Carmen (page 12)
La langue russe, qui est, autant que j’en puis juger, le plus riche des idiomes de l’Europe, semble faite pour exprimer les nuances les plus délicates. Douée d’une merveilleuse concision qui s’allie à la clarté, il lui suffit d’un mot pour associer plusieurs idées qui, dans une autre langue, exigeraient des phrases entières. Le français, renforcé de grec et de latin, appelant à son aide tous ses patois du Nord et du Midi, la langue de Rabelais enfin, peut seule donner une idée de cette souplesse et de cette énergie. On conçoit qu’un si admirable instrument exerce une influence considérable sur le talent d’un écrivain qui se sent habile à le manier. Il se complaît nécessairement dans le pittoresque de ses expressions, de même qu’un dessinateur qui a de la main et un vieux crayon de Brookman s’applique involontairement à tracer des contours d’une exquise finesse. Rien de mieux sans doute ; mais il y a peu de choses qui n’aient leur mauvais côté. Le précieux du faire est un mérite considérable, s’il est réservé aux parties capitales d’une composition. Qu’il soit uniformément prodigué à tous les accessoires, il répandra, je le crains, un peu de monotonie sur l’ensemble.
J’ai dit que la satire était, à mon avis, le caractère particulier du talent de M. Gogol. Il ne voit en beau ni les choses ni les hommes : cela ne veut pas dire qu’il soit un observateur infidèle ; mais ses études de mœurs dénotent une certaine préférence pour le laid et le triste. Sans doute ces deux fâcheux éléments n’existent que trop dans la nature, et c’est précisément parce qu’ils se rencontrent si souvent qu’il ne faudrait pas s’appliquer à leur recherche avec une insatiable curiosité. On se ferait une idée terrible de la Russie, de la sainte Russie, comme disent ses enfants, si on ne la jugeait que par les tableaux qu’en a tracés M. Gogol. Il ne nous y montre guère que des imbéciles, quand il ne nous offre pas des coquins à pendre. C’est, on le sait, le défaut des satiriques de ne voir partout que le gibier qu’ils chassent, et il est prudent de ne pas les croire sur parole. Aristophane a beau employer son admirable génie à noircir ses compatriotes, il ne nous empêchera pas d’aimer l’Athènes de Périclès.
C’est en province que M. Gogol choisit d’ordinaire ses personnages, imitant en cela M. de Balzac, dont les ouvrages ont pu n’être pas sans influence sur son talent, La facilité moderne des communications en Europe a donné aux classes élevées de tous les pays, et même aux habitants des grandes capitales, des manières qui se ressemblent, manières de convention, adoptées par l’usage, comme le frac et le chapeau rond. Cherchez aujourd’hui dans la classe moyenne et loin des grandes villes des mœurs nationales et des originaux. En province, on a encore des habitudes primitives et des préjugés, chose qui devient plus rare de jour en jour. Les gentilshommes campagnards, qui ne font qu’une fois dans leur vie le voyage de Saint-Pétersbourg, qui, vivant toute l’année dans leurs terres, mangent beaucoup, lisent peu et ne pensent guère, tels sont les types que M. Gogol affectionne, ou plutôt qu’il poursuit de ses railleries et de ses sarcasmes. On lui reproche, m’a-t-on dit, certain patriotisme provincial. Petit-Russien, il aurait je ne sais quelle prédilection pour la Petite-Russie au préjudice du reste de l’empire. Pour moi, je le trouve assez impartial ou même trop général dans ses critiques, trop sévère pour tout ce qui devient le sujet de ses observations. Pouchkine fut accusé, fort à tort à mon avis, de scepticisme, d’immoralité et de satanisme ; pourtant il a découvert dans un vieux manoir sa délicieuse Tatiana : on regrette que M. Gogol n’ait pas eu un bonheur semblable.
