Colomba (page 16)
Fin de la Vénus d’Ille.
LE VASE ÉTRUSQUE.
1830
Auguste Saint-Clair n’était point aimé dans ce qu’on appelle le monde ; la principale raison, c’est qu’il ne cherchait à plaire qu’aux gens qui lui plaisaient à lui-même. Il recherchait les uns et fuyait les autres. D’ailleurs il était distrait et indolent. — Un soir, comme il sortait du Théâtre-Italien, la marquise A*** lui demanda comment avait chanté mademoiselle Sontag. « Oui, madame, » répondit Saint-Clair en souriant agréablement et pensant à tout autre chose. On ne pouvait attribuer cette réponse ridicule à la timidité, car il parlait à un grand seigneur, à un grand homme, et même à une femme à la mode, avec autant d’aplomb que s’il eût entretenu son égal. — La marquise décida que Saint-Clair était un prodige d’impertinence et de fatuité.
Madame B*** l’invita à dîner un lundi. Elle lui parla souvent ; et, en sortant de chez elle, il déclara que jamais il n’avait rencontré de femme plus aimable. Madame B*** amassait de l’esprit chez les autres pendant un mois, et le dépensait chez elle en une soirée. Saint-Clair la revit le jeudi de la même semaine. Cette fois, il s’ennuya quelque peu. Une autre visite le détermina à ne plus reparaître dans son salon. Madame B *** publia que Saint-Clair était un jeune homme sans manières et du plus mauvais ton.
Il était né avec un cœur tendre et aimant ; mais, à un âge où l’on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux ; il tenait à l’opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors, il se fit une étude de supprimer tous les dehors de ce qu’il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui coûta cher. Il put cacher aux autres les émotions de son âme trop tendre ; mais, en les renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde il obtint la triste réputation d’insensible et d’insouciant ; et, dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments d’autant plus affreux qu’il n’aurait voulu en confier le secret à personne.
Il est vrai qu’il est difficile de trouver un ami !
— Difficile ! Est-ce possible ? Deux hommes ont-ils existé qui n’eussent pas de secret l’un pour l’autre ? — Saint-Clair ne croyait guère à l’amitié, et l’on s’en apercevait. On le trouvait froid et réservé avec les jeunes gens de la société. Jamais il ne les questionnait sur leurs secrets, mais toutes ses pensées et la plupart de ses actions étaient des mystères pour eux. Les Français aiment à parler d’eux-mêmes ; aussi Saint-Clair était-il, malgré lui, le dépositaire de bien des confidences. Ses amis, et ce mot désigne les personnes que nous voyons deux fois par semaine, se plaignaient de sa méfiance à leur égard ; en effet, celui qui, sans qu’on l’interroge, nous fait part de son secret, s’offense ordinairement de ne pas apprendre le nôtre. On s’imagine qu’il doit y avoir réciprocité dans l’indiscrétion.
« Il est boutonné jusqu’au menton, » disait un jour le beau chef d’escadron Alphonse de Thémines : « jamais je ne pourrai avoir la moindre confiance dans ce diable de Saint-Clair. »
— « Je le crois un peu jésuite, » reprit Jules Lambert ; « quelqu’un m’a juré sa parole qu’il l’avait rencontré deux fois sortant de Saint-Sulpice. Personne ne sait ce qu’il pense. Pour moi, je ne pourrai jamais être à mon aise avec lui. »
Ils se séparèrent. Alphonse rencontra Saint-Clair sur le boulevard Italien, marchant la tête baissée et sans voir personne. Alphonse l’arrêta, lui prit le bras, et, avant qu’ils fussent arrivés à la rue de la Paix, il lui avait raconté toute l’histoire de ses amours avec madame ***, dont le mari est si jaloux et si brutal.
Le soir, Jules Lambert perdit son argent à l’écarté. Il se mit à danser. En dansant il coudoya un homme qui, ayant aussi perdu tout son argent, était de fort mauvaise humeur. De là quelques mots piquants : rendez-vous pris. Jules pria Saint-Clair de lui servir de second, et, par la même occasion, lui emprunta de l’argent, qu’il a toujours oublié de lui rendre.
