Colomba (page 3)
Colomba poussa un soupir, regarda attentivement pendant une minute le tapis de la table, puis les poutres du plafond ; enfin, mettant la main sur ses yeux, comme ces oiseaux qui se rassurent et croient n’être point vus quand ils ne voient point eux-mêmes, chanta, ou plutôt déclama d’une voix mal assurée la serenata qu’on va lire.
LA JEUNE FILLE ET LA PALOMBE.
« Dans la vallée, bien loin derrière les montagnes, — le soleil n’y vient qu’une heure tous les jours ; — il y a dans la vallée une maison sombre, — et l’herbe y croit sur le seuil. — Portes, fenêtres sont toujours fermées. — Nulle fumée ne s’échappe du toit. — Mais à midi, lorsque vient le soleil, — une fenêtre s’ouvre alors, — et l’orpheline s’assied, filant à son rouet : — elle file et chante en travaillant — un chant de tristesse ; — mais nul autre chant ne répond au sien. — Un jour, un jour de printemps, — une palombe se posa sur un arbre voisin, — et entendit le chant de la jeune fille. — Jeune fille, dit-elle, tu ne pleures pas seule : — un cruel épervier m’a ravi ma compagne. — Palombe, montre-moi l’épervier ravisseur ; — fût-il aussi haut que les nuages, — je l’aurai bientôt abattu en terre. — Mais moi, pauvre fille, qui me rendra mon frère, — mon frère maintenant en lointain pays ? — Jeune fille, dis-moi où est ton frère, — et mes ailes me porteront près de lui. »
— Voilà une palombe bien élevée ! s’écria Orso en embrassant sa sœur avec une émotion qui contrastait avec le ton de plaisanterie qu’il affectait.
— Votre chanson est charmante, dit miss Lydia. Je veux que vous me l’écriviez dans mon album. Je la traduirai en anglais et je la ferai mettre en musique.
Le brave colonel, qui n’avait pas compris un mot, joignit ses compliments à ceux de sa fille. Puis il ajouta : — Cette palombe dont vous parlez, mademoiselle, c’est cet oiseau que nous ayons mangé aujourd’hui à la crapaudine ?
Miss Nevil apporta son album et ne fut pas peu surprise de voir l’improvisatrice écrire sa chanson en ménageant le papier d’une façon singulière. Au lieu d’être en vedette, les vers se suivaient sur la même ligne, tant que la largeur de la feuille le permettait, en sorte qu’ils ne convenaient plus à la définition connue des compositions poétiques : « De petites lignes, d’inégale longueur, avec une marge de chaque côté. » Il y avait bien encore quelques observations à faire sur l’orthographe un peu capricieuse de mademoiselle Colomba, qui plus d’une fois, fit sourire miss Nevil, tandis que la vanité fraternelle d’Orso était au supplice.
L’heure de dormir étant arrivée, les deux jeunes filles se retirèrent dans leur chambre. Là, tandis que miss Lydia détachait collier, boucles, bracelets, elle observa sa compagne qui retirait de sa robe quelque chose de long comme un busc, mais de forme bien différente pourtant. Colomba mit cela avec soin et presque furtivement sous son mezzaro déposé sur une table ; puis elle s’agenouilla et fit dévotement sa prière. Deux minutes après, elle était dans son lit. Très-curieuse de son naturel et lente comme une Anglaise à se déshabiller, miss Lydia s’approcha de la table et, feignant de chercher une épingle, souleva le mezzaro et aperçut un stylet assez long, curieusement monté en nacre et en argent ; le travail en était remarquable, et c’était une arme ancienne et de grand prix pour un amateur.
— Est-ce l’usage ici, dit miss Nevil en souriant, que les demoiselles portent ce petit instrument dans leur corset ?
— Il le faut bien, répondit Colomba en soupirant. Il y a tant de méchantes gens !
— Et auriez-vous vraiment le courage d’en donner un coup comme cela ?
Et miss Nevil, le stylet à la main, faisait le geste de frapper, comme on frappe au théâtre, de haut en bas.
