Carmen (page 14)

Prosper Mérimée · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Carmen (Mérimée) · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Khlestakof. — C’est-à-dire que c’est un coquin.

« Un marchand. — Hélas ! mon Dieu ! personne ne se souvient d’avoir vu son pareil. Quand il vient chez vous, il vous emporte toute votre boutique. Et encore, ce n’est pas assez pour lui de prendre ce qu’il y a de fin, il empoche jusqu’aux cochonneries. Des pruneaux, parlant par respect, qui, depuis six ans, sont dans le tonneau, que mon garçon qui tient ma boutique ne mangerait pas, lui, il en bourre ses poches à pleines poignées. Son jour de nom, c’est la Saint-Antoine, et ce jour-là, c’est encore plus fort, il lui faut tout, même ce dont il n’a que faire. Non, il dit toujours : Encore. Il dit en outre que la Saint-Onuphre c’est encore son jour de nom, et il faut lui souhaiter la Saint-Onuphre.

« Khlestakof. — C’est tout bonnement un voleur.

« Le marchand. — Si l’on s’avise de lui tenir tête, il vous enverra tout un régiment à loger. Il vous dit de venir lui parler. Bon ; puis il ferme la porte. « Mon cher, dit-il, je ne peux pas te faire donner la bastonnade, ni te mettre à la question, parce que la loi ne le permet pas ; mais, mon cher, vois-tu, je te ferai avaler tant de couleuvres, qu’à la fin je te rendrai souple comme un gant. »

« Khlestakof. — Quel coquin ! Il y a de quoi le faire aller en Sibérie.

« Le marchand. — Monseigneur, fais-en ce que tu voudras, tout sera bien, pourvu que tu le fasses aller autre part. Notre père, ne dédaigne pas notre pain et notre sel. Nous t’offrons nos hommages avec ce sucre et cette eau-de-vie.

« Khlestakof. — Vous n’y pensez pas, mes amis, je n’accepte de cadeaux de personne ; mais, par exemple, si, entre vous, vous pouviez me prêter trois cents roubles, ce serait une autre affaire. Je puis bien emprunter.

« Les marchands. — De grand cœur, notre père. Trois cents roubles ! Qu’est-ce que cela ? Prends-en cinq cents, et sois-nous en aide.

« Khlestakof. — Vous le voulez ! je les prends. C’est une dette sacrée pour moi.

« Les marchands, lui présentant les billets sur un plateau d’argent. — Prends au moins ce plateau.

« Khlestakof. — Passe pour le plateau.

« Les marchands se prosternant. — Prends encore le sucre avec.

« Khlestakof. — Oh ! jamais ! Point de cadeaux !

« Le valet. — Monseigneur, pourquoi ne pas prendre cela ? En voyage, tout sert. Allons, voyons les pains de sucre et l’eau-de-vie. Qu’est-ce que cela encore ? De la ficelle. Donnez-moi cette ficelle. Cela peut servir en route. On rattache tout avec de la ficelle. »

Tout cela peut être un tableau vrai, mais il est un peu sombre pour être comique. Voici qui est encore plus grave. Aux marchands succèdent deux femmes. En entrant, elles se mettent à genoux.

« Khlestakof. — Levez-vous. Qu’une seule parle à la fois. Toi, que demandes-tu ?

« Première femme. — Je demande miséricorde. Je frappe la terre du front contre le gouverneur. Que le Seigneur l’accable de tous les maux, lui et ses enfants, oui, ce gredin-là, ses oncles et ses tantes, et que rien ne leur profite !

« Khlestakof. — De quoi s’agit-il ?

« Première femme. — Il a fait raser la tête à mon mari pour qu’il fût soldat, quoique ce ne fût pas notre tour, le gredin ! Et la loi le défend : il est marié.

« Khlestakof. — Comment cela se peut-il ?

« Première femme. — Il l’a fait, le gredin ! il l’a fait. Que Dieu le frappe en ce monde et dans l’autre ! S’il a une tante, que tout aille de travers chez elle ! Si son père vit encore, qu’il crève, la canaille ! ou qu’il étrangle à tout jamais, le gredin qu’il est ! C’était le tour au fils du tailleur, outre que c’est un pochard ; mais les parents, qui sont riches, ont donné un cadeau. Pour lors, cela tombait au fils de la Panteleïef, une marchande d’ici ; mais la Panteleïef alors a envoyé à madame son épouse trois pièces de toile. Alors on est tombé sur moi. Qu’as-tu affaire de ton mari ? qu’il m’a dit ; il ne te sert à rien. — Possible, que je dis ; mais qu’il me serve ou qu’il ne me serve pas, c’est mon affaire… Quel gredin ! il dit, ce voleur ! il dit : S’il n’a pas volé, c’est égal, qu’il dit, il volera. Pour lors, l’année suivante, on le prend pour conscrit. Il me laisse sans mari, le gredin ! Je suis une pauvre femme ! Maudit vaurien ! puisse toute ta lignée ne plus voir le jour du bon Dieu, et s’il a une belle-mère, que sa belle-mère…

« Khlestakof. — C’est bon, c’est bon, ma petite mère. Il payera tout cela. — Et toi, que veux-tu ?

« Deuxième femme. — Je viens, mon petit père, frapper le front contre…

« Khlestakof. — Dépêche. De quoi s’agit-il ?

« Deuxième femme. — Du fouet, mon père.

« Khlestakof. — Comment cela ?

« Deuxième femme. — Par erreur, mon petit père. Nos femmes se sont disputées au marché. La police est venue ; on m’empoigne, et ils ont fait un rapport, que j’en ai été deux jours sans pouvoir m’asseoir.

« Khlestakof. — Que veux-tu que j’y fasse ?

« Deuxième femme. — Il y a bien quelque chose à y faire. Ordonne qu’à cause de l’erreur, il me paye une indemnité ; je ne la refuserai pas, et un peu d’argent m’arrangerait fort au jour d’aujourd’hui. »

Le cinquième acte contient la moralité de l’ouvrage. Khlestakof est parti. Le gouverneur, persuadé qu’il veut épouser sa fille, rêve déjà les cordons et les grades que son gendre ne peut manquer de lui procurer, lorsque le directeur de la poste, qui a ouvert les lettres selon son habitude, lui en apporte une que Khlestakof écrit à un de ses amis, rédacteur d’un journal à Pétersbourg. Il raconte son aventure et se moque de ses dupes. La lettre est lue devant tous les fonctionnaires assemblées, et chacun y trouve son paquet. C’est une imitation libre de la scène du billet dans le Misanthrope. Au milieu de l’ébahissement général entre un gendarme annonçant que le véritable inspecteur est arrivé et qu’il invite ces messieurs à se présenter devant lui. Auront-ils à donner de nouveaux billets de banque ? seront-ils destitués et traités selon leurs mérites ? L’auteur ne le dit pas, et la toile tombe sur le tableau général de tous ces coquins volés et confondus.

FIN

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