Après tout, Saint-Clair était un homme assez facile à vivre. Ses défauts ne nuisaient qu’à lui seul. Il était obligeant, souvent aimable, rarement ennuyeux. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de ses voyages et de ses lectures que lorsqu’on l’exigeait. D’ailleurs il était grand, bien fait ; sa physionomie était noble et spirituelle, presque toujours trop grave ; mais son sourire était plein de grâce.
J’oubliais un point important. Saint-Clair était attentif auprès de toutes les femmes, et recherchait leur conversation plus que celle des hommes. Aimait-il ? C’est ce qu’il était difficile de décider. Seulement, si cet être si froid ressentait de l’amour, on savait que la jolie comtesse Mathilde de Coursy devait être l’objet de sa préférence. C’était une jeune veuve chez laquelle on le voyait assidu. Pour conclure leur intimité, on avait les présomptions suivantes : d’abord la politesse presque cérémonieuse de Saint-Clair pour la comtesse, et vice versa ; puis son affectation de ne jamais prononcer son nom dans le monde, ou, s’il était obligé de parler d’elle, jamais le moindre éloge ; puis, avant que Saint-Clair ne lui fût présenté, il aimait passionnément la musique, et la comtesse avait autant de goût pour la peinture. Depuis qu’ils s’étaient vus leurs goûts avaient changé. Enfin, la comtesse ayant été aux eaux l’année passée, Saint-Clair était parti six jours après elle.
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Mon devoir d’historien m’oblige à déclarer qu’une nuit du mois de juillet, peu de moments avant le lever du soleil, la porte du parc d’une maison de campagne s’ouvrit, et qu’il en sortit un homme avec toutes les précautions d’un voleur qui craint d’être surpris. Cette maison de campagne appartenait à madame de Coursy, et cet homme était Saint-Clair. Une femme, enveloppée dans une pelisse, l’accompagna jusqu’à la porte, et passa la tête en dehors pour le voir encore plus longtemps tandis qu’il s’éloignait en descendant le sentier qui longeait le mur du parc. Saint-Clair s’arrêta, jeta autour de lui un coup d’œil circonspect, et de la main fit signe à cette femme de rentrer. La clarté d’une nuit d’été lui permettait de distinguer sa figure pâle, toujours immobile à la même place. Il revint sur ses pas, s’approcha d’elle et la serra tendrement dans ses bras. Il voulait l’engager à rentrer ; mais il avait encore cent choses à lui dire. Leur conversation durait depuis dix minutes, quand on entendit la voix d’un paysan qui sortait pour aller travailler aux champs. Un baiser est pris et rendu, la porte est fermée, et Saint-Clair d’un saut, est au bout du sentier.
Il suivait un chemin qui lui semblait bien connu. — Tantôt il sautait presque de joie, et courait en frappant les buissons de sa canne ; tantôt il s’arrêtait ou marchait lentement, regardant le ciel qui se colorait de pourpre du côté de l’orient. Bref, à le voir, on eût dit un fou enchanté d’avoir brisé sa cage. Après une demi-heure de marche, il était à la porte d’une petite maison isolée qu’il avait louée pour la saison. Il avait une clef : il entra, puis il se jeta sur un grand canapé et là, les yeux fixes, la bouche courbée par un doux sourire, il pensait, il rêvait tout éveillé. Son imagination ne lui présentait alors que des pensées de bonheur « Que je suis heureux ! » se disait-il à chaque instant. « Enfin je l’ai rencontré ce cœur qui comprend le mien !… — Oui, c’est mon idéal que j’ai trouvé… J’ai tout à la fois un ami et une maîtresse… Quel caractère !… quelle âme passionnée !… Non, elle n’a jamais aimé avant moi… » Bientôt, comme la vanité se glisse toujours dans les affaires de ce monde : « C’est la plus belle femme de Paris, » pensait-il ; et son imagination lui retraçait à la fois tous ses charmes. — « Elle m’a choisi entre tous. Elle avait pour admirateurs l’élite de la société. Ce colonel de hussards si beau, si brave, — et pas trop fat ; — ce jeune auteur qui fait de si jolies aquarelles et qui joue si bien les proverbes ; — ce Lovelace russe qui a vu le Balkan et qui a servi sous Diébitch ; — surtout Camille T***, qui a de l’esprit certainement, de belles manières, un beau coup de sabre sur le front… elle les a tous éconduits. Et moi !… » Alors venait son refrain : « Que je suis heureux ! que je suis heureux ! » Et il se levait, ouvrait la fenêtre, car il ne pouvait respirer ; puis il se promenait, puis il se roulait sur son canapé.
