Colomba (page 2)
Miss Lydia écouta le cantique avec distraction et ne pressa pas davantage le chanteur, se promettant bien toutefois de savoir plus tard le mot de l’énigme. Mais sa femme de chambre, qui, étant de Florence, ne comprenait pas mieux que sa maîtresse le dialecte corse, était aussi curieuse de s’instruire ; s’adressant à Orso avant que celle-ci pût l’avertir par un coup de coude : Monsieur le capitaine, dit-elle, que veut dire donner le rimbecco ?
— Le rimbecco ! dit Orso ; mais c’est faire la plus mortelle injure à un Corse : c’est lui reprocher de ne pas s’être vengé. Qui vous a parlé de rimbecco ?
— C’est hier à Marseille, répondit miss Lydia avec empressement, que le patron de la goëlette s’est servi de ce mot.
— Et de qui parlait-il ? demanda Orso avec vivacité.
— Oh ! il nous contait une vieille histoire… du temps de… oui, je crois que c’était à propos de Vannina d’Ornano ?
— La mort de Vannina, je le suppose, mademoiselle, ne vous a pas fait beaucoup aimer notre héros, le brave Sampiero ?
— Mais trouvez-vous que ce soit bien héroïque ?
— Son crime a pour excuse les mœurs sauvages du temps ; et puis Sampiero faisait une guerre à mort aux Génois : quelle confiance auraient pu avoir en lui ses compatriotes, s’il n’avait pas puni celle qui cherchait à traiter avec Gênes ?
— Vannina, dit le matelot, était partie sans la permission de son mari ; Sampiero a bien fait de lui tordre le cou.
— Mais, dit miss Lydia, c’était pour sauver son mari, c’était par amour pour lui, qu’elle allait demander sa grâce aux Génois.
— Demander sa grâce, c’était l’avilir ! s’écria Orso.
— Et la tuer lui-même ! poursuivit miss Nevil. Quel monstre ce devait être !
— Vous savez qu’elle lui demanda comme une faveur de périr de sa main. Othello, mademoiselle, le regardez-vous aussi comme un monstre ?
— Quelle différence ! il était jaloux ; Sampiero n’avait que de la vanité.
— Et la jalousie, n’est-ce pas aussi de la vanité ? C’est la vanité de l’amour, et vous l’excuserez peut-être en faveur du motif ?
Miss Lydia lui jeta un regard plein de dignité, et, s’adressant au matelot, lui demanda quand la goëlette arriverait au port.
— Après-demain, dit-il, si le vent continue.
— Je voudrais déjà voir Ajaccio, car ce navire m’excède.
Elle se leva, prit le bras de sa femme de chambre et fit quelques pas sur le tillac. Orso demeura immobile auprès du gouvernail, ne sachant s’il devait se promener avec elle ou bien cesser une conversation qui paraissait l’importuner.
— Belle fille, par le sang de la Madone ! dit le matelot ; si toutes les puces de mon lit lui ressemblaient, je ne me plaindrais pas d’en être mordu !
Miss Lydia entendit peut-être cet éloge naïf de sa beauté et s’en effaroucha, car elle descendit presque aussitôt dans sa chambre. Bientôt après, Orso se retira de son côté. Dès qu’il eut quitté le tillac, la femme de chambre remonta, et, après avoir fait subir un interrogatoire au matelot, rapporta les renseignements suivants à sa maîtresse : la ballata interrompue par la présence d’Orso avait été composée à l’occasion de la mort du colonel della Rebbia, père du susdit, assassiné il y avait deux ans. Le matelot ne doutait pas qu’Orso ne revînt en Corse pour faire la vengeance, c’était son expression, et affirmait qu’avant peu on verrait de la viande fraîche dans le village de Pietranera. Traduction faite de ce terme national, il résultait que le seigneur Orso se proposait d’assassiner deux ou trois personnes soupçonnées d’avoir assassiné son père, lesquelles, à la vérité, avaient été recherchées en justice pour ce fait, mais s’étaient trouvées blanches comme neige, attendu qu’elles avaient dans leur manche juges, avocats, préfet et gendarmes. — Il n’y a pas de justice en Corse, ajoutait le matelot, et je fais plus de cas d’un bon fusil que d’un conseiller à la cour royale. Quand on a un ennemi, il faut choisir entre les trois S.