— Oui, si cela était nécessaire, dit Colomba de sa voix douce et musicale, pour me défendre ou défendre mes amis… Mais ce n’est pas comme cela qu’il faut le tenir ; vous pourriez vous blesser, si la personne que vous voulez frapper se retirait. — Et se levant sur son séant : — Tenez, c’est ainsi, en remontant le coup. Comme cela il est mortel, dit-on. Heureux les gens qui n’ont pas besoin de telles armes !
Elle soupira, abandonna sa tête sur l’oreiller et ferma les yeux. On n’aurait pu voir une tête plus belle, plus noble, plus virginale. Phidias, pour sculpter sa Minerve, n’aurait pas désiré un autre modèle.
VI.
C’est pour me conformer au précepte d’Horace que je me suis lancé d’abord in medias res. Maintenant que tout dort, et la belle Colomba, et le colonel et sa fille, je saisirai ce moment pour instruire mon lecteur de certaines particularités qu’il ne doit pas ignorer, s’il veut pénétrer davantage dans cette véridique histoire. Il sait déjà que le colonel della Rebbia, père d’Orso, était mort assassiné : or on n’est pas assassiné en Corse, comme on l’est en France, par le premier échappé des galères qui ne trouve pas de meilleur moyen pour vous voler votre argenterie : on est assassiné par ses ennemis ; mais le motif pour lequel on a des ennemis, il est souvent fort difficile de le dire. Bien des familles se haïssent par vieille habitude, et la tradition de la cause originelle de leur haine s’est perdue complètement.
La famille à laquelle appartenait le colonel della Rebbia haïssait plusieurs autres familles, mais singulièrement celle des Barricini ; quelques-uns disaient que, dans le seizième siècle, un della Rebbia avait séduit une Barricini, et avait été poignardé ensuite par un parent de la demoiselle outragée. À la vérité, d’autres racontaient l’affaire différemment, prétendant que c’était une della Rebbia qui avait été séduite, et un Barricini poignardé. Tant il y a que, pour me servir d’une expression consacrée, il y avait du sang entre les deux maisons. Toutefois, contre l’usage, ce meurtre n’en avait pas produit d’autres ; c’est que les della Rebbia et les Barricini avaient été également persécutés par le gouvernement génois, et les jeunes gens s’étant expatriés, les deux familles furent privées, pendant plusieurs générations, de leurs représentants énergiques. À la fin du siècle dernier, un della Rebbia, officier au service de Naples, se trouvant dans un tripot, eut une querelle avec des militaires qui, entre autres injures, l’appelèrent chevrier corse ; il mit l’épée à la main ; mais, seul contre trois, il eût mal passé son temps, si un étranger, qui jouait dans le même lieu, ne se fût écrié : Je suis Corse aussi ! » et n’eût pris sa défense. Cet, étranger était un Barricini, qui d’ailleurs ne connaissait pas son compatriote. Lorsqu’on s’expliqua, de part et d’autre ce furent de grandes politesses et des serments d’amitié éternelle ; car, sur le continent, les Corses se lient facilement ; c’est tout le contraire dans leur île. On le vit bien dans cette circonstance : della Rebbia et Barricini furent amis intimes tant qu’ils demeurèrent en Italie ; mais de retour en Corse, il ne se virent plus que rarement, bien qu’habitant tous les deux le même village, et quand ils moururent, on disait qu’il y avait bien cinq ou six ans qu’ils ne s’étaient parlé. Leurs fils vécurent de même en étiquette, comme on dit dans l’île. L’un Ghilfuccio, le père d’Orso, fut militaire ; l’autre, Giudice Barricini, fut avocat. Devenus l’un et l’autre chefs de famille, et séparés par leur profession, ils n’eurent presque aucune occasion de se voir ou d’entendre parler l’un de l’autre.
