il ; prie Hermogène de venir me trouver. — Non, par Jupiter, je n’en ferai rien; car je pense qu’au lieu de l’appeler, il sera mieux de ta part d’aller vers lui, et qu’il ne gagnera pas plus que toi à cette démarche. » [6] Diodore se rendit en hâte près d’Hermogène, et, sans qu’il lui en coûtât beaucoup, il gagna un ami qui se faisait un devoir de ne rien dire et de ne rien faire qui ne fût utile et agréable à Diodore.

(01) C’est le fameux Aristippe de Cyrène, fondateur d’un système de morale qui fait consister le souverain bien dans l’émotion actuelle du plaisir, avec cette restriction qu’il faut en jouir sans en être l’esclave, et qu’on doit fuir les voluptés qui dégradent ou entraînent la douleur après elle. Voy. comment il est raillé par Lucien dans les Sectes à l’encan, 42. Cf. Dialog. des morts, XX, 4; Doubl. acc., 23; Hist. vér., II, 18. Nous verrons plus loin une autre discussion de Socrate avec Aristippe, livre III, chap. viii.

(02) Weiske croit ce paragraphe interpolé jusqu’aux mots : « C’est mon avis. »

(03) Sur le supplice infligé aux adultères, voyez Aristophane, Nuées, v. 1079, p. 139 de la trad. de M. Artaud Lucien, Pérégrinus, 9.

(04) Peuples voisins du Palus-Méotis ou mer d’Azof.

(05) Fameux brigands dont Thésée délivra la Grèce.

(06) Cf. Lucien, Sectes à l’encan, 12,

(07) Trav. et jours, v. 285 et suivants.

(09) Épicharme, né à Céos, poète et philosophe pythagoricien, florissait en Sicile vers 440 avant J. C. Il passe pour avoir inventé ou du moins perfectionné la comédie.

(10) . Voltaire a dit :

Le bonheur est un bien que nous vend la nature.

(11) Prodicus d’Iulis, dans l’île de Céos, disciple de Protagoras, donna dans Athènes des leçons d’éloquence et eut pour disciples Euripide, Socrate, Théramène et Isocrate. Aristophane s’est moqué de lui dans les Nuées et les Oiseaux. Pour le bel apologue d’Hercule au carrefour, cf. saint Basile, Disc, aux jeunes gens, chap. iv ; Cicéron, De offic, I, xxxii ; Lucien, le Songe, t.1, p. 3 de notre traduction. — Voyez, pour l’indication des autres imitations, la note de M. H, Martin, p. 13 de son édition classique des Mémoires sur Socrate.

(12) Je lis, avec M. H. Martin, σκοπούμενος διέσῃ au lieu de ἔσῃ δή, donné par Weiske, et διοίσῃ par Dindorf. et je traduis en conséquence.

(13) Sur l’emploi de la neige comme réfrigérant de l’eau, voy. Pline, Hist. nat., XIX, 29, xxix, xxxi, xxiii, et Martial, Épigr., XIV, 117.

(14) C’est le sens plausible que Schneider donne au mot ὑπόβαθρα, qui peut signifier aussi un marchepied.

(15) Voy. le mot de Thémistocle rapporté par Cicéron, pro Archia, 9.

(16) Socrate eut de Xanthippe, sa seconde femme, trois fils qui sont, par ordre d’âge, Lamproclès, Sophronisque et Ménexène. S’il faut en croire Sénèque, aucun d’eux ne fit honneur à son père.

(17) Une loi de Solon autorisait les poursuites non-seulement contre les outrages directs faits aux parents, mais aussi contre l’ingratitude et le manque de soin de leurs enfants.

(18) Sur ces deux frères, voyez plus haut page 13, note 1.

(19) Pour ces marques de déférence accordées a l’âge, cf. Cyropédie, VIII, vii, Hiéron, VII, et comparez avec Homère, Iliad., IX, v. 618 ; Odyssée, XXIV, v. 254; Aristophane, Nuées, v. 981.

(20) Deux mètres.

(21) Comparez avec le traité de Cicéron De amicitia, notamment les chapitres xv et xvi.

(22) Antisthène, disciple de Gorgias, puis de Socrate, florissait vers l’an 360 avant J. C. Il fut le chef de l’école des Cyniques. Ou le voit figurer à plusieurs reprises dans Xénophon.

(23) Une mine équivaut à 92 fr. 68 c. de notre monnaie.

(24) Nicias, dont Plutarque a raconté la vie, possédait une très-grande fortune, qui provenait surtout de l’exploitation des mines d’argent de Laurium. — Le talent, monnaie, valait plus de 5000 francs.

(25) Voy. plus loin les Revenus.

(26) C’était l’aîné des deux fils de Criton, que Platon a mis en scène dans le dialogue de ce nom. Criton se préoccupait beaucoup de l’éducation de ses enfants, et craignait de leur faire étudier la philosophie, à cause de la mauvaise réputation des sophistes.

(27) Odyssée, X!I, v. 184.

(28) Personnification des brisants de la mer de Sicile.

(29) « Aspasie de Milet, fille d’Axiochus, femme d’une grande beauté,d’une moralité plus que suspecte, mais d’un esprit très-distingué, vint enseigner l’éloquence à Athènes, où les premiers personnages de la république suivirent ses leçons. Les maris y conduisaient leurs femmes. Socrate et Périclès furent au nombre de ses auditeurs, et on peut voir dans le Mènexène de Platon, malgré une légère teinte d’ironie dans le préambule de ce dialogue, quel cas Socrate faisait de ses talents. Périclès répudia sa femme pour épouser Aspasie, qui exerça une grande influence sur les affaires politiques de la Grèce. Ici Xénopbon nous fait connaître une réflexion fort sensée d’Aspasie sur la manière d’arranger des mariiges. Peut-être s’occupait-elle de cette bonne œuvre, depuis qu’elle avait épousé son élève Périclès. Lorsqu’il fut mort, elle se remaria,dit-on, à Lysiclès, riche marchand de bestiaux, qui, grâce a ses leçons, devint un orateur habile. » H. MARTIN. — Cf. dans l’Encyclopédie nouvelle l’article ASPASIE de H. Fortoul.

(30) A Athènes, les mariages s’arrangeaient presque toujours par des entremetteurs, προμνηστρίδες. Voy. dans les Nuées d’Aristophane, v. 41 et suiv., les malédictions de Strepsiade contre l’entremetteur qui l’a engagé à épouser une fille noble. Ce type, qui n’est pas perdu même de nos jours, se retrouve dans l’Avare de Molière, où Frosine négocie le mariage d’Harpagon avec Marianne.

(31) Personnage qui n’est pas autrement connu.

(32) Au moment de la chute des Trente tyrans et des tentatives de Thrasybule pour rendre !a liberté à Athènes. Cf. Helléniques, II, iv.

(33) Céramon était propriétaire d’esclaves qu’il faisait travailler à divers métiers.

(34) La chlamyde était un manteau épais porté surtout par les cavaliers : il s’attachait sur l’épaule droite avec une agrafe ou une boucle, et tombait sur les cuisses en formant deux pointes.

(35) L’exomide était un vêtement court, une sorte de blouse sans manches, que portaient les esclaves, les pauvres, les artisans et les citoyens amis d’une très-grande simplicité.

(36) On ne sait rien de plus sur ce personnage, sinon qu’Aristophane le nomme aussi au vers 426 de l'Assemblée des femmes.

(37) C’est ce qu’on nommait liturgies. Il y en avait de plusieurs espèces : l'estiasis, repas donné à la tribu les jours de fête ; la chorègie, entretien et direction d’un chœur dramatique; la gymnasiarchie, relative aux jeux sicrés et aux exercices préparatoires à ces jeux dans les gymnases; la triérarohie, qui consistait à équiper une galère ; la.proïsphorie, avance de l’impôt sur les biens. Cf. Boeck, Economie politique des Athéniens, III, 21 -23 ; IV, 9 et 12, et la préface placée par Wolf en tête de la Leptinienne de Démosthènes.

(38) D’autres lisent Ciribus, Corébus, Cyrébion et Cyrébius.

(39) Colytte était un bourg de l’Attique, dela tribu Égéide. Cf. Lucien, Timon, 49 et 50, t.1, p. 46 et 47 de notre traduction.

(40) La chlanidε était une sorte de manteau du genre de la chlamyde, mais plus léger et plus élégant.

(41) Je supprime la virgule placée dans quelques textes après ἐργάζεσθαι.

(42) On ne le connaît que par ce passage.

(43) La guerre du Péloponèse, qui ruina un grand nombre d’Athéniens. Cf. Gouvernement des Athéniens, chap. i ; Banquet, IV.

(44) Les dénonciateurs, les mouchards grecs, furent la peste de la démocratie athénienne, comme les délateurs, les qnadruplateurs, furent le fléau de Rome dans les derniers temps de la république et sous l’empire. Cf. Lucien, de la Délation, t. II, p. 284 de notre traduction.

(45) Un des plus puissants démagogues d’Athènes.

(46) Pour ce passage controversé, j’ai suivi rigoureusement le texte de Weiske.

(47) Hermogène, fils d’Hipponicus et frère du riche Callias, fut un des meilleurs et des plus fidèles disciples de Socrate. Il figure comme interlocuteur dans le Banquet de Xénophon, dont la scène est chez son frère Callias, et dans le Cratyle de Platon.

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(49)

(50)

DE XENOPHON

LIVRE III.

CHAPITRE PREMIER.

Devoirs d’un général.