Je ne connais point les dates des différents ouvrages de M. Gogol, mais je serais porté à croire que ses nouvelles ont été publiées les premières. Il me semble y voir une certaine incertitude dans la manière de l’auteur, qui cherche, en tâtonnant un peu, le genre où l’appelle le caractère de son talent, qu’il ne connaît pas encore. Roman historique inspiré par la lecture de Walter Scott, légende fantastique, étude psychologique, tableau de mœurs sentimental et grotesque à la fois, ce recueil, qui, grâce à une traduction de M. Viardot, a déjà reçu un accueil flatteur du public français, contient comme un abrégé de tous les essais de l’auteur. Si ma conjecture est juste, il a dû se demander pendant quelque temps s’il prendrait pour modèle Sterne, Walter Scott, Chamisso ou Hoffmann. Il a mieux fait plus tard, en suivant la route qu’il s’est frayée lui-même.
Tarass Boulba est la première nouvelle de ce recueil et la plus longue, car elle occupe à elle seule les deux tiers du volume : c’est un tableau animé et, autant que je puis le croire, exact des mœurs des Zaporogues, ce peuple singulier auquel Voltaire a consacré quelques lignes dans son Histoire de Charles XII. Au xvie et au xviie siècle, les Zaporogues ont joué un grand rôle dans les annales de la Russie et de la Pologne ; ils formaient alors une république de soldats ou plutôt de flibustiers, établis dans les îles du Dnieper, nominalement sujets tantôt des rois de Pologne, tantôt des grands-ducs de Moscovie, quelquefois même de la Porte ottomane. Dans le fond, bandits très-indépendants, ils étendaient leurs ravages avec une grande impartialité sur tous leurs voisins. Dans leurs villes, espèces de campements de nomades ils ne souffraient pas de femmes ; c’était là que les cosaques amoureux de la gloire allaient se former et apprendre le métier de partisan. L’égalité la plus parfaite régnait dans la horde tant qu’elle était en repos dans ses marécages du Dnieper. Alors les chefs ou atamans ne parlaient à leurs administrés que le bonnet à la main. Dans une expédition, au contraire, leur pouvoir était illimité, et la désobéissance au capitaine de campagne (ataman kotchevoï) était considérée comme le plus grand des crimes. Nos flibustiers du xviie siècle ont bien des traits de ressemblance avec les Zaporogues, et l’histoire des uns et des autres conserve le souvenir de prodiges d’audace et de cruautés horribles. Tarass Boulba est un de ces héros avec lesquels, comme dit l’étudiant de Schiller, les relations sont possibles quand on tient à la main un fusil bien chargé. Je suis de ceux qui goûtent fort les bandits, non que j’aime à les rencontrer sur mon chemin ; mais, malgré moi, l’énergie de ces hommes en lutte contre la société tout entière m’arrache une admiration dont j’ai honte. J’ai lu autrefois avec ravissement la vie de Morgan, de l’Olonnais et de Mombars l’exterminateur, et je ne m’ennuierais pas aujourd’hui à la relire. Pourtant il y a bandits et bandits. Je trouve que la gloire de ces messieurs gagne singulièrement à être de fraîche date. Les bandits véritables font toujours tort à ceux du mélodrame, et le dernier pendu efface immanquablement la renommée de ses devanciers. Aujourd’hui ni Mombars ni Tarass Boulba ne peuvent exciter autant d’intérêt que ce Mussoni qui, le mois dernier, soutenait un siége en règle dans un trou de loup contre cent cinquante hommes, et qu’il fallut attaquer avec la sape et la mine. M. Gogol a fait de ses Zaporogues des portraits d’un coloris brillant qui plaît par son étrangeté même ; mais il est trop évident parfois qu’il ne les a pas copiés d’après nature. En outre, ces peintures de mœurs s’encadrent dans une fable si triviale et si romanesque, qu’on regrette fort de les voir si mal placées : la plus prosaïque légende vaudrait mieux que ces scènes de mélodrame où s’accumulent les incidents les plus lugubres, famine, supplices, etc. Au résumé, on sent que l’auteur se trouve sur un mauvais terrain ; son allure est embarrassée, et son style toujours ironique rend encore plus pénible la lecture de ces récits lamentables.