Cependant, un jour, vers 1809, Giudice lisant à Bastia dans un journal, que le capitaine Ghilfuccio venait d’être décoré, dit, devant témoins, qu’il n’en était pas surpris, attendu que le général *** protégeait sa famille. Ce mot fut rapporté à Ghilfuccio à Vienne, lequel dit à un compatriote qu’à son retour en Corse il trouverait Giudice bien riche, parce qu’il tirait plus d’argent de ses causes perdues que de celles qu’il gagnait. On n’a jamais su s’il insinuait par là que l’avocat trahissait ses clients, ou s’il se bornait à émettre cette vérité triviale, qu’une mauvaise affaire rapporte plus à un homme de loi qu’une bonne cause. Quoi qu’il en soit, l’avocat Barricini eut connaissance de l’épigramme et ne l’oublia pas. En 1812, il demandait à être nommé maire de sa commune et avait tout espoir de le devenir, lorsque le général *** écrivit au préfet pour lui recommander un parent de la femme de Ghilfuccio. Le préfet s’empressa de se conformer aux désirs du général, et Barricini ne douta point qu’il ne dût sa déconvenue aux intrigues de Ghilfuccio. Après la chute de l’empereur, en 1814, le protégé du général fut dénoncé comme bonapartiste, et remplacé par Barricini. À son tour, ce dernier fut destitué dans les cent-jours ; mais, après cette tempête, il reprit en grande pompe possession du cachet de la mairie et des registres de l’état civil.
De ce moment son étoile devint plus brillante que jamais. Le colonel della Rebbia, mis en demi-solde et retiré à Pietranera, eut à soutenir contre lui une guerre sourde de chicanes sans cesse renouvelées : tantôt il était assigné en réparation de dommages commis par son cheval dans les clôtures de M. le maire ; tantôt celui-ci, sous prétexte de restaurer le pavé de l’église, faisait enlever une dalle brisée qui portait les armes des della Rebbia, et qui couvrait le tombeau d’un membre de cette famille. Si les chèvres mangeaient les jeunes plants du colonel, les propriétaires de ces animaux trouvaient protection auprès du maire ; successivement, l’épicier qui tenait le bureau de poste de Pietranera, et le garde champêtre, vieux soldat mutilé, tous les deux clients des della Rebbia, furent destitués et remplacés par des créatures des Barricini.
La femme du colonel mourut exprimant le désir d’être enterrée au milieu d’un petit bois où elle aimait à se promener ; aussitôt le maire déclara qu’elle serait inhumée dans le cimetière de la commune, attendu qu’il n’avait pas reçu d’autorisation pour permettre une sépulture isolée. Le colonel furieux déclara qu’en attendant cette autorisation, sa femme serait enterrée au lieu qu’elle avait choisi, et il y fit creuser une fosse. De son côté, le maire en fit faire une dans le cimetière, et manda la gendarmerie, afin, disait-il, que force restât à la loi. Le jour de l’enterrement, les deux partis se trouvèrent en présence, et l’on put craindre un moment qu’un combat ne s’engageât pour la possession des restes de madame della Rebbia. Une quarantaine de paysans bien armés, amenés par les parents de la défunte, obligèrent le curé, en sortant de l’église, à prendre le chemin du bois ; d’autre part, le maire avec ses deux fils, ses clients et les gendarmes, se présenta pour faire opposition. Lorsqu’il parut et somma le convoi de rétrograder, il fut accueilli par des huées et des menaces ; l’avantage du nombre était pour ses adversaires, et ils semblaient déterminés. À sa vue, plusieurs fusils furent armés ; on dit même qu’un berger le coucha en joue ; mais le colonel releva le fusil en disant : Que personne ne tire sans mon ordre ! Le maire « craignait les coups naturellement » comme Panurge, et, refusant la bataille, il se retira avec son escorte : alors la procession funèbre se mit en marche, en ayant soin de prendre le plus long, afin de passer devant la mairie. En défilant, un idiot, qui s’était joint au cortège, s’avisa de crier vive l’Empereur ! Deux ou trois voix lui répondirent, et les rebbianistes, s’animant de plus en plus, proposèrent de tuer un bœuf du maire, qui, d’aventure, leur barrait le chemin. Heureusement le colonel empêcha cette violence.
On pense bien qu’un procès-verbal fut dressé, et que le maire fit au préfet un rapport de son style le plus sublime, dans lequel il peignait les lois divines et humaines foulées aux pieds, — la majesté de lui, maire, celle du curé, méconnues et insultées, — le colonel della Rebbia se mettant à la tête d’un complot buonapartiste pour changer l’ordre de successibilité au trône, et exciter les citoyens à s’armer les uns contre les autres, crimes prévus par les articles 86 et 91 du code pénal.