[1] Comment ceux qui aspiraient aux dignités trouvaient en Socrate un guide utile vers le but auquel ils tendaient, c’est ce que je vais maintenant raconter. Ayant appris un jour qu’un nommé Dionysodore (01), arrivé à Athènes, s’annonçait comme professeur de stratégie, Socrate dit à l’un de ses disciples, qu’il savait jaloux d’obtenir les fonctions de général dans sa patrie : [2] « Il serait honteux, n’est-ce pas ? jeune homme, pour quelqu’un qui veut devenir stratège (02) dans son pays, lorsqu’il se présente une occasion d’apprendre cet art, de la laisser échapper, et ce serait mériter d’être puni plus sévèrement encore qu’un homme qui entreprend de faire des statues sans avoir appris la statuaire. [3]

En effet, dans les dangers de la guerre, la cité tout entière s’abandonne au stratège; il suit que de ses succès résultent de grands avantages, et de ses revers de grands maux. Comment donc ne serait-il pas juste de punir un homme qui, après avoir négligé d’apprendre à être général, mettrait tout en œuvre pour être élu (03)? » Après ces conseils, Socrate engagea le jeune homme à aller étudier. [4] Quand il fut revenu de prendre ses leçons, Socrate lui dit en se jouant : « Ne trouvez-vous pas, citoyens, que de même qu’Homère donne à Agamemnon le titre de respectable (04), ainsi ce jeune homme, après ses leçons de stratégie, paraît plus respectable encore ? Car si celui qui a appris à jouer du luth, est un joueur de luth, lors même qu’il n’en joue pas ; si celui qui a appris la médecine, est cependant médecin, lors même qu’il n’exerce pas, de la même manière, à partir de ce moment, ce jeune homme ne cesse pas d’être un stratège, lors même que personne ne le choisirait; tandis que celui qui ne sait pas n’est ni stratège, ni médecin, fût-il choisi par tous les hommes. [5]

Mais, continua-t-il, afin que si quelqu’un de nous devenait jamais taxiarque ou lochage (05) sous tes ordres, nous fussions plus versés dans les choses de la guerre, dis-nous par où Dionysodore a commencé à t’enseigner la stratégie. » Alors le jeune homme : « Il a commencé, dit-il, par où il a également fini ; il m’a enseigné la tactique (06)

et rien de plus. [6]

— Ce n’est pourtant là, reprit Socrate, qu’une bien petite partie de l’art du général (07)

; il faut encore qu’il sache se procurer tout le matériel de la guerre et fournir de tout le soldat ; qu’il soit fécond en expédients, entreprenant, soigneux, patient, entendu, indulgent et sévère, franc et rusé, cauteleux et agissant à la dérobée, prodigue et rapace, libéral et cupide, réservé et résolu; enfin il faut avoir, pour être un bon stratège, toutes les autres qualités que donnent la nature et la science (09).

[7] Il est beau de connaître aussi l’art de ranger des troupes ; car il y a une grande différence entre une armée bien rangée et des troupes en désordre : de même des pierres, des briques, des poutres, des tuiles jetées sans ordre, ne servent de rien; mais si l’on dispose dans les fondements et sur les combles les matériaux qui ne peuvent ni se pourrir ni s’altérer, comme les pierres et les tuiles, si on ajuste au milieu les briques et les poutres, comme dans une bâtisse, il en résulte une propriété qui a une grande valeur, une maison (10). [8] — Ce que tu viens de dire, Socrate, répondit-il, est la même chose absolument que ce qui se pratique à la guerre : là, en effet, on doit placer aux premiers et aux derniers rangs les meilleurs soldats, et mettre au milieu les troupes moins bonnes, pour qu’elles soient entraînées et poussées par les autres (11).

[9] — C’est bien, reprit Socrate, si l’on t’a appris à discerner les bons et les mauvais soldats ; autrement, à quoi te serviront tes leçons ? Car si ton maître t’avait dit d’arranger de l’argent en mettant dessus et dessous les meilleures pièces, et au milieu les moins bonnes, sans t’avoir appris à distinguer la vraie monnaie de la fausse, cela ne te servirait de rien. — Mais, par Jupiter, il ne me l’a pas appris, en sorte que c’est à nous à distinguer les bons soldats des mauvais. [10]

— Eh bien, qui nous empêche d’examiner comment nous ne pourrons pas nous tromper ? — J’y consens, dit le jeune homme. — Si donc il s’agissait d’enlever de l’argent, ne ferions-nous pas bien de placer en tête les soldats qui ont le plus d’amour pour le gain ? — C’est mon avis. — Et s’il s’agit de courir des dangers, ne mettrons-nous pas au premier rang ceux qui ont le plus d’amour pour la gloire ? — Sans doute, car ils ne demandent qu’à s’exposer pour l’honneur : ceux-là ne sont donc pas difficiles à découvrir : toujours en vue, on les a partout sous la main. [11] — Mais ne t’a-t-il appris qu’à mettre une armée en bataille, ou bien t’a-t-il enseigné où et comment il faut user des diverses manières de la ranger ? — Pas du tout. — Cependant il y a mille circonstances où il ne faut ni ranger ses troupes ni les conduire de la même manière. — Par Jupiter, il ne m’a rien fait connaître de tout cela. — Eh bien ! par Jupiter, retourne auprès de lui et interroge-le : car s’il sait son métier et qu’il ne soit pas un impudent, il rougira d’avoir reçu de l’argent et de t’avoir renvoyé sans t’instruire.

CHAPITRE II.

Un bon général doit veiller à la conservation et au bien-être de ceux qu’il a sous ses ordres. [1]

Rencontrant un jour un homme qui venait d’être élu stratège : « Pourquoi, lui dit-il, à ton avis, Homère appelle-t-il Agamemnon pasteur des peuples (12)

! N’est-ce pas parce que, semblable à un pasteur qui veille à ce que ses brebis soient en bonne santé, qu’elles aient tout ce qu’il leur faut, un général doit veiller à ce que ses soldats soient en bonne santé, qu’ils aient tout ce qu’il leur faut et soient placées dans les conditions pour lesquelles ils sont soldats ? Or, ils sont soldats pour que leurs triomphes sur les ennemis augmentent leur bonheur. [2]

Ailleurs (13), lorsque Homère loue Agamemnon, en disant :

Il était à la fois bon prince et bon guerrier, n’est-ce pas parce qu’il était bon guerrier, non-seulement en combattant seul avec courage contre les ennemis, mais en communiquant son courage à l’armée tout entière, et bon prince, non-seulement en se procurant à lui-même les biens de la vie, mais en assurant le bonheur de ceux dont il était roi ? [3] En effet, un roi est élu, non pour veiller uniquement à son bien-être personnel, mais pour la prospérité de ceux qui l’ont choisi ; tous ceux qui se font soldats veulent s’assurer une vie heureuse, et, s’ils choisissent des généraux, c’est pour avoir quelqu’un qui les conduise à ce but. [4]

Il faut donc que le général procure le bien-être à ceux qui l’ont élu ; et il serait difficile de trouver rien de plus beau que l’accomplissement, rien de plus honteux que l’oubli de ce devoir. » C’est ainsi qu’en recherchant quel devait être le mérite d’un bon général, Socrate faisait abstraction de tout le reste, et ne lui laissait d’autre objet que de rendre heureux ceux qu’il commande.

CHAPITRE III.

Le commandant de la cavalerie doit l’améliorer, en se montrant sévère sur le choix des chevaux, en exerçant les hommes à la manœuvra et en s’en faisant aimer et obéir. [1]

Un citoyen venait d’être élu hipparque (14) ; je n’ai pas oublié l’entretien qu’eut Socrate avec lui. « Pourrais-tu nous dire, jeune homme, pourquoi tu as ambitionné d’être hipparque ? Ce n’était pas sans doute pour marcher à la tête des cavaliers : cet honneur appartient aux archers à cheval (15), qui précèdent même les hipparques. — Tu dis vrai. — Ce n’était pas sans doute pour te faire connaître : les fous eux-mêmes sont connus de tous. [2] — Tu dis encore vrai. — N’est-ce pas parce que tu espères améliorer la cavalerie de la république, et, si l’on a besoin des cavaliers, rendre, à leur tête, des services à l’État ? — C’est, en effet, cela. — Voilà, par Jupiter, reprit Socrate, un but glorieux, si tu peux l’atteindre ! Enfin on t’a donc élu pour commander les chevaux et les cavaliers. — Justement. [3]

—- Eh bien, dis-nous d’abord ce que tu as l’intention de faire pour améliorer les chevaux. — Mais cela n’est pas mon affaire ; c’est à chaque cavalier en particulier à prendre soin de son cheval. [4]

— Cependant, si les uns t’amènent des chevaux qui n’aient ni pieds, ni jarrets, ni vigueur, les autres des bêtes si mal nourries qu’elles ne puissent suivre; ceux-ci des animaux si fougueux qu’ils ne demeureront pas où tu les auras placés ; ceux-là des chevaux si rétifs que tu ne puisses même les mettre en rang, de quoi te servira ta cavalerie? Comment pourras-tu, à la tête d’un pareil corps, rendre des services à la république ? — Oui, tu as raison, je tâcherai de veiller de mon mieux sur les chevaux. [5] — Eh quoi! ne t’efforceras-tu pas aussi d’améliorer les cavaliers? — Sans doute. — Alors, ne commenceras-tu pas par les habituer à sauter plus lestement à cheval ? — Il le faut bien; car si quelqu’un d’entre eux vient à tomber, il se tirera plus vite d’affaire. [6]

— Et maintenant, quand il s’agira d’en venir aux mains, inviteras-tu les ennemis à venir sur le terrain sablé où vous avez coutume de manœuvrer, ou bien essayeras-tu de faire les exercices sur toutes les espèces de terrain où peuvent se rencontrer les ennemis ? — Cela vaudrait mieux. — En outre, ne mettras-tu pas tes soins à ce que le plus grand nombre possible sachent lancer leurs traits de dessus leurs chevaux ? — Cela vaut encore mieux. [7]

— Piquer le courage des cavaliers, les animer contre l’ennemi, et augmenter ainsi leur force, y as-tu songé ? — Si je n’y ai pas songé jusqu’ici, maintenant du moins j’essayerai. [8]