Cette manière, qui, à mon avis, est un véritable contre-sens dans quelques parties de Tarass Boulba, est bien mieux à sa place dans le Vyi ou le roi des Gnomes, histoire de sorcellerie qui amuse et effraye. Le grotesque et le merveilleux s’unissent sans difficulté. Connaissant à fond la poétique du genre, l’auteur, en décrivant les mœurs sauvages et étranges des cosaques du vieux temps avec sa précision et son exactitude ordinaires, a préparé habilement la diablerie. On sait la recette d’un bon conte fantastique : commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres, mais possibles, et donnez à leurs traits la réalité la plus minutieuse. Du bizarre au merveilleux, la transition est insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique avant qu’il se soit aperçu que le monde réel est loin derrière lui. Je me garderai bien d’analyser le Roi des Gnomes ; voici le vrai moment de le lire, à la campagne, au coin du feu, par une nuit changeante d’automne. Après le dénoûment, il faudra une certaine résolution pour gagner sa chambre à travers de longs corridors, lorsque le vent et la pluie ébranlent les croisées. Maintenant que le fantastique allemand est un peu usé, le fantastique cosaque aura des charmes tout nouveaux, et d’abord le mérite de ne ressembler à rien. Ce n’est pas un médiocre éloge, je pense.
L’Histoire d’un Fou est tout à la fois une satire contre la société, un conte sentimental et une étude médico-légale sur les phénomènes que présente une tête humaine qui se détraque. Je crois l’étude bien faite et fort graphiquement dépeinte, comme dirait M. Diafoirus, mais je n’aime pas le genre : la folie est un de ces malheurs qui touchent, mais qui dégoûtent. Sans doute, en introduisant un fou dans son roman, un auteur est sûr de produire de l’effet. Il fait vibrer une corde toujours sensible ; mais le moyen est vulgaire, et le talent de M. Gogol n’est pas de ceux qui ont besoin de recourir à ces trivialités. Il faut laisser les fous aux commençants, avec les chiens, personnages d’un effet aussi irrésistible : le beau mérite d’arracher des larmes à votre lecteur si vous cassez la patte à un caniche ! Homère, à mon avis, n’est excusable de nous avoir fait pleurer à la reconnaissance du chien Argus et d’Ulysse que parce qu’il fut le premier, je pense, à découvrir les ressources qu’offre la race canine à un auteur à bout d’expédients.
J’ai hâte d’arriver à un petit chef-d’œuvre, le Ménage d’autrefois. En quelques pages, M. Gogol nous raconte la vie de deux bons vieillards, mari et femme, vivant à la campagne, gens dans la tête de qui n’entre pas un grain de malice, trompés et adorés de leurs paysans, égoïstes naïfs parce qu’ils croient tout le monde heureux comme ils le sont eux-mêmes. La femme meurt. Le mari, qui semblait ne vivre que pour faire bombance, languit et meurt quelques mois après sa femme. On découvre qu’il y avait un cœur dans cette masse de chair. On rit et l’on pleure en lisant cette charmante nouvelle, où l’art du narrateur se déguise sous la simplicité du récit : tout y est vrai, naturel ; il n’y a pas un détail qui ne soit charmant et qui ne contribue à l’effet général.
