Carmen (page 13)
« — Voyons, à quoi pensez-vous, Nastasie Petrovna ?
« — Non, je ne crois pas que nous puissions nous arranger ; j’aime mieux vous vendre du chanvre.
« — Du chanvre ! Je vous parle d’une affaire, et vous me chantez chanvre ! Gardez votre chanvre pour quand nous parlerons chanvre. Lorsque je repasserai par ici, nous nous arrangerons de votre chanvre. Allons, voyons, Nastasie Petrovna…
« — Mon Dieu ! une marchandise comme cela, c’est si drôle, si singulier !…
Ici Tchitchikof, arrivé aux dernières limites de sa patience, l’envoya à tous les diables, en jetant par terre la chaise qui était auprès de lui. La vieille avait une grande peur du diable.
« — Oh ! ne parle pas de celui-là ! Dieu soit avec lui ! s’écria-t-elle en pâlissant. Il y a trois nuits que j’en ai rêvé, du maudit. C’est que le soir, après la prière, je m’étais amusée à me tirer les cartes. C’est un jugement de Dieu qui l’a envoyé. Ah ! qu’il était laid ! et des cornes plus longues que des cornes de bœuf !
« — Je m’étonne que vous n’en voyiez pas par douzaines. Moi, par pure charité chrétienne, je me dis : Voilà une pauvre veuve qui s’extermine à faire aller sa maison… Que le diable la confonde et la patafiole !…
« — Oh ! ne dis pas de mots comme cela ! s’écria la vieille dame en le regardant d’un air effrayé.
« — Et l’on ne peut vous arracher un mot ! En vérité, vous êtes comme le chien (parlant par respect)…, oui, le chien du jardinier qui est sur le foin, qui ne mange pas de foin, et qui empêche les autres d’en manger. Moi, je voulais vous acheter vos produits, parce que j’ai des fournitures du gouvernement…
Ce petit mensonge lui était venu tout à fait à l’improviste et en passant ; néanmoins le mot fit son effet. Fournitures du gouvernement, cela fit dresser les oreilles de Nastasie Petrovna, et, d’une voix presque suppliante, elle lui dit :
« — Eh ! pourquoi donc, petit père, te fâches-tu comme cela ? Si j’avais su que tu avais un si mauvais caractère, je ne t’aurais rien dit. Pourquoi te mettre en colère ?
« — Moi ! je ne suis pas en colère. Je me soucie de cela comme d’un œuf frais. Il n’y a pas là de quoi se fâcher.
« — Allons. Eh bien ! je te les donnerai pour quinze roubles en assignations ; seulement, vois-tu, petit père, s’il s’agit, en fait de fournitures, de farine de seigle, ou de sarrasin, ou de gruau, ou bien de salaisons, tu ne m’oublieras pas ?… »
J’aurais dû peut-être parler d’abord de l’Inspecteur général, comédie antérieure en date aux Âmes mortes ; mais j’ai réservé ce drame pour une analyse plus détaillée, parce qu’il me semble offrir comme un résumé complet des qualités et des défauts que j’ai essayé de signaler déjà dans les autres ouvrages de M. Gogol. De même que les Âmes mortes, l’Inspecteur général est une satire amère et violente déguisée sous une gaieté un peu superficielle, ou plutôt sous une rude bouffonnerie qui rappelle à certains égards la manière d’Aristophane. L’auteur, pour ne pas vivre dans une république, ne montre pas moins d’audace et de liberté à fronder les vices de l’administration de son pays. Il la peint vénale, corrompue, tyrannique. En France, où il lui eût été sans doute impossible de trouver les types des personnages qu’il a mis en scène, la censure eût assurément défendu la représentation de cette pièce. En Russie, c’est peut-être à cause de l’exactitude même des portraits que l’auteur n’a éprouvé aucune difficulté à se faire jouer. En effet, le gouvernement, impuissant à réformer les abus, souffrant le premier de la corruption administrative, a dû accueillir un auxiliaire aussi utile que M. Gogol. Chez nous, où les fonctionnaires publics sont entourés d’une surveillance active et vigilante, et de plus incessamment observés par un juge terrible, qui est la presse, cette comédie ne serait qu’un libelle sans portée et sans application. Si elle a été accueillie par des applaudissements en Russie, il en faut conclure, je le crains, que le tableau qu’elle présente est d’une triste réalité. Là, M. Gogol a été le vengeur des abus. Peu importe l’arme qu’il a employée ; pourvu qu’il ait frappé fort et juste, le public a été satisfait. L’impression de cette pièce ne saurait être la même à Paris qu’à Moscou. Le lecteur français aura quelque peine à accepter la gaieté de l’auteur, gaieté un peu triste au fond, et il s’étonnera qu’il cherche à faire rire aux dépens de coquins qu’il faudrait traduire en cour d’assises. Le crime a beau être ridicule, c’est l’indignation qu’il excite chez tout honnête homme, et je ne sais si c’est le sentiment qu’un auteur comique doit chercher à exciter. D’un autre côté, il faut penser qu’un écrivain n’a d’autre arme que sa plume, et M. Gogol s’est trouvé dans le cas d’Aristophane bafouant Cléon sur le théâtre. Aristophane était poëte, et non tribun pour l’accuser sur la place publique. Si les spectateurs goûtent la satire, c’est à eux d’extirper les vices qu’on leur dénonce.
