Mémorables (Memorabilia) (page 3)
CHAPITRE XII.
Les exercices gymnastiques donnent au corps la force et la santé (64).
[1]
Voyant qu’Épigène (65), jeune homme qui faisait partie de ses disciples, ne prenait aucun soin de son corps : « Quel corps étrange tu as, Épigène ! lui dit-il. — C’est qu’aussi, Socrate, je suis étranger (66) aux exercices. — Pas plus cependant que ceux qui doivent combattre aux jeux olympiques. Comptes-tu pour rien le combat dont la vie est le prix, au cas où les Athéniens viendraient à le proposer ? [2]
Et cependant nombre d’hommes, à cause de leur mauvaise complexion, périssent dans les périls de la guerre, et souvent aux dépens de l’honneur; beaucoup pour le même motif sont pris vivants ; et là, ils passent le reste de leur vie, si cela se rencontre, dans le plus dur esclavage, ou bien, réduits à la plus triste des nécessités, payant parfois une rançon supérieure à leur fortune, ils traînent la fin de leur existence, privés du nécessaire et en proie au malheur; d’autres enfin se font une honteuse réputation fondée sur la faiblesse de leur corps, qui les fait passer pour des lâches. [3] Méprises-tu donc les punitions attachées à la faiblesse, et crois-tu pouvoir aisément les supporter ? Pour moi, je crois plus facile et plus agréable de se soumettre aux fatigues requises pour se donner un corps vigoureux. Ou bien penses-tu qu’une constitution délicate soit plus saine et plus utile en toute circonstance qu’une constitution robuste ? [4]
Cependant tout est bien différent pour ceux qui ont le corps en bon ou en mauvais état : la santé et la vigueur sont le partage de ceux qui ont le corps en bon état ; beaucoup, par ce moyen, se tirent avec honneur des périls guerriers, et s’échappent dans les situations dangereuses ; d’autres secourent leurs amis, rendent service à leur patrie, dont ils obtiennent ainsi la reconnaissance, acquièrent un grand renom, gagnent les plus beaux honneurs, passent le reste de leur vie heureux et considérés, et laissent à leurs enfants de précieux moyens d’existence. [5]
Ce n’est donc pas une raison, quand l’État n’ordonne pas publiquement de se livrer à des exercices en vue de la guerre, de les négliger en particulier, et l’on ne doit pas s’y appliquer avec moins de zèle. Sache bien que, dans aucune autre lutte, dans aucun acte de la vie, tu n’auras à te repentir d’avoir exercé ton corps : en effet, dans toutes les actions que font les hommes, le corps a son utilité, et dans tous les usages où nous l’employons il est essentiel qu’il soit constitué le mieux possible.
[6] Il y a plus, dans les fonctions même où tu crois qu’il a le moins de part, je veux dire celles de l’intelligence, qui ne sait que la pensée commet souvent de grandes fautes, parce que le corps est mal disposé ? Le défaut de mémoire, la lenteur d’esprit, la paresse, la folie, sont souvent la suite d’une disposition vicieuse du corps, qui atteint l’intelligence, au point de nous faire perdre ce que nous savons. [7] Si, au contraire, le corps est sain, il y a toute sûreté, et il n’y a pas de danger que l’homme en arrive là, faute d’une bonne constitution ; il est même vraisemblable que la vigueur de son tempérament sera excellente pour produire en lui des effets contraires à ceux d’une constitution mauvaise. Et que ne fera pas un homme de bon sens pour arriver au contraire de ce qui vient d’être dit ? [8] D’ailleurs, il est honteux de vieillir dans cette négligence, sans savoir jusqu’où pourraient s’étendre la beauté et la force de son corps : or c’est ce qu’on ne peut connaître sans exercice ; car rien de cela ne vient de soi-même. »
CHAPITRE XIII.
Mots de Socrate sur la colère, la délicatesse dans le genre de vie, les fatigues et les voyages.