Les Âmes mortes (Mèrtvyia doûchi), tel est le titre d’un roman de M. Gogol qui a obtenu un grand succès en Russie, et qui offre, dit-on, une peinture très-fidèle des mœurs de la province en ce pays. Il est nécessaire d’expliquer ce qu’il faut entendre par âmes mortes, et l’explication sera un peu longue. En Russie, on estime d’ordinaire la fortune d’un propriétaire par le nombre de paysans qu’il possède. On les appelle des âmes, et ce mot s’applique en général aux mâles seulement, peut-être par un souvenir des façons peu galantes des Tartares, anciens conquérants de la Russie. Vous entendrez dire : M. un tel a mille âmes ; mademoiselle A… apporte en mariage six mille âmes à M. B…. Lisez six mille paysans, sans compter les femmes et les petits enfants, comme dans les dénombrements de Rabelais. Or, chaque âme paye sa contribution au trésor impérial, ou plutôt c’est le propriétaire qui paye pour elle ; mais les recensements n’ayant lieu qu’à des intervalles assez éloignés, la contribution du propriétaire demeure fixe jusqu’à ce qu’une nouvelle opération de recensement ait constaté chez lui augmentation ou diminution d’âmes. Tant pis pour ceux qui ont perdu des paysans par maladie ou autrement ; tant mieux pour celui qui a des paysannes fécondes. L’un paye pour ses âmes mortes, l’autre ne paye pas pour ses âmes vivantes.
Maintenant qu’on sait ce que c’est que des âmes mortes, et ce qu’il en coûte à les posséder, je commence l’analyse du roman de M. Gogol. Il l’intitule poëme ; ce titre est une espèce d’énigme, le roman en est une autre, dont le mot ne se trouve qu’à la fin de l’ouvrage. Un M. Tchitchikof, ni jeune ni vieux, ni gras ni maigre, ni laid ni beau, fort doué de qualités négatives, arrive dans une grande ville de province où le désœuvrement général fait accueillir les étrangers avec le plus aimable empressement. Il fait sa visite aux autorités, aux notables ; il est fort poli, de l’avis de tout le monde ; il joue au whist et perd noblement au besoin. Il n’en faut pas davantage pour qu’il soit invité et recherché partout. Il ne se targue ni de son rang ni de sa fortune, mais on devine qu’il a été fonctionnaire public et qu’il a un capital dont il voudrait faire emploi. Tous les gentilshommes campagnards qui le rencontrent à la ville veulent le recevoir dans leurs châteaux. Assuré déjà de l’estime générale, il se met en route et fait sa tournée de dîners. Partout, entre la poire et le fromage, au moment où la confiance et l’intimité viennent d’être scellées par quelques verres de vin de Champagne, il hasarde d’une voix timide cette question : N’y a-t-il pas eu une épidémie de vos côtés dernièrement ? N’avez-vous pas perdu un certain nombre d’âmes ? — Hélas ! oui. J’en ai perdu tant, pour lesquelles j’ai à payer fort cher. — Eh bien ! reprend notre homme en baissant la voix, voudriez-vous me les vendre ?
Grande surprise, comme cela peut se croire ; mais le marché se fait. Le gentilhomme vaniteux donne gratis ses âmes mortes de l’air dont il ferait un cadeau. — L’avare en débat le prix avec acharnement. — Le joueur veut les jouer au lansquenet. Chaque propriétaire d’âmes est un original dont M. Gogol, selon son usage, nous donne un daguerréotype fidèle. Après tous ces dîners Tchitchikof se trouve possesseur d’un millier d’âme pour lesquelles il se fait donner quittance et paye les droits d’enregistrement, comme si elles étaient vivantes. Il a déclaré qu’il allait les établir dans un gouvernement éloigné que l’on colonise. À ce sujet, grands débats dans la ville entre les amis de Tchitchikof. Les uns, craignant que les paysans ne s’échappent ou ne se révoltent en route, offrent au propriétaire de lui donner une escorte. D’autres disputent à perte de vue sur les influences qu’exercera le changement de climat sur la colonie projetée. — Le Russe s’accommode de tous les climats, dit un des notables. — Non, il lui faut des rivières, répond un autre. — La colonie réussira. — Elle ne réussira pas.