— Pour te faire obéir des cavaliers, as-tu quelque moyen en tête ? Car sans cela, chevaux et cavaliers, excellents et vigoureux, ne te serviraient de rien. — Tu dis vrai ; mais quel est donc, Socrate, le meilleur moyen de les plier à l’obéissance ? [9]

— Tu as remarqué, sans doute, qu’en toute occasion les hommes consentent à se soumettre à ceux qu’ils croient supérieurs : dans une maladie, celui qu’on croit le plus habile médecin, on se soumet volontiers à lui ; dans une traversée, ceux qui naviguent écoutent celui qu’ils regardent comme le marin le plus habile ; en agriculture, celui qu’on croit le plus habile agriculteur. — C’est juste. — Eh bien, de même pour la cavalerie, celui qui paraît savoir le mieux ce qu’il faut faire, les autres l’écouteront de préférence. [10]

— Si donc, Socrate, je me montre supérieur à eux, cela me suffira pour m’en faire obéir ? — Oui, pourvu que tu leur apprennes aussi que l’obéissance est pour eux le meilleur moyen de gloire et de salut. — Mais comment le leur apprendrai-je ? — Beaucoup plus facilement, par Jupiter, que s’il te fallait leur apprendre que le mal est préférable au bien et procure plus d’avantages. [11]

— Tu veux dire probablement qu’un commandant de cavalerie doit, outre les autres qualités essentielles, posséder le talent de la parole? — Pensais-tu donc que l’on dût être un hipparque muet ? N’as-tu pas songé que toutes les choses que nous avons apprises par l’usage, choses excellentes entre toutes, puisque c’est par elles que nous savons vivre, nous les avons toutes apprises au moyen de la parole, et que toute autre belle connaissance que l’on acquiert, c’est de même à l’aide de la parole qu’on y arrive. Aussi les meilleurs maîtres sont en même temps ceux qui se servent le mieux de la parole, et ceux qui possèdent le mieux les connaissances les plus utiles sont en même temps ceux qui savent le mieux en parler. [12]

N’as-tu pas songé aussi que, quand on veut réunir dans notre ville un chœur comme celui qu’on envoie à Délos (16), il est impossible d’en trouver un ailleurs qui rivalise avec le nôtre, et qu’aucune ville ne peut rassembler d’aussi beaux hommes que ceux d’ici ? [13]

— C’est vrai. — Et pourtant les Athéniens ne l’emportent pas autant sur les autres peuples par la beauté de la voix, la taille et la vigueur, que par l’amour de la gloire (17), qui excite avant tout aux choses belles et honorables. — C’est encore vrai. [14]

— Et ne penses-tu pas aussi que notre cavalerie, si l’on en prenait soin, l’emporterait de beaucoup sur toutes les autres par l’entretien des armes et des chevaux, par la bonne tenue et par l’intrépidité dans les dangers, en face de l’ennemi, si elle pensait obtenir par là des éloges et de la gloire ? — Cela est vraisemblable. [15] — Ne perds donc pas de temps, mais efforce-toi de faire prendre à tes hommes des habitudes qui te seront utiles à toi-même , et, par toi, aux autres citoyens. — Oui, par Jupiter, je m’y efforcerai. »

CHAPITRE IV.

Les qualités d’un bon économe sont très-utiles à un général.

[1] Voyant un jour Nicomachide (18)

revenant de l’assemblée du peuple, il lui dit : « Quels sont, Nicomachide, les stratèges élus ? » Alors celui-ci : « N’est-ce pas, Socrate, que voilà bien les Athéniens ? Au lieu de m’élire, moi qui, depuis mon enrôlement, ai vieilli dans la milice, qui ai été lochage et taxiarque, qui ai reçu tant de blessures de nos ennemis (et en même temps il les mettait à nu et en montrait les cicatrices ), ils ont été choisir un Antisthène, qui n’a jamais servi comme hoplite (19), qui n’a jamais rien fait de saillant dans la cavalerie, et qui ne sait rien qu’amasser de l’argent. [2] — Mais , reprit Socrate, n’est-ce pas une qualité excellente, si elle lui sert à procurer le nécessaire aux soldats ? — Les marchands aussi, dit Nicomachide, sont bons à amasser de l’argent, mais ce n’est pas une raison pour qu’ils puissent commander une armée. » [3]

Alors Socrate : « Mais Antisthène est aussi passionné par la gloire, qualité nécessaire à un général. Ne vois-tu pas que, toutes les fois qu’il a été chorège (20), son chœur l’a emporté sur tous les autres ? — Par Jupiter, dit Nicomachide, autre chose est d’être à la tête d’un chœur ou d’une armée. [4]

— Cependant, reprit Socrate, Antisthène, qui ne sait pas chanter, qui est incapable d’instruire des chœurs, a eu, malgré cela, le talent de choisir les meilleurs artistes. — Il trouvera donc aussi à l’armée, dit Nicomachide, des gens qui mettront pour lui les troupes en bataille, et qui combattront à sa place. [5] — Si donc, reprit Socrate, il sait trouver et choisir les meilleurs soldats, comme il a choisi les meilleurs choristes. il pourrait bien aussi remporter la palme guerrière ; et il est vraisemblable qu’il aimera mieux encore se mettre en dépense pour triompher à la guerre avec toute la république, qu’avec sa tribu seule dans les chœurs.[6] — Tu dis donc, Socrate, que le même homme peut être à la fois bon chorège et bon stratège ? — Je dis, qu’un homme qui, placé à la tête de quoi que ce soit, sait ce qu’il faut et se le procure, sera un excellent directeur, qu’on le place à la tête d’un chœur, d’une maison, d’une ville, d’une armée. » [7]

Alors Nicomachide : « Par Jupiter, Socrate, je n’aurais jamais cru t’entendre dire qu’un bon économe peut être bon général. — Eh bien, examinons les devoirs de l’un et de l’autre, et voyons s’ils sont les mêmes ou s’ils sont différents. — Voyons. [8]

— Et d’abord s’entourer de subordonnés obéissants et dociles, n’est-ce pas le devoir de l’un et de l’autre? — Assurément. — Maintenant ne doivent-ils pas imposer à chacun les fonctions qu’il peut remplir? — C’est juste. — Je crois qu’ils sont également tenus de châtier les lâches et de récompenser les bons. — Certainement. [9]

— Tous deux ne feront-ils pas bien de se concilier l’affection de leurs subordonnés ? — Assurément. — Ont-ils également intérêt ou non à se faire des alliés et des auxiliaires ? — C’est également leur intérêt. — Tous deux ne doivent-ils pas s’efforcer de conserver les biens présents ? — Rien de mieux. — Enfin, dans leurs attributions différentes, ne doivent-ils pas être également laborieux et attentifs ? [10]

— Tous ces devoirs leur sont communs sans exception; mais pour ce qui est de combattre, ce n’est plus la même chose. — Cependant tous deux ont des ennemis ? — Sans aucun doute, ils en ont. — N’ont-ils donc pas le même intérêt à l’emporter sur eux ? [11]

— Certainement ; mais ce que tu négliges de nous dire, c’est de quoi leur servira, s’il faut se battre, la science économique. — En ce cas même, elle leur sera de la plus grande utilité ; un bon économe, sachant qu’il n’y a rien de plus utile, de plus avantageux que de vaincre les ennemis dans une bataille, rien de plus nuisible, de plus ruineux que d’être vaincu, sera plein de zèle pour chercher et pour se ménager tout ce qui peut aider à la victoire ; d’attention à se défier et à se garantir de tout ce qui peut amener une défaite, d’énergie à combattre, en voyant qu’il a tout ce qu’il faut pour vaincre : autrement, si ces ressources lui font défaut, il se gardera bien d’engager l’action. [12]

Ne méprise donc pas, Nicomachide, les bons économes. Les affaires des particuliers ne diffèrent que par le nombre des affaires publiques : tous les autres points se ressemblent; et l’essentiel, c’est que les unes et les autres ne peuvent se traiter que par des hommes, que ce ne sont pas tels hommes qui font les affaires privées, et tels autres les affaires publiques, que ceux qui dirigent les affaires publiques n’emploient pas certains hommes, et certains autres ceux qui administrent les affaires privées. Or, quand on sait bien employer les hommes, on dirige également bien les affaires privées ou publiques ; quand on ne le sait pas, des deux côtés on ne commet que des bévues. »

CHAPITRE V.

Il expose au fils de Périclès les causes de la décadence d’Athènes et les moyens de rendre aux Athéniens leur prospérité passée et leur ancienne vertu.

[1] Il eut un jour avec Périclès (21), fils du grand Périclès, la conversation suivante : « Pour moi, dit Socrate, j’ai l’espoir, Périclès, que, si tu deviens stratège, la ville deviendra meilleure et plus glorieuse par les armes et triomphera de ses ennemis. » Alors Périclès: « Je souhaiterais, Socrate, ce que tu dis; mais le moyen qu’il en arrive ainsi, je ne puis le savoir. — Veux-tu donc, dit Socrate, que nous examinions et que nous calculions en quoi dès à présent ce résultat est possible ? — Je le veux bien. [2]

— Tu n’ignores pas que le peuple d’Athènes n’est pas moins nombreux que celui de la Béotie ? — Je le sais. — Les meilleurs et les plus beaux corps de troupes, où crois-tu qu’on puisse les lever, chez les Béotiens ou chez les Athéniens ? [3] — Je ne crois pas que nous restions en arrière sous ce rapport. — Lesquels crois-tu les plus unis par la concorde ? — Les Athéniens; car bon nombre de Béotiens, opprimés par les Thébains, sont mal disposés envers eux, et à Athènes je ne vois rien de semblable. — Mais pourtant les Béotiens sont les plus ambitieux et les plus obligeants de tous les peuples, ce qui excite vivement les hommes à braver les périls pour la gloire et pour la patrie. — Sur ce point les Athéniens sont irréprochables. — Quant aux belles actions des ancêtres, il n’est pas de peuple qui puisse en compter de plus grandes et de plus nombreuses que les Athéniens : ce souvenir, chez la plupart d’entre eux, élève le cœur, entraîne à la vertu et développe le courage. [4]

— Tout ce que tu dis là est vrai, Socrate.