[1] Quelqu’un, un jour, était en colère d’avoir salué une personne qui ne lui avait pas rendu le salut : « C’est vraiment chose risible, dit Socrate, que tu ne te fâches pas quand tu as rencontré un malade, et que la rencontre d’un esprit grossier te fasse autant de peine. »
[2] Un autre se plaignait de manger sans plaisir :
« Acuménus (67), lui dit-il, enseigne à cela un bon remède. — Et quel est-il ? — De manger moins ; il dit que le plaisir, la bourse et la santé, se trouvent mieux de cette abstinence. »
[3] Un autre lui disait qu’il n’avait à boire chez lui que de l’eau chaude : « Eh bien, dit-il, quand tu voudras te baigner, elle sera toute prête. — Mais elle est trop fraîche pour le bain. — Est-ce que tes serviteurs, dit-il, se plaignent d’en boire et de s’y baigner ? — Non, par Jupiter ! et je me suis souvent étonné de voir qu’ils s’en servent avec plaisir. — Quelle est l’eau la plus chaude, la tienne ou celle du temple d’Esculape (68) ? — Celle d’Esculape. — Et quelle est la plus froide, la tienne ou celle du temple d’Amphiaraüs (69) ?— Celle d’Amphiaraüs.— Réfléchis donc que tu es plus difficile à contenter que tes serviteurs et que les malades. »
[4] Un certain maître avait rudement maltraité son valet ; Socrate lui en demanda la raison : « C’est le plus gourmand et le plus paresseux des êtres; il n’aime que l’argent et la fainéantise. — As-tu déjà examiné qui mérite le plus de coups, de toi ou de ton esclave ? »
[5] Quelqu’un était effrayé d’avoir à faire le voyage d’Olympie : « Et pourquoi, lui dit Socrate , as-tu peur de ce voyage ? Ne passes-tu pas le jour presque entier à te promener dans ta maison ? En voyageant, tu te promèneras, puis tu dîneras ; tu te promèneras encore, tu souperas et tu prendras du repos. Ne sais-tu pas qu’en mettant bout à bout tes promenades de cinq ou six jours, tu peux facilement aller d’Athènes à Olympie ? Il te sera d’ailleurs plus agréable de partir un jour plus tôt que de différer : car, quand on est forcé de faire des marches plus longues qu’il ne faut, c’est contrariant; tandis qu’en commençant son voyage un jour plus tôt, on ne trouve que du plaisir. Mieux vaut se presser au départ qu’en route. »
[6] Un autre disait qu’il était fatigué d’une longue route qu’il venait de faire. Socrate lui demanda s’il portait un paquet : « Non, par Jupiter ! je n’avais rien que mon manteau.— Voyageais-tu seul, ou étais-tu suivi d’un valet ?—J’avais un valet. — Marchait-il à vide ou portait-il quelque chose ? — Ma foi, il portait mes hardes et le reste de mon bagage. — Et comment s’est-il tiré du chemin ? — Il m’a paru s’en tirer mieux que moi. — Bon ! et s’il t’avait fallu porter le fardeau de ce valet, comment t’en serais-tu trouvé ? — Fort mal, par Jupiter ! ou plutôt je n’aurais pas pu le porter. — Eh bien ! supporter la fatigue moins bien qu’un esclave te paraît-il le fait d’un homme libre et exercé à la gymnastique ? »
CHAPITRE XIV.