Cependant la considération dont jouit Tchitchikof s’est fort augmentée. Un homme qui, dans une semaine, achète mille âmes doit être un bon parti. Déjà les demoiselles à marier se tiennent droites quand il passe, les mamans lui font des avances. On lui trouve de l’esprit et un grand air. Il va jeter le mouchoir, lorsque, dans un bal, un maudit étourdi à moitié ivre lui demande tout haut pourquoi il achète des âmes mortes. Ce mot se répand dans le salon. Personne ne s’explique trop ce qu’il peut y avoir de mal à cela, mais tout le monde est scandalisé. Tchitchikof, dont l’assurance et la popularité ont disparu tout d’un coup, s’esquive, et le roman finit. Je me trompe, l’auteur, dans un dernier chapitre, nous dit le mot de l’énigme. On pourrait croire qu’il s’agit d’un mariage. Nullement, ou, si l’aventurier a jeté son dévolu sur une héritière, ce n’est que pour faire d’une pierre deux coups. Son plan est moins poétique ; mais ici il faut encore une explication pour les lecteurs français.
Il existe en Russie une institution établie par le gouvernement qu’on nomme conseil de tutelle, et qui, pour éviter aux propriétaires endettés le danger d’avoir affaire aux usuriers, leur avance des fonds sur la justification de leurs titres de propriété, à raison de 200 roubles par paysan. C’est une espèce de mont-de-piété où l’on prête sur dépôt d’âmes. Pourvu de titres établissant qu’il possède un millier de paysans, Tchitchikof pourra soutirer au conseil de tutelle 200,000 roubles avec lesquels il fera bien de voyager dans l’Europe occidentale, de peur que la justice ne l’envoie du côté opposé.
Il fut un temps où les romans picaresques ont été à la mode en France comme ils l’ont été en Espagne. Cette mode était contemporaine de la galanterie raffinée et des préjugés chevaleresques ; alors, entre les coquins créés par les romanciers et les nobles personnages qui lisaient leurs prouesses, il y avait un tel abîme que la peinture de ces mœurs de bohémiens pouvait offrir l’intérêt d’un voyage dans un monde inconnu. Aujourd’hui, malheureusement, après tant de révolutions qui ont décomposé et recomposé la société, il n’y a personne, du moins dans notre pauvre pays, qui ne soit blasé sur les coquins et qui n’ait le regret d’en avoir trop vu et connu. Les gentillesses des escrocs ont perdu beaucoup de leur mérite ; d’ailleurs il en est d’eux comme des bandits : la Gazette des Tribunaux a trop d’avantages sur les romanciers. Outre ce que le sujet a de repoussant, le roman de M. Gogol a le défaut capital de pécher fortement contre la vraisemblance. On me dira, je le sais, que l’auteur n’a pas inventé son Tchitchikof, qu’il s’est fait en Russie des spéculations sur les âmes mortes, il y a peu d’années, avec tant de succès, que des mesures législatives ont été prises pour éviter le renouvellement de pareille friponnerie ; mais ce n’est pas la spéculation elle-même qui me paraît invraisemblable, c’est la façon dont elle est conduite. Un marché de cette espèce n’a jamais pu avoir lieu qu’entre filous, et M. Gogol le rend impossible en mettant son héros en rapport avec des provinciaux niais seulement. Quelle opinion peut-on avoir d’un homme qui demande à acheter des âmes mortes ? Qu’il est fou, ou bien qu’il médite une escroquerie. On a beau être provincial, on ne peut qu’hésiter entre les deux opinions, et, pour conclure le marché, il faut de toute nécessité être un coquin.
Au reste, à part ce défaut de la donnée générale, les détails de mœurs et les portraits sont tracés de main de maître. C’est une espèce de tour de force que d’avoir tiré tant de scènes si différentes et si plaisamment nuancées d’une situation qui demeure toujours la même. Pour que le lecteur puisse apprécier la manière de M. Gogol, je prends au hasard un chapitre des Âmes mortes et j’en traduis quelques pages.