Ces renseignements intéressants changèrent d’une façon notable les manières et les dispositions de miss Lydia à l’égard du lieutenant della Rebbia. Dès ce moment il était devenu un personnage aux yeux de la romanesque Anglaise. Maintenant cet air d’insouciance, ce ton de franchise et de bonne humeur, qui d’abord l’avaient prévenue défavorablement, devenaient pour elle un mérite de plus, car c’était la profonde dissimulation d’une âme énergique, qui ne laisse percer à l’extérieur aucun des sentiments qu’elle renferme. Orso lui parut une espèce de Fiesque, cachant de vastes desseins sous une apparence de légèreté ; et, quoiqu’il soit moins beau de tuer quelques coquins que de délivrer sa patrie, cependant une belle vengeance est belle ; et d’ailleurs les femmes aiment assez qu’un héros ne soit pas homme politique. Alors seulement miss Nevil remarqua que le jeune lieutenant avait de fort grands yeux, des dents blanches, une taille élégante, de l’éducation et quelque usage du monde. Elle lui parla souvent dans la journée suivante, et sa conversation l’intéressa. Il fut longuement questionné sur son pays, et il en parlait bien. La Corse, qu’il avait quittée fort jeune, d’abord pour aller au collège, puis à l’école militaire, était restée dans son esprit parée de couleurs poétiques. Il s’animait en parlant de ses montagnes, de ses forêts, des coutumes originales de ses habitants. Comme on peut le penser, le mot de vengeance se présenta plus d’une fois dans ses récits, car il est impossible de parler des Corses sans attaquer ou sans justifier leur passion proverbiale. Orso surprit un peu miss Nevil en condamnant d’une manière générale les haines interminables de ses compatriotes. Chez les paysans, toutefois, il cherchait à les excuser, et prétendait que la vendette est le duel des pauvres. Cela est si vrai, disait-il, qu’on ne s’assassine qu’après un défi en règle. « Garde-toi, je me garde, » telles sont les paroles sacramentelles qu’échangent deux ennemis avant de se tendre des embuscades l’un à l’autre. Il y a plus d’assassinats chez nous, ajoutait-il, que partout ailleurs ; mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble à ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers, mais pas un voleur.
Lorsqu’il prononçait les mots de vengeance et de meurtre, miss Lydia le regardait attentivement, mais sans découvrir sur ses traits la moindre trace d’émotion. Comme elle avait décidé qu’il avait la force d’âme nécessaire pour se rendre impénétrable à tous les yeux, les siens exceptés, bien entendu, elle continua de croire fermement que les mânes du colonel della Rebbia n’attendraient pas longtemps la satisfaction qu’elles réclamaient.
Déjà la goëlette était en vue de la Corse. Le patron nommait les points principaux de la côte, et, bien qu’ils fussent tous parfaitement inconnus à miss Lydia, elle trouvait quelque plaisir à savoir leurs noms. Rien de plus ennuyeux qu’un paysage anonyme. Parfois le télescope du colonel faisait apercevoir quelque insulaire, vêtu de drap brun, armé d’un long fusil, monté sur un petit cheval, et galopant sur des pentes rapides. Miss Lydia, dans chacun croyait voir un bandit, ou bien un fils allant venger la mort de son père, mais Orso assurait que c’était quelque paisible habitant du bourg voisin voyageant pour ses affaires ; qu’il portait un fusil moins par nécessité que par galanterie, par mode, de même qu’un dandy ne sort qu’avec une canne élégante. Bien qu’un fusil soit une arme moins noble et moins poétique qu’un stylet, miss Lydia trouvait que, pour un homme, cela était plus élégant qu’une canne, et elle se rappelait que tous les héros de lord Byron meurent d’une balle et non d’un classique poignard.