Un amant heureux est presque aussi ennuyeux qu’un amant malheureux. Un de mes amis, qui se trouvait souvent dans l’une ou l’autre de ces deux positions, n’avait trouvé d’autre moyen de se faire écouter que de me donner un excellent déjeuner pendant lequel il avait la liberté de parler de ses amours ; le café pris, il fallait absolument changer de conversation.
Comme je ne puis donner à déjeuner à tous mes lecteurs, je leur ferai grâce des pensées d’amour de Saint-Clair. D’ailleurs, on ne peut pas toujours rester dans la région des nuages. Saint-Clair était fatigué, il bâilla, étendit les bras, vit qu’il était grand jour ; il fallait enfin penser à dormir. Lorsqu’il se réveilla, il vit à sa montre qu’il avait à peine le temps de s’habiller et de courir à Paris, où il était invité à un déjeuner-dîner avec plusieurs jeunes gens de sa connaissance.
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On venait de déboucher une autre bouteille de vin de Champagne ; je laisse au lecteur à en déterminer le numéro. Qu’il lui suffise de savoir qu’on en était venu à ce moment, qui arrive assez vite dans un déjeuner de garçons, où tout le monde veut parler à la fois, où les bonnes têtes commencent à concevoir des inquiétudes pour les mauvaises.
— « Je voudrais, » dit Alphonse de Thémines, qui ne perdait jamais une occasion de parler de l’Angleterre, « je voudrais que ce fût la mode à Paris comme à Londres de porter chacun un toast à sa maîtresse. De la sorte nous saurions au juste pour qui soupire notre ami Saint-Clair ; » et, en parlant ainsi, il remplit son verre et ceux de ses voisins.
Saint-Clair, un peu embarrassé, se préparait à répondre ; mais Jules Lambert le prévint : — « J’approuve fort cet usage, » dit-il, « et je l’adopte ; » et levant son verre : « À toutes les modistes de Paris ! J’en excepte celles qui ont trente ans, les borgnes et les boiteuses, » etc.
— « Hurra ! hurra ! » crièrent les jeunes anglomanes.
Saint-Clair se leva, son verre à la main : — « Messieurs, » dit-il, « je n’ai point un cœur aussi vaste que notre ami Jules, mais il est plus constant. Or ma constance est d’autant plus méritoire que, depuis longtemps, je suis séparé de la dame de mes pensées. Je suis sûr cependant que vous approuvez mon choix, si toutefois vous n’êtes pas déjà mes rivaux. — À Judith Pasta, messieurs ! Puissions-nous revoir bientôt la première tragédienne de l’Europe ! »
Thémines voulait critiquer le toast ; mais les acclamations l’interrompirent. Saint-Clair ayant paré cette botte se croyait hors d’affaire pour la journée.
La conversation tomba d’abord sur les théâtres. La censure dramatique servit de transition pour passer à la politique. De lord Wellington, on passa aux chevaux anglais, et des chevaux anglais aux femmes par une liaison d’idées facile à saisir ; car pour des jeunes gens, un beau cheval d’abord, et une jolie maîtresse ensuite, sont les deux objets les plus désirables.