Mais tu vois que depuis l’échec de nos mille hommes avec Tolmidas (22), auprès de Lébadie (23) et celui d’Hippocrate à Délium (24), la gloire d’Athènes s’est humiliée devant celle des Béotiens, et l’audace des Béotiens contre les Athéniens s’est accrue à ce point, que les Béotiens, qui jadis n’osaient pas se mesurer avec les Athéniens sans les Lacédémoniens et les autres peuples du Péloponnèse, menacent maintenant de se jeter sans alliés sur l’Attique, et que les Athéniens, qui jadis, lorsque les Béotiens étaient seuls, allaient ravager la Béotie, craignent maintenant que les Béotiens ne dévastent l’Attique. » [5]

Alors Socrate : « Je m’aperçois bien, dit-il, qu’il en est ainsi ; mais il me semble que la république montrerait aujourd’hui des dispositions plus bienveillantes envers un homme de bien qui serait à la tête des affaires : car la confiance engendre l’incurie, l’indolence et l’indiscipline ; la crainte rend les hommes plus vigilants, plus soumis, plus disciplinés.

[6] La preuve en est dans ce qui se passe sur les vaisseaux : tant qu’on ne craint rien, tout y est plein de confusion ; mais dès qu’on redoute la tempête ou l’ennemi, non-seulement on exécute tous les ordres, mais on garde le silence en attendant le commandement, de la même manière que les choristes (25).

[7] — Si nous souhaitons, dit Périclès, que les Athéniens obéissent, c’est le moment de nous demander comment on pourrait les stimuler de nouveau, les rappeler à leur vertu, à leur gloire et à leur prospérité d’autrefois. [8]

— Eh bien ! dit Socrate, si nous voulions qu’ils reprissent des richesses passées en d’autres mains , ne leur montrerions-nous pas qu’elles ont appartenu à leurs pères, et qu’elles leur appartiennent à eux-mêmes, afin de les exciter à se les approprier ? Mais puisque nous voulons qu’ils s’efforcent d’atteindre au premier rang par la vertu, nous devons leur montrer que ce rang leur appartient de temps immémorial, et qu’en essayant de le reconquérir, ils se mettraient au-dessus de tous les peuples. [9] — Et comment le leur apprendrons-nous ? — Si nous leur rappelons, à eux qui l’ont déjà entendu dire, que dès les temps les plus reculés leurs ancêtres ont été de grands hommes. [10]

— Veux-tu parler de ce différend des dieux, que Cécrops et ses auteurs eurent à juger à cause de leur vertu (26) ? — Oui, et je veux parler aussi de la naissance et de l’éducation d’Érechthée (27), et de la guerre soulevée contre eux (28), sous son règne, par tout le continent (29), de celle qu’ils eurent du temps des Héraclides (30)

avec les peuples du Péloponnèse, et de toutes celles qu’ils firent sous la conduite de Thésée (31) ;

toutes rencontres où ils se montrèrent supérieurs à tous leurs contemporains. [11]

Si tu veux, nous leur rappellerons aussi les exploits de l’âge suivant, qui n’est pas bien loin du nôtre, les combats (32), qu’ils ont livrés seuls à cette nation souveraine de l’Asie entière et de l’Europe jusqu’à la Macédoine, qui possédait un empire plus vaste et des ressources plus puissantes que celles de ses ancêtres, et qui avait accompli de plus glorieux travaux ; puis les victoires qu’ils ont remportées avec l’aide des peuples du Péloponnèse, et sur terre et sur mer, exploits qui leur ont valu le bruit d’être supérieurs à ceux de leur temps. — Ils ont, en effet, ce bruit. [12]

— Aussi, tandis qu’il se faisait un grand nombre d’émigrations dans la Grèce, ceux de l’Attique demeurèrent sur leur territoire ; les nations qui disputaient ensemble de leurs droits, s’en remettaient à leur jugement, et nombre de gens opprimés par de plus forts se réfugiaient auprès d’eux. » [13]

Alors Périclès : « Je m’étonne, Socrate, que notre ville ait ainsi décliné. — Pour moi, je pense, reprit Socrate, que de même qu’on voit certains athlètes, qui l’emportent de beaucoup sur d’autres par la supériorité de leurs forces, s’abandonner à la nonchalance et descendre au-dessous de leurs adversaires, de même les Athéniens, se sentant supérieurs aux autres peuples, se sont négligés et ont dégénéré. [14]

— Et maintenant, que pourraient-ils faire pour recouvrer leur ancienne vertu ? » Alors Socrate : « Il n’y a point ici de mystère ; il faut qu’ils reprennent les mœurs de leurs ancêtres, qu’ils n’y soient pas moins attachés qu’eux, et alors ils ne seront pas moins vaillants ; sinon, qu’ils imitent du moins les peuples qui commandent aujourd’hui, qu’ils adoptent leurs institutions, qu’ils s’y attachent de même, et ils cesseront de leur être inférieurs; qu’ils aient plus d’émulation, ils les auront bientôt surpassés. [15]

— Tu veux dire que notre république sera longtemps encore loin de la vertu. Quand, en effet, les Athéniens sauront-ils, à l’exemple des Spartiates, respecter la vieillesse. eux qui, en commençant par mépriser leurs pères, méprisent ainsi les vieillards ? Quand s’exerceront-ils de la même manière, eux qui, non contents de négliger leur propre vigueur, tournent en ridicule ceux qui en font l’objet de leurs soins? Quand obéiront-ils aussi à leurs gouvernements, eux qui se font gloire de les mépriser ? [16]

Quand auront-ils le même accord, eux qui, au lieu de travailler à l’intérêt commun, ne cherchent qu’à s’entre-nuire, et sont plus jaloux les uns des autres que du reste des hommes ? Mais le pire de tout, c’est qu’on les voit, divisés dans les réunions particulières et dans les assemblées publiques, s’intenter plus de procès que partout ailleurs (33), préférer un gain prélevé sur autrui à une aide réciproques, traiter les affaires de l’État comme si elles leur étaient étrangères, en faire l’objet de leurs luttes et se plaire à y employer toutes leurs forces. [17]

De là cette grande incapacité, cette malignité qui envahit la république; de là ces discordes et ces haines mutuelles parmi les citoyens : fléaux qui me font craindre qu’Athènes ne tombe un jour dans des maux qu’elle serait incapable de supporter.

[18] — Oh ! non, Périclès, reprit Socrate, ne va pas t’imaginer que les Athéniens soient atteints d’une perversité incurable. Ne vois-tu pas le bon ordre qui règne parmi nos matelots, l’obéissance aux maîtres dans les jeux gymniques, et pareille soumission de la part des choristes à l’égard de leurs chefs ? [19]

— Sans doute c’est un fait merveilleux que des gens de cette espèce obéissent à ceux qui les dirigent, tandis que les hoplites et les cavaliers, qui semblent l’élite des gens de bien, sont les plus indisciplinés de tous. »

[20] Alors Socrate :

« Mais l’Aréopage, Périclès, ne se compose-t-il pas d’hommes choisis et éprouvés ? — C’est vrai. — Eh bien l connais-tu un tribunal qui soit plus digne, plus honorable, plus équitable dans tous ses jugements, plus estimable pour tout le reste ? — Je ne lui reproche rien. — Il ne faut donc pas désespérer des Athéniens, comme incapables de toute discipline. [21]

— Mais c’est précisément à la guerre, où la tempérance, l’ordre et la soumission sont le plus nécessaires, qu’ils ne font preuve d’aucune de ces vertus. — C’est que peut-être aussi, dit Socrate, ils y sont commandés par les gens les moins capables. Ne vois-tu pas que personne ne se présente pour commander aux joueurs de luth, aux chanteurs et aux danseurs, sans en avoir le talent ? qu’il en est de même pour les lutteurs et les athlètes exercés au pancrace ? Tous ceux qui les dirigent peuvent dire d’où ils ont reçu les principes de leur art ; mais la plupart des généraux sont de vrais improvisateurs. [22]

Je ne crois pas du tout que tu leur ressembles ; je pense, au contraire, que tu pourrais dire également bien quand tu as commencé à apprendre la stratégie et la lutte ; je suis encore convaincu que tu as conservé les principes de stratégie légués par ton père et que tu as rassemblé de toutes parts les connaissances qui pouvaient un jour te servir à la tête des armées. [23]

Je ne doute pas non plus que tu ne réfléchisses profondément, afin de n’ignorer, à ton insu, aucune des pratiques utiles à la guerre, et que, si tu t’aperçois qu’il te manque quelque chose, tu ne t’en enquières auprès de ceux qui savent, n’épargnant ni dons ni bienfaits pour apprendre d’eux ce qui t’a échappé et pour l’attacher de bous auxiliaires. » [24]

Alors Périclès : « Je comprends parfaitement, Socrate, que, si tu me parles ainsi, ce n’est pas avec la conviction que je ne néglige aucun de ces soins, mais tu essayes de m’apprendre qu’un homme qui veut commander doit veiller à tout cela : je suis complètement de ton avis. [25]

— Eh bien! as-tu remarqué, Pénclès, que sur nos frontières, s’étendent, le long de la Béotie, de hautes montagnes (34), qui ne laissent d’entrée chez nous que par des défilés étroits et difficiles, et que le cœur du pays est enveloppé de roches inaccessibles (35) ? — Assurément.