Après trois jours de navigation, on se trouva devant les Sanguinaires, et le magnifique panorama du golfe d’Ajaccio se développa aux yeux de nos voyageurs. C’est avec raison qu’on le compare à la baie de Naples ; et au moment où la goëlette entrait dans le port, un mâquis en feu, couvrant de fumée la punta di Girato, rappelait le Vésuve et ajoutait à la ressemblance. Pour qu’elle fût complète, il faudrait qu’une armée d’Attila vînt s’abattre sur les environs de Naples ; car tout est mort et désert autour d’Ajaccio. Au lieu de ces élégantes fabriques qu’on découvre de tous côtés depuis Castellamare jusqu’au cap Misène, on ne voit, autour du golfe d’Ajaccio, que de sombres mâquis, et derrière, des montagnes pelées. Pas une villa, pas une habitation. Seulement, çà et là, sur les hauteurs autour de la ville, quelques constructions blanches se détachent isolées sur un fond de verdure ; ce sont des chapelles funéraires, des tombeaux de famille. Tout, dans ce paysage, est d’une beauté grave et triste.
L’aspect de la ville, surtout à cette époque, augmentait encore l’impression causée par la solitude de ses alentours. Nul mouvement dans les rues, où l’on ne rencontre qu’un petit nombre de figures oisives, et toujours les mêmes. Point de femmes, sinon quelques paysannes qui viennent vendre leurs denrées. On n’entend point parler haut, rire, chanter, comme dans les villes italiennes. Quelquefois, à l’ombre d’un arbre de la promenade, une douzaine de paysans armés jouent aux cartes, ou regardent jouer. Ils ne crient pas, ne se disputent jamais ; si le jeu s’anime, on entend alors des coups de pistolet, qui toujours précèdent la menace. Le Corse est naturellement grave et silencieux. Le soir, quelques figures paraissent pour jouir de la fraîcheur, mais les promeneurs du cours sont presque tous des étrangers. Les insulaires restent devant leurs portes ; chacun semble aux aguets comme un faucon sur son nid.
IV.
Après avoir visité la maison où Napoléon est né, après s’être procuré par des moyens plus ou moins catholiques un peu du papier de la tenture, miss Lydia, deux jours après être débarquée en Corse, se sentit saisir d’une tristesse profonde, comme il doit arriver à tout étranger qui se trouve dans un pays dont les habitudes insociables semblent le condamner à un isolement complet. Elle regretta son coup de tête ; mais partir sur-le-champ, c’eût été compromettre sa réputation de voyageuse intrépide ; miss Lydia se résigna donc à prendre patience et à tuer le temps de son mieux. Dans cette généreuse résolution, elle prépara crayons et couleurs, esquissa des vues du golfe, et fit le portrait d’un paysan basané, qui vendait des melons, comme un maraîcher du continent, mais qui avait une barbe blanche et l’air du plus féroce coquin qui se pût voir. Tout cela ne suffisant point à l’amuser, elle résolut de faire tourner la tête au descendant des caporaux, et la chose n’était pas difficile, car, loin de se presser pour revoir son village, Orso semblait se plaire fort à Ajaccio, bien qu’il n’y vît personne. D’ailleurs miss Lydia s’était proposé une noble tâche, celle de civiliser cet ours des montagnes, et de le faire renoncer aux sinistres desseins qui le ramenaient dans son île. Depuis qu’elle avait pris la peine de l’étudier, elle s’était dit qu’il serait dommage de laisser ce jeune homme courir à sa perte, et que pour elle il serait glorieux de convertir un Corse.
Les journées pour nos voyageurs se passaient comme il suit : le matin, le colonel et Orso allaient à la chasse ; miss Lydia dessinait ou écrivait à ses amies, afin de pouvoir dater ses lettres d’Ajaccio. Vers six heures, les hommes revenaient chargés de gibier ; on dînait, miss Lydia chantait, le colonel s’endormait, et les jeunes gens demeuraient fort tard à causer.
Je ne sais quelle formalité de passe-port avait obligé le colonel Nevil à faire une visite au préfet ; celui-ci, qui s’ennuyait fort, ainsi que la plupart de ses collègues, avait été ravi d’apprendre l’arrivée d’un Anglais riche, homme du monde et père d’une jolie fille ; aussi il l’avait parfaitement reçu et accablé d’offres de services ; de plus, fort peu de jours après, il vint lui rendre sa visite. Le colonel, qui venait de sortir de table, était confortablement étendu sur le sofa, tout près de s’endormir ; sa fille chantait devant un piano délabré ; Orso tournait les feuillets de son cahier de musique, et regardait les épaules et les cheveux blonds de la virtuose. On annonça M. le préfet ; le piano se tut, le colonel se leva, et présenta le préfet à sa fille : — Je ne vous présente pas monsieur della Rebbia, dit-il, car vous le connaissez sans doute ?