Alors, on discuta les moyens d’acquérir ces objets si désirables. Les chevaux s’achètent, on achète aussi des femmes ; mais, de celles-là, n’en parlons point. Saint-Clair, après avoir modestement allégué son peu d’expérience sur ce sujet délicat, conclut que la première condition pour plaire à une femme, c’est de se singulariser, d’être différent des autres. Mais y a-t-il une formule générale de singularité ? Il ne le croyait pas.
— « Si bien qu’à votre sentiment, » dit Jules, « un boiteux ou un bossu sont plus en passe de plaire qu’un homme droit et fait comme tout le monde ? »
— « Vous poussez les choses bien loin, » répondit Saint-Clair ; « mais j’accepte, s’il le faut, toutes les conséquences de ma proposition. Par exemple, si j’étais bossu, je ne me brûlerais pas la cervelle et je voudrais faire des conquêtes. D’abord, je ne m’adresserais qu’à deux sortes de femmes, soit à celles qui ont une véritable sensibilité, soit aux femmes, et le nombre en est grand, qui ont la prétention d’avoir un caractère original, eccentric, comme on dit en Angleterre. Aux premières, je peindrais l’horreur de ma position, la cruauté de la nature à mon égard. Je tâcherais de les apitoyer sur mon sort, je saurais leur faire soupçonner que je suis capable d’un amour passionné. Je tuerais en duel un de mes rivaux, et je m’empoisonnerais avec une faible dose de laudanum. Au bout de quelques mois on ne verrait plus ma bosse, et alors ce serait mon affaire d’épier le premier accès de sensibilité. — Quant aux femmes qui prétendent à l’originalité, la conquête en est facile. Persuadez-leur seulement que c’est une règle bien et dûment établie qu’un bossu ne peut avoir de bonne fortune ; elles voudront aussitôt donner le démenti à la règle générale. »
— « Quel don Juan ! » s’écria Jules.
— « Cassons-nous les jambes, messieurs, » dit le colonel Beaujeu, « puisque nous avons le malheur de n’être pas nés bossus. »
— « Je suis tout à fait de l’avis de Saint-Clair, » dit Hector Roquantin, qui n’avait pas plus de trois pieds et demi de haut ; « on voit tous les jours les plus belles femmes et les plus à la mode se rendre à des gens dont vous autres beaux garçons vous ne vous méfieriez jamais… »
— « Hector, levez-vous, je vous en prie, et sonnez pour qu’on nous apporte du vin, » dit Thémines de l’air du monde le plus naturel.
Le nain se leva, et chacun se rappela en souriant la fable du renard qui a la queue coupée.
— « Pour moi, » dit Thémines reprenant la conversation, « plus je vis, et plus je vois qu’une figure passable, » et en même temps il jetait un coup d’œil complaisant sur la glace qui lui était opposée, « une figure passable et du goût dans la toilette sont la grande singularité qui séduit les plus cruelles ; » et, d’une chiquenaude, il fit sauter une petite miette de pain qui s’était attachée au revers de son habit.
— « Bah ! » s’écria le nain, « avec une jolie figure et un habit de Staub on a des femmes que l’on garde huit jours et qui vous ennuient au second rendez-vous. Il faut autre chose peur se faire aimer, ce qui s’appelle aimer… Il faut… »
— « Tenez, » interrompit Thémines, « voulez-vous un exemple concluant ? Vous avez tous connu Massigny, et vous savez quel homme c’était. Des manières comme un groom anglais, de la conversation comme son cheval… Mais il était beau comme Adonis et mettait sa cravate comme Brummel. Au total, c’était l’être le plus ennuyeux que j’aie connu. »
— « Il a pensé me tuer d’ennui, » dit le colonel Beaujeu. « Figurez-vous que j’ai été obligé de faire deux cents lieues avec lui. »
— « Savez-vous, » demanda Saint-Clair, « qu’il a causé la mort de ce pauvre Richard Thornton, que vous avez tous connu ? »
— « Mais, » répondit Jules, « ne savez-vous donc pas qu’il a été assassiné par les brigands auprès de Fondi ? »
— « D’accord ; mais vous allez voir que Massigny a été au moins complice du crime. Plusieurs voyageurs, parmi lesquels se trouvait Thornton, avaient arrangé d’aller à Naples tous ensemble de peur des brigands. Massigny voulut se joindre à la caravane. Aussitôt que Thornton le sut, il prit les devants, d’effroi, je pense, d’avoir à passer quelques jours avec lui. Il partit seul, et vous savez le reste. »
— « Thornton avait raison, » dit Thémines ; « et, de deux morts, il choisit la plus douce. Chacun à sa place en eût fait autant. » Puis, après une pause : « Vous m’accordez donc, » reprit-il, « que Massigny était l’homme le plus ennuyeux de la terre ? »
— « Accordé ! » s’écria-t-on par acclamation.