[26] — En outre, n’as-tu pas entendu dire que les Mysiens (36)

et les Pisidiens (37) occupent dans le pays du Grand Roi des contrées tout à fait inaccessibles, et qu’armés à la légère, ils font, par leurs incursions, beaucoup de mal à ce pays et conservent eux-mêmes leur liberté ? — J’en ai entendu parler. [27]

— Ne crois-tu donc pas que, si les Athéniens, pendant l’âge de l’agilité, s’armaient de même à la légère et s’emparaient des montagnes limitrophes de leur pays, ils pourraient faire du mal à nos ennemis et assurer un puissant rempart à nos concitoyens ? » Alors Périclès : « Je crois, Socrate, dit-il, que ce serait une chose tout à fait avantageuse. [28]

— Eh bien! reprit Socrate, puisque ces plans t’agréent, travaille, mon cher, à les réaliser : ce que tu pourras en accomplir sera beau pour toi et avantageux pour la ville; si tu échoues, tu ne nuiras pas à ta patrie et tu n’en auras point la honte. »

CHAPITRE VI.

Il engage Glaucon, jeune homme sans expérience, à ne pas se mêler des affaires de l’État (38). [1] Glaucon (39), fils d’Ariston, aspirait à devenir orateur populaire, avec la prétention d’arriver au gouvernement de l’État, quoiqu’il n’eût pas encore vingt ans ses parents et ses amis ne pouvaient le faire revenir, bien qu’on l’arrachât de la tribune et qu’on le couvrît de huées. Socrate, qui lui voulait du bien, par amitié pour Charmide, fils de Glaucon (40), et pour Platon, parvint seul à le rendre sage. Le rencontrant un jour et voulant tout d’abord se faire écouter, il engagea ainsi la conversation avec lui : « Glaucon, dit-il, tu t’es donc mis dans la tête de gouverner notre cité ? — Mais oui, Socrate. — Par Jupiter, c’est le plus beau des projets qu’un homme puisse former : car il est clair que, si tu parviens à ton but, tu seras en passe d’obtenir tout ce que tu désireras, de servir tes amis, d’élever la maison de tes pères, d’agrandir ta patrie. Tu commenceras par te faire un nom dans ton pays, puis dans toute la Grèce, et peut-être même, comme Thémistocle, jusque chez les barbares ; enfin, partout où tu iras, tu fixeras sur toi tous les yeux. » [3]

En entendant ces mots, Glaucon se redressait avec fierté et demeurait avec plaisir. Socrate continua en ces termes : « N’est-il pas évident que, si tu veux être honoré, tu dois rendre service à la république ? — Sans doute. — Au nom des dieux, ne me cache rien, dis-moi quel est le premier service que tu veux lui rendre. » [4]

Glaucon gardait le silence, cherchant en lui-même par où il commencerait, « Voudrais- tu d’abord, lui dit Socrate, de la même manière que s’il s’agissait d’enrichir la maison d’un ami, t’efforcer d’enrichir la république ? — Je le voudrais. [5]

— Le moyen de la rendre plus riche, n’est-ce pas de lui procurer de plus grands revenus ? — C’est tout naturel. — Dis-nous donc d’où se tirent aujourd’hui les revenus de l’État et quel en est le chiffre. Il est évident que tu en as fait une étude, afin de pouvoir suppléer aux produits qui se trouveraient trop faibles et remplacer ceux qui viendraient à manquer. — Mais, par Jupiter, reprit Glaucon, je n’y ai jamais songé.

[6] — Puisque tu n’as pas songé à ce point, dis-nous au moins quelles sont les dépenses de la ville : car il est certain que tu as l’intention de diminuer celles qui sont superflues. — Ma foi, je ne m’en suis pas non plus occupé. — Eh bien, remettons à un autre temps le projet d’enrichir l’État; comment, en effet, y songer avant de connaître les dépenses et les revenus? [7]

— Mais Socrate, dit Glaucon, on peut encore enrichir la république de la dépouille des ennemis. — Oui, sans doute, si l’on est plus fort qu’eux; car si l’on était plus faible, on perdrait même ce que l’on a. — Tu dis vrai.

[8] — Celui qui veut, à l’occasion, pouvoir faire une guerre, doit donc connaître la force de sa nation et celle des ennemis, afin que, si sa patrie est la plus forte, il lui conseille de commencer les hostilités, et si elle est la plus faible, il lui persuade de se tenir sur la défensive. — Tu as raison. [9]

— Dis-nous donc d’abord quelles sont les forces de notre cité sur terre et sur mer, puis quelles sont celles des ennemis. — Ma foi, je ne puis te répondre ainsi sans préparation. — Mais si tu as écrit quelque chose là-dessus, je l’entendrai avec le plus grand plaisir. — Non ; par Jupiter, je n’ai absolument rien écrit. [10]

— Eh bien, alors, nous ajournerons aussi notre première délibération au sujet de la guerre ; peut-être, vu l’importance de l’objet et ton début dans les affaires, n’as-tu pas pu l’étudier encore ? Mais je vois que tu t’es occupé déjà de la défense du pays ; tu sais quelles garnisons sont nécessaires et quelles autres ne le sont pas, sur quels points les gardes sont trop nombreuses ou bien insuffisantes; tu conseilleras d’augmenter celles qui ne sont pas assez fortes, de retirer celles qui ne sont pas nécessaires. [11]

— Par Jupiter, reprit Glaucon, je suis d’avis de les retirer toutes; car elles gardent le pays de manière à ce qu’on y vole tout. — Mais si l’on retire les garnisons , ne sens-tu pas qu’il sera possible alors à qui voudra d’enlever même de vive force ? D’ailleurs, as-tu visité toi-même les garnisons? Comment sais-tu qu’elles font mal leur service? — Je le suppose. — Eh bien, quand nous aurons quelque chose de plus que des suppositions, alors nous délibérerons aussi sur cet objet. — Peut-être cela vaudra-t-il mieux. [12]

— Je sais, ajouta Socrate, que tu n’as pas été voir les mines d’argent, de sorte que tu ne peux pas dire pourquoi elles produisent moins qu’autrefois (41). — En effet, je n’y ai pas encore été. — On dit, ma foi, que l’air y est malsain ; et conséquemment, si l’on vient à en délibérer, tu auras là une excuse suffisante. — Tu te moques de moi (42), reprit Glaucon. [13]

— Mais je suis sûr du moins que tu as soigneusement examiné combien de temps le blé récolté dans le pays peut nourrir la ville, et combien on en consomme de plus chaque année, afin que, si l’État venait à éprouver une disette, tu ne fusses pas pris au dépourvu, mais en mesure, grâce à tes prévisions, de pourvoir aux besoins de la ville et de la sauver. —Tu me parles là, dit Glaucon, d’une grosse affaire, s’il faut veiller à tous ces détails [14] . — Cependant, reprit Socrate, on n’est pas même capable de bien gouverner sa maison, si l’on n’en connaît pas tous les besoins, si l’on ne sait pas les satisfaire ; mais puisque la ville contient plus de dix mille maisons (43), et qu’il n’est pas facile de s’occuper de tant de familles à la fois (44), pourquoi n’as-tu pas essayé d’abord d’en relever une, celle de ton oncle? Elle en a besoin. Après en être venu à bout, tu aurais passé à un plus grand nombre; mais si tu ne peux pas rendre service à un seul individu, comment pourras-tu être utile à tout un peuple ? C’est comme si un homme n’avait pas la force de soulever le poids d’un talent (45) ; n’est-il pas clair qu’il ne devrait pas essayer d’en soulever davantage ?

[15] — Ah !

certes, dit Glaucon, je serais bien utile à la famille de mon oncle, s’il voulait m’écouter ! — Ainsi, reprit Socrate, tu n’as pas pu persuader ton oncle, et tu voudrais te faire écouter de tous les Athéniens et de ton oncle avec eux ?

[16]

« Prends garde, Glaucon, en désirant la gloire , d’arriver à tout le contraire. Ne vois-tu pas comme il est dangereux de dire ou de faire ce qu’on ne sait pas ? Regarde parmi tous ceux de ta connaissance qui parlent et agissent sans savoir, s’ils te paraissent, pour cette raison, obtenir des éloges ou des reproches. Sont-ils admirés ou méprisés? [17]

Regarde, au contraire, les hommes qui savent ce qu’ils disent, ce qu’ils font, et tu verras, je crois, que, dans toutes les circonstances, ceux qui ravissent les suffrages et l’admiration sont précisément ceux qui savent, tandis que l’opprobre et le dédain sont le partage des ignorants. Aussi, puisque tu aimes la gloire, et que tu veux te faire admirer de la patrie, [18]

travaille à bien savoir ce que tu veux mettre en pratique : car, si tu parviens à l’emporter en cela sur les autres, et qu’alors tu prennes en main les affaires de l’État, je ne serai pas étonné que tu obtiennes très-facilement ce que tu désires. »

CHAPITRE VII.

Il engage Charmide, homme d’une grande modestie, à s’occuper des affaires publiques.