— Monsieur est le fils du colonel della Rebbia ? demanda le préfet d’un air légèrement embarrassé.
— Oui, monsieur, répondit Orso.
— J’ai eu l’honneur de connaître monsieur votre père.
Les lieux communs de conversation s’épuisèrent bientôt. Malgré lui, le colonel bâillait assez fréquemment ; en sa qualité de libéral, Orso ne voulait point parler à un satellite du pouvoir ; Miss Lydia soutenait seule la conversation. De son côté, le préfet ne la laissait pas languir, et il était évident qu’il avait un vif plaisir à parler de Paris et du monde à une femme qui connaissait toutes les notabilités de la société européenne, De temps en temps, et tout en parlant, il observait Orso avec une curiosité singulière.
— C’est sur le continent que vous avez connu monsieur della Rebbia ? demanda-t-il à miss Lydia.
Miss Lydia répondit avec quelque embarras qu’elle avait fait sa connaissance sur le navire qui les avait amenés en Corse.
— C’est un jeune homme très comme il faut, dit le préfet à demi-voix. Et vous a-t-il dit, continua-t-il encore plus bas, dans quelle intention il revient en Corse ?
Miss Lydia prit son air majestueux : — Je ne le lui ai point demandé, dit-elle ; vous pouvez l’interroger.
Le préfet garda le silence ; mais, un moment après, entendant Orso adresser au colonel quelques mots en anglais : — Vous avez beaucoup voyagé, monsieur, dit-il, à ce qu’il parait. Vous devez avoir oublié la Corse… et ses coutumes.
— Il est vrai, j’étais bien jeune quand je l’ai quittée.
— Vous appartenez toujours à l’armée ?
— Je suis en demi-solde, monsieur.
— Vous avez été trop longtemps dans l’armée française, pour ne pas devenir tout à fait Français, je n’en doute pas, monsieur.
Il prononça ces derniers mots avec une emphase marquée.
Ce n’est pas flatter prodigieusement les Corses, que leur rappeler qu’ils appartiennent à la grande nation. Ils veulent être un peuple à part, et cette prétention, ils la justifient assez bien pour qu’on la leur accorde. Orso, un peu piqué, répliqua : — Pensez-vous, monsieur le préfet, qu’un Corse, pour être homme d’honneur, ait besoin de servir dans l’armée française ?
— Non, certes, dit le préfet, ce n’est nullement ma pensée : je parle seulement de certaines coutumes de ce pays-ci, dont quelques-unes ne sont pas telles qu’un administrateur voudrait les voir. — Il appuya sur ce mot de coutumes, et prit l’expression la plus grave que sa figure comportait. Bientôt après, il se leva et sortit, emportant la promesse que miss Lydia irait voir sa femme à la préfecture.
Quand il fut parti : — Il fallait, dit miss Lydia, que j’allasse en Corse pour apprendre ce que c’est qu’un préfet. Celui-ci me paraît assez aimable.
— Pour moi, dit Orso, je n’en saurais dire autant, et je le trouve bien singulier avec son air emphatique et mystérieux.
Le colonel était plus qu’assoupi ; miss Lydia jeta un coup d’œil de son côté, et baissant la voix : — Et moi, je trouve, dit-elle, qu’il n’est pas si mystérieux que vous le prétendez, car je crois l’avoir compris.
— Vous êtes, assurément, bien perspicace, miss Nevil ; et, si vous voyez quelque esprit dans ce qu’il vient de dire, il faut assurément que vous l’y ayez mis.
— C’est une phrase du marquis de Mascarille, monsieur della Rebbia, je crois ; mais… voulez-vous que je vous donne une preuve de ma pénétration ? Je suis un peu sorcière, et je sais ce que pensent les gens que j’ai vus deux fois.
— Mon Dieu ! vous m’effrayez. Si vous saviez lire dans ma pensée, je ne sais si je devrais en être content ou affligé…
— Monsieur della Rebbia, continua miss Lydia en rougissant, nous ne nous connaissons que depuis quelques jours ; mais en mer, et dans les pays barbares, — vous m’excuserez, je l’espère,… — dans les pays barbares, on devient ami plus vite que dans le monde… Ainsi ne vous étonnez pas si je vous parle en amie de choses un peu bien intimes, et dont peut-être un étranger ne devrait pas se mêler.