Tchitchikof, surpris la nuit par un orage, égaré par son cocher ivre, est forcé de demander l’hospitalité dans une maison appartenant à une vieille dame veuve nommée Korobotchka, qui fait valoir elle-même et qui ne s’entend pas mal aux affaires. Malgré l’heure avancée, il est bien reçu ; on lui fait un lit haut comme une montagne dans la meilleure pièce de la maison. Madame Korobotchka, en lui souhaitant le bonsoir, lui demande s’il n’est pas dans l’habitude de se faire frotter la plante des pieds par une servante pour s’endormir. — Défunt mon mari, dit-elle, ne pouvait fermer l’œil sans cela.
Je passe la description du lit, de la chambre, du déjeuner qu’on apporte le lendemain matin. M. Gogol a mesuré la glace ; il dit la grandeur et le sujet des estampes, la couleur du papier de tenture. J’arrive tout de suite à la discussion entre l’aventurier et son hôtesse au sujet des âmes mortes.
« — Vous avez là une jolie propriété, petite mère. Combien de paysans ?
« — De paysans, mon petit père ? dans les environs de quatre-vingts ; mais, mon Dieu ! que les temps sont durs ! L’année dernière, nous avons eu une récolte si mauvaise ! que le bon Dieu ait pitié de nous !
« — Pourtant vos hommes ont l’air de gaillards solides, les chaumières ont bonne façon… Mais permettez-moi de vous demander à qui j’ai l’honneur de parler ?… Je suis si distrait ! Arrivé au milieu de la nuit…
« — Madame Korobotchka. Feu mon mari était secrétaire de collége.
« — Très-humble serviteur. Et votre nom et celui de monsieur votre père ?
« — Nastasie Petrovna.
« — Nastasie Petrovna ; beau nom ! Moi, j’ai une tante, sœur de ma mère, qui s’appelle Nastasie Petrovna.
« — Et vous, monsieur ? vous êtes bien… comme cela… assesseur ?
« — Non, ma petite mère, répondit Tchitchikof en souriant. Je ne suis pas assesseur ; nous voyageons pour nos petites affaires.
« — Ah ! alors vous venez pour des achats ? Oh ! que je suis fâchée d’avoir vendu mon miel à des marchands, et si bon marché encore ! Je suis sûre qu’avec vous, nous nous serions bien arrangés.
« — Non pas. Je ne fais pas dans les miels.
« — Dans quoi donc ? Les chanvres peut-être. Ma foi, je n’en ai pas gros à cette heure. Un demi-poud en tout.
« — Non, petite maman ; je suis dans une autre partie. Dites-moi donc, il est bien mort du monde chez vous ?
« — Hélas ! mon petit père, dix-huit hommes, dit la vieille dame en soupirant. Et de si braves gens ! Tous gens de métier. C’est vrai qu’il m’est venu des enfants. Mais qu’est-ce que cela fait ?… On vous fait un compte… l’assesseur arrive. Faut payer, qu’il dit ; oui, payer pour les âmes. Un homme vous meurt. Bon, vous payez toujours comme s’il était vivant. Tenez, pas plus tard que la semaine passée, voilà mon maréchal qui se brûle. Un garçon si habile, et qui entendait la serrurerie encore !
« — Vous avez eu un incendie ?
« — Le bon Dieu nous en préserve ! Un incendie ! c’est encore pire. Il s’est brûlé, mon cher papa. C’est, en dedans de lui, je ne sais quoi qui s’est allumé. Il buvait toujours. Il est sorti de lui comme une petite flamme bleue… Et il se consumait, se consumait… Il noircissait comme un charbon… Un maréchal qui était si habile ! Et maintenant comment sortir de chez moi ?… Comment faire pour ferrer les chevaux ?
