Colomba (page 28)

Prosper Mérimée · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Colomba et autres contes et nouvelles · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— « Qui sait ! » répond le mayoral en haussant les épaules et abaissant les coins de sa bouche.

— « Alors, que Dieu nous pardonne à tous ! » et elle se cache la figure dans le gilet du voyageur, doublement ému.

La voiture va comme le vent : huit mules vigoureuses au grand trot. Les cavaliers s’arrêtent ; ils se forment sur une ligne, — c’est pour barrer le passage. — Non, ils s’ouvrent ; trois prennent à gauche, trois à droite de la route : c’est qu’ils veulent entourer la voiture de tous les côtés.

— « Postillon, arrêtez vos mules si ces gens-là vous le commandent ; n’allez pas nous attirer une volée de coups de fusil ! »

— « Soyez tranquille, monsieur, j’y suis plus intéressé que vous. »

Enfin l’on est si près, que déjà l’on distingue les grands chapeaux, les selles turques et les guêtres de cuir blanc des six cavaliers. Si l’on pouvait voir leurs traits, quels yeux, quelles barbes ! quelles cicatrices on apercevrait ! Il n’y a plus de doute, ce sont des voleurs, car ils ont tous des fusils.

Le premier voleur touche le bord de son grand chapeau, et dit d’un ton de voix grave et doux : « Vayan Vds. con Dios, allez avec Dieu ! » C’est le salut que les voyageurs échangent sur la route. « Vayan Vds. con Dios, » disent a leur tour les autres cavaliers s’écartant poliment pour que la voiture passe ; car ce sont d’honnêtes fermiers attardés au marché d’Ecija, qui retournent dans leur village et qui voyagent en troupe et armés, par suite de la grande préoccupation des voleurs dont j’ai déjà parlé.

Après quelques rencontres de cette espèce, on arrive promptement à ne plus croire du tout aux voleurs. On s’accoutume si bien à la mine un peu sauvage des paysans, que des brigands véritables ne vous paraîtraient plus que d’honnêtes laboureurs qui n’ont pas fait leur barbe depuis longtemps. Un jeune anglais, avec qui j’ai lié connaissance à Grenade, avait longtemps parcouru sans accident les plus mauvais chemins de l’Espagne ; il en était venu à nier opiniâtrement l’existence des voleurs. Un jour il est arrêté par deux hommes de mauvaise mine, armés de fusils. Il s’imagina aussitôt que c’étaient des paysans en gaîté qui voulaient s’amuser à lui faire peur. À toutes leurs injonctions de leur donner de l’argent, il répondait en riant et en disant qu’il n’était pas leur dupe. Il fallut, pour le tirer d’erreur, qu’un des véritables bandits lui donnât sur la tête un coup de crosse dont il montrait encore la cicatrice trois mois après.

Excepté quelques cas fort rares, les brigands espagnols ne maltraitent jamais les voyageurs. Souvent ils se contentent de leur enlever l’argent qu’ils ont sur eux, sans ouvrir leurs malles ou même sans les fouiller. Pourtant il ne faut pas s’y fier. — Un jeune élégant de Madrid se rendait à Cadix avec deux douzaines de belles chemises qu’il avait fait venir de Londres. Les brigands l’arrêtent auprès de la Carolina, et, après lui avoir pris toutes les onces qu’il avait dans sa bourse, sans compter les bagues, chaînes, souvenirs amoureux qu’un homme aussi répandu ne pouvait manquer d’avoir, le chef des voleurs lui fit remarquer poliment que le linge de sa bande, obligée qu’elle était d’éviter les endroits habités, avait grand besoin de blanchissage. Les chemises sont déployées, admirées, et le capitaine, disant, comme Hali du Sicilien : « Entre cavaliers telle liberté est permise, » en mit quelques-unes dans son bissac, puis ôta les noires guenilles qu’il portait depuis six semaines au moins, et se couvrit avec joie de la plus belle batiste de son prisonnier. Chaque voleur en fit autant, en sorte que l’infortuné voyageur se trouva en un instant dépouillé de toute sa garde-robe et en possession d’un tas de chiffons qu’il n’aurait pas osé toucher du bout de sa canne. Encore lui fallait-il endurer les plaisanteries des brigands. Le capitaine, avec ce sérieux goguenard que les Andalous affectent si bien, lui dit, en le congédiant, qu’il n’oublierait jamais le service qu’il venait de recevoir, qu’il s’empresserait de lui rendre les chemises qu’il avait bien voulu lui prêter, et qu’il reprendrait les siennes aussitôt qu’il aurait l’honneur de le revoir. « Surtout, » ajouta-t-il, « n’oubliez pas de faire blanchir les chemises de ces messieurs. Nous les reprendrons à votre retour à Madrid. » Le jeune homme qui me racontait ce vol, dont il avait été la victime, m’avouait qu’il avait plutôt pardonné aux voleurs l’enlèvement de ses chemises que leurs méchantes plaisanteries.