[1] Voyant que Charmide, fils de Glaucon (46), homme plein de mérite et de beaucoup supérieur à tous les politiques du temps, n’osait ni paraître devant le peuple , ni s’occuper des affaires de l’État : « Dis-moi, Charmide, lui dit Socrate, si quelqu’un était capable de gagner les couronnes dans les jeux, de se rendre ainsi glorieux lui-même et sa patrie plus illustre dans la Grèce, et que pourtant il refusât de combattre, comment jugerais-tu un pareil homme ? — Il est clair que ce serait un efféminé et un lâche. [2] — Et si un citoyen capable, en s'adonnant aux affaires publiques, d’agrandir sa patrie et de se couvrir lui-même de gloire, refusait de le faire, ne serait-on pas en droit de le traiter de lâche ? — Peut-être ; mais pourquoi me fais-tu cette question ? — Parce qu’il me semble que, malgré ton mérite, tu recules devant les affaires, et cela, quand tu dois y prendre part en ta qualité de citoyen.[3] — Mais ce mérite, dit Charmide, en quelle circonstance l’as-tu reconnu, pour avoir de moi cette opinion ? — Dans tes entretiens avec nos hommes politiques : car, s’ils te communiquent quelques affaires, je vois que tu leur donnes de bons conseils, et que, s’ils font des fautes, tu les reprends justement. — [4] Ce n’est pas la même chose, Socrate, de s’entretenir en particulier ou de discuter en public. — Cependant, ceux qui savent calculer, calculent aussi bien en public que tout seuls, et ceux qui, tout seuls, savent parfaitement jouer de la cithare, conservent en public leur supériorité. [5] — Oui ; mais la honte et la timidité, ne vois-tu pas qu’elles sont innées chez certains hommes et qu’elles se manifestent bien plus dans les assemblées tumultueuses que dans les réunions privées? — Eh bien, je veux t’apprendre que ce ne sont pas les plus sages qui te font honte, ni les plus puissants qui te font peur, mais que tu rougis de parler devant les moins éclairés et les plus faibles. [6] N’est-ce pas, en effet, devant des foulons, des cordonniers, des maçons, des chaudronniers, des laboureurs, des marchands, des brocanteurs de place publique, des gens qui cherchent à vendre cher ce qu’ils ont acheté à vil prix , que tu te sens timide ? Car voilà de quoi se compose l’assemblée du peuple. [7] En quoi donc crois-tu que ta conduite diffère de celle d’un homme qui, supérieur aux artistes, aurait peur des ignorants? N’est-il pas vrai qu’en dépit de ta facilité à t’exprimer devant les plus illustres citoyens, dont quelques-uns pourtant te dédaignent, et de ta supériorité manifeste sur ceux qui essayent de parler en public, tu hésites à prendre la parole devant une multitude qui ne s’est jamais occupée des affaires et qui n’a pour toi aucun dédain, dans la crainte qu’elle ne te tourne en ridicule ? [8] — Eh quoi ! ne vois-tu pas, Socrate, que souvent dans les assemblées on se moque de ceux qui parlent bien ? — Mais les autres (47)’ en font autant : aussi je t’admire, toi qui sais si bien les empaumer, quand ils te traitent de la sorte, de croire que tu ne saurais te mesurer avec la foule. [9] Ne t’ignore pas toi-même, mon bon ; ne commets pas la faute que commettent la plupart des hommes : presque tous ont sans cesse l’œil sur les actions des autres, et ne se tournent point à l’examen des leurs ; défends-toi d’une pareille indolence, mais concentre tous tes efforts sur toi; ne néglige pas l’État, s’il peut gagner quelque chose par tes soins. Grâce à la prospérité des affaires, ce n’est pas seulement aux autres citoyens, mais c’est à tes amis et à toi-même que tu auras rendu un immense service. »

CHAPITRE VIII.

Discussion avec Aristippe sur le bien et sur le beau.

[1] Aristippe (48)

essayait de confondre Socrate, comme celui-ci l’avait lui-même confondu naguère ; mais Socrate, voulant rendre service à ses disciples, ne répondit point en homme qui se tient sur ses gardes, et qui craint qu’on n’intervertisse ses paroles, mais comme un homme fortement convaincu qu’il remplit ses devoirs. [2]

Aristippe lui demanda s’il connaissait quelque chose de bon, afin que, si Socrate lui disait la nourriture, la boisson, la richesse, la santé, la force, le courage, il pût lui démontrer que c’est parfois un mal. Mais Socrate, considérant que nous cherchons surtout à nous délivrer de ce qui nous fait souffrir, lui fit la meilleure réponse possible : [3 ] « Me demandes-tu, lui dit-il, si je connais quelque chose de bon pour la fièvre ? — Non. — Pour l’ophtalmie ? — Non plus. — Pour la faim ? — Pas davantage. — Eh bien, si tu me demandes si je connais quelque chose de bon qui ne soit bon à rien (49), je ne le connais pas, et je n’ai pas besoin de le connaître, » [4]

Une autre fois, Aristippe lui demandant s’il connaissait quelque chose de beau : « Oui, je connais beaucoup de choses belles. —- Eh bien, sont-elles toutes semblables ? — Autant qu’il est possible, il y en a qui diffèrent essentiellement. — Et comment ce qui diffère du beau peut-il être beau ? — Par Jupiter, comme un homme habile à la course diffère d’un autre homme habile à la lutte; comme la beauté d’un bouclier fait pour la défensive diffère complètement de celle du javelot, fait pour voler avec force et vitesse. [5]

— Ta réponse est tout à fait la même que quand je t’ai demandé si tu connaissais quelque chose de bon. — Crois-tu donc qu’autre chose est le bien, autre chose le beau ? Ne sais-tu pas que tout ce qui est beau pour une raison est bon pour la même raison ? La vertu n’est pas bonne dans une occasion et belle dans une autre ; les hommes aussi sont appelés bons et beaux de la même manière et pour les mêmes motifs : ce qui, dans le corps des hommes, fait la beauté apparente, en fait également la bonté ; enfin, tout ce qui peut être utile aux hommes est beau et bon relativement à l’usage qu’on en peut faire (50).

— [6] Comment! un panier à ordures est donc aussi une belle chose? — Oui, par Jupiter, et un bouclier d’or est laid, du moment que l’un est convenablement fait pour son usage, et l’autre non. — Tu dis donc que les mêmes objets peuvent être beaux et laids?

[7] — Oui, par Jupiter ! et ils peuvent être aussi bons et mauvais : car souvent ce qui est bon pour la faim est mauvais pour la fièvre, et ce qui est bon pour la fièvre est mauvais pour la faim ; souvent aussi ce qui est beau pour la course ne l’est pas pour la lutte, et ce qui est beau pour la lutte ne l’est pas pour la course ; enfin, les choses sont belles et bonnes pour l’usage auquel elles conviennent; elles sont laides et mauvaises pour l’usage auquel elles ne conviennent pas. »

[8]

De même, lorsque Socrate disait que la beauté d’un édifice consiste dans son utilité, il me semblait qu’il enseignait le meilleur principe de construction. Voici comment il raisonnait: « Quand on fait bâtir une maison, disait-il, ne s’ingénie-t-on pas des moyens qui peuvent en rendre le séjour le plus possible agréable et commode ? » [9]

Ce principe une fois admis: « N’est-il pas agréable qu’elle soit fraîche pendant l’été et chaude pendant l’hiver? » Ce second point étant aussi accordé : « Eh bien, quand les maisons regardent le midi, le soleil ne pénètre-t-il pas, en hiver, sous les galeries extérieures (51), et, en été, passant au-dessus de nos têtes et par-dessus les toits, ne nous procure-t-il pas de l’ombre ? Alors, si ce sont là de bonnes conditions, n’est-il pas vrai qu’il faut que les toits des galeries tournées vers le midi soient plus élevés, afin que le soleil d’hiver n’en soit point exclu, tandis que ceux des galeries tournées au septentrion doivent être plus bas, afin que les vents froids ne puissent y entrer ? [10]

En un mot, l’édifice qui fournit, en toute saison, la plus agréable retraite et le dépôt le plus sûr pour ce que l’on possède, ne peut manquer d’être le plus agréable et le plus beau : les peintures et les bariolages ôtent plus de plaisirs qu’ils n’en procurent. » Il disait encore que, pour les temples et les autels, l’emplacement le plus convenable est un lieu bien découvert et complètement isolé : car il est agréable pour prier de n’avoir point une vue bornée, et il est encore agréable d’approcher des autels sans se souiller.

CHAPITRE IX.

Pensées diverses de Socrate sur le courage, la tempérance, la sagesse, l’envie, le loisir, le pouvoir politique et le bonheur (52).

[1] Un jour, on lui demandait si le courage est une qualité acquise ou naturelle : « Je crois, dit-il, que, comme on voit des corps dont la nature résiste mieux que d’autres à la fatigue, il y a des âmes dont la nature est plus énergique que les autres contre les difficultés : car je vois des hommes, élevés sous les mêmes lois et dans les mêmes mœurs, différer beaucoup entre eux par le courage. [2] Seulement, je pense que la valeur naturelle peut être augmentée par l’instruction et par l’exercice : il est clair que les Scythes et les Thraces n’oseraient pas, avec la pique et le bouclier, s’attaquer aux Lacédémoniens, et que les Lacédémoniens ne tenteraient pas de résister aux Thraces avec le bouclier léger et le javelot, ni aux Scythes avec la flèche. [3] Je vois qu’en tout les hommes diffèrent naturellement les uns des autres, qu’en tout ils font des progrès par l’exercice ; et de là il est évident que les hommes les mieux doués ou les plus maltraités de la nature, doivent, quand ils veulent exceller en quelque partie, prendre des leçons et s’exercer.»

[4] La sagesse (53)

ne se séparait point, selon lui, de la tempérance ; mais celui qui, connaissant le bien et le beau, les met en pratique, et qui, connaissant le mal, sait s’en garder, passait à ses yeux pour un homme sage et réservé. On lui demandait s’il considérait ceux qui savent ce qu’on doit faire, et qui font néanmoins le contraire, comme des gens sages et tempérants: « Je pense, dit-il, qu’ils ne sont pas moins dépourvus de sagesse que de tempérance. Car je crois que tous les hommes choisissent entre toutes les actions possibles celles qui doivent leur être les plus avantageuses. Je pense donc que ceux qui n’agissent pas avec droiture ne sont ni sages, ni réservés. » [5] Il disait que la justice et toutes les autres vertus se résument dans la sagesse : car toutes les actions justes et vertueuses sont en même temps belles et bonnes ; or, ceux qui les connaissent ne peuvent plus rien leur préférer, et ceux qui ne les connaissent pas , non-seulement ne peuvent y atteindre, mais, s’ils l’essayent, ils ne font que des fautes : de la même manière les hommes sages font des actions belles et bonnes, tandis que ceux qui ne sont pas sages n’en peuvent faire, ou , s’ils l’essayent, ils ne font que des fautes. Ainsi, puisque ce qui se fait de juste, de bien et de bon, se rattache à la vertu, il est clair que la justice et toutes les autres vertus constituent la sagesse.