Réflexions de Socrate sur la bonne chère et la frugalité. [1] Quand ses amis venaient souper chez lui, et que les uns apportaient peu et les autres beaucoup, Socrate ordonnait au valet de mettre le plus petit plat en commun ou d’en distribuer une part à chaque convive. Ceux qui avaient apporté un mets plus considérable auraient eu honte et de ne pas prendre part à ce qui était mis en commun, et de n’y pas mettre leur plat ; ils se trouvaient donc obligés de le faire; et, comme ils n’avaient rien de plus que ceux qui avaient apporté moins, ils cessèrent d’apporter des plats coûteux. [2] Ayant remarqué qu’un des convives ne mangeait pas de pain et ne prenait absolument que de la viande, et la conversation étant tombée par hasard sur la propriété des mots, à quel genre d’action doit s’appliquer chaque épithète : « Pourrions-nous trouver, mes amis, dit-il, ce qui fait appeler un homme gourmand ? Tout le monde mange de la viande avec son pain, quand il y a de la viande ; mais il me semble que ce n’est pas là ce qui fait qu’on appelle les gens gourmands.— Non, certes, dit l’un des convives.— Bien ! mais celui qui mange la viande sans pain, non par besoin, comme les athlètes, mais pour son plaisir, est-ce un gourmand, oui ou non ? — Il est difficile d’appeler gourmand un autre homme. — Mais, dit un autre, celui qui avec peu de pain mange beaucoup de viande ? — Moi, dit Socrate, je trouve que celui-là mérite bien d’être appelé gourmand ; et, quand les autres demandent aux dieux abondance de fruits, il doit demander abondance de viande. » [4]
Pendant que Socrate parlait ainsi, le jeune homme, voyant qu’il était l’objet de la conversation, ne cessa pas de manger de la viande, mais prit en même temps du pain. Socrate s’en aperçut : « Regardez donc ce jeune homme, dit-il, vous qui êtes auprès de lui : se sert-il de son pain pour manger sa viande ou de sa viande pour manger son pain ? »
[5] Il remarqua un jour qu’un des convives, à chaque bouchée de pain, goûtait de plusieurs plats : « Y a-t-il, dit Socrate, une cuisine plus chère et qui fasse plus de tort aux mets que celle d’un homme qui mange je ne sais combien de choses et qui avale toutes sortes de sauces à la fois ? En amalgamant ainsi plus d’aliments que ne font les cuisiniers, il dépense plus d’argent, et, en combinant, contrairement à l’usage de ces derniers, plusieurs substances qui ne s’accordent pas entre elles et qu’ils ont raison de ne pas mêler, il fait une faute et va contre les règles de leur art. [6] Ainsi, n’est-il pas ridicule de chercher des cuisiniers qui savent bien leur métier, et, quand on n’y entend rien soi-même, de gâter ce qu’ils ont fait ? D’ailleurs , l’habitude de manger plusieurs mets ensemble produit un autre effet. Quand on a moins de plats, on se croit dans la disette, et l’on regrette l’ordinaire accoutumé ; au contraire, quand on s’est habitué à un seul plat, malgré l’absence des autres, on ne s’afflige pas de n’en avoir qu’un seul. » [7] Il disait que faire bonne chère (70), dans la langue des Athéniens, a le sens de manger, et il ajoutait que le mot bonne, joint au mot chère, indique que la nourriture ne doit être nuisible ni au corps, ni à l’esprit, ni difficile à se procurer ; en un mot, il entendait par faire bonne chère vivre avec modération.
(01) Dionysodore, natif de Chio, était, ainsi que son frère Euthydème, un sophiste distingué. Après avoir professé en Italie, il vint se fixer à Athènes, où il donna des leçons théoriques d’art militaire, ou, pour parler avec Xénophon, de stratégie.
(02) Il y avait deux espèces de stratèges : 1° les généraux de division, commandant une stratégie ou phalangiarchie de 4090 hommes ; les généraux en chef, au nombre de dix, élus un par chaque tribu d’Athènes. Ces mots reviendront fort souvent dans Xénophon.
(03). C’est le reproche que Marius, dans Salluste, adresse aux nobles qui spirent au commandement des armées : Nam gerere quam fieri tempore posterius, re atque usu prius est : car, si dans l'ordre du temps la pratique vient après l’élection, en réalité et de fait elle doit la précéder. Salluste, Jugurth., LXXXV.
