Colomba (page 17)

Prosper Mérimée · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Colomba et autres contes et nouvelles · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je crois fermement que le diable est aux écoutes invisible auprès d’un malheureux qui se torture ainsi lui-même. Le spectacle est amusant pour l’ennemi des hommes ; et, quand la victime sent ses blessures se fermer, le diable est là pour les rouvrir.

Saint-Clair crut entendre une voix qui murmurait à ses oreilles :

L’honneur singulier

D’être le successeur........

Il se leva sur son séant et jeta un coup d’œil farouche autour de lui. Qu’il eût été heureux de trouver quelqu’un dans sa chambre ! Sans doute il l’eût déchiré.

La pendule sonna huit heures. À huit heures et demie, la comtesse l’attend. — S’il manquait au rendez-vous ! — « Au fait, pourquoi revoir la maîtresse de Massigny ? » Il se recoucha sur son canapé et ferma les yeux. — « Je veux dormir, » dit-il. Il resta immobile une demi-minute, puis sauta en pieds et courut à la pendule pour voir le progrès du temps. — « Que je voudrais qu’il fût huit heures et demie ! » pensa-t-il ; « alors il serait trop tard pour me mettre en route. » Dans son cœur il ne se sentait pas le courage de rester chez lui ; il voulait avoir un prétexte. Il aurait voulu être bien malade. Il se promena dans la chambre, puis s’assit, prit un livre, et ne put lire une syllabe. Il se plaça devant son piano, et n’eut pas la force de l’ouvrir. Il siffla, il regarda les nuages et voulut compter les peupliers devant ses fenêtres. Enfin il retourna consulter la pendule, et vit qu’il n’avait pu parvenir à passer trois minutes. — « Je ne puis m’empêcher de l’aimer, » s’écria-t-il en grinçant des dents et frappant du pied ; « elle me domine, et je suis son esclave, comme Massigny l’a été avant moi ! Eh bien, misérable, obéis, puisque tu n’as pas assez de cœur pour briser une chaîne que tu hais ! » Il prit son chapeau et sortit précipitamment.

Quand une passion nous emporte, nous éprouvons quelque consolation d’amour-propre à contempler notre faiblesse du haut de notre orgueil. — Il est vrai que je suis faible, se dit-on, mais si je voulais !…

Il montait à pas lents le sentier qui conduisait à la porte du parc, et de loin il voyait une figure blanche qui se détachait sur la teinte foncée des arbres. De sa main, elle agitait un mouchoir comme pour lui faire signe. Son cœur battait avec violence, ses genoux tremblaient ; il n’avait pas la force de parler, et il était devenu si timide, qu’il craignait que la comtesse ne lût sa mauvaise humeur sur sa physionomie.

Il prit la main qu’elle lui tendait, lui baisa le front, parce qu’elle se jeta sur son sein, et il la suivit jusque dans son appartement, muet, et étouffant avec peine des soupirs qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine.

Une seule bougie éclairait le boudoir de la comtesse. Tous deux s’assirent. Saint-Clair remarqua la coiffure de son amie ; une seule rose dans ses cheveux. La veille, il lui avait apporté une belle gravure anglaise, la duchesse de Portland d’après Lesly (elle est coiffée de cette manière), et Saint-Clair n’avait dit que ces mots : — « J’aime mieux cette rose toute simple que vos coiffures compliquées. » — Il n’aimait pas les bijoux, et il pensait comme ce lord qui disait brutalement : « À femmes parées, à chevaux caparaçonnés, le diable ne connaîtrait rien. » La nuit dernière en jouant avec un collier de perles de la comtesse (car en parlant, il fallait toujours qu’il eût quelque chose entre les mains), il avait dit : « Les bijoux ne sont bons que pour cacher des défauts. Vous êtes trop jolie, Mathilde, pour en porter. » — Ce soir, la comtesse, qui retenait jusqu’à ses paroles les plus indifférentes, avait ôté bagues, colliers, boucles d’oreilles et bracelets. — Dans la toilette d’une femme il remarquait, avant tout, la chaussure, et, comme bien d’autres, il avait ses manies sur ce chapitre. Une grosse averse était tombée avant le coucher du soleil. L’herbe était encore toute mouillée ; cependant la comtesse avait marché sur le gazon humide avec des bas de soie et des souliers de satin noir… Si elle allait être malade !