— Oh ! ne dites pas ce mot-là, miss Nevil ; l’autre me plaisait bien mieux.
— Eh bien ! monsieur, je dois vous dire que, sans avoir cherché à savoir vos secrets, je me trouve les avoir appris en partie, et il y en a qui m’affligent. Je sais, monsieur, le malheur qui a frappé votre famille ; on m’a beaucoup parlé du caractère vindicatif de vos compatriotes et de leur manière de se venger… N’est-ce pas à cela que le préfet faisait allusion ?
— Miss Lydia peut-elle penser !… Et Orso devint pâle comme la mort.
— Non, monsieur della Rebbia, dit-elle en l’interrompant ; je sais que vous êtes un gentleman plein d’honneur. Vous m’avez dit vous-même qu’il n’y avait plus dans votre pays que les gens du peuple qui connussent la vendette… qu’il vous plaît d’appeler une forme du duel…
— Me croiriez-vous donc capable de devenir jamais un assassin ?
— Puisque je vous parle de cela, monsieur Orso, vous devez bien voir que je ne doute pas de vous, et si je vous ai parlé, poursuivit-elle en baissant les yeux, c’est que j’ai compris que, de retour dans votre pays, entouré peut-être de préjugés barbares, vous seriez bien aise de savoir qu’il y a quelqu’un qui vous estime pour votre courage à leur résister. — Allons, dit-elle en se levant, ne parlons plus de ces vilaines choses-là : elles me font mal à la tête, et d’ailleurs il est bien tard. Vous ne m’en voulez pas ? Bonsoir, à l’anglaise. Et elle lui tendit la main.
Orso la pressa d’un air grave et pénétré.
— Mademoiselle, dit-il, savez-vous qu’il y a des moments où l’instinct du pays se réveille en moi. Quelquefois, lorsque je songe à mon pauvre père,… alors d’affreuses idées m’obsèdent. Grâce à vous, j’en suis à jamais délivré. Merci, merci !
Il allait poursuivre ; mais miss Lydia fit tomber une cuiller à thé, et le bruit réveilla le colonel.
— Della Rebbia, demain à cinq heures en chasse ! Soyez exact.
— Oui, mon colonel.
V.
Le lendemain, un peu avant le retour des chasseurs, miss Nevil, revenant d’une promenade au bord de la mer, regagnait l’auberge avec sa femme de chambre, lorsqu’elle remarqua une jeune femme vêtue de noir, montée sur un cheval de petite taille, mais vigoureux, qui entrait dans la ville. Elle était suivie d’une espèce de paysan, à cheval aussi, en veste de drap brun trouée aux coudes, une gourde en bandoulière, un pistolet pendant à la ceinture ; à la main, un fusil, dont la crosse reposait dans une poche de cuir attachée à l’arçon de la selle ; bref, en costume complet de brigand de mélodrame ou de bourgeois corse en voyage. La beauté remarquable de la femme attira d’abord l’attention de miss Nevil. Elle paraissait avoir une vingtaine d’années. Elle était grande, blanche, les yeux bleu-foncé, la bouche rose, les dents comme de l’émail. Dans son expression on lisait à la fois l’orgueil, l’inquiétude et la tristesse. Sur la tête, elle portait ce voile de soie noire nommé mezzaro, que les Génois ont introduit en Corse, et qui sied si bien aux femmes. De longues nattes de cheveux châtains lui formaient comme un turban autour de la tête. Son costume était propre, mais de la plus grande simplicité.
Miss Nevil eut tout le temps de la considérer, car la dame au mezzaro s’était arrêtée dans la rue à questionner quelqu’un avec beaucoup d’intérêt, comme il semblait à l’expression de ses yeux ; puis, sur la réponse qui lui fut faite, elle donna un coup de houssine à sa monture, et, prenant le grand trot, ne s’arrêta qu’à la porte de l’hôtel où logeaient sir Thomas Nevil et Orso. Là, après avoir échangé quelques mots avec l’hôte, la jeune femme sauta lestement à bas de son cheval et s’assit sur un banc de pierre à côté de la porte d’entrée, tandis que son écuyer conduisait les chevaux à l’écurie. Miss Lydia passa avec son costume parisien devant l’étrangère sans qu’elle levât les yeux. Un quart d’heure après, ouvrant sa fenêtre, elle vit encore la dame au mezzaro assise à la même place et dans la même attitude. Bientôt parurent le colonel et Orso, revenant de la chasse. Alors l’hôte dit quelques mots à la demoiselle en deuil et lui désigna du doigt le jeune della Rebbia. Celle-ci rougit, se leva avec vivacité, fit quelques pas en avant, puis s’arrêta immobile et comme interdite. Orso était tout près d’elle, la considérant avec curiosité.