Les principaux fonctionnaires d’une ville de province sont réunis chez le gouverneur (gorodnitchii), espèce de sous-préfet réunissant des fonctions judiciaires et administratives. Il est fort ému d’une nouvelle qu’il vient de recevoir. On lui mande de Pétersbourg qu’un inspecteur général (revizor), voyageant incognito, doit arriver sous peu dans la ville pour examiner la conduite des employés du gouvernement. L’avis est fait pour alarmer, car grands et petits volent à l’envi dans la ville où se passe la scène, et que M. Gogol s’est bien gardé de nommer. Le gouverneur, dont la conscience est la plus chargée, les avertit charitablement de se mettre en mesure pour qu’à son arrivée M. l’inspecteur général trouve les choses comme le gouvernement le désire. « Vous, monsieur le directeur de l’hospice, vos malades sont sales comme des forgerons ; l’hôpital n’est pas tenu. Il faudrait aussi vous arranger pour qu’il y eût moins de malades ; autrement, on ne manquera pas de dire que c’est la faute de l’administration. » Le directeur, qui met dans sa poche l’argent de la pharmacie, répond qu’il est prêt à recevoir ce terrible inspecteur. Il a inventé un nouveau traitement. « À quoi bon, dit-il, se creuser la tête pour faire des ordonnances de drogues qui coûtent très-cher, pour le premier venu ? L’homme est un être simplement organisé ; s’il meurt, il meurt ; s’il guérit, il guérit. D’ailleurs notre médecin allemand a trop de peine à s’entendre avec les malades, car il ne sait pas le russe. » — « Vous, monsieur le juge, continue le gouverneur, je vois avec peine que vous mettez vos oies dans la salle des Pas-Perdus ; et puis vous avez trop le goût de la chasse, et vous vous laissez faire des cadeaux de chiens par les plaideurs. — Et vous même, réplique le juge, vous vous laissez bien donner des pelisses de cinq cents roubles. — C’est bon, dit le gouverneur en colère ; mais savez-vous pourquoi vous vous laissez faire des cadeaux de chiens ? C’est parce que vous ne croyez pas en Dieu. Vous n’allez jamais à l’église, tandis que moi je vais à la messe tous les dimanches. Quand vous vous mettez à parler de la manière dont le monde s’est fait, vous me faites dresser les cheveux sur la tête. »
Chaque fonctionnaire ayant été admonesté de la sorte, le gouverneur tire à part le directeur des postes, et lui insinue avec ménagement qu’en ouvrant avec beaucoup de délicatesse les lettres qui viennent de Pétersbourg, on pourrait peut-être savoir le jour précis où arrivera cet inspecteur tant redouté. N’y a-t-il pas des instruments, pour cela ? De la terre à modeler ?… Et puis si l’on ne peut refaire le cachet, on en est quitte pour rendre la lettre décachetée. — Le directeur des postes est un homme complaisant. — Ne vous mettez pas en peine, dit-il. Moi je décachette toutes les lettres seulement pour voir ce qu’il y a dedans. Tenez, voulez-vous lire celle-ci, qu’un lieutenant écrit à un de ses amis pour lui faire part de ses bonnes fortunes ?…
L’honnête cénacle, déjà troublé par les nouvelles de Pétersbourg, est jeté dans le plus grand effroi par un autre rapport encore plus précis. Deux de ces oisifs, fléau de toutes les villes de province, toujours aux aguets pour découvrir un visage nouveau, viennent de faire une grande découverte. Petr Ivanovitch Dobtchinski et Petr Ivanovitch Bobtchinski, bavards impitoyables qui se coupent la parole à chaque instant, racontent à grand’peine, et avec des détails qui n’en finissent pas, que l’inspecteur est arrivé déjà depuis plusieurs jours.