(04) Iliade, III, 169, 470.
(05) La taxis se composait de 100 hommes environ, dont le chef se nommait taxiarque. Le loche ou lochos était de 16, 12, 10 ou 8 hommes, dont le commandant s’appelait lochage.
(06) C’est-à-dire l’art de ranger les troupes en bataille. Le mot tactique vient du grec τάσσω, ranger, et non pas, comme l’a écrit un général, fort respectable d’ailleurs, du latin tactum, supin du verbe tangere.
(07) Cr. Cyropédie, I, vi; et VIII, v.
(09) C’est le portrait parfait d’un chef de condottieri.
(10) Nous ne connaissons dans aucun auteur une phrase qui soit aussi ingénieusement construite que celle-ci : tout s’y ordonne, s’y agence et s’y place comme dans la réalité. Il semble qu’on voie d’abord jeter les fondements de l’édifice, dont chaque partie s’élève ensuite progressivement jusqu’à l’achèvement complet du tout, exprimé par le mot final maison.
(11) C’est la disposition de l’armée grecque dans Homère, Iliade, IV, v. 297-300. Cf. Cicéron, de l’Orat., II, LXXVII ; et Quintilien, V, xix.
(12) Iliade, I, 263 ; II, 243, etc. Cf. Cyropédie, VIII, ii.
(13) Iliade, III, 479.
(14) Voyez plus loin le Traité spécial du Commandant de cavalerie.
(15) Corps de 200 hommes qui formaient l’avant-garde de la cavalerie athénienne, laquelle était habituellement de 4000 hommes, C’étaient en général des étrangers mercenaires et surtout des Scythes.
(16) ) Les Athéniens envoyaient chaque année à Délos, sur le fameux vaisseau de Thésée, une ambassade sacrée ou théorie, avec un chœur de jeunes gens et de jeunes filles pour chanter les louanges d’Apollon. La galère sur laquelle s’embarquait cette théorie s’appelait la Paralienne, du nom de Paralos, héros athénien, ami de Thésée, et qui le premier avait équipé un grand vaisseau. La mort de Socrate fut retardée pendant trente jours, parce qu’il était défendu de mettre à mort un condamné entre le départ et le retour de cette théorie.
(17) C’est ce que dit Horace, Art poétique, v. 324..
Graiis ingenium, Graiis dedit ore rotundo
Musa loqui, praeter laudem nullius avaris.
(18) Il appartenait à l’avant-dernière des quatre classes du peuple athénien, les zeugistes.
(19) Soldat de la grosse infanterie.
(20) Nous avons vu que la chorégie était une de ces prestations auxquelles étaient astreints les citoyens riches. Le chorége devait, à ses frais, réunir, nourrir, costumer et faire instruire les chœurs destinés à figurer dans toutes les cérémonies publiques et au théâtre.
(21) C’était un fils naturel du célèbre Périclès, et qui, par conséquent, n’était pas citoyen d’Athènes; mais les deux fils légitimes de Périclès, Xanthippe et Paralus, étant morts de la peste, les Athéniens, touchés des malheurs de leur grand citoyen, inscrivirent par exception ce jeune homme sur la liste d’une tribu, en lui donnant le nom de son père. Le jeune Périclès fut un des généraux vainqueurs aux îles Arginuses, et condamné à mort pour n’avoir pas recueilli les cadavres des naufragés. Cf. Helléniq., I, vii.
(22) Général athénien qui avait ravagé les côtes du Poloponèse, de 458 à 460 avant J. C. Voy. Thucydide, I, cviii. Il fut battu, tué entre Lébadie et Coronée, l’an 447, et cette défaite entraîna pour les Athéniens la perte de la Béotie et de Mégare.
(23) Aujourd’hui Livadia, ville de la Béotie, près de l’Hélicon, et qui a donné son nom à la Livadie actuelle. Aux environs se trouvaient le bois et l’antre de Trophonius, sur lequel on peut consulter le Dict. mythologique de Jacobi.