— Vous êtes, dit-elle d’une voix émue, Orso Antonio della Rebbia ? Moi, je suis Colomba.
— Colomba ! s’écria Orso.
Et, la prenant dans ses bras, il l’embrassa tendrement, ce qui étonna un peu le colonel et sa fille, car en Angleterre on ne s’embrasse pas dans la rue.
— Mon frère, dit Colomba, vous me pardonnerez si je suis venue sans votre ordre ; mais j’ai appris par nos amis que vous étiez arrivé, et c’était pour moi une si grande consolation de vous voir…
Orso l’embrassa encore : puis, se tournant vers le colonel :
— C’est ma sœur, dit-il, que je n’aurais jamais reconnue si elle ne s’était nommée. — Colomba, le colonel sir Thomas Nevil. — Colonel, vous voudrez bien m’excuser, mais je ne pourrai avoir l’honneur de dîner avec vous aujourd’hui… Ma sœur…
— Eh ! où diable voulez-vous dîner, mon cher ? s’écria le colonel ; vous savez bien qu’il n’y a qu’un dîner dans cette maudite auberge, et il est pour nous. Mademoiselle fera grand plaisir à ma fille de se joindre à nous.
Colomba regarda son frère, qui ne se fit pas trop prier, et tous ensemble entrèrent dans la plus grande pièce de l’auberge, qui servait au colonel de salon et de salle à manger. Mademoiselle della Rebbia, présentée à miss Nevil, lui fit une profonde révérence, mais ne dit pas une parole. On voyait qu’elle était très effarouchée et que, pour la première fois de sa vie peut-être, elle se trouvait en présence d’étrangers gens du monde. Cependant dans ses manières il n’y avait rien qui sentît la province. Chez elle l’étrangeté sauvait la gaucherie. Elle plut à miss Nevil par cela même ; et comme il n’y avait pas de chambre disponible dans l’hôtel que le colonel et sa suite avaient envahi, miss Lydia poussa la condescendance ou la curiosité jusqu’à offrir à mademoiselle della Rebbia de lui faire dresser un lit dans sa propre chambre.
Colomba balbutia quelques mots de remerciement et s’empressa de suivre la femme de chambre de miss Nevil pour faire à sa toilette les petits arrangements que rend nécessaires un voyage à cheval par la poussière et le soleil.
En rentrant dans le salon, elle s’arrêta devant les fusils du colonel, que les chasseurs venaient de déposer dans un coin. — Les belles armes ! dit-elle ; sont-elles à vous ?
— Non, ce sont des fusils anglais au colonel. Ils sont aussi bons qu’ils sont beaux.
— Je voudrais bien, dit Colomba, que vous en eussiez un semblable.
— Il y en a certainement un dans ces trois-là qui appartient à della Rebbia, s’écria le colonel. Il s’en sert trop bien. Aujourd’hui quatorze coups de fusil, quatorze pièces !
Aussitôt s’établit un combat de générosité, dans lequel Orso fut vaincu, à la grande satisfaction de sa sœur, comme il était facile de s’en apercevoir à l’expression de joie enfantine qui brilla tout d’un coup sur son visage, tout à l’heure si sérieux. — Choisissez, mon cher, disait le colonel. Orso refusait. — Eh bien ! mademoiselle votre sœur choisira pour vous. — Colomba ne se le fit pas dire deux fois : elle prit le moins orné des fusils, mais c’était un excellent Manton de gros calibre. — Celui-ci, dit-elle, doit bien porter la balle.