— « Ne désespérons personne, » dit Jules ; « faisons une exception en faveur de ***, surtout quand il développe ses plans politiques. »
— « Vous m’accorderez également, » poursuivit Thémines, « que madame de Coursy est une femme d’esprit s’il en fut. »
Il y eut un moment de silence. Saint-Clair baissait la tête et s’imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui.
— « Qui en doute ? » dit-il enfin, toujours penché sur son assiette et paraissant observer avec beaucoup de curiosité les fleurs peintes sur la porcelaine.
— « Je maintiens, » dit Jules élevant la voix, « je maintiens que c’est une des trois plus aimables femmes de Paris. »
— « J’ai connu son mari, » dit le colonel. « Il m’a souvent montré des lettres charmantes de sa femme. »
— « Auguste, » interrompit Hector Roquantin, « présentez-moi donc à la comtesse. On dit que vous faites chez elle la pluie et le beau temps. »
— « À la fin de l’automne, » murmura Saint-Clair, « quand elle sera de retour à Paris… Je… je crois qu’elle ne reçoit pas à la campagne. »
— « Voulez-vous m’écouter ? » s’écria Thémines. Le silence se rétablit. Saint-Clair s’agitait sur sa chaise comme un prévenu devant une cour d’assises.
— « Vous n’avez pas vu la comtesse il y a trois ans, vous étiez alors en Allemagne, Saint-Clair, » reprit Alphonse de Thémines avec un sang-froid désespérant. « Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu’elle était alors : — belle, fraîche comme une rose, vive surtout, et gaie comme un papillon. Eh bien, savez-vous, parmi ses nombreux adorateurs, lequel a été honoré de ses bontés ? — Massigny ! Le plus bête des hommes et le plus sot a tourné la tête de la plus spirituelle des femmes. Croyez-vous qu’un bossu aurait pu en faire autant ? Allez, croyez-moi, ayez une jolie figure, un bon tailleur et soyez hardi. »
Saint-Clair était dans une position atroce. Il allait donner un démenti formel au narrateur ; mais la peur de compromettre la comtesse le retint. Il aurait voulu pouvoir dire quelque chose en sa faveur, mais sa langue était glacée. Ses lèvres tremblaient de fureur, et il cherchait en vain dans son esprit quelque moyen détourné d’engager une querelle.
— « Quoi ! » s’écria Jules d’un air de surprise, « madame de Coursy s’est donnée à Massigny ! Frailty, thy name is woman ! »
— « C’est une chose si peu importante que la réputation d’une femme ! » dit Saint-Clair d’un ton sec et méprisant. « Il est bien permis de la mettre en pièces pour faire un peu d’esprit, et… »
Comme il parlait, il se rappela avec horreur un certain vase étrusque qu’il avait vu cent fois sur la cheminée de la comtesse à Paris. Il savait que c’était un présent de Massigny à son retour d’Italie ; et, circonstance accablante ! — ce vase avait été apporté de Paris à la campagne, — et tous les soirs, en ôtant son bouquet, Mathilde le posait dans le vase étrusque.
La parole expira sur ses lèvres ; il ne vit plus qu’une chose, il ne pensa plus qu’à une chose : — le vase étrusque !