L’exagération de cette plainte nuisit à son effet. Le colonel écrivit au préfet, au procureur du roi : un parent de sa femme était allié à un des députés de l’île, un autre cousin du président de la cour royale. Grâce à ces protections, le complot s’évanouit, madame della Rebbia resta dans le bois, et l’idiot seul fut condamné à quinze jours de prison.
L’avocat Barricini, mal satisfait du résultat de cette affaire, tourna ses batteries d’un autre côté. Il exhuma un vieux titre, d’après lequel il entreprit de contester au colonel la propriété d’un certain cours d’eau qui faisait tourner un moulin. Un procès s’engagea qui dura longtemps. Au bout d’une année, la cour allait rendre son arrêt, et suivant toute apparence en faveur du colonel, lorsque M. Barricini déposa entre les mains du procureur du roi une lettre signée par un certain Agostini, bandit célèbre, qui le menaçait, lui maire, d’incendie et de mort s’il ne se désistait de ses prétentions. On sait qu’en Corse la protection des bandits est très-recherchée, et que pour obliger leurs amis ils interviennent fréquemment dans les querelles particulières. Le maire tirait parti de cette lettre, lorsqu’un nouvel incident vint compliquer l’affaire. Le bandit Agostini écrivit au procureur du roi pour se plaindre qu’on eût contrefait son écriture, et jeté des doutes sur son caractère, en le faisant passer pour un homme qui trafiquait de son influence : « Si je découvre le faussaire, disait-il en terminant sa lettre, je le punirai exemplairement. »
Il était clair qu’Agostini n’avait point écrit la lettre menaçante au maire ; les della Rebbia en accusaient les Barricini et vice versa. De part et d’autre on éclatait en menaces, et la justice ne savait de quel côté trouver les coupables.
Sur ces entrefaites, le colonel Ghilfuccio fut assassiné. Voici les faits tels qu’ils furent établis en justice : Le 2 août 18.., le jour tombant déjà, la femme Madeleine Pietri, qui portait du grain à Pietranera, entendit deux coups de feu très rapprochés, tirés, comme il lui semblait, dans un chemin creux menant au village, à environ cent cinquante pas de l’endroit où elle se trouvait. Presque aussitôt elle vit un homme qui courait en se baissant, dans un sentier des vignes, et se dirigeait vers le village. Cet homme s’arrêta un instant et se retourna ; mais la distance empêcha la femme Pietri de distinguer ses traits, et d’ailleurs il avait à la bouche une feuille de vigne qui lui cachait presque tout le visage. Il fit de la main un signe à un camarade que le témoin ne vit pas, puis disparut dans les vignes.
La femme Pietri, ayant laissé son fardeau, monta le sentier en courant, et trouva le colonel della Rebbia baigné dans son sang, percé de deux coups de feu, mais respirant encore. Près de lui était son fusil chargé et armé, comme s’il s’était mis en défense contre une personne qui l’attaquait en face au moment où une autre le frappait par derrière. Il râlait et se débattait contre la mort, mais ne pouvait prononcer une parole, ce que les médecins expliquèrent par la nature de ses blessures qui avaient traversé le poumon. Le sang l’étouffait ; il coulait lentement et comme une mousse rouge. En vain la femme Pietri le souleva et lui adressa quelques questions. Elle voyait bien qu’il voulait parler, mais il ne pouvait se faire comprendre. Ayant remarqué qu’il essayait de porter la main à sa poche, elle s’empressa d’on retirer un petit portefeuille qu’elle lui présenta ouvert. Le blessé prit le crayon du portefeuille et chercha à écrire. De fait le témoin le vit former avec peine plusieurs caractères ; mais, ne sachant pas lire, elle ne put en comprendre le sens. Épuisé par cet effort, le colonel laissa le portefeuille dans la main de la femme Pietri, qu’il serra avec force en la regardant d’un air singulier, comme s’il voulait lui dire, ce sont les paroles du témoin : « C’est important, c’est le nom de mon assassin ! »
La femme Pietri montait au village lorsqu’elle rencontra M. le maire Barricini avec son fils Vincentello. Alors il était presque nuit. Elle conta ce qu’elle avait vu. M. le maire prit le portefeuille, et courut à la mairie ceindre son écharpe et appeler son secrétaire et la gendarmerie. Restée seule avec le jeune Vincentello, Madeleine Pietri lui proposa d’aller porter secours au colonel, dans le cas où il serait encore vivant ; mais Vincentello répondit que s’il approchait d’un homme qui avait été l’ennemi acharné de sa famille, on ne manquerait pas de l’accuser de l’avoir tué. Peu après le maire arriva, trouva le colonel mort, fit enlever le cadavre, et dressa procès-verbal.