— « Elle m’aime, » se dit Saint-Clair ; et il soupira sur lui-même et sur sa folie, et il regardait Mathilde en souriant malgré lui, partagé entre sa mauvaise humeur et le plaisir de voir une jolie femme qui cherchait à lui plaire par tous ces petits riens qui ont tant de prix pour des amants.

Pour la comtesse, sa physionomie radieuse exprimait un mélange d’amour et de malice enjouée qui la rendait encore plus aimable. Elle prit quelque chose dans un coffre en laque du Japon, et, présentant sa petite main fermée et cachant l’objet qu’elle tenait : — « L’autre soir dit-elle, j’ai cassé votre montre. La voici raccommodée. » Elle lui remit la montre, et le regardait d’un air à la fois tendre et espiègle, en se mordant la lèvre inférieure, comme pour s’empêcher de rire. Vive Dieu ! que ses dents étaient belles ! comme elles brillaient blanches sur le rose ardent de ses lèvres ! (Un homme a l’air bien sot quand il reçoit froidement les cajoleries d’une jolie femme.)

Saint-Clair la remercia, prit la montre et allait la mettre dans sa poche : — « Regardez donc, » continua-t-elle, « ouvrez-la, et voyez si elle est bien raccommodée. Vous qui êtes si savant, vous qui avez été à l’École Polytechnique, vous devez voir cela. » — « Oh ! je m’y connais fort peu, » dit Saint-Clair ; et il ouvrit la boîte de la montre d’un air distrait. Quelle fut sa surprise ! le portrait en miniature de madame de Coursy était peint sur le fond de la boîte. Le moyen de bouder encore ? Son front s’éclaircit ; il ne pensa plus à Massigny ; il se souvint seulement qu’il était auprès d’une femme charmante, et que cette femme l’adorait.

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L’alouette, cette messagère de l’aurore, commençait à chanter, et de longues bandes de lumière pâle sillonnaient les nuages à l’orient. C’est alors que Roméo dit adieu à Juliette ; c’est l’heure classique où tous les amants doivent se séparer.

Saint-Clair était debout devant une cheminée, la clef du parc à la main, les yeux attentivement fixés sur le vase étrusque dont nous avons déjà parlé. Il lui gardait encore rancune au fond de son âme. Cependant il était en belle humeur, et l’idée bien simple que Thémines avait pu mentir commençait à se présenter à son esprit. Pendant que la comtesse, qui voulait le reconduire jusqu’à la porte du parc, s’enveloppait la tête d’un châle, il frappait doucement de sa clef le vase odieux, augmentant progressivement la force de ses coups, de manière à faire croire qu’il allait bientôt le faire voler en éclats.

— « Ah ! Dieu ! prenez garde ! » s’écria Mathilde ; « vous allez casser mon beau vase étrusque ! » Et elle lui arracha la clef des mains.

Saint-Clair était très-mécontent, mais il était résigné. Il tourna le dos à la cheminée pour ne pas succomber à la tentation, et, ouvrant sa montre, il se mit à considérer le portrait qu’il venait de recevoir.

— « Quel est le peintre ? » demanda-t-il.

— « Monsieur R… — Tenez, c’est Massigny qui me l’a fait connaître. Massigny, depuis son voyage à Rome, avait découvert qu’il avait un goût exquis pour les beaux-arts, et s’était fait le Mécène de tous les jeunes artistes. — Vraiment, je trouve que ce portrait me ressemble, quoique un peu flatté. »

Saint-Clair avait envie de jeter la montre contre la muraille, ce qui l’aurait rendue bien difficile à raccommoder. Il se contint pourtant et la remit dans sa poche ; puis, remarquant qu’il était déjà jour il sortit de la maison, supplia Mathilde de ne pas l’accompagner traversa le parc à grands pas, et, dans un moment, il fut seul dans la campagne.

« Massigny ! Massigny ! » s’écriait-il avec une rage concentrée, « te retrouverai-je donc toujours !… Sans doute, le peintre qui a fait ce portrait en a peint un autre pour Massigny !… Imbécile que j’étais ! J’ai pu croire un instant que j’étais aimé d’un amour égal au mien… et cela parce qu’elle se coiffe avec une rose et qu’elle ne porte pas de bijoux !… elle en a plein un secrétaire… Massigny, qui ne regardait que la toilette des femmes, aimait tant les bijoux !… Oui, elle a un bon caractère il faut en convenir. Elle sait se conformer aux goûts de ses amants. — Morbleu ! j’aimerais mieux cent fois qu’elle fût une courtisane et qu’elle se fût donnée pour de l’argent. Au moins pourrais-je croire qu’elle m’aime, puisqu’elle est ma maîtresse et que je ne la paie pas. »