« — Que voulez-vous, ma petite mère ? dit Tchitchikof en soupirant. C’est la volonté de Dieu ! Il n’y a rien à dire contre la sagesse de la Providence… Dites donc, Nastasie Petrovna, si vous me les cédiez ?
« — Quoi donc, papa ?
« — Ceux-là qui sont morts.
« — Et comment vous les céder ?
« — Rien de plus simple. Vendez-les-moi, si vous voulez ; je vous en donnerai de l’argent.
« — Comment ? que me dites-vous là ? Est-ce que par hasard vous voudriez les déterrer ?
Tchitchikof s’aperçut que la vieille dame était lente à comprendre, et qu’il fallait lui mettre les points sur les i. En quelques mots, il lui expliqua que le marché qu’il voulait faire avec elle n’aurait lieu que sur le papier, et que les paysans seraient censés bien vivants.
« — Eh bien alors, qu’en veux-tu donc faire ? lui demanda-t-elle en ouvrant de grands yeux.
« — Oh ! cela me regarde.
« — Mais puisqu’ils sont morts !
« — Et qui est-ce qui vous dit qu’ils sont vivants ? C’est un malheur pour vous qu’ils soient morts, n’est-ce pas ? Vous payez l’impôt pour eux. Eh bien ! moi, je vous débarrasse du tracas et des frais… Comprenez-vous ? Non-seulement je vous en débarrasse, mais je vous donne par dessus le marché 15 roubles. Est-ce clair cela ?
« — Je… ne… sais… pas… trop, dit la vieille dame, s’arrêtant pour réfléchir. Je n’ai pas encore vendu de morts, et…
« — En effet, ce serait drôle si vous en aviez déjà vendu. Croyez-vous donc qu’il y ait à cela grand profit ?
« — Quant à cela, je ne saurais dire… Profit… je ne sais pas trop… Ce qui fait l’embarras, c’est qu’ils sont morts.
« Elle a la tête dure, se dit Tchitchikof. — Écoutez-moi, petite maman. Faites bien attention. Vous payez comme s’ils étaient vivants… vous vous ruinez…
« — À qui dites-vous cela, mon petit père ! Il y a trois semaines qu’il m’a fallu trouver 150 roubles et graisser la patte à l’assesseur encore.
« — Alors, ma bonne amie, figurez-vous bien que vous n’aurez plus à graisser la patte à l’assesseur, attendu que c’est moi qui payerai pour eux. Moi, pas vous. Je me charge de tout. À telles enseignes que nous allons faire le contrat, et vous aurez l’argent. Comprenez-vous maintenant ?
« La vieille dame réfléchit. L’affaire semblait bien avoir son côté avantageux, mais l’étrangeté du marché l’inquiétait aussi. Et puis elle se demanda si elle ne risquait pas d’être attrapée par ce singulier chaland tombé chez elle au beau milieu de la nuit, circonstance aggravante.
« — Eh bien, petite maman, demanda Tchitchikof, est-ce une affaire conclue ?
« — En verité, mon cher monsieur, c’est que je n’ai pas encore eu l’occasion de vendre des défunts. Pour des vivants, c’est autre chose. Tenez, il n’y a pas trois ans, j’ai vendu à M. Protopof deux filles à 100 roubles la pièce, et il m’a bien remercié, car c’étaient des travailleuses. Elles savaient tisser tout elles-mêmes, jusqu’à des serviettes.
« — Bien, bien ; mais nous ne parlons pas des vivants. Le bon Dieu soit avec eux ! C’est des morts que je vous demande.
« — J’entends bien ; mais… j’ai peur que cela ne me fasse du tort… des fois. Il se pourrait bien, petit papa, que tu veuilles me mettre dedans… Cela vaut plus, d’abord.