— C’est un jeune homme avec un passeport de Péterbourg pour Saratof. Il s’est arrêté à l’hôtel sans motif apparent. Il a l’air très-curieux. Il a examiné tout, jusqu’à ce que nous mangions dans nos assiettes. Il ne paye rien à l’auberge ; tout en lui annonce un inspecteur général.
« Le gouverneur. — Ah ! mon Dieu ! c’est fait de nous, misérables pécheurs. Et moi qui la semaine passée ai fait fouetter la femme d’un sous-officier ! Et les prisonniers qui n’ont pas eu leurs rations ! Et les rues qui n’ont pas été balayées ! Et les cabarets en plein vent !… Vite, vite, qu’on me donne mon chapeau neuf et mon épée… Ah ! ces maudits marchands qui m’ont dénoncé ! (À un inspecteur de police.) Toi, va-t’en tout de suite prendre les dizainiers… Mon Dieu, quel fourreau usé ! Et ce coquin de chapelier qui le voit tout usé, et qui ne m’en apporte pas un autre ! — Ah ! scélérats de marchands !… Ah ! drôles ! Je suis sûr qu’ils ont déjà leurs plaintes par écrit, et que les suppliques vont sortir de dessous les pavés… Voyons ! qu’ils empoignent chacun une rue… La peste de la rue ! Je te dis de dire aux dizainiers qu’ils m’empoignent chacun un balai, et qu’ils nettoient comme il faut la rue qui va de l’hôtel ici. Entends-tu ? de la propreté… Ah ! écoute, je te connais, toi. Tu fais le bon apôtre, mais tu fourres des cuillers d’argent dans tes bottes. Qu’as-tu fait chez le marchand Tchermaïef ? Il t’a donné deux archines de drap pour te faire un uniforme, et tu as gardé la pièce de drap. Tu voles trop pour ta place. »
Ce mot, d’un comique terrible, est devenu proverbe en Russie, où le grade (tchin) marque à chacun sa place dans la société. Je reprends les instructions que le gouverneur donne à ses agents.
« Vous allez planter des jalons dans l’enclos près du bottier comme si on allait y faire des constructions. Des constructions, voyez-vous, il n’y a rien qui témoigne plus de l’activité de l’administration. — Ah ! mon Dieu, moi qui oublie qu’on a jeté dans l’enclos plus de quarante tombereaux d’ordures ! La sale ville ! — Et si l’inspecteur vous demandait : Est-on content ici ? vous répondriez : Oui, monsieur, tout le monde est content. — À ceux qui auraient du mécontentement, je me charge de leur en donner, quand il sera parti… Ah ! Seigneur, aie pitié de nous ! Si tu fais que je me tire de ses griffes, je te donnerai un cierge comme personne ne t’en a encore donné. Je ferai payer trois pouds de cire à chacun de ces coquins de marchands ! »
Quel est ce voyageur qui trouble ainsi la douce quiétude de ces dignes fonctionnaires ? L’auteur nous l’apprend au second acte, dans un assez long monologue d’un valet, moyen un peu maladroit et qui ne dénote pas une grande expérience de la scène. Le prétendu inspecteur général est un petit employé en congé, nommé Khlestakof, assez mauvais sujet, qui, ayant perdu son argent au jeu, ne sait comment sortir de l’auberge où il est descendu. Déjà l’hôte ne veut plus lui faire crédit ; il lui refuse même à manger, et le menace du gouverneur. Khlestakof a essayé de dîner en marchandant de l’esturgeon salé, dont il goûte un morceau dans chaque boutique ; mais son vaste estomac ne s’arrange pas de ces palliatifs. Sa blague est vide, il n’a pas même la ressource de fumer pour tromper sa faim. Après s’être emporté contre le garçon, il le cajole, et finit par obtenir la soupe et le bouilli, qu’il dévore en pestant contre la province et regrettant Saint-Pétersbourg. Tout à coup on lui annonce M. le gouverneur. Persuadé que l’hôte a mis ses menaces à exécution, il s’imagine qu’on vient le chercher pour le conduire en prison. Cependant il ne se rendra pas sans faire grand bruit, et d’abord il commence ses plaintes :
« Khlestakof. — C’est une horreur de la part du maître de l’hôtel ! Il me donne du bœuf dur comme une savate… De la soupe… le diable sait de quelle lavasse on l’a faite ! J’ai été obligé de la jeter par la fenêtre… Il me fait mourir de faim… Son thé est fabuleux : il sent le poisson, non pas le thé.