Bientôt une autre idée encore plus affligeante vint s’offrir à son esprit. Dans quelques semaines, le deuil de la comtesse allait finir. Saint-Clair devait l’épouser aussitôt que l’année de son veuvage serait révolue. Il l’avait promis. — Promis ? — Non. — Jamais il n’en avait parlé. Mais telle avait été son intention, et la comtesse l’avait comprise. Pour lui, cela valait un serment. La veille, il aurait donné un trône pour hâter le moment où il pourrait avouer publiquement son amour ; maintenant il frémissait à la seule idée de lier son sort à l’ancienne maîtresse de Massigny. — « Et pourtant je le dois ! » se disait-il, « et cela sera. Elle a cru sans doute, pauvre femme, que je connaissais son intrigue passée. Ils disent que la chose a été publique. Et puis, d’ailleurs, elle ne me connaît pas… Elle ne peut me comprendre. Elle pense que je ne l’aime que comme Massigny l’aimait. » Alors il se dit non sans orgueil : — « Trois mois elle m’a rendu le plus heureux des hommes. — Ce bonheur vaut bien le sacrifice de ma vie entière. »

Il ne se coucha pas, et se promena à cheval dans les bois pendant toute la matinée. Dans une allée du bois de Verrières, il vit un homme monté sur un beau cheval anglais, qui de très-loin l’appela par son nom et l’accosta sur-le-champ. C’était Alphonse de Thémines. Dans la situation d’esprit où se trouvait Saint-Clair, la solitude est particulièrement agréable : aussi la rencontre de Thémines changea-t-elle sa mauvaise humeur en une colère étouffée. Thémines ne s’en apercevait pas, ou bien se faisait un malin plaisir de le contrarier, Il parlait, il riait, il plaisantait sans s’apercevoir qu’on ne lui répondait pas. Saint-Clair voyant une allée étroite y fit entrer son cheval aussitôt, espérant que le fâcheux ne l’y suivrait pas ; mais il se trompait ; un fâcheux ne lâche pas facilement sa proie. Thémines tourna bride, et doubla le pas pour se mettre en ligne avec Saint-Clair et continuer la conversation plus commodément.

J’ai dit que l’allée était étroite. À toute peine les deux chevaux pouvaient y marcher de front ; aussi n’est-il pas extraordinaire que Thémines, bien que très-bon cavalier, effleurât le pied de Saint-Clair en passant à côté de lui. Celui-ci, dont la colère était arrivée à son dernier période, ne put se contraindre plus longtemps. Il se leva sur ses étriers, et frappa fortement de sa badine le nez du cheval de Thémines.

— « Que diable avez-vous, Auguste ? » s’écria Thémines. « Pourquoi battez-vous mon cheval ? »

— « Pourquoi me suivez-vous ? » répondit Saint-Clair d’une voix terrible.

— « Perdez-vous le sens, Saint-Clair ? Oubliez-vous que vous me parlez ? »

— « Je sais fort bien que je parle à un fat. »

— « Saint-Clair !… vous êtes fou, je pense… Écoutez : demain, vous me ferez des excuses, ou bien vous me rendrez raison de votre impertinence. »

— « À demain donc, monsieur. »

Thémines arrêta son cheval ; Saint-Clair poussa le sien ; bientôt il disparut dans le bois.

Dans ce moment, il se sentit plus calme. Il avait la faiblesse de croire aux pressentiments. Il pensait qu’il serait tué le lendemain, et alors c’était un dénoûment tout trouvé à sa position. Encore un jour à passer ; demain, plus d’inquiétudes, plus de tourments. Il rentra chez lui, envoya son domestique avec un billet au colonel Beaujeu, écrivit quelques lettres, puis il dîna de bon appétit, et fut exact à se trouver à huit heures et demie à la petite porte du parc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— « Qu’avez-vous donc aujourd’hui, Auguste ? » dit la comtesse. « Vous êtes d’une gaieté étrange, et pourtant vous ne pouvez me faire rire avec toutes vos plaisanteries. Hier vous étiez tant soit peu maussade, et moi j’étais si gaie ! Aujourd’hui, nous avons changé de rôle. — Moi, j’ai un mal de tête affreux. »