À différentes époques, le gouvernement espagnol s’est occupé sérieusement de purger les grandes routes des voleurs qui, depuis un temps immémorial, sont en possession de les parcourir. Ses efforts n’ont jamais pu avoir des résultats décisifs. Une bande a été détruite, mais une autre s’est formée aussitôt. Quelquefois un capitaine général est parvenu à force de soins à chasser tous les voleurs de son gouvernement, mais alors les provinces voisines en ont regorgé.

La nature du pays, hérissé de montagnes, sans routes frayées, rend bien difficile l’entière destruction des brigands. En Espagne, comme dans la Vendée, il y a un grand nombre de métairies isolées, aldeas, éloignées de plusieurs milles de tout endroit habité. En garnisonnant toutes ces métairies, tous les petits hameaux, on obligerait promptement les voleurs à se livrer à la justice, sous peine de mourir de faim ; mais où trouver assez d’argent, assez de soldats ?

Les propriétaires des aldeas sont intéressés, on le sent, à conserver de bons rapports avec les brigands, dont la vengeance est redoutable. D’un autre côté, ceux-ci, qui comptent sur eux pour leur subsistance, les ménagent, leur payent bien les objets dont ils ont besoin, et quelquefois même les associent au partage du butin. Il faut encore ajouter que la profession de voleur n’est point regardée généralement comme déshonorante. Voler sur les grandes routes, aux yeux de bien des gens, c’est faire de l’opposition, c’est protester contre des lois tyranniques. Or l’homme qui, n’ayant qu’un fusil, se sent assez de hardiesse pour jeter le défi à un gouvernement, c’est un héros que les hommes respectent et que les femmes admirent. Il est glorieux, certes, de pouvoir s’écrier, comme dans la vieille romance :

A todos los desafio, Pues á nadie tengo miedo ! Un voleur commence en général par être contrebandier. Son commerce est troublé par les employés de la douane. C’est une injustice criante pour les neuf dixièmes de la population que l’on tourmente un galant homme qui vend à bon compte de meilleurs cigares que ceux du roi, qui rapporte aux femmes des soieries, des marchandises anglaises et tout le commérage de dix lieues à la ronde. Qu’un douanier vienne à tuer ou à prendre son cheval, voilà le contrebandier ruiné ; il a d’ailleurs une vengeance à exercer : il se fait voleur. — On demande ce qu’est devenu un beau garçon qu’on a remarqué quelques mois auparavant et qui était le coq de son village ? « Hélas ! » répond une femme, « on l’a obligé de se jeter dans la montagne. Ce n’est pas sa faute, pauvre garçon ! il était si doux ! Dieu le protège ! » Les bonnes âmes rendent le gouvernement responsable de tous les désordres commis par les voleurs. C’est lui, dit-on, qui pousse à bout les pauvres gens qui ne demandent qu’à rester tranquilles et à vivre de leur métier.