(24) La huitième année de la guerre du Péloponèse, les Athéniens, commandés par le général Hippocrate, furent battus à Délium, petite ville de Béotie, située près de l’Euripe de Chalcis, et dans la dépendance deTanagra. Hippocrate périt dans cette bataille, où Socrate, qui servait comme hoplite, sauva la vie de Xénophon, tombé de cheval.
(25) Les choristes attendaient, pour commencer leurs chants et leurs danses, que le coryphée, qui les dirigeait, leur donnât le signal soit d’un endroit élevé , soit de la thymélé, espèce de gradin placé en avant de la scène dans les représentations dramatiques.
(26) « Suivant la fable, sous le règne de Cécrops, les dieux se choisirent des villes pour les protéger et y être honorés d’une manière spéciale. Neptune le premier, frappant de son trident la terre de l’Attique, fit jaillir de la citadelle d’Athé nés la source dite Érechthéide, ou, suivant d’autres, fit sortir de terre un cheval. Minerve, en présence de Cécrops, fit croître un olivier. Les deux dieux se disputèrent le pays. Cécrops et Cranaüs, suivant les uns, Érechthée, suivant d’autres, les douze grands dieux, suivant le récit le plus accrédité , furent nommés par Jupiter pour juger la querelle. Minerve eut gain de cause, parce que Cécrops attesta que l’Attique lui devait l’olivier. » H. MARTIN.
(27) On peut lire, dans le Dict. de Jacobi, à l’article ÉRICHTONIUS, les détails relatifs à la naissance et à l’éducation d’Érechthée.
(28) Allusion à une guerre sanglante entre les Athéniens et les Thraces sous le règne d’Érechthée.
(29) La Grèce continentale.
(30) Guerre de Hyllus, fils d’Hercule, contre Eurysthée et ses cinq fils. Beaucoup d’écrivains grecs parlent de cette guerre fameuse, Isocrate, Platon, Lysias, Aristide, Hérodote, Apollodore.
(31) Guerre contre Créon, roi de Thèbes, qui avait refusé la sépulture à Polynice et à tous les morts de l’armée argienne, contre les Amazones, filles de Mars, contre le Minotaure, contre les Centaures , contre les brigands dont l’Attique était infestée, etc.
(32) Les guerres médiques.
(33) Aristophane s’est plu en divers endroits de ses pièces à railler l’esprit chicanier et processif des Athéniens.
(34) Le Cithéron et le Parnès.
(35) « Les montagnes principales de l’Attique étaient, au N. O. d’Athènes, le Cérydale; au N. le Parnès et le Brilesse ; au N. E. le Pentélique, renommé pour ses marbres ; au S. l'Hymette , célèbre par se» marbres et son miel ; et le Laurium, petite montagne voisine de Sunium, où il y avait des mines d’argent ; enfin, dans Athènes même , le Lycabette, assez haute colline, en face de la citadelle. » H. MARTIN. — Cf. de Pauw, Recherches philosophiques sur les Grecs, t.1, Iere partie.
(36) Habitants de la Mysie, province maritime de l’Asie Mineure, baignée par la mer Egée, l’Hellespont, la Propontide, et qui devint plus tard le royaume de Pergame.
(37) La Pisidie, située au S. de la Phrygie, était séparée de la côte méridionale de l’Asie Mineure par la Pamphylie.
(38). Cf. la IVe Sat. de Perse.
(39) Ce Glaucon était frère de Platon : plu» présomptueux que capable, il nourrissait beaucoup de chiens et d’oiseaux de proie pour la chasse. Il figure dans trois dialogues de Platon, la République, le Parménide et le Banquet. Je ne puis résister au désir de citer ici dans son entier la charmante imitation qu’Andrieux a faite de ce chapitre de Xénophon :
Glaucon avait trente ans , bon air, belle figure ;
Mais parmi les présents que lui fit la nature,
Elle avait oublié celui du jugement.