« Le gouverneur, très-timidement. — J’en suis désolé, monsieur, le bœuf est cependant fort bon ici. Les bouchers sont gens de bien… Permettez-moi de vous proposer un autre logement.
« Khlestakof. — Non pas, non pas ! Je sais bien ce que vous voulez dire avec votre logement : c’est la prison ; mais vous verrez mon passeport, je suis fonctionnaire public… Vous n’oseriez pas… je me plaindrai.
« Le Gouverneur, à part. — Hélas ! il sait tout ! Comme il est en colère ! Ces maudits marchands lui auront tout dit
« Khlestakof, s’enhardissant. — Le ministre me connaît… Je n’irai pas !… Non, parbleu ! vous ne me faites pas peur avec votre gouvernement.
« Le gouverneur. — De grâce, monsieur, ne me perdez pas ! J’ai une femme et des enfants !
« Khlestakof. — Je m’en moque pas mal ! Voyez la belle raison : parce qu’il a une femme et des enfants, il faut que j’aille en prison !
« Le gouverneur. — Manque d’expérience de ma part, monsieur, voilà tout. Et la place rapporte si peu ! Les appointements ne payent pas le thé et le sucre. Les profits, s’il y en a, vraies misères ! de petits cadeaux pour la table, et une couple d’habits… Quant à la soi-disant femme de sous-officier qui faisait le commerce, et que j’aurais fait fouetter, c’est une calomnie ! Devant Dieu, monsieur, c’est une calomnie ! C’est une invention de mes ennemis, qui ne respirent que ma perte.
« Khlestakof, étonné. — Je ne sais pas pourquoi vous me parlez de vos ennemis et de la femme de ce sous-officier. Je ne la connais pas, je ne me soucie pas de ses affaires ; mais vous ne vous aviseriez pas apparemment de me faire fouetter, moi… hein ?… Je payerai plus tard… quand j’aurai de l’argent. Maintenant je n’en ai pas ; je me trouve par hasard sans un kopek.
« Le gouverneur. — Si vous aviez besoin d’argent comme de toute autre chose, veuillez disposer de moi, monsieur… Mon devoir est d’aider les voyageurs.
« Khlestakof. — Vous auriez l’obligeance de m’en prêter ?… je vous le rendrai tout de suite. Il ne me faudrait que deux cents roubles pour payer l’hôtel et retourner chez moi. Une fois chez moi, je vous renverrai aussitôt votre argent.
« Le gouverneur, lui donnant des billets. — Mon Dieu, monsieur, je suis trop heureux de pouvoir vous les offrir. Voici deux cents roubles ; ne prenez pas la peine de les compter.
« Khlestakof. — Mille remerciements… Je vois que vous êtes un galant homme. Je m’en étais toujours douté.