Le modèle du brigand espagnol, le prototype du héros de grand chemin, le Robin Hood, le Roque Guinar de notre temps, c’est le fameux Jose Maria, surnommé el Tempranito, le Matinal. C’est l’homme dont on parle le plus de Madrid à Séville et de Séville à Malaga. Beau, brave, courtois autant qu’un voleur peut l’être, tel est Jose Maria. S’il arrête une diligence, il donne la main aux dames pour descendre et prend soin qu’elles soient commodément assises à l’ombre, car c’est de jour que se font la plupart de ses exploits. Jamais un juron, jamais un mot grossier ; au contraire, des égards presque respectueux et une politesse naturelle qui ne se dément jamais. Ôte-t-il une bague de la main d’une femme : « Ah ! madame, » dit-il, « une aussi belle main n’a pas besoin d’ornements. » Et tout en faisant glisser la bague hors du doigt, il baise la main d’un air à faire croire, suivant l’expression d’une dame espagnole, que le baiser avait pour lui plus de prix que la bague. La bague, il la prenait comme par distraction ; mais le baiser, au contraire, il le faisait durer longtemps. On m’a assuré qu’il laisse toujours aux voyageurs assez d’argent pour arriver à la ville la plus proche, et que jamais il n’a refusé à personne la permission de garder un bijou que des souvenirs rendaient précieux.

On m’a dépeint Jose Maria comme un grand jeune homme de vingt-cinq à trente ans, bien fait, la physionomie ouverte et riante, des dents blanches comme des perles et des yeux remarquablement expressifs. Il porte ordinairement un costume de majo d’une très-grande richesse. Son linge est toujours éclatant de blancheur, et ses mains feraient honneur à un élégant de Paris ou de Londres.

Il n’y a guère que cinq ou six ans qu’il court les grands chemins. Il était destiné par ses parents à l’Église, et il étudiait la théologie à l’université de Grenade ; mais sa vocation n’était pas fort grande, comme on va le voir, car il s’introduisait la nuit chez une demoiselle de bonne famille… L’amour fait, dit-on, excuser bien des choses… ; mais on parle de violence, d’un domestique blessé…, je n’ai jamais pu tirer cette histoire au clair. Le père fit grand bruit, et un procès criminel fut commencé. Jose Maria fut obligé de prendre la fuite et de s’exiler à Gibraltar. Là, comme l’argent lui manquait, il fit marché avec un négociant anglais pour introduire en contrebande une forte partie de marchandises prohibées. Il fut trahi par un homme à qui il avait fait confidence de son projet. Les douaniers surent la route qu’il devait tenir et s’embusquèrent sur son passage. Tous les mulets qu’il conduisait furent pris, mais il ne les abandonna qu’après un combat acharné dans lequel il tua ou blessa plusieurs douaniers. Dès ce moment, il n’eut plus d’autre ressource que de rançonner les voyageurs.

Un bonheur extraordinaire l’a constamment accompagné jusqu’à ce jour. Sa tête est mise à prix, son signalement est affiché à la porte de toutes les villes, avec promesse de huit mille réaux à celui qui le livrera mort ou vif, fût-il un de ses complices. Pourtant Jose Maria continue impunément son dangereux métier, et ses courses s’étendent depuis les frontières du Portugal jusqu’au royaume de Murcie. Sa bande n’est pas nombreuse, mais elle est composée d’hommes dont la fidélité et la résolution sont depuis longtemps éprouvées. Un jour, à la tête d’une douzaine d’hommes de son choix, il surprit à la venta de Gazin soixante-dix volontaires royalistes envoyés à sa poursuite, et les désarma tous. On le vit ensuite regagner les montagnes à pas lents, chassant devant lui deux mulets chargés des soixante-dix escopettes qu’il emportait comme pour en faire un trophée.

On conte des merveilles de son adresse à tirer à balle. Sur un cheval lancé au galop, il touche un tronc d’olivier à cent cinquante pas. Le trait suivant fera connaître à la fois son adresse et sa générosité.