Malgré son trouble, naturel dans cette occasion, M. Barricini s’était empressé de mettre sous les scellés le portefeuille du colonel, et de faire toutes les recherches en son pouvoir ; mais aucune n’amena de découverte importante. Lorsque vint le juge d’instruction, on ouvrit le portefeuille, et sur une page souillée de sang on vit quelques lettres tracées par une main défaillante, bien lisibles pourtant. Il y avait écrit : Agosti…, et le juge ne douta pas que le colonel n’eût voulu désigner Agostini comme son assassin. Cependant Colomba della Rebbia, appelée par le juge, demanda à examiner le portefeuille. Après l’avoir longtemps feuilleté, elle étendit la main vers le maire et écria : Voilà l’assassin ! Alors, avec une précision et une clarté surprenantes dans le transport de douleur où elle était plongée, elle raconta que son père, ayant reçu peu de jours auparavant une lettre de son fils, l’avait brûlée, mais qu’avant de le faire, il avait écrit au crayon, sur son portefeuille, l’adresse d’Orso, qui venait de changer de garnison. Or cette adresse ne se trouvait plus dans le portefeuille, et Colomba concluait que le maire avait arraché le feuillet où elle était écrite, qui aurait été le même sur lequel son père avait tracé le nom du meurtrier ; et à ce nom, le maire, au dire de Colomba, aurait substitué celui d’Agostini. Le juge vit en effet qu’un feuillet manquait an cahier de papier sur lequel le nom était écrit ; mais bientôt il remarqua que des feuillets manquaient également dans les autres cahiers du même portefeuille, et des témoins déclarèrent que le colonel avait l’habitude de déchirer ainsi des pages de son portefeuille lorsqu’il voulait allumer un cigare ; rien de plus probable donc qu’il eût brûlé par mégarde l’adresse qu’il avait copiée. En outre, on constata que le maire, après avoir reçu le portefeuille de la femme Pietri, n’aurait pu lire à cause de l’obscurité ; il fut prouvé qu’il ne s’était pas arrêté un instant avant d’entrer à la mairie, que le brigadier de gendarmerie l’y avait accompagné, avait vu allumer une lampe, mettre le portefeuille dans une enveloppe et le cacheter sous ses yeux.
Lorsque le brigadier eut terminé sa déposition, Colomba, hors d’elle-même, se jeta à ses genoux et le supplia, par tout ce qu’il avait de plus sacré, de déclarer s’il n’avait pas laissé le maire seul un instant. Le brigadier, après quelque hésitation, visiblement ému par l’exaltation de la jeune fille, avoua qu’il était allé chercher dans une pièce voisine une feuille de grand papier, mais qu’il n’était pas resté une minute, et que le maire lui avait toujours parlé tandis qu’il cherchait à tâtons ce papier dans un tiroir. Au reste, il attestait qu’à son retour le portefeuille sanglant était à la même place, sur la table où le maire l’avait jeté en entrant.