« Le gouverneur. — Loué soit Dieu ! il prend l’argent. Nous allons être bien ensemble ! Au lieu de deux cents roubles, je lui en ai donné quatre cents. »
Le gouverneur invite Khlestakof à venir loger chez lui, et, en attendant qu’on transporte son bagage, à visiter quelques établissements publics. Respectant l’incognito de l’inspecteur général, il affecte de ne le traiter que comme un étranger de distinction. Au troisième acte, nous nous retrouvons dans la maison du gouverneur, dont la femme et la fille en grande toilette attendent avec une impatiente curiosité l’hôte illustre qui leur est annoncé. Il arrive, escorté de tous les employés de la ville, après un dîner magnifique que vient de lui donner le directeur de l’hospice. Khlestakof, en pointe de vin, enchanté de l’accueil qu’on lui fait et qu’il attribue à sa bonne mine, fait l’aimable avec madame la gouvernante, et, pour achever d’éblouir ces bons provinciaux, il leur parle de la vie qu’on mène à Pétersbourg et de la figure qu’il y fait. De hâblerie en hâblerie, s’échauffant par ses propres mensonges, il tranche de l’homme d’importance, et laisse entendre que rien ne se fait au ministère qu’il n’ait donné son avis. Malgré quelques exagérations qui sentent un peu la parade italienne, cette scène est la plus franchement gaie de la comédie ; elle rappelle pour la verve la fameuse scène du Henri IV de Shakespeare, où Falstaf raconte ses prouesses contre des voleurs habillés de bougran, qui, dans l’enthousiasme du récit, augmentent de nombre à chaque nouveau détail.
(Un salon chez le gouverneur. KHLESTAKOF, LE GOUVERNEUR, ANNA ANDREIEVNA, femme du gouverneur, MARIA ANTONOVNA, sa fille, LES EMPLOYÉS.)
« Le gouverneur. — Permettez-moi de vous présenter ma famille, ma femme et ma fille.
« Khlestakof. — C’est un grand bonheur pour moi, madame, d’avoir celui de vous voir dans votre famille.
« Anna Andreievna. — C’en est un bien plus grand pour nous de voir une personne si distinguée.
« Khlestakof. — Pardonnez-moi, madame, tout le bonheur est pour moi.
« Anna. — Vous êtes trop aimable, monsieur. Prenez donc la peine de vous asseoir.
« Khlestakof. — C’est déjà assez de bonheur, madame, d’être debout auprès de vous… Mais, puisque vous l’exigez… je m’asseois. C’est un grand bonheur pour moi, madame, d’être assis auprès de vous.
« Anna. — Pardonnez-moi, monsieur ; je n’ai pas la vanité de croire… Je pense, monsieur, que, venant de quitter la capitale, cette petite excursion vous a paru bien… monotone.
« Khlestakof, mêlant du français à son russe. — Monotone, c’est le mot. Voyez-vous, habitué à vivre dans le grand monde… et se trouver tout d’un coup sur une grande route… de sales auberges… de la grossièreté… de mauvaises façons… Si l’on ne faisait pas de temps en temps des rencontres comme celle-ci… Oh ! cela dédommage de tout. (Il prend des attitudes).
« Anna. — En effet, comme ce doit être désagréable pour un homme comme vous !
« Khlestakof. — Pardon, madame ; rien de plus agréable que ce moment-ci.
« Anna. — Oh ! vous me faites trop d’honneur. Je ne le mérite pas.
« Khlestakof. — Comment donc, madame, vous ne le méritez pas ! Vous le méritez.
« Anna. — Je vis dans la solitude de la campagne…
« Khlestakof. — Oui ; mais la campagne a ses collines, ses ruisseaux… C’est vrai qu’après tout, cela ne vaut pas Pétersbourg ! Ah Pétersbourg ! C’est là qu’on vit ! Vous croyez peut-être que je suis tout bonnement expéditionnaire dans un bureau. Non, le chef de division est avec moi dans les meilleurs termes. Il me frappe sur l’épaule, et me dit : Allons, mon brave, dînes-tu avec moi ? Je vais au bureau pour deux minutes seulement, pour dire : — Ça comme ça, et ça comme ça. Il y a un employé pour les écritures, un pilier de bureau ; avec sa plume, il écrit, tr, tr, tr… On voudrait bien me faire assesseur de collège, oui ; mais à quoi bon ? Et le garçon de bureau est là sur l’escalier qui court après moi : Ah ! Ivan Alexandrovitch, dit-il, permettez que je donne un coup de brosse à vos bottes. — Eh bien ! messieurs, vous êtes debout ? Asseyez-vous donc.
« Le gouverneur. — Nous sommes à notre place ; nous connaissons notre rang.
« Le directeur de l’hospice. — Nous devons rester debout.
« Le Recteur. — Ne faites pas attention.