Un capitaine Castro, officier rempli de courage et d’activité, qui poursuit, dit-on, les voleurs, autant pour satisfaire une vengeance personnelle que pour remplir son devoir de militaire, apprit par un de ses espions que Jose Maria se trouverait tel jour dans une aldea écartée où il avait une maîtresse. Castro, au jour indiqué, monte à cheval, et, pour ne pas éveiller les soupçons en mettant trop de monde en campagne, il ne prend avec lui que quatre lanciers. Quelques précautions qu’il mît en usage pour cacher sa marche, il ne put si bien faire que Jose Maria n’en fût instruit. Au moment où Castro, après avoir passé une gorge profonde, entrait dans la vallée où était située l’aldea de la maîtresse de son ennemi, douze cavaliers bien montés paraissent tout à coup sur son flanc, et beaucoup plus près que lui de la gorge par où seulement il pouvait faire sa retraite. Les lanciers se crurent perdus. Un homme monté sur un cheval bai se détache au galop de la troupe des voleurs, et arrête son cheval tout court à cent pas de Castro. — « On ne surprend pas Jose Maria, » s’écrie-t-il. « Capitaine Castro, que vous ai-je fait pour que vous vouliez me livrer à la justice ? Je pourrais vous tuer ; mais les hommes de cœur sont devenus rares, et je vous donne la vie. Voici un souvenir qui vous apprendra à m’éviter. À votre schako ! » En parlant ainsi il l’ajuste, et d’une balle il traverse le haut du schako du capitaine. Aussitôt il tourna bride et disparut avec ses gens.

Voici un autre exemple de sa courtoisie.

On célébrait une noce dans une métairie des environs d’Andujar. Les mariés avaient déjà reçu les compliments de leurs amis, et l’on allait se mettre à table sous un grand figuier devant la porte de la maison ; chacun était en disposition de bien faire, et les émanations des jasmins et des orangers en fleur se mêlaient agréablement aux parfums plus substantiels s’exhalant de plusieurs plats qui faisaient plier la table sous leur poids. Tout d’un coup parut un homme à cheval, sortant d’un bouquet de bois à portée de pistolet de la maison. L’inconnu sauta lestement à terre, salua les convives de la main, et conduisit son cheval à l’écurie. On n’attendait personne, mais en Espagne tout passant est bien venu à partager un repas de fête. D’ailleurs l’étranger, par ses habillements, paraissait être un homme d’importance. Le marié se détacha aussitôt pour l’inviter à dîner.

Pendant qu’on se demandait tout bas quel était cet étranger, le notaire d’Andujar, qui assistait à la noce, était devenu pâle comme la mort. Il essayait de se lever de la chaise qu’il occupait auprès de la mariée ; mais ses genoux pliaient sous lui, et ses jambes ne pouvaient plus le supporter. Un des convives, soupçonné depuis longtemps de s’occuper de contrebande, s’approcha de la mariée : « C’est Jose Maria, » dit-il ; « je me trompe fort, ou il vient ici pour faire quelque malheur (para hacer una muerte). C’est au notaire qu’il en veut. — Mais que faire ? Le faire échapper ? — Impossible, Jose Maria l’aurait bientôt rejoint. — Arrêter le brigand ? — Mais sa bande est sans doute aux environs ; d’ailleurs il porte des pistolets à sa ceinture et son poignard ne le quitte jamais. — Mais, monsieur le notaire, que lui avez-vous donc fait ? — « Hélas ! rien, absolument rien ! » — Quelqu’un murmura tout bas que le notaire avait dit à son fermier, deux mois auparavant, que si Jose Maria venait jamais lui demander à boire, il devrait mettre un gros d’arsenic dans son vin.

On délibérait encore sans entamer la olla, quand l’inconnu reparut suivi du marié. Plus de doute, c’était Jose Maria. Il jeta en passant un coup d’œil de tigre au notaire, qui se mit à trembler comme s’il avait eu le frisson de la fièvre ; puis il salua la mariée avec grâce, et lui demanda la permission de danser à sa noce. — Elle n’eut garde de refuser ou de lui faire mauvaise mine. Jose Maria prit aussitôt un tabouret de liège, l’approcha de la table, et s’assit sans façon à côté de la mariée, entre elle et le notaire, qui paraissait à tout moment sur le point de s’évanouir.