M. Barricini déposa avec le plus grand calme. Il excusait, disait-il, l’emportement de mademoiselle della Rebbia, et voulait bien condescendre à se justifier. Il prouva qu’il était resté toute la soirée au village ; que son fils Vincentello était avec lui devant la mairie au moment du crime ; enfin que son fils Orlanduccio, pris de la fièvre ce jour-là même, n’avait pas bougé de son lit. Il produisit tous les fusils de sa maison, dont aucun n’avait fait feu récemment. Il ajouta qu’à l’égard du portefeuille il en avait tout de suite compris l’importance ; qu’il l’avait mis sous le scellé et l’avait déposé entre les mains de son adjoint, prévoyant qu’en raison de son inimitié avec le colonel il pourrait être soupçonné. Enfin il rappela qu’Agostini avait menacé de mort celui qui avait écrit une lettre en son nom, et insinua que ce misérable, ayant probablement soupçonné le colonel, l’avait assassiné. Dans les mœurs des bandits, une pareille vengeance pour un motif analogue n’est pas sans exemple.
Cinq jours après la mort du colonel della Rebbia, Agostini, surpris par un détachement de voltigeurs, fut tué, se battant en désespéré. On trouva sur lui une lettre de Colomba qui l’adjurait de déclarer s’il était ou non coupable du meurtre qu’on lui imputait. Le bandit n’ayant point fait de réponse, on en conclut assez généralement qu’il n’avait pas eu le courage de dire à une fille qu’il avait tué son père. Toutefois, les personnes qui prétendaient connaître bien le caractère d’Agostini, disaient tout bas que, s’il eût tué le colonel, il s’en serait vanté. Un autre bandit, connu sous le nom de Brandolaccio, remit à Colomba une déclaration dans laquelle il attestait sur l’honneur l’innocence de son camarade ; mais la seule preuve qu’il alléguait, c’était qu’Agostini ne lui avait jamais dit qu’il soupçonnât le colonel.
Conclusion, les Barricini ne furent pas inquiétés ; le juge d’instruction combla le maire d’éloges et celui-ci couronna sa belle conduite en se désistant de toutes ses prétentions sur le ruisseau pour lequel il était en procès avec le colonel della Rebbia.
Colomba improvisa, suivant l’usage du pays, une ballata devant le cadavre de son père, en présence de ses amis assemblés. Elle y exhala toute sa haine contre les Barricini et les accusa formellement de l’assassinat, les menaçant aussi de la vengeance de son frère. C’était cette ballata, devenue très populaire, que le matelot chantait devant miss Lydia. En apprenant la mort de son père, Orso, alors dans le nord de la France, demanda un congé, mais ne put l’obtenir. D’abord, sur une lettre de sa sœur, il avait cru les Barricini coupables, mais bientôt il reçut copie de toutes les pièces de l’instruction, et une lettre particulière du juge lui donna à peu près la conviction que le bandit Agostini était le seul coupable. Une fois tous les trois mois Colomba lui écrivait pour lui répéter ses soupçons, qu’elle appelait des preuves. Malgré lui, ces accusations faisaient bouillonner son sang corse, et parfois il n’était pas éloigné de partager les préjugés de sa sœur. Cependant, toutes les fois qu’il lui écrivait, il lui répétait que ses allégations n’avaient aucun fondement solide et ne méritaient aucune créance. Il lui défendait même, mais toujours en vain, de lui en parler davantage. Deux années se passèrent de la sorte, au bout desquelles il fut mis en demi-solde, et alors il pensa à revoir son pays, non point pour se venger sur des gens qu’il croyait innocents, mais pour marier sa sœur et vendre ses petites propriétés, si elles avaient assez de valeur pour lui permettre de vivre sur le continent.
VII.
Soit que l’arrivée de sa sœur eût rappelé à Orso avec plus de force le souvenir du toit paternel, soit qu’il souffrît un peu devant ses amis civilisés du costume et des manières sauvages de Colomba, il annonça dès le lendemain le projet de quitter Ajaccio et de retourner à Pietranera. Mais cependant il fit promettre au colonel de venir prendre un gîte dans son humble manoir, lorsqu’il se rendrait à Bastia, et en revanche il s’engagea à lui faire tirer daims, faisans, sangliers et le reste.
La veille de son départ, au lieu d’aller à la chasse, Orso proposa une promenade au bord du golfe. Donnant le bras à miss Lydia, il pouvait causer en toute liberté, car Colomba était restée à la ville pour faire ses emplettes, et le colonel les quittait à chaque instant pour tirer des goëlands et des fous, à la grande surprise des passants qui ne comprenaient pas qu’on perdît sa poudre pour un pareil gibier.