— « Belle amie, je l’avoue, oui, j’étais bien ennuyeux hier. Mais, aujourd’hui, je me suis promené, j’ai fait de l’exercice ; je me porte à ravir. »

— « Pour moi, je me suis levée tard, j’ai dormi longtemps ce matin, et j’ai fait des rêves fatigants. »

— « Ah ! des rêves ? Croyez-vous aux rêves ? »

— « Quelle folie ! »

— « Moi, j’y crois ; je parie que vous avez fait un rêve qui annonce quelque événement tragique. »

— « Mon Dieu, jamais je ne me souviens de mes rêves. Pourtant, je me rappelle… dans mon rêve j’ai vu Massigny ; ainsi vous voyez que ce n’était rien de bien amusant. »

— « Massigny ? J’aurais cru, au contraire, que vous auriez beaucoup de plaisir à le revoir ! »

— « Pauvre Massigny ! »

— « Pauvre Massigny ! »

— « Auguste, dites-moi, je vous en prie, ce que vous avez ce soir. Il y a dans votre sourire quelque chose de diabolique. Vous avez l’air de vous moquer de vous-même. »

— « Ah ! voilà que vous me traitez aussi mal que me traitent les vieilles douairières vos amies. »

— « Oui, Auguste, vous avez aujourd’hui la figure que vous avez avec les gens que vous n’aimez pas. »

— « Méchante ! allons, donnez-moi votre main. » Il lui baisa la main avec une galanterie ironique, et ils se regardèrent fixement pendant une minute. Saint-Clair baissa les yeux le premier et s’écria : « Qu’il est difficile de vivre en ce monde sans passer pour méchant ! Il faudrait ne jamais parler d’autre chose que du temps ou de la chasse, ou bien discuter avec vos vieilles amies le budget de leurs comités de bienfaisance. »

Il prit un papier sur une table : « Tenez, voici le mémoire de votre blanchisseuse de fin. Causons là-dessus, mon ange ; comme cela, vous ne direz pas que je suis méchant. »

— « En vérité, Auguste, vous m’étonnez… »

— « Cette orthographe me fait penser à une lettre que j’ai trouvée ce matin. Il faut vous dire que j’ai rangé mes papiers, car j’ai de l’ordre de temps en temps. — Or donc, j’ai retrouvé une lettre d’amour que m’écrivait une couturière dont j’étais amoureux quand j’avais seize ans. Elle a une manière à elle d’écrire chaque mot, et toujours la plus compliquée. Son style est digne de son orthographe. Eh bien, comme j’étais alors tant soit peu fat, je trouvai indigne de moi d’avoir une maîtresse qui n’écrivît pas comme Sévigné. Je la quittai brusquement. Aujourd’hui, en relisant cette lettre, j’ai reconnu que cette couturière devait avoir un amour véritable pour moi. »

— « Bon ! une femme que vous entreteniez ?… »

— « Très-magnifiquement : à cinquante francs par mois. Mais mon tuteur ne me faisait pas une pension trop forte, car il disait qu’un jeune homme qui a de l’argent se perd et perd les autres. »

— « Et cette femme, qu’est-elle devenue ? »

— « Que sais-je ?… Probablement elle est morte à l’hôpital. »

— « Auguste… si cela était vrai, vous n’auriez pas cet air insouciant. »

— « S’il faut dire la vérité, elle s’est mariée à un honnête homme ; et, quand on m’a émancipé, je lui ai donné une petite dot. »

— « Que vous êtes bon !… Mais pourquoi voulez-vous paraître méchant ? »

— « Oh ! je suis très-bon… — Plus j’y songe, plus je me persuade que cette femme m’aimait réellement… Mais alors je ne savais pas distinguer un sentiment vrai sous une forme ridicule. »

— « Vous auriez dû m’apporter votre lettre. Je n’aurais pas été jalouse… Nous autres femmes nous avons plus de tact que vous, et nous voyons tout de suite au style d’une lettre si l’auteur est de bonne foi, ou s’il feint une passion qu’il n’éprouve pas. »

— « Et cependant combien de fois vous laissez-vous attraper par des sots ou des fats ! »

En parlant il regardait le vase étrusque, et il y avait dans ses yeux et dans sa voix une expression sinistre que Mathilde ne remarqua point.