Glaucon se croyait fait pour le gouvernement.
Pour avoir eu jadis un prix de rhétorique,
Il s’estimait au monde un personnage unique,
Sitôt qu’à la tribune il s’était accroché,
Aucun pouvoir humain ne l’en eût détaché.
Parler à tout propos était sa maladie.
Socrate l’abordant : « Plus je vous étudie,
Plus je vois, lui dit-il, le but où vous visez.
Votre projet est beau, s’il n’est des plus aisés.
Vous voulez gouverner, vous désirez qu’Athènes
De l’État en vos mains remette un jour les rênes ?
— Je l’avoue. — Et sans doute à vos concitoyens
Vous paierez cet honneur en les comblant de biens ?
— C’est là tout mon désir, — II est louable, et j’aime
Que l’on serve à la fois sa patrie et soi-même.
A ce plan, dès longtemps, vous avez dû penser;
Par où donc, dites-moi, comptez-vous commencer ? »
Glaucon resta muet, contre son ordinaire.
Il chercha sa réponse. « Un très-grand bien à faire
Ce serait, dit Socrate, en ce besoin urgent,
Dans le trésor public d’amener de l’argent.
N’allez-vous pas d’abord restaurer nos finances,
Grossir les revenus, supprimer les dépenses ?
— Oui ; ce sera bien là le premier de mes soins.
— Il faut recevoir plus, il faut dépenser moins.
Vous avez à coup sûr, calculant nos ressources,
Des richesses d’Athènes approfondi les sources ?
Vous savez quels objets forment nos revenus ?
— Pas très-bien ; ils me sont, la plupart inconnus.
— Vous êtes plus au fait, je crois, du militaire ?
— Six mois sous Périclès j’ai servi volontaire.
— Ainsi nous vous verrons de nos braves guerriers
Par vos vastes projets préparer les lauriers ?
Vous savez comme on fait subsister une armée,
Par quels soins elle doit être instruite cl formée ?
— Je n’ai pas ces détails très-présents à l’esprit.
— Vous avez là-dessus quelque mémoire écrit.
J’entends. Mais non. Tant pis; vous me l’auriez fait lire;
J’en aurais profité. Du moins vous pouvez dire,
Si, payant nos travaux par des dons suffisants,
L’Attique peut nourrir ses nombreux habitants.
Prenez-y garde au moins ; une erreur indiscrète ,
Une mauvaise loi produirait la disette.
Sur ce point important qu’avez-vous su prévoir ?
— En vérité, Socrate, on ne peut tout savoir.
— Pourquoi donc parlez-vous sur toutes les matières ?
Je suis un homme simple, et j’ai peu de lumières :
Mais retenez de moi ce salutaire avis :
Pour savoir quelque chose il faut l’avoir appris
De régir les États la profonde science
Vient-elle sans étude et sans expérience ?
Qui veut parler sur tout souvent parle au hasard.
On se croit orateur ; on n’est que babillard.
Allez, instruisez-vous ; et quelque jour peut-être
Vous nous gouvernerez, -a Glaucon sut se connaître;
II devint raisonnable ; et depuis ce jour-là
II écouta, dit-on, bien plus qu’il ne parla.
Chez le doux Xénophon , l’élève de Socrate,
Son ami, son vengeur au sein d’Athènes ingrate,
J’ai lu ce dialogue, el je vous le traduit :
Puisse-t-il corriger les Glaucons d’aujourd’hui ! (40) Il ne faut pas confondre ce Glaucon, dit l’Ancien, avec celui qui est l’interlocuteur de Socrate dans ce chapitre. Glaucon l’Ancien avait pour père Critias l’Ancien, pour aïeul paternel Aropide , ami de Solon, pour enfants Charmide et Périctioné, mère de Platon, pour frère Callœschrus, et pour neveu le tyran Critias.