[6] La folie lui paraissait bien être le contraire de la sagesse ; cependant il ne regardait pas l’ignorance comme une folie ; mais ne se point connaître soi-même et croire qu’on sait ce qu’on ignore, c’est, à ce qu’il disait, toucher de bien près à la démence. Il ajoutait que la multitude ne regarde pas comme des insensés ceux qui se trompent sur des objets inconnus à la plupart des hommes, tandis qu’elle traite de fous ceux qui se trompent dans des choses connues de tout le monde. [7] Par exemple, si un homme se croit assez grand pour ne pouvoir, sans se baisser, passer sous les portes d’une muraille, assez fort pour essayer d’enlever des maisons, ou pour entreprendre des choses dont tout le monde reconnaît l’impossibilité, on dit qu’il est fou ; mais si l’on ne commet que des fautes légères, on n’est pas traité de fou par la multitude ; et, comme on n’appelle amour qu’une violente affection, de même on ne donne le nom de folie qu’à une grande démence. [8] Examinant quelle est la nature de l’envie, il ne trouvait pas que ce fût ce sentiment douloureux causé par les malheurs de nos amis ou par la prospérité de nos ennemis, mais il n’appelait envieux que ceux qui s’affligent du bonheur de leurs amis. Quelques personnes s’étonnant qu’on pût éprouver de l’amitié pour quelqu’un et souffrir de son bonheur, il leur faisait remarquer que bien des gens sont incapables d’abandonner leurs amis dans le malheur, et secourent leur infortune, mais s’affligent pourtant de leur prospérité. Il ajoutait que ce sentiment n’entre jamais dans le cœur du sage, mais qu’il est ordinaire aux sots. [9] Recherchant ce qu’est l’oisiveté, il disait qu’il voyait la plupart des hommes toujours occupés à quelque chose : car, enfin, les joueurs de dés et les bouffons sont occupés ; mais il les traitait cependant d’oisifs, puisqu’ils pouvaient faire mieux ;

or, quand on fait le mieux, on n’a pas le loisir de passer du mieux au pire, et, si on s’y laisse aller, on est bien coupable, puisqu’on ne manque pas d’occupation.

[10] Pour les rois et les gouvernants, il disait que ce ne sont pas ceux qui portent un sceptre, ni qui ont été choisis au hasard par la multitude, ou que le sort a favorisés, ou qui ont usurpé le pouvoir soit par la violence, soit par la ruse, mais ceux qui savent régner. [11] Si l’on convenait que le devoir d’un gouvernant est d’ordonner ce qu’il est utile de faire, et celui d’un sujet d’obéir, il faisait voir que, dans un vaisseau, s’il se rencontre un homme qui ait l’expérience du commandement, le pilote et tous les autres matelots obéissent à son expérience ; qu’il en est de même dans l’agriculture pour ceux qui possèdent des champs ; dans la maladie pour les malades ; dans la gymnastique pour ceux qui s’exercent le corps ; que tous ceux, enfin, qui font une œuvre dont il faut connaître les procédés, emploient ces procédés quand ils les connaissent, mais que, s’ils les ignorent, ils obéissent à ceux qui savent, quand ils sont là, ou bien les font venir, s’ils sont absents, afin d’exécuter, d’après leurs ordres, les prescriptions nécessaires; que, dans l’art de filer, les femmes elles-mêmes commandent aux hommes, parce qu’elles s’y connaissent, et que les hommes n’y entendent rien.

[12] Si on lui objectait qu’un tyran est maître de ne pas suivre les bons avis qu’on lui donne : « Et comment, disait-il, est-il maître de ne pas les suivre, puisque la punition est toujours prête, quand il refuse d’écouter un bon avis ? car, en pareille occurrence, si l’on refuse de suivre un bon conseil, on fait des fautes, et ces fautes entraînent leur punition. »

[13] Si on lui disait encore que le tyran peut ôter la vie à un sage conseiller : « Eh bien ! répondait-il, en donnant la mort à ses plus fermes appuis, crois-tu qu’il ne soit pas puni, ou même que sa peine soit légère ?

crois-tu qu’il trouve sa sûreté dans une telle conduite, et qu’elle ne l’entraîne pas bien plus tôt à sa perte ?

[14] Quelqu’un lui demandait quelle était, selon lui, la plus belle occupation de l’homme : « Bien faire (54), »

répondit-il. On ajouta : « Y a-t-il donc un procédé pour faire bien ses affaires ? — Non, dit-il, car je crois que la fortune et l’action sont deux choses opposées : trouver son bien-être sans le chercher, voilà ce que j’appelle faire fortune ; mais par son savoir et son zèle arriver au succès, voilà ce que j’appelle bien faire, et ceux qui procèdent ainsi, me paraissent réussir. »

[15] Il disait qu’il regardait comme les plus estimables et les plus chers aux dieux, les laboureurs qui travaillent bien à la terre, les médecins qui exercent bien la médecine, les hommes d’Etat qui dirigent bien la politique ; mais que ne rien faire da bien, c’est n’être ni utile à personne, ni cher aux dieux.

CHAPITRE X.

Conseils artistiques donnés à Parrhasius, à Cliton et à Pistias sur la peinture, la statuaire et la fabrication des armes.

[1] D’autre part, quand il lui arrivait de converser avec des artistes vivant de leur travail, il leur était encore utile. Il entra un jour dans l’atelier du peintre Parrhasius (55), et eut avec lui cette conversation : « Dis-moi, Parrhasius, la peinture n’est- elle pas une représentation des objets visibles ? Ainsi les enfoncements et les saillies, le clair et l’obscur, la dureté et la mollesse, la rudesse et le poli, la fraîcheur de l’âge et sa décrépitude, vous les imitez à l’aide des couleurs? — Tu dis vrai. [2] — Et si vous voulez représenter des formes parfaitement belles, comme il n’est pas facile de trouver un homme qui n’ait aucune imperfection, vous rassemblez plusieurs modèles, vous prenez à chacun ce qu’il a de plus beau, et vous composez ainsi un ensemble d’une beauté parfaite (56) ? [3] — C’est ce que nous faisons. — Mais quoi ! ce qu’il y a de plus attrayant, de plus ravissant, de plus aimable, de plus désirable, de plus séduisant, l’expression morale de l’âme, vous ne l’imitez point (57) ? ou bien est-elle inimitable ? — Mais le moyen, Socrate, de l’imiter ? elle n’a ni proportion, ni couleur, ni aucune des qualités que tu as détaillées ; en un mot, elle n’est pas visible. [4] — Eh ! ne voit-on pas chez l’homme les regards exprimer tantôt l’affection, tantôt la haine ? — Je le crois.— Ne faut-il donc pas rendre ces expressions des yeux ? — Il le faut. — Quand des amis sont heureux ou malheureux, la physionomie est-elle la même chez ceux qui s’y intéressent ou chez les indifférents ? — Non, ma foi ! Dans le bonheur des amis, la joie, dans leur malheur, la tristesse est peinte sur les visages.— On peut donc aussi représenter ces sentiments ? — Oui, certes. [5] — Il en est de même de la fierté et de l’indépendance, de l’humilité et de la bassesse, de la tempérance et de la raison, de l’insolence et de la grossièreté ; c’est par la physionomie et par l’attitude des hommes, debout ou en mouvement, que ces sentiments se produisent. — Tu dis vrai. — Il faut donc les imiter ? — D’accord. — Et qui crois-tu donc qui agrée le plus à voir, ou les hommes qui manifestent des sentiments beaux, honnêtes, aimables, ou ceux qui n’en font voir que de honteux, pervers et haïssables? — Par Jupiter! il y a bien de la différence , Socrate ! »

[6] Il entra un jour chez Cliton (58), le statuaire, et, s’entretenant avec lui : « Te voilà, Cliton, lui dit-il, en train de faire des coureurs en pierre, des lutteurs, des pugiles, des pancratiastes, je le vois et je le sais. Mais ce qui ravit le plus l’âme des hommes par la vue, l’apparence même de la vie, comment la communiques-tu à tes statues ? » [7] Et comme Cliton, embarrassé, hésitait à répondre : « Est-ce, dit Socrate, en modelant tes ouvrages sur des êtres vivants, que tu fais paraître tes statues animées ? — Justement. — Ainsi, comme nos différentes attitudes font jouer en haut ou en bas certains muscles du corps, que les uns se resserrent ou s’étirent, se tendent ou se relâchent, est-ce en exprimant ces effets que tu donnes à tes œuvres plus de ressemblance et de vérité ? — Précisément. [8] — Mais cette expression même d’une action corporelle ne procure-t-elle pas un certain plaisir aux spectateurs ? — Je le pense. — Il faut, par conséquent, que les yeux des combattants expriment la menace, et que la joie se lise sur la physionomie des vainqueurs ? — Sans nul doute. — Il faut donc aussi que le statuaire exprime par les formes toutes les impressions de l’âme. »