Ils suivaient le chemin qui mène à la chapelle des Grecs, d’où l’on a la plus belle vue de la baie ; mais ils n’y faisaient aucune attention.
— Miss Lydia… dit Orso après un silence assez long pour être devenu embarrassant ; franchement, que pensez-vous de ma sœur ?
— Elle me plaît beaucoup, répondit miss Nevil. Plus que vous, ajouta-t-elle en souriant, car elle est vraiment Corse, et vous êtes un sauvage trop civilisé.
— Trop civilisé !… Eh bien ! malgré moi, je me sens redevenir sauvage depuis que j’ai mis le pied dans cette île. Mille affreuses pensées m’agitent, me tourmentent,… et j’avais besoin de causer un peu avec vous avant de m’enfoncer dans mon désert.
— Il faut avoir du courage, monsieur ; voyez la résignation de votre sœur, elle vous donne l’exemple.
— Ah ! détrompez-vous. Ne croyez pas à sa résignation. Elle ne m’a pas dit un seul mot encore, mais dans chacun de ses regards j’ai lu ce qu’elle attend de moi.
— Que veut-elle de vous, enfin ?
— Oh ! rien… seulement que j’essaye si le fusil de monsieur votre père est aussi bon pour l’homme que pour la perdrix.
— Quelle idée ! Et vous pouvez supposer cela ! quand vous venez d’avouer qu’elle ne vous a encore rien dit. Mais c’est affreux de votre part.
— Si elle ne pensait pas à la vengeance, elle m’aurait tout d’abord parlé de notre père ; elle n’en a rien fait. Elle aurait prononcé le nom de ceux qu’elle regarde… à tort, je le sais, comme ses meurtriers. Eh bien ! non, pas un mot. C’est que, voyez-vous, nous autres Corses, nous sommes une race rusée. Ma sœur comprend qu’elle ne me tient pas complètement en sa puissance, et ne veut pas m’effrayer, lorsque je puis m’échapper encore. Une fois qu’elle m’aura conduit au bord du précipice, lorsque la tête me tournera, elle me poussera dans l’abîme. — Alors Orso donna à miss Nevil quelques détails sur la mort de son père, et rapporta les principales preuves qui se réunissaient pour lui faire regarder Agostini comme le meurtrier. — Rien, ajouta-t-il, n’a pu convaincre Colomba. Je l’ai vu par sa dernière lettre. Elle a juré la mort des Barricini ; et… miss Nevil, voyez quelle confiance j’ai en vous…, peut-être ne seraient-ils plus de ce monde, si, par un de ces préjugés qu’excuse son éducation sauvage, elle ne se persuadait que l’exécution de la vengeance m’appartient en ma qualité de chef de famille, et que mon honneur y est engagé.
— En vérité, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil, vous calomniez votre sœur.
— Non, vous l’avez dit vous-même,… elle est Corse,… elle pense ce qu’ils pensent tous. Savez-vous pourquoi j’étais si triste hier ?
— Non, mais depuis quelque temps vous êtes sujet à ces accès d’humeur noire… Vous étiez plus aimable aux premiers jours de notre connaissance.
— Hier, au contraire, j’étais plus gai, plus heureux qu’à l’ordinaire. Je vous avais vue si bonne, si indulgente pour ma sœur !… Nous revenions, le colonel et moi, en bateau. Savez-vous ce que me dit un des bateliers dans son infernal patois : « Vous avez tué bien du gibier, Ors’ Anton’, mais vous trouverez Orlanduccio Barricini plus grand chasseur que vous. »
— Eh bien ! quoi de si terrible dans ces paroles ? Avez-vous donc tant de prétentions à être un adroit chasseur ?
— Mais vous ne voyez pas que ce misérable disait que je n’aurais pas le courage de tuer Orlanduccio ?
— Savez-vous, monsieur della Rebbia, que vous me faites peur. Il paraît que l’air de votre île ne donne pas seulement la fièvre, mais qu’il rend fou. Heureusement que nous allons bientôt la quitter.
— Pas avant d’avoir été à Pietranera. Vous l’avez promis à ma sœur.