On commença à manger. Jose Maria était rempli d’attentions et de petits soins pour sa voisine. Lorsqu’on servit du vin d’extra, la mariée, prenant un verre de Montilla (qui vaut mieux que le Xerez, selon moi), le toucha de ses lèvres, et le présenta ensuite au bandit. C’est une politesse que l’on fait à table aux personnes que l’on estime. Cela s’appelle una fineza. Malheureusement cet usage se perd dans la bonne compagnie, aussi empressée ici qu’ailleurs de se dépouiller de toutes les coutumes nationales.

Jose Maria prit le verre, remercia avec effusion, et déclara à la mariée qu’il la priait de le tenir pour son serviteur, et qu’il ferait avec joie tout ce qu’elle voudrait bien lui commander.

Alors celle-ci, toute tremblante et se penchant timidement à l’oreille de son terrible voisin : « Accordez-moi une grâce, » dit-elle. — « Mille ! » s’écria Jose Maria.

— « Oubliez, je vous en conjure, les mauvais vouloirs que vous avez peut-être apportés ici. Promettez-moi que pour l’amour de moi vous pardonnerez à vos ennemis, et qu’il n’y aura pas de scandale à ma noce.

— « Notaire ! » dit Jose Maria se tournant vers l’homme de loi tremblant, « remerciez madame ; sans elle, je vous aurais tué avant que vous eussiez digéré votre dîner. N’avez plus peur, je ne vous ferai plus de mal. » Et, lui versant un verre de vin, il ajouta avec un sourire un peu méchant : « Allons, notaire, à ma santé : ce vin est bon, il n’est pas empoisonné. » Le malheureux notaire croyait avaler un cent d’épingles. « Allons, enfants ! » s’écria le voleur, de la gaîté ! (vaya de broma) vive la mariée ! » Et, se levant avec vivacité, il courut chercher une guitare et se mit à improviser un couplet en l’honneur des nouveaux époux.

Bref, pendant le reste du dîner et le bal qui le suivit, il se rendit tellement aimable, que les femmes avaient les larmes aux yeux en pensant qu’un aussi charmant garçon finirait peut-être un jour à la potence. Il dansa, il chanta, il se fit tout à tous. Vers minuit, une petite fille de douze ans, à demi vêtue de mauvaises guenilles, s’approcha de Jose Maria, et lui dit quelques mots dans l’argot des bohémiens. Jose Maria tressaillit : il courut à l’écurie, d’où il revint bientôt emmenant son bon cheval. Puis s’avançant vers la mariée, un bras passé dans la bride : « Adieu, » dit-il, « enfant de mon âme (hija de mi alma), jamais je n’oublierai les moments que j’ai passés auprès de vous. Ce sont les plus heureux que j’aie vus depuis bien des années. Soyez assez bonne pour accepter cette bagatelle d’un pauvre diable qui voudrait avoir une mine à vous offrir. » Il lui présentait en même temps une jolie bague.

— « Jose Maria, » s’écria la mariée, « tant qu’il y aura un pain dans cette maison, la moitié vous appartiendra. »

Le voleur serra la main à tous les convives, celle même du notaire, embrassa toutes les femmes ; puis, sautant lestement en selle, il regagna ses montagnes. Alors seulement le notaire respira librement. Une demi-heure après arriva un détachement de miquelets, mais personne n’avait vu l’homme qu’ils cherchaient.

Le peuple espagnol, qui sait par cœur les romances des Douze Pairs, qui chante les exploits de Renaud de Montauban, doit nécessairement s’intéresser beaucoup au seul homme qui, dans un temps aussi prosaïque que le nôtre, fait revivre les vertus chevaleresques des anciens preux. Un autre motif contribue encore à augmenter la popularité de Jose Maria. Il est extrêmement généreux. L’argent ne lui coûte guère à gagner, et il le dépense facilement avec les malheureux. Jamais, dit-on, un pauvre ne s’est adressé à lui sans en recevoir une aumône abondante.