La belle preuve ! dira un critique : soupçonner sa maîtresse pour si peu de chose ! — Avez-vous été amoureux, monsieur le critique ?
Thémines était en trop belle humeur pour s’offenser du ton que Saint-Clair avait pris en lui parlant. Il répondit d’un air de légèreté et de bonhomie : — « Je ne fais que répéter ce que l’on a dit dans le monde. La chose passait pour certaine quand vous étiez en Allemagne. Au reste, je connais assez peu madame de Coursy ; il y a dix-huit mois que je ne suis allé chez elle. Il est possible qu’on se soit trompé et que Massigny m’ait fait un conte. — Pour en revenir à ce qui nous occupe, quand l’exemple que je viens de citer serait faux, je n’en aurais pas moins raison. Vous savez tous que la femme de France la plus spirituelle, celle dont les ouvrages… »
La porte s’ouvrit, et Théodore Néville entra. Il revenait d’Égypte.
— « Théodore ! si tôt de retour ! » Il fut accablé de questions.
— « As-tu rapporté un véritable costume turc ? » demanda Thémines. « As-tu un cheval arabe et un groom égyptien ? »
— « Quel homme est le pacha ? » dit Jules. « Quand se rendit-il indépendant ? As-tu vu couper une tête d’un seul coup de sabre ? »
— « Et les Almés ? » dit Roquantin. « Les femmes sont-elles belles au Caire ? »
— « Avez-vous vu le général L*** ? » demanda le colonel Beaujeu. « Comment a-t-il organisé l’armée du pacha ? — Le colonel C*** vous a-t-il donné un sabre pour moi ? »
— « Et les pyramides ? et les cataractes du Nil ? et la statue de Memnon ? Ibrahim-Pacha ? etc., etc., etc. » Tous parlaient à la fois ; Saint-Clair ne pensait qu’au vase étrusque.
Théodore s’étant assis les jambes croisées, car il avait pris cette habitude en Égypte et n’avait pu la perdre en France, attendit que les questionneurs se fussent lassés, et parla comme il suit, assez vite pour n’être pas facilement interrompu.
— « Les pyramides ! d’honneur c’est un regular humbug. C’est bien moins haut qu’on ne croit. Le Munster à Strasbourg n’a que quatre mètres de moins. Les antiquités me sortent par les yeux. Ne m’en parlez pas. La seule vue d’un hiéroglyphe me ferait évanouir. Il y a tant de voyageurs qui s’occupent de ces choses-là ! — Moi, mon but a été d’étudier la physionomie et les mœurs de toute cette population bizarre qui se presse dans les rues d’Alexandrie et du Caire, comme des Turcs, des Bédouins, des Coptes, des Fellahs, des Môghrebins. J’ai rédigé quelques notes à la hâte pendant que j’étais au lazaret. — Quelle infamie que ce lazaret ! J’espère que vous ne croyez pas à la contagion, vous autres ! Moi, j’ai fumé tranquillement ma pipe au milieu de trois cents pestiférés. — Ah ! colonel, vous verriez là une belle cavalerie, bien montée. Je vous montrerai des armes superbes que j’ai rapportées. — J’ai un djerid qui a appartenu au fameux Mourad-Bey. — Colonel, j’ai un yatagan pour vous et un khandjar pour Auguste. Vous verrez mon metchlâ, mon burnous, mon hhaïck. — Savez-vous qu’il n’aurait tenu qu’à moi de rapporter des femmes ? Ibrahim-Pacha en a tant envoyé de Grèce, qu’elles sont pour rien… Mais à cause de ma mère… — J’ai beaucoup causé avec le pacha. C’est un homme d’esprit, parbleu ! sans préjugés. Vous ne sauriez croire comme il entend bien nos affaires. D’honneur, il est informé des plus petits mystères de notre cabinet. J’ai puisé dans sa conversation des renseignements bien précieux sur l’état des partis en France… Il s’occupe beaucoup de statistique en ce moment. Il est abonné à tous nos journaux. Savez-vous qu’il est bonapartiste enragé ! Il ne parle que de Napoléon. — Ah ! quel grand homme que Bounabardo ! me disait-il. Bounabardo, c’est ainsi qu’ils appellent Bonaparte. »
— « Giourdina, c’est-à-dire Jourdain, » murmura tout bas Thémines.