— « Allons donc ! vous autres hommes, vous voulez tous passer pour des don Juan. Vous vous imaginez que vous faites des dupes, tandis que souvent vous ne trouvez que des dona Juana encore plus rouées que vous. »

— « Je conçois qu’avec votre esprit supérieur mesdames, vous sentez un sot d’une lieue. Aussi je ne doute pas que votre ami Massigny qui était sot et fat, ne soit mort vierge et martyr… »

— « Massigny ? Mais il n’était pas trop sot, et puis il y a des femmes sottes. Il faut que je vous conte une histoire sur Massigny… Mais ne vous l’ai-je pas déjà contée, dites-moi ? »

— « Jamais, » répondit Saint-Clair d’une voix tremblante.

— « Massigny, à son retour d’Italie, devint amoureux de moi. Mon mari le connaissait ; il me le présenta comme un homme d’esprit et de goût. Ils étaient faits l’un pour l’autre. Massigny fut d’abord très-assidu ; il me donnait comme de lui des aquarelles qu’il achetait chez Schroth, et me parlait musique et peinture avec un ton de supériorité tout à fait divertissant. Un jour il m’envoya une lettre incroyable. Il me disait, entre autres choses, que j’étais la plus honnête femme de Paris ; c’est pourquoi il voulait être mon amant. Je montrai la lettre à ma cousine Julie. Nous étions deux folles alors, et nous résolûmes de lui jouer un tour. Un soir, nous avions quelques visites, entre autres Massigny. Ma cousine me dit : « Je vais vous lire une déclaration d’amour que j’ai reçue ce matin. » Elle prend la lettre et la lit au milieu des éclats de rire… Le pauvre Massigny. »

Saint-Clair tomba à genoux en poussant un cri de joie. Il saisit la main de la comtesse, et la couvrit de baisers et de larmes. Mathilde était dans la dernière surprise, et crut d’abord qu’il se trouvait mal. Saint-Clair ne pouvait dire que ces mots : « Pardonnez-moi ! pardonnez-moi ! » Enfin il se releva. Il était radieux. Dans ce moment, il était plus heureux que le jour où Mathilde lui dit pour la première fois : Je vous aime.

— « Je suis le plus fou et le plus coupable des hommes, » s’écria-t-il ; « depuis deux jours, je te soupçonnais… et je n’ai pas cherché une explication avec toi… »

— « Tu me soupçonnais !… Et de quoi ? »

— « Oh ! je suis un misérable !… On m’a dit que tu avais aimé Massigny, et… »

— « Massigny ! » et elle se mit à rire ; puis, reprenant aussitôt son sérieux : « Auguste, » dit-elle, « pouvez-vous être assez fou pour avoir de pareils soupçons, et assez hypocrite pour me les cacher ! » Une larme roulait dans ses yeux.

— « Je t’en supplie, pardonne-moi. »

— « Comment ne te pardonnerais-je pas, cher ami ?… Mais d’abord laisse-moi te jurer… »

— « Oh ! je te crois, je te crois, ne me dis rien. »

— « Mais au nom du ciel, quel motif a pu te faire soupçonner une chose aussi improbable ? »

— « Rien, rien au monde que ma mauvaise tête… et… vois-tu, ce vase étrusque, je savais qu’il t’avait été donné par Massigny… »

La comtesse joignit les mains d’un air d’étonnement ; puis elle s’écria, en riant aux éclats : « Mon vase étrusque ! mon vase étrusque ! »

Saint-Clair ne put s’empêcher de rire lui-même, et cependant de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il saisit Mathilde dans ses bras, et lui dit : — « Je ne te lâche pas que tu ne m’aies pardonné. »

— « Oui, je te pardonne, fou que tu es, » dit-elle en l’embrassant tendrement. « Tu me rends bien heureuse aujourd’hui ; voici la première fois que je te vois pleurer et je croyais que tu ne pleurais pas. »

Puis, se dégageant de ses bras, elle saisit le vase étrusque et le brisa en mille pièces sur le plancher. (C’était une pièce rare et inédite. On y voyait peint, avec trois couleurs, le combat d’un Lapithe contre un Centaure.)

Saint-Clair fut, pendant quelques heures, le plus honteux et le plus heureux des hommes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

— « Eh bien ! » dit Roquantin, au colonel Beaujeu qu’il rencontra le soir chez Tortoni, « la nouvelle est-elle vraie ? »

— « Trop vraie, mon cher, » répondit le colonel d’un air triste.