« Khlestakof. — Point d’étiquette, messieurs. Asseyez-vous, je vous en prie, sans distinction de rangs… Moi, je fais tous mes efforts pour glisser partout sans qu’on me remarque. Mais que voulez-vous ? Je ne sais comment cela se fait. Je ne puis être incognito nulle part. Partout où je vais, on dit : « Ah ! dit-on, voilà Ivan Alexandrovitch. » Oui, une fois, figurez-vous qu’on m’a pris pour le commandant en chef. La sentinelle a crié aux armes, les soldats sont sortis du poste. L’officier, qui était une de mes connaissances, me dit après : « Tiens, dit-il, mon cher, nous t’avons pris pour le commandant en chef. »
« Anna. — En vérité !
« Khlestakof. — Les petites actrices me connaissent comme le loup blanc… Je vois souvent les vaudevilles… et les gens de lettres. Je suis à tu et à toi avec Pouchkine. Quelquefois je lui dis comme cela : « Eh bien ! mon cher Pouchkine, qu’est-ce que nous faisons ? — Eh bien ! qu’il me répond, euh… euh… » — C’est un grand original !
« Anna. — Ah ! vous écrivez aussi. Comme ce doit être amusant d’être auteur ! Probablement que vous travaillez aussi pour les journaux ?
« Khlestakof. — Mon Dieu, oui. Il faut bien y mettre quelque chose. C’est moi qui ai fait le Mariage de Figaro, Robert le Diable, Norma… J’oublie les titres, ma foi… Oh ! je ne fais cela qu’à l’occasion. Je ne voulais pas écrire, et puis les directeurs de théâtre viennent ; ils me disent : « Voyons, mon cher, écrivez-nous donc quelque chose, » Je réfléchis un instant, et puis je dis : « Allons, voyons ! » Je m’y mets pendant une soirée, et voilà la chose bâclée. J’ai, comme cela, une facilité vraiment singulière. Tout ce qui a paru sous le nom du baron de Brambeus, la Frégate, l’Espérance, le Télégraphe de Moscou, tout cela est de votre serviteur.
« Anna. — Vraiment ! Brambeus, c’est vous ?
« Khlestakof. — Mon Dieu, oui. Je leur corrige leurs vers à tous. Smidrine me donne pour cela 40, 000 roubles.
« Anna. — Eh ! dites-moi, est-ce que c’est de vous, Iourii Miloslavski ?
« Khlestakof. — Oui, c’est de moi.
« Anna. — Je m’en étais bien doutée.
« Maria Antonovna. — Mais, maman, il y a sur le titre que c’est de M. Zagoskine.
« Anna. — Eh ! bien j’en étais sûre. La voilà qui veut encore disputer !
« Khlestakof. — Oui, c’est vrai, c’est de Zagoskine. C’est un autre Iourii Miloslavski qui est de moi.
« Anna. — C’est celui-là que j’ai lu. Comme c’est bien écrit !
« Khlestakof. — Moi, je l’avoue, la littérature c’est mon élément. Ma maison est la première de Saint-Pétersbourg. On se dit : Voilà la maison d’Ivan Alexandrovitch. » Faites-moi la grâce, messieurs, si vous venez à Pétersbourg, je vous en prie, venez chez moi. Je donne aussi des bals.
« Anna. — Je suis sûre que vos bals sont charmants et d’un goût exquis.