Son frère s’embarrassait dans ses remerciements lorsque le dîner parut fort à propos pour le tirer d’affaire. Miss Lydia fut charmée de voir que Colomba, qui avait fait quelque résistance pour se mettre à table, et qui n’avait cédé que sur un regard de son frère, faisait en bonne catholique le signe de la croix avant de manger. — Bon, se dit-elle, voilà qui est primitif. Et elle se promit de faire plus d’une observation intéressante sur ce jeune représentant des vieilles mœurs de la Corse. Pour Orso, il était évidemment un peu mal à son aise, par la crainte sans doute que sa sœur ne dît ou ne fît quelque chose qui sentît trop son village. Mais Colomba l’observait sans cesse et réglait tous ses mouvements sur ceux de son frère. Quelquefois elle le considérait fixement avec une étrange expression de tristesse ; et alors, si les yeux d’Orso rencontraient les siens, il était le premier à détourner ses regards, comme s’il eût voulu se soustraire à une question que sa sœur lui adressait mentalement et qu’il comprenait trop bien. On parlait français, car le colonel s’exprimait fort mal en italien. Colomba entendait le français, et prononçait même assez bien le peu de mots qu’elle était forcée d’échanger avec ses hôtes.
Après le dîner, le colonel, qui avait remarqué l’espèce de contrainte qui régnait entre le frère et la sœur, demanda avec sa franchise ordinaire à Orso s’il ne désirait point causer seul avec mademoiselle Colomba, offrant dans ce cas de passer avec sa fille dans la pièce voisine. Mais Orso se hâta de le remercier et de dire qu’ils auraient bien le temps de causer à Pietranera. C’était le nom du village où il devait faire sa résidence.
Le colonel prit donc sa place accoutumée sur le sofa, et miss Nevil, après avoir essayé plusieurs sujets de conversation, désespérant de faire parler la belle Colomba, pria Orso de lui lire un chant du Dante : c’était son poète favori. Orso choisit le chant de l’Enfer où se trouve l’épisode de Francesca da Rimini, et se mit à lire, accentuant de son mieux ces sublimes tercets, qui expriment si bien le danger de lire à deux un livre d’amour. À mesure qu’il lisait, Colomba se rapprochait de la table, relevait la tête, qu’elle avait tenue baissée ; ses prunelles dilatées brillaient d’un feu extraordinaire : elle rougissait et pâlissait tour à tour, elle s’agitait convulsivement sur sa chaise. Admirable organisation italienne, qui, pour comprendre la poésie, n’a pas besoin qu’un pédant lui en démontre les beautés !
Quand la lecture fut terminée : — Que cela est beau ! s’écria-t-elle. Qui a fait cela, mon frère ?
Orso fut un peu déconcerté, et miss Lydia répondit en souriant que c’était un poète florentin mort depuis plusieurs siècles.
— Je te ferai lire le Dante, dit Orso, quand nous serons à Pietranera.
— Mon Dieu, que cela est beau ! répétait Colomba ; et elle dit trois ou quatre tercets qu’elle avait retenus, d’abord à voix basse, puis, s’animant, elle les déclama tout haut avec plus d’expression que son frère n’en avait mis à les lire.
Miss Lydia très-étonnée : — Vous paraissez aimer beaucoup la poésie, dit-elle. Que je vous envie le bonheur que vous aurez à lire le Dante comme un livre nouveau.
— Vous voyez, miss Nevil, disait Orso, quel pouvoir ont les vers du Dante, pour émouvoir ainsi une petite sauvagesse qui ne sait que son Pater… Mais je me trompe ; je me rappelle que Colomba est du métier. Tout enfant, elle s’escrimait à faire des vers, et mon père m’écrivait qu’elle était la plus grande voceratrice de Pietranera et de deux lieues à la ronde.
Colomba jeta un coup d’œil suppliant à son frère. Miss Nevil avait ouï parler des improvisatrices corses et mourait d’envie d’en entendre une. Aussi elle s’empressa de prier Colomba de lui donner un échantillon de son talent. Orso s’interposa alors, fort contrarié de s’être si bien rappelé les dispositions poétiques de sa sœur. Il eut beau jurer que rien n’était plus plat qu’une ballata corse, protester qu’écouter des vers corses après ceux du Dante, c’était trahir son pays, il ne fit qu’irriter le caprice de miss Nevil, et se vit obligé à la fin de dire à sa sœur : — Eh bien ! improvise quelque chose, mais que cela soit court.