« — Encore une fois, mon enfant, écoutez-moi bien. Ah ! comme vous êtes ! Qu’est-ce que cela peut valoir ? Réfléchissez bien. C’est de la poussière, comprenez-vous, rien que de la poussière. Vous ramassez tous les brimborions inutiles… Une loque par exemple. Bon, mais une loque a sa valeur. On achète des loques pour les fabriques de papier ; mais cela, à quoi cela sert-il ? Hein ? dites-le moi.
« — Oui, c’est bien vrai… ; ça ne sert pas… C’est là ce qui me retient. S’ils n’étaient pas morts, je dirais.
« — Oh ! quelle tête de bois de chêne, pensa Tchitchikof, prêt à perdre patience. Maudite vieille, qui me fait suer ! — Et cependant il tirait son mouchoir pour essuyer les gouttes d’eau qui s’amassaient sur son front. D’ailleurs, la colère n’avançait rien. Quand une personne entêtée, fût-ce un grave fonctionnaire public, s’est chaussé quelque chose dans l’esprit, c’est en vain qu’on lui présente des arguments plus clairs que le jour ; tout rebondit sur lui comme une balle sur un mur. Après s’être essuyé, Tchitchikof voulut tenter de la ramener sur la voie par un autre chemin : — Voyons, ma chère enfant, lui dit-il, ou bien vous ne voulez pas me comprendre, ou bien vous parlez pour perdre le temps… Je vous donne de l’argent, quinze roubles en assignations. Comprenez-vous ? C’est de l’argent. Vous savez que cela ne se trouve pas dans le pas d’un cheval ? Faites-moi le plaisir de me dire ce que vous avez vendu votre miel ?
« — Douze roubles le poud.
« — Comment ! vous n’avez pas de conscience, la petite mère ! Douze roubles ! mais cela ne se peut pas !
« — Mon Dieu si ! tout autant.
« — Eh bien ! soit, va pour douze roubles le poud de miel ; mais faites bien attention : vous avez été près d’un an à le récolter, ce miel ; vous avez eu de la peine, de la fatigue, du tracas. Vos mouches se sont envolées, elles sont mortes ; il a fallu les nourrir tout l’hiver dans le cellier, tandis que des âmes mortes, ce ne sont pas choses de ce monde. Cela ne vous donne pas d’embarras ; c’est le bon Dieu qui a tout fait pour qu’elles aient quitté ce monde, au grand dommage de votre maison. D’un côté, vous gagnez douze roubles avec bien du mal ; d’un autre côté, vous empochez gratis, non pas douze roubles, mais quinze ; pas en argent, mais en assignations bleues. — Après cette vigoureuse argumentation, Tchitchikof ne doutait pas que la vieille dame ne se rendît enfin.
« — Mon Dieu ! répondit-elle, une pauvre veuve comme moi, qui n’entend rien aux affaires, que voulez-vous qu’elle vous dise ?… Je crois qu’il vaut mieux que j’attende qu’il vienne d’autres marchands : alors, je verrai bien le prix que cela vaut.
« — Allons-donc, la mère ? est-ce que vous songez à ce que vous dites ? Qui diable voudrait vous acheter cela ? Que voulez-vous qu’on en fasse ?
« — Mon Dieu ! dans un ménage… des fois… tout peut servir, répondit madame Korobotchka ; puis elle s’arrêta bouche béante, le regardant d’un air effaré et cherchant à savoir ce qu’il avait en tête.
« — Des morts dans un ménage ! où diable allez-vous ? Cela vous sert peut-être à effrayer les moineaux la nuit dans votre potager ?
« — Ah ! sainte mère de Dieu ! Quels vilains mots dites-vous là ! s’écria la vieille dame en faisant le signe de la croix.
« — Oui, voyons où voulez-vous les mettre ?… Au reste, les os et les fosses, je vous les laisse ; c’est un transfert sur papier seulement que je vous demande. Allons, hein ? répondez-moi au moins, pour l’amour de Dieu.
« La vieille Korobotchka restait toute pensive, sans répondre.