« Khlestakof. — Oh ! tout simples ; il ne faut pas en parler. Sur la table, par exemple, un melon d’eau… — un melon d’eau, de six cents roubles. — On m’envoie la soupe dans une casserole, de Paris, par le chemin de fer. On lève le couvercle… une vapeur ! il n’y a rien de semblable au monde. Je vais au bal tous les jours, et puis nous faisons notre whist, le ministre des affaires étrangères, l’ambassadeur de France, l’ambassadeur d’Allemagne et moi, et là, alors, nous nous exterminons… on ne s’en fait pas une idée… on revient éreinté… On grimpe à son quatrième étage, on n’a que la force de dire à sa bonne : Voyons, Mavrouchka, ma robe de chambre… Qu’est-ce que je dis donc ?… j’oubliais que je demeure au premier… J’ai un escalier chez moi qui… C’est une curiosité de venir dans mon antichambre, quand je me lève. Des comtes, des princes sont là à s’étouffer… On dirait des bourdons… on n’entend que brr, brr, brr… Une fois le ministre… (Le gouverneur et les employés se lèvent avec effroi.) On me met sur mes paquets : À son excellence… Une fois j’ai fait le ministère. C’est drôle : tenez le directeur s’en va ; où est-il ? On ne sait pas. Alors naturellement on se dit : Qui est-ce qui va faire la place ? Il y avait là des généraux qui avaient bonne envie de s’y mettre ; mais on essaye, et puis on trouve que c’est difficile. On croit d’abord que c’est tout simple ; et puis, quand on y est… le diable emporte ! on ne sait comment s’y prendre. Alors on retombe sur moi. Voilà des courriers en mouvement, des courriers, des courriers… Figurez-vous trente-cinq mille courriers ! Quelle situation, hein ? — Ivan Alexandrovitch, venez donc faire aller le ministère. Moi, je vous l’avouerai, cela ne m’amusait guère. Je viens en robe de chambre… Je voulais refuser… et puis, j’ai craint que cela n’arrivât à l’empereur… et puis pour mes états de service… Eh bien ! messieurs, leur dis-je, je prends la mission, je la prends, que je dis, comme cela… seulement… avec moi qu’on marche droit, — qu’on ne m’échauffe pas les oreilles ! ou bien… Là-dessus, je vais au ministère… C’était comme un tremblement de terre… Tout tremblait comme la feuille. (Le gouverneur et les employés tremblaient de peur. Khlestakof continue en s’échauffant.)Oh ! je ne plaisante pas… Je leur ai donné à tous un galop !… C’est que le conseil d’État a peur de moi… Pourquoi ? C’est que je suis comme cela. (S’assoupissant par degrés.) Je ne ménage personne, moi. Je leur parle à tous… Je me connais ; je me connais bien. Je suis toujours comme cela… je vais à la cour tous les jours. Demain peut-être, on me fera feldmar… (Il chancelle et manque de tomber. Les employés le retiennent avec toutes les marques du plus grand respect.)
« Le gouverneur, tremblant de tous ses membres. — Vo… vo… vo…
« Khlestakof. — Qu’est-ce qu’il y a ?
« Le gouverneur. — Vo… vo… vo…
« Khlestakof. — Je ne comprends pas. Qu’est-ce que ce galimatias ?
« Le gouverneur. — Vo… vo… exce… votre excellence… vous plairait-il de reposer ?… Il y a dans votre chambre tout ce qu’il faut.
« Khlestakof. — Quelle bêtise, reposer ! Ah ! pardon. Oui, je suis prêt à reposer… Je suis très-satisfait… satisfait… Votre déjeuner, messieurs… Me voilà, me voilà… Fameux poisson ! fameux poisson ! (Il sort.)
Cependant les fonctionnaires du district, après avoir délibéré entre eux, ont conclu que M. l’inspecteur général n’est pas homme à se laisser gagner par un dîner seulement. On lui députe le plus hardi de la bande pour lui offrir brutalement de l’argent. Grande terreur de cet envoyé, qui, s’il tombe par hasard sur un homme d’honneur, risque de faire le voyage de Sibérie. Il a préparé son offrande, il la tient, il avance la main, la retire, et ne sait comment en venir au fait. Le billet de banque tombe à terre ; Khlestakof le ramasse et demande poliment à l’emprunter. Tout s’est passé, comme il semble, dans les formes. Arrivent l’un après l’autre tous les fonctionnaires du district, en grand uniforme et pourvus de billets de banque. Encouragé par son premier essai, Khlestakof emprunte à l’un deux cents roubles, à l’autre trois cents. Toutes ces scènes sont bien faites, et, malgré l’uniformité du motif, elles se varient heureusement par le contraste des caractères. Je prends la plus courte pour la traduire. Le recteur du collège, homme très-timide, entre en tremblant et se heurte contre le seuil. On entend une voix qui lui dit : — « Allons donc ! n’ayez pas peur.
« Le recteur. — Permettez-moi d’avoir l’honneur de vous offir l’hommage de mon respect. Je suis le recteur de l’académie, conseiller titulaire, Khlopof.
« Khlestakof. — Soyez le bienvenu. Asseyez-vous donc. Voulez-vous un cigare ?
« Le recteur (à part). Que faire ? mon Dieu ! Prendre ou refuser.