Un muletier me racontait qu’ayant perdu un mulet qui faisait toute sa fortune, il était sur le point de se jeter la tête la première dans le Guadalquivir, quand une boîte contenant six onces d’or fut remise à sa femme par un inconnu. Il ne doutait pas que ce ne fût un présent de Jose Maria, à qui il avait indiqué un gué un jour qu’il était poursuivi de près par les miquelets.

Je finirai cette longue lettre par un autre trait de la bienfaisance de mon héros.

Certain pauvre colporteur des environs de Campillo de Arenas conduisait à la ville une charge de vinaigre. Ce vinaigre était contenu dans des outres, suivant l’usage du pays, et porté par un âne maigre, tout pelé, à moitié mort de faim. Dans un étroit sentier, un étranger, qu’à son costume on aurait pris pour un chasseur, rencontre le vinaigrier ; et d’abord qu’il voit l’âne, il éclate de rire. « Quelle haridelle as-tu là, camarade ? » s’écrie-t-il. « Sommes-nous en carnaval pour la promener de la sorte ? » Et les rires ne cessaient pas.

— « Monsieur, » répondit tristement l’ânier piqué au vif, « cette bête, toute laide qu’elle est, me gagne encore mon pain. Je suis un malheureux, moi, et je n’ai pas d’argent pour en acheter une autre. »

— « Comment ! » s’écria le rieur, « c’est cette hideuse bourrique qui t’empêche de mourir de faim ? mais elle sera crevée avant une semaine. — Tiens, continua-t-il en lui présentant un sac assez lourd, il y a chez le vieux Herrera un beau mulet à vendre ; il en veut 1,500 réaux, les voici. Achète ce mulet dès aujourd’hui, pas plus tard, et ne marchande pas. Si demain je te trouve par les chemins avec cette effroyable bourrique, aussi vrai qu’on me nomme Jose Maria, je vous jetterai tous les deux dans un précipice. » L’ânier resté seul, le sac à la main, croyait rêver. Les 1,500 réaux étaient bien comptés. Il savait ce que valait un serment de Jose Maria, et se rendit aussitôt chez Herrera, où il se hâta d’échanger ses réaux contre un beau mulet.

La nuit suivante Herrera est éveillé en sursaut. Deux hommes lui présentaient un poignard et une lanterne sourde à la figure. — « Allons, vite ton argent ! » — « Hélas ! mes bons seigneurs, je n’ai pas un quarto chez moi. » — « Tu mens ; tu as vendu hier un mulet 1,500 réaux que t’a payés un tel de Campillo. » Ils avaient des arguments tellement irrésistibles, que les 1,500 réaux furent bientôt donnés, ou, si l’on veut, rendus.

P. S. Jose Maria est mort depuis plusieurs années. — En 1833, à l’occasion de la prestation de serment à la jeune reine Isabelle, le roi Ferdinand accorda une amnistie générale, dont le célèbre bandit voulut bien profiter. Le gouvernement lui fit même une pension de deux réaux par jour pour qu’il se tînt tranquille. Comme cette somme n’était pas suffisante pour les besoins d’un homme qui avait beaucoup de vices élégants, il fut obligé d’accepter une place que lui offrit l’administration des diligences. Il devint escopetero, et se chargea de faire respecter les voitures qu’il avait si souvent dévalisées. Tout alla bien pendant quelque temps : ses anciens camarades le craignaient ou le ménageaient. Mais un jour quelques bandits plus résolus arrêtèrent la diligence de Séville, bien qu’elle portât Jose Maria. Du haut de l’impériale il les harangua ; et l’ascendant qu’il avait sur ses anciens complices était tel, qu’ils paraissaient disposés à se retirer sans violence, lorsque le chef des voleurs, connu sous le nom du Bohémien (el Gitano), autrefois lieutenant de Jose Maria, lui tira un coup de fusil à bout portant et le tua sur la place.

1842.

Fin.

MATEO FALCONE.