(41) Voy. l’ouvrage spécial de Xénophon sur les Revenus.
(42) Je lis. avec Weiske et M. Martin, σπώπτομαι, je suis raillé, au lieu de σκέπτομαι, j’examine, ou σκέψομαι, j’examinerai, qu’on trouve dans quelques éditions.
(43) Xénophon répète ce calcul dans son Économique; mais il faut ajouter que souvent, et surtout durant la guerre du Pélοponèse , les habitants des campagnes, qui n’avaient plus ni feu ni lieu, se réfugiaient dans la ville, où ils construisaient à la hâte, dans les quartiers les moins fréquentés, des cabanes, dont la forme ronde se rapprochait des ruches ou des tonneaux. D’ailleurs les rues d’Athènes, d’après un fragment de Dicéarque, inséré dans les Petits géographes de l’édition de Dodwel, étaient d’une irrégularité frappante, la ville mal pourvue d’eau, et les maisons chétives, un très-petit nombre excepté, « Ce n’est, ajoute-t-il, qu’en arrivant au théâtre et en découvrant le grand temple de Minerve, bâti au sommet de l’Acropole, qu’on commence à se reconnaître et à sortir de l’incertitude où vous jette le peu de rapport qui existe entre la réalité et l’immense éclat de la renommée. »
(44) Le nombre des individus, tant libres qu’esclaves, répandus dans Athènes et dans le Pirée, était d’environ 180 000.
(45) Le talent, poids, était de 26 kilogr. 178 gr.
(46). C’est-à-dire de Glaucon l’Ancien. Voy. la note 1 de la page 80.
(47) Les citoyens illustres.
(48) Fondateur de l’école cyrénaïque, dont il a été question plus haut, livre II, chapitre i.
(49) Ainsi, d’après Socrate, le bien est ce qui délivre d’un mal ou satisfait un besoin : le bien de la fièvre, c’est ce qui la guérit ; le bien de la faim, c’est la nourriture. Ce qui n’est le bien de rien, c’est ce qui n’est bon à rien.
(50) On voit que Socrate identifie le beau et le bien avec l’utile.
(51) En grec παστάσες, galeries couvertes d’un toit. Selon de Pauw (Recherches philosophiques sur les Grecs, t. I, p. 57), les maisons d’Athènes offraient toutes un grand vice de construction. Les escaliers y donnaient sur les rues, et les appartements supérieurs, bâtis en saillie, défiguraient les façades, offusquaient la vue et diminuaient la circulation de l’air. C’était une conséquence de la cupidité des propriétaires, qui, en élevant des espèces de galeries au-dessus de la tête des passants, tâchaient, autant qu’ils le pouvaient, d’envahir les rues mêmes. — Les lecteurs qui désireront un plus ample commentaire sur ce passage, trouveront dans les notes de l’édition de Weiske, sur ce chapitre, une description très-nette et très-précise du plan d’une maison grecque, d’après Vitruve.
(52) Weiske considère ce chapitre comme un de ceux qui font le mieux connaître la philosophie pratique de Socrate.
(53) C’est la vertu que les latins appellent prudentia, mot qu’ils appliquent non-seulement au bon sens, aux lumières naturelles, mais aux connaissances acquises par la culture de l’intelligence.
(54) Il y a là un jeu de mots dont nous ayons essayé de donner l’idée, mais qui demande cependant une note explicative. Nous disons parfois familièrement d’un homme qui réussit, qu’il fait bien; les Grecs le disaient tout ensemble d’une manière relative et d’une manière absolue, et entendaient conséquemment par là et bien agir et réussir.