— Et si nous manquions à cette promesse, nous devrions sans doute nous attendre à quelque vengeance ?
— Vous rappelez-vous ce que nous contait l’autre jour monsieur votre père de ces Indiens qui menacent les gouverneurs de la Compagnie de se laisser mourir de faim s’ils ne font droit à leurs requêtes ?
— C’est-à-dire que vous vous laisseriez mourir de faim ? J’en doute. Vous resteriez un jour sans manger, et puis mademoiselle Colomba vous apporterait un bruccio si appétissant que vous renonceriez à votre projet.
— Vous êtes cruelle dans vos railleries, miss Nevil ; vous devriez me ménager. Voyez, je suis seul ici. Je n’avais que vous pour m’empêcher de devenir fou, comme vous dites ; vous étiez mon ange gardien, et maintenant…
— Maintenant, dit miss Lydia d’un ton sérieux, vous avez, pour soutenir cette raison si facile à ébranler, votre honneur d’homme et de militaire, et…, poursuivit-elle en se détournant pour cueillir une fleur, si cela peut quelque chose pour vous, le souvenir de votre ange gardien.
— Ah ! miss Nevil, si je pouvais penser que vous prenez réellement quelque intérêt…
— Écoutez, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil un peu émue, puisque vous êtes un enfant, je vous traiterai en enfant. Lorsque j’étais petite fille, ma mère me donna un beau collier que je désirais ardemment ; mais elle me dit : — Chaque fois que tu mettras ce collier, souviens-toi que tu ne sais pas encore le français. — Le collier perdit à mes yeux un peu de son mérite. Il était devenu pour moi comme un remords ; mais je le portai, et je sus le français. Voyez-vous cette bague ? c’est un scarabée égyptien trouvé, s’il vous plaît, dans une pyramide. Cette figure bizarre, que vous prenez peut-être pour une bouteille, cela veut dire la vie humaine. Il y a dans mon pays des gens qui trouveraient l’hiéroglyphe très bien approprié. Celui-ci, qui vient après, c’est un bouclier avec un bras tenant une lance : cela veut dire combat, bataille. Donc la réunion des deux caractères forme cette devise, que je trouve assez belle : La vie est un combat. Ne vous avisez pas de croire que je traduis les hiéroglyphes couramment c’est un savant en us qui m’a expliqué ceux-là. Tenez, je vous donne mon scarabée. Quand vous aurez quelque mauvaise pensée corse, regardez mon talisman et dites-vous qu’il faut sortir vainqueur de la bataille que nous livrent les mauvaises passions. — Mais, en vérité, je ne prêche pas mal.
— Je penserai à vous, miss Nevil, et je me dirai…
— Dites-vous ne vous avez une amie qui serait désolée… de… vous savoir pendu. Cela ferait d’ailleurs trop de peine à messieurs les caporaux vos ancêtres. — À ces mots, elle quitta en riant le bras d’Orso, et, courant vers son père : Papa, dit-elle, laissez là ces pauvres oiseaux, et venez avec nous faire de la poésie dans la grotte de Napoléon.
VIII.
Il y a toujours quelque chose de solennel dans un départ, même quand on se quitte pour peu de temps. Orso devait partir avec sa sœur de très-bon matin, et la veille au soir il avait pris congé de miss Lydia, car il n’espérait pas qu’en sa faveur elle fît exception à ses habitudes de paresse. Leurs adieux avaient été froids et graves. Depuis leur conversation au bord de la mer, miss Lydia craignait d’avoir montré à Orso un intérêt peut-être trop vif, et Orso, de son côté, avait sur le cœur ses railleries et surtout son ton de légèreté. Un moment il avait cru démêler dans les manières de la jeune Anglaise un sentiment d’affection naissante ; maintenant, déconcerté par ses plaisanteries, il se disait qu’il n’était à ses yeux qu’une simple connaissance, qui bientôt serait oubliée. Grande fut donc sa surprise lorsque le matin, assis à prendre du café avec le colonel, il vit entrer miss Lydia suivie de sa sœur. Elle s’était levée à cinq heures, et, pour une Anglaise, pour miss Nevil surtout, l’effort était assez grand pour qu’il en tirât quelque vanité.