1829

En sortant de Porto-Vecchio et se dirigeant vers l’intérieur de l’île, on voit le terrain s’élever assez rapidement, et après trois heures de marche par des sentiers tortueux, obstrués par de gros quartiers de rocs, et quelquefois coupés par des ravins, on se trouve sur le bord d’un mâquis très-étendu. Le mâquis est la patrie des bergers corses et de quiconque s’est brouillé avec la justice. Il faut savoir que le laboureur corse, pour s’épargner la peine de fumer son champ, met le feu à une certaine étendue de bois : tant pis si la flamme se répand plus loin que besoin n’est, arrive que pourra ; on est sûr d’avoir une bonne récolte en semant sur cette terre fertilisée par les cendres des arbres qu’elle portait. Les épis enlevés, car on laisse la paille, qui donnerait de la peine à recueillir, les racines qui sont, restées en terre sans se consumer poussent au printemps suivant des cépées très-épaisses, qui en peu d’années parviennent à une hauteur de sept ou huit pieds. C’est cette manière de taillis fourré que l’on nomme mâquis. Différentes espèces d’arbres et d’arbrisseaux le composent, mêlés et confondus comme il plaît à Dieu. Ce n’est que la hache à la main que l’homme s’y ouvrirait un passage, et l’on voit des mâquis si épais et si touffus, que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.

Si vous avez tué un homme, allez dans le mâquis de Porto-Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles ; n’oubliez pas un manteau bien garni d’un capuchon, qui sert de couverture et de matelas. Les bergers vous donnent du lait, du fromage et des châtaignes ; et vous n’aurez rien à craindre de la justice ou des parents du mort, si ce n’est quand il vous faudra descendre à la ville pour y renouveler vos munitions.

Mateo Falcone, quand j’étais en Corse en 18…, avait sa maison à une demi-lieue de ce mâquis. C’était un homme assez riche pour le pays ; vivant noblement, c’est-à-dire sans rien faire, du produit de ses troupeaux, que des bergers, espèces de nomades, menaient paître çà et là sur les montagnes. Lorsque je le vis, deux années après l’événement que je vais raconter il me parut âgé de cinquante ans tout au plus. Figurez-vous un homme petit, mais robuste, avec des cheveux crépus, noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux grands et vifs, et un teint couleur de revers de bottes. Son habileté au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans son pays, où il y a tant de bons tireurs. Par exemple, Mateo n’aurait jamais tiré sur un mouflon avec des chevrotines, mais, à cent vingt pas, il l’abattait d’une balle dans la tête ou dans l’épaule, à son choix. La nuit, il se servait de ses armes aussi facilement que le jour, et l’on m’a cité de lui ce trait d’adresse qui paraîtra peut-être incroyable à qui n’a pas voyagé en Corse. À quatre-vingts pas, on plaçait une chandelle allumée derrière un transparent de papier large comme une assiette. Il mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout d’une minute dans l’obscurité la plus complète, il tirait et perçait le transparent trois fois sur quatre.

Avec un mérite aussi transcendant, Mateo Falcone s’était attiré une grande réputation. On le disait aussi bon ami que dangereux ennemi : d’ailleurs serviable et faisant l’aumône, il vivait en paix avec tout le monde dans le district de Porto-Vecchio. Mais on contait de lui qu’à Corte, où il avait pris femme, il s’était débarrassé fort vigoureusement d’un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre qu’en amour : du moins on attribuait à Mateo certain coup de fusil qui surprit ce rival comme il était à se raser devant un petit miroir pendu à sa fenêtre. L’affaire assoupie, Mateo se maria. Sa femme Giuseppa lui avait donné d’abord trois filles (dont il enrageait), et enfin un fils, qu’il nomma Fortunato : c’était l’espoir de sa famille, l’héritier du nom. Les filles étaient bien mariées : leur père pouvait compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres. Le fils n’avait que dix ans, mais il annonçait déjà d’heureuses dispositions.

Un certain jour d’automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du mâquis. Le petit Fortunato voulait l’accompagner, mais la clairière était trop loin ; d’ailleurs, il fallait bien que quelqu’un restât pour garder la maison ; le père refusa donc : on verra s’il n’eut pas lieu de s’en repentir.

Il était absent depuis quelques heures et le petit Fortunato était tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues, et pensant que, le dimanche prochain, il irait dîner à la ville, chez