[9] Un jour Socrate entra chez l’armurier Pistias (59), qui lui montra des cuirasses très-bien faites : « Par Junon l dit-il, voilà, Pistias, une belle invention ! Cette cuirasse peut protéger les parties qui ont besoin d’être couvertes, et elle n’empêche pas de se servir des mains. [10] Mais alors, dis-moi, Pistias, pourquoi, tes cuirasses n’étant ni plus solides ni plus coûteuses pour toi que celles des autres fabricants, tu les vends beaucoup plus cher. — C’est, Socrate, parce que les miennes sont mieux proportionnées.— Mais cette proportion, est-ce d’après la mesure ou la balance que tu la fais payer plus cher? car je pense que tu ne les fais pas toutes d’une égalité ni d’une ressemblance parfaite, si tu veux qu’elles aillent bien (60). — Par Jupiter ! je les fais pour cela; autrement, elles ne pourraient servir. [11] — Mais n’y a-t-il pas chez les hommes des corps bien proportionnés et d’autres qui ne le sont pas? — Évidemment. — Alors, comment fais-tu donc pour qu’une cuirasse bien proportionnée aille à un corps qui ne l’est pas ? — Je tâche qu’elle aille bien; car, du moment qu’elle va bien, elle est bien proportionnée. [12] — Tu me parais, reprit Socrate, ne pas entendre le mot proportionné dans un sens absolu, mais relativement à l’usage de l’objet, comme si tu disais d’un bouclier qu’il est bien proportionné, du moment qu’il convient à celui qui s’en sert ; et tu pourrais en dire autant d’une chlamyde ou de tout autre objet. [13] Mais peut-être y a-t-il dans cette convenance un autre avantage qui n’est pas à dédaigner. — Apprends-le moi, Socrate, si tu en sais quelqu’un.— C’est qu’une armure qui va bien écrase moins que celle qui va mal, en les supposant du même poids; car celle qui va mal, soit parce qu’elle pend tout entière des épaules, soit parce qu’elle presse fortement quelque autre partie du corps, devient incommode et difficile à porter, tandis que celle qui va bien, répartissant la charge sur les clavicules, les épaules, la poitrine, le dos et l’estomac, n’est plus, pour ainsi dire, un fardeau, mais une dépendance du corps lui-même. [14] — Tu viens de dire justement pourquoi je mets un si grand prix à mes ouvrages : néanmoins, je sais que bien des gens aiment mieux acheter des cuirasses peintes ou dorées. — S’ils achètent des cuirasses qui ne leur vont pas, je crois qu’ils achètent là une incommodité peinte ou dorée. [15] Mais comme le corps n’est pas toujours immobile, que tantôt il se baisse et tantôt se redresse, comment des cuirasses trop justes peuvent-elles bien aller? — Elles ne le peuvent pas. — Tu dis donc que des cuirasses qui vont bien ne sont pas celles qui sont justes, mais celles qui ne gênent pas au besoin? — C’est ce que je dis, Socrate, et tu as bien saisi. »

CHAPITRE XI.

Conversation avec la courtisane Théodote (61).

[1] Il y avait alors dans la ville une belle femme, nommée Théodote, toute prête à suivre qui savait la convaincre. Un jour quelqu’un parlait d’elle et disait qu’il n’y avait pas de paroles capables d’exprimer la beauté de cette femme, que les peintres allaient la visiter, afin de la prendre pour modèle, et qu’elle ne leur faisait point un mystère de ses charmes. « Il faut aller la voir, dit Socrate ; car ce n’est pas en écoutant qu’on peut apprendre ce que la parole ne peut exprimer. » Alors le narrateur : « Ne perdons pas de temps, dit-il; nous vous accompagnons. » [2]

Cela dit, ils vont chez Théodote, et la prenant au moment où elle posait devant un peintre, ils se mettent à la considérer. Quand le peintre eut fini : « Mes amis, dit Socrate, est-ce nous qui devons savoir gré à Théodote de nous avoir laissé contempler sa beauté , ou bien doit-elle nous remercier de l’avoir contemplée ? Si ce spectacle lui a été le plus utile, ne nous doit-elle pas de la reconnaissance, et si c’est nous qui avons le plus gagné, ne devons-nous pas être reconnaissants ? » [3] Quelqu’un ayant remarqué qu’il parlait juste : « Je conviens, dit- il, qu’elle ne gagne avec nous que des éloges ; mais comme nous nous les répandons, ils lui seront fort utiles. Pour notre part, nous emportons le désir de toucher ce que nous avons contemplé, nous nous en allons mordus au cœur, poursuivis par le regret; et tout cela fait que nous sommes les esclaves et elle la souveraine. » Alors Théodote: « Par Jupiter ! dit-elle, s’il en est ainsi, il faut que je vous remercie de vous avoir offert le spectacle. »

[4] Sur ce point, Socrate la voyant superbement parée, et, près d’elle, sa mère en habits et en toilette peu commune, puis des servantes nombreuses, accortes, et proprement vêtues, une maison enfin abondamment pourvue de tout ce qu’il faut : « Répondez-moi, Théodote, lui dit-il, avez-vous des terres ? — Aucune. — Vous avez donc une maison qui vous fournit des revenus ? — Je n’ai pas de maison. — Mais vous avez des ouvrières ? — Je n’ai point d’ouvrières. — Où prenez-vous donc de quoi vivre ? — S’il m’arrive quelque ami qui veuille me faire du bien, c’est de quoi je vis. [5] — Par Junon, dit Socrate, ma Théodote, c’est une belle acquisition, et mieux vaut acquérir un troupeau d’amis que de brebis, de bœufs ou de chèvres ! Mais vous abandonnez-vous à la fortune, attendez-vous qu’un ami se prenne à vous comme une mouche, ou bien employez-vous quelque artifice pour cela ? [6]

— Comment voulez-vous que j’emploie un artifice ? — Bien plus facilement, ma foi, que les araignées ! Vous savez comment elles vont à la chasse de leur gibier : elles tissent une toile subtile, et tout ce qui vient à y tomber leur sert de nourriture. [7]

— Vous me conseillez donc aussi de tisser une toile à gibier ? — Il ne faut pas croire qu’on doive aller sans art à la chasse des amis, la plus belle des prises. Ne voyez-vous pas toutes les finesses des chasseurs pour prendre les lièvres, gibier bien moins précieux ? [8]

Comme les lièvres broutent la nuit, on se procure des chiens qui voient clair durant l’obscurité, et on les met sur la piste de la bête. Le jour, les lièvres se remettant à courir, on se procure d’autres chiens qui, au moment où ils retournent de la pâture au gîte, les éventent au fumet et les trouvent. Les lièvres ont de si bonnes jambes qu’on a peine à les suivre de l’œil dans leur fuite : on dresse d’autres chiens assez vites pour les prendre à la course. Il y en a, malgré cela, quelques-uns qui échappent ; alors on tend des filets dans les sentiers par lesquels ils se sauvent, afin qu’ils y tombent et restent pris (62). [9]

— Mais quel moyen pareil puis-je employer pour la chasse aux amis ? — Il faut, ma foi, en place de chien, avoir quelqu’un qui se mette sur la piste des amateurs de la beauté et des richards, qui en trouve, et qui, en ayant trouvé, s’ingénie des moyens de les jeter dans vos filets. [10]

— Mais quels filets ai-je donc ?

— Un seul, ma foi, mais le plus inextricable de tous, votre corps, et dans ce corps une âme qui vous enseigne le charme des regards, la séduction des paroles, qui vous apprend à faire accueil à qui vous recherche, à éconduire qui vous dédaigne, à visiter avec empressement un ami malade, à féliciter chaudement quiconque a bien agi, a reconnaître de toute votre âme les soins dévoués qu’on vous a rendus. Car je sais qu’un amant vous montre autant de tendresse que de bienveillance ; et, si vous avez des amants illustres, je sais que vos actions ne les engagent pas moins que vos paroles. — Par Jupiter ! dit Théodote, je ne m’ingénie d’aucun de ces moyens. [11] — Il n’est pourtant pas indifférent de savoir agir avec chacun précisément d’après son caractère, car ce n’est jamais par force qu’on se crée ou qu’on garde un ami : bienveillance et plaisir sont l’amorce qui prend et retient semblable gibier. — Vous dites vrai. [12] — Il faut donc d’abord faire en sorte que ceux qui vous recherchent ne vous accordent que ce qui leur coûte le moins, et ensuite les payer d’un juste retour : ils vous en aimeraient encore davantage, vous demeureraient plus longtemps attachés, et vous feraient de plus grandes largesses.

[13] Or, votre gratitude sera parfaite, si, dans leurs besoins, vous consentez à partager avec eux. Vous voyez que les mets les plus délicieux, servis à une personne sans appétit, paraissent désagréables et inspirent du dégoûta des convives rassasiés, tandis que les mets les plus simples, servis à une personne affamée, lui semblent délicieux. [14] — Mais comment puis-je exciter l’appétit de ceux qui me visitent ? — Par Jupiter ! continua Socrate, en ne leur offrant plus rien quand ils sont rassasiés, en ne les rappelant point au repas avant que la digestion accomplie ait ravivé le besoin ; puis, le besoin venu, en leur faisant entendre que votre charmant entretien, votre venue est une faveur toute volontaire, et parfois même en les fuyant, pour que leur besoin devienne extrême. Les faveurs , en effet, perdent beaucoup de leur prix , quand elles précèdent le désir.»

[15] Alors Théodote : « Eh bien, Socrate , dit-elle, que ne m’aidez-vous à faire la chasse des amis ? — Par Jupiter ! je le veux bien, si vous m’y décidez. — Et le moyen de vous décider ? — Vous le chercherez et vous vous en aviserez , si vous avez besoin de moi. — Venez donc souvent me voir. » [16]

Socrate alors plaisantant sur ses occupations ;

« Théodote, lui dit-il, il ne m’est pas facile d’en trouver le temps: mes nombreuses affaires, privées ou publiques, ne me laissant aucun répit ; et puis, j’ai des maîtresses qui ne me laissent aller ni le jour ni la nuit, grâce aux philtres et aux charmes que je leur ai enseignés. [17]

— Quoi ! Socrate, vous savez composer des philtres ? — Eh ! comment croyez-vous qu’Apollodore et Antisthène ne me quittent jamais ? Comment croyez-vous que Cébès et Simmias m’arrivent de Thèbes ? Sachez bien que cela ne peut se faire sans philtres, sans enchantements, sans bergeronnettes (63).

[18] — Prêtez-moi donc une bergeronnette, pour que je commence à vous attirer. — Mais, par Jupiter ! je ne veux pas être attiré près de vous, je veux que vous veniez près de moi. — Alors j’irai, mais vous me recevrez. — Oui, je vous recevrai, s’il n’y a chez moi personne que j’aime plus que vous. »

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