« Khlestakof. — Prenez, prenez. Ils ne sont pas mauvais. C’est vrai que ce n’est pas comme les cigares qu’on a à Pétersbourg. Là, voyez-vous, petit papa, j’en fumais à vingt-cinq roubles le cent. On s’en léchait les babines. Voilà du feu. Allumez-vous. Qu’est-ce que vous faites donc ? Ce n’est pas là le bon bout.
« Le recteur laisse tomber le cigare. (à part.) Le diable emporte ! maudite timidité !
« Khlestakof. — À ce que je vois, vous n’êtes pas fumeur. Moi, je l’avoue, c’est là mon faible… et les dames aussi. Et vous ? hein ? qu’aimez-vous le mieux, les brunes ou les blondes ? (Le recteur, stupéfait, ne répond rien). Là, franchement, lesquelles préférez-vous ?
« Le recteur. — Je… je n’ose…
« Khlestakof. — Non, point de défaites. Je veux absolument savoir votre goût.
« Le recteur. — Oserais-je ?… exprimer… (À part.) La tête me tourne. Je ne sais ce que je dis.
« Khlestakof. — Vous ne voulez pas le dire ? Je parie que quelque brunette vous a pris dans ses filets. Ah ! vous rougissez ? J’ai deviné, à ce qu’il paraît. Pourquoi donc ne parlez-vous pas ?
« Le recteur. — Excusez, ma timidité, monsi… monseig… votre ex… (À part.) Ah ! maudite langue, qu’es-tu devenue !
« Khlestakof. — Vous êtes timide ? Eh bien ! tenez, c’est que j’ai dans les yeux quelque chose qui impose en effet. Au moins, je sais bien qu’il n’y a pas une demoiselle qui résiste à mon regard. Pas vrai ?
« Le recteur. — Assurément.
« Khlestakof. — il m’arrive l’aventure la plus étrange… J’ai été retenu dans mon voyage… si bien…Pourriez-vous, par hasard me prêter trois cents roubles ?
« Le recteur lui remettant les billets de banque. — Voici, voici !
« Khlestakof. — Infiniment obligé.
« Le recteur. — Je n’ose abuser plus longtemps de vos moments précieux. (À part.) Grâce au ciel, il n’a pas visité les classes ! » (Il sort en courant.)
Khlestakof s’accommode à merveille, comme on peut le penser, de son séjour. Il a empoché force roubles ; il fait la cour à la fille du gouverneur, coquette provinciale innocente ou soi-disant telle. Il se laisse même fiancer avec cette dernière à la suite d’une conversation un peu vive, et le gouverneur est enchanté d’avoir pour gendre un homme qui traite les ministres par-dessous la jambe ; mais la farce ne peut se prolonger indéfiniment. Heureusement le valet de Khlestakof est un garçon prudent qui détermine son maître à gagner au pied avant que la vérité se découvre. Cependant, tandis qu’on charge la voiture, Khlestakof a encore des visites à recevoir. Ce sont d’abord des marchands qui viennent se plaindre du gouverneur. Ils entrent portant des pains de sucre et des bouteilles d’eau-de-vie, selon l’usage oriental de n’aborder les grands qu’avec un présent à la main.
« Un marchand. — Nous venons battre du front contre le gouverneur. Jamais, monseigneur, on ne vit son pareil. Ses iniquités sont si nombreuses, qu’on ne saurait les écrire toutes. Ce qu’il fait, on est épouvanté à le dire. Il nous abîme de soldats à loger ; on n’a plus qu’à se pendre. Il vous prend par la barbe et vous dit : « Chien de Tartare ! » — Hélas ! mon Dieu ! si on lui avait manqué en quoi que ce soit ; mais nous sommes des gens d’ordre et soumis aux lois. Chacun de nous lui donne une couple d’habits, comme de juste, pour son épouse et sa demoiselle. Nous n’avons rien à dire là contre. Mais, vois-tu, ce n’est rien que cela. Il vient à la boutique. Hélas ! hélas ! tout ce qui lui tombe sous la main, il l’emporte. Il voit une pièce de drap. « Ah ! mon cher, dit-il, voilà du beau petit drap, porte cela chez moi. » Que faire ? il faut bien le lui apporter, et des pièces de cinquante archines.