— « Contez-moi donc comment cela s’est passé. »

— « Oh ! fort bien, Saint-Clair a commencé par me dire qu’il avait tort, mais qu’il voulait essuyer le feu de Thémines avant de lui faire des excuses. Je ne pouvais que l’approuver. Thémines voulait que le sort décidât lequel tirerait le premier. Saint-Clair a exigé que ce fût Thémines. Thémines a tiré ; j’ai vu Saint-Clair tourner une fois sur lui-même, et il est tombé raide mort. J’ai déjà remarqué, dans bien des soldats frappés de coups de feu, ce tournoiement étrange qui précède la mort. »

— « C’est fort extraordinaire, » dit Roquantin. « Et Thémines, qu’a-t-il fait ? »

— « Oh ! ce qu’il faut faire en pareille occasion. Il a jeté son pistolet à terre d’un air de regret. Il l’a jeté si fort, qu’il en a cassé le chien. C’est un pistolet anglais de Manton ; je ne sais s’il pourra trouver à Paris un arquebusier qui soit capable de lui en refaire un aussi bon. »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La comtesse fut trois ans entiers sans voir personne ; hiver comme été, elle demeurait dans sa maison de campagne, sortant à peine de sa chambre, et servie par une mulâtresse qui connaissait sa liaison avec Saint-Clair, et à laquelle elle ne disait pas deux mots par jour. Au bout de trois ans, sa cousine Julie revint d’un long voyage ; elle força la porte et trouva la pauvre Mathilde si maigre et si pâle, qu’elle crut voir le cadavre de cette femme qu’elle avait laissée belle et pleine de vie. Elle parvint avec peine à la tirer de sa retraite, et à l’emmener à Hyères. La comtesse y languit encore trois ou quatre mois, puis elle mourut d’une maladie de poitrine causée par des chagrins domestiques, comme dit le docteur M… qui lui donna des soins.

Fin du vase étrusque

LES ÂMES DU PURGATOIRE.

1834

Cicéron dit quelque part, c’est, je crois, dans son traité De la nature des dieux, qu’il y a eu plusieurs Jupiters, — un Jupiter en Crète, — un autre à Olympie, — un autre ailleurs ; — si bien qu’il n’y a pas une ville de Grèce un peu célèbre qui n’ait eu son Jupiter à elle. De tous ces Jupiters on en a fait un seul à qui l’on a attribué toutes les aventures de chacun de ses homonymes. C’est ce qui explique la prodigieuse quantité de bonnes fortunes qu’on prête à ce dieu.

La même confusion est arrivée à l’égard de don Juan, personnage qui approche de bien près de la célébrité de Jupiter. Séville seule a possédé plusieurs don Juans ; mainte autre ville cite le sien. Chacun avait autrefois sa légende séparée. Avec le temps, toutes se sont fondues en une seule.

Pourtant, en y regardant de près, il est facile de faire la part de chacun, ou du moins de distinguer deux de ces héros, savoir : don Juan Tenorio, qui, comme chacun sait, a été emporté par une statue de pierre ; et don Juan de Maraña, dont la fin a été toute différente.

On conte de la même manière la vie de l’un et de l’autre : le dénouement seul les distingue. Il y en a pour tous les goûts, comme dans les pièces de Ducis, qui finissent bien ou mal, suivant la sensibilité des lecteurs.

Quant à la vérité de cette histoire ou de ces deux histoires, elle est incontestable, et on offenserait grandement le patriotisme provincial des Sévillans si l’on révoquait en doute l’existence de ces garnements qui ont rendu suspecte la généalogie de leurs plus nobles familles. On montre aux étrangers la maison de don Juan Tenorio, et tout homme, ami des arts, n’a pu passer à Séville sans visiter l’église de la Charité. Il y aura vu le tombeau du chevalier de Maraña avec cette inscription dictée par son humilité, ou si l’on veut par son orgueil : Aqui yace el peor hombre que fué en el mundo. Le moyen de douter après cela ? Il est vrai qu’après vous avoir conduit à ces deux monuments, votre cicerone vous racontera encore comment don Juan (on ne sait lequel) fit des propositions étranges à la Giralda, cette figure de bronze qui surmonte la tour moresque de la cathédrale, et comment la Giralda les accepta ; — comment don Juan, se promenant, chaud de vin, sur la rive gauche du Guadalquivir, demanda du feu à un homme qui passait sur la rive droite en fumant un cigare, et comment le bras du fumeur (qui n’était autre que le diable en personne) s’allongea tant et tant qu’il traversa le fleuve et vint présenter son cigare à don Juan, lequel alluma le sien sans sourciller et sans profiter de l’avertissement, tant il était endurci…

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