— « D’abord, » continua Théodore, « Mohamed Ali était fort réservé avec moi. Vous savez que tous les Turcs sont très méfiants. Il me prenait pour un espion, le diable m’emporte ! ou pour un jésuite. — Il a les jésuites en horreur. Mais, au bout de quelques visites, il a reconnu que j’étais un voyageur sans préjugés, curieux de m’instruire à fond des coutumes, des mœurs et de la politique de l’Orient. Alors il s’est déboutonné et m’a parlé à cœur ouvert. À ma dernière audience, c’était la troisième qu’il m’accordait, je pris la liberté de lui dire : — « Je ne conçois pas pourquoi Ton Altesse ne se rend pas indépendante de la Porte. » — « Mon Dieu ! » me dit-il, « je le voudrais bien ; mais je crains que les journaux libéraux, qui gouvernent tout dans ton pays, ne me soutiennent pas quand une fois j’aurai proclamé l’indépendance de l’Égypte. » — C’est un beau vieillard, belle barbe blanche, — ne riant jamais. — Il m’a donné des confitures excellentes ; mais de tout ce que je lui ai donné, ce qui lui a fait le plus de plaisir, c’est la collection des costumes de la garde impériale par Charlet. »
— « Le pacha est-il romantique ? » demanda Thémines.
— « Il s’occupe peu de littérature ; mais vous n’ignorez pas que la littérature arabe est toute romantique. Ils ont un poète nommé Melek Ayatalnefous-Ebn-Esraf, qui a publié dernièrement des Méditations auprès desquelles celles de Lamartine paraîtraient de la prose classique. — À mon arrivée au Caire, j’ai pris un maître d’arabe, avec lequel je me suis mis à lire le Coran. Bien que je n’aie pris que peu de leçons, j’en ai assez vu pour comprendre les sublimes beautés du style du prophète, et combien sont mauvaises toutes nos traductions. — Tenez, voulez-vous voir de l’écriture arabe ? Ce mot en lettres d’or c’est Allah, c’est-à-dire Dieu. » — En parlant ainsi, il montrait une lettre fort sale qu’il avait tirée d’une bourse de soie parfumée.
— « Combien de temps es-tu resté en Égypte ? » demanda Thémines.
— « Six semaines. »
Et le voyageur continua de tout décrire, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope. Saint-Clair sortit presque aussitôt après son arrivée, et reprit le chemin de sa maison de campagne. Le galop impétueux de son cheval l’empêchait de suivre nettement ses idées. Mais il sentait vaguement que son bonheur en ce monde était détruit à jamais, et qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à un mort et à un vase étrusque.
Arrivé chez lui, il se jeta sur le canapé où la veille il avait si longuement et si délicieusement analysé son bonheur. L’idée qu’il avait caressée le plus amoureusement, c’était que sa maîtresse n’était pas une femme comme une autre, qu’elle n’avait aimé et ne pourrait jamais aimer que lui. Maintenant ce beau rêve disparaissait dans la triste et cruelle réalité. — « Je possède une belle femme, et voilà tout. Elle a de l’esprit : elle en est plus coupable ; elle a pu aimer Massigny !… Il est vrai qu’elle m’aime maintenant… de toute son âme… — comme elle peut aimer. Être aimé comme Massigny l’a été !… Elle s’est rendue à mes soins, à mes cajoleries, à mes importunités. — Mais je me suis trompé. Il n’y avait pas de sympathie entre nos deux cœurs. — Massigny ou moi, ce lui est tout un. Il est beau, elle l’aime pour sa beauté. — J’amuse quelquefois madame. — « Eh bien, aimons Saint-Clair, » s’est-elle dit, « puisque l’autre est mort ! Et si Saint-Clair meurt ou m’ennuie, nous verrons. »