(55) « Parrhasius d’Éphèse, fils et disciple du peintre Événor, et son contemporain Zeuxis d’Héraclée, furent à Athènes, pendant la guerre du Péloponèse, les chefs de l’école ionienne pu asiatique, qui sacrifiait on pen trop l’idéal et l’expression morale è l’illusion matérielle et à ce qui flatte directement les sens. Aussi, dans ce chapitre, Parrhasius commence-t-il par nier que les sentiments moraux puissent être rendus par la peinture. Cependant, un peu avant l’époque de Parrhasius et de Zeuxis, les peintres de l’école athénienne, Micon, Panamus, frère de Phidias , et surtout Polygnote de Thasos, chargés par Périclès d’orner de leurs tableaux les principaux édifices d’Athènes, avaient excellé par l’idéal et l’expression morale. Aristide de Thèbes excella aussi à rendre les sentiments et les passions. L’idéal et la sévérité du dessin avaient été le caractère de l’école de Sicyone. Le mérite spécial de Zeuxis et de Parrhasius consistait dans le coloris, dans le fini des détails, et surtout dans la dégradation des teintes, déja traitée avec succès par Apollodore d’Athènes. Sous le règne d’Alexandre, Apelles sut réunir tous les mérites des peintres antérieurs. » H. MARTIN.
(56) C’était le procédé de Zeuxis. Cf. Cicéron, De l’invention, II, i ; et Pline l’Ancien, Hist. nat., XXXV, xxxvi.
(57) Nous avons vu dans la note 1 de la page 91 que c’était là le défaut de Parrhasius.
(58) On ne sait pas autre chose sur ce Cliton. Coray croit qu’il faut substituer à ce nom inconnu celui de Cléon, auteur de statues de philosophes ; mais rien ne justifie cette conjecture.
(59) Il n’est question de lui que dans ce passage. — Cf. Émeric David, Hist. de la peinture au. moyen âge, p. 248, 74 et passim. Personne n’a mieux connu l’antiquité plastique que ce judicieux et savant écrivain.
(60) Il y a ici quelque embarras dans le texte : j’ai suivi de préférence les indications de Weiske.
(61) Ne nous étonnons pas de voir Socrate dans le boudoir d’une courtisane. Outre qu’il n’y perd rien de sa dignité et de sa gravité philosophiques, il obéit à un entraînement de vogue que de Pauw a parfaitement apprécié dans ses Recherches philosophiques sur les Grecs, t. I, p. 4 23 et suivantes : « Jamais, chez aucun peuple du monde, les belles femmes n’excitèrent plus d’enthousiasme que chez les Grecs. Dès qu’il en paraissait une, ce qui arrivait à la vérité fort rarement, aussitôt son nom était répété de bouche en bouche, depuis les extrémités du Péloponèse jusqu’aux confins de la Macédoine; d’où il résultait dans les esprits une fermentation semblable à une flamme contagieuse. Les épouses les plus tendres ne pouvaient plus retenir leurs maris, et les mères les plus impérieuses ne pouvaient plus arrêter leurs enfants. Enfin on vit toute la nation aux pieds de Laïs et toute la Grèce subjnguée par une Sicilienne : ce que n’avaient pu, dit-on, ni les armées des Perses, ni la politique insidieuse des Spartiates. On sait d’ailleurs à quel degré d’illustration parvint Aspasie, et quels honneurs on rendit à Phryné durant sa vie, et à Pythionice, même après sa mort. Son mausolée, érigé entre Athènes et Eleusis, était le plus superbe monument qui existât dans toute l’étendue de la Grèce, de l’aveu de Dicéarque et de Pausanias, qui l’avaient vu. »
(62) Cf. De la chasse, chap. v et suivants.
(63). On employait cet oiseau, dont les mouvements sont vifs et animés, à des pratiques qu’on croyait propres à exciter l’amour. Selon Tzetzès, les magiciennes attachaient la bergeronnette à une roue qu’elles faisaient tourner avec une très-grande rapidité et en chantant des chansons érotiques.
(64) Cf. le dialogue de Lucien, intitulé Anacharsis ou. les gymnases, t. II, p. 195 de notre traduction.
(65) Fils d’Antiphon de Céphisie, un des disciples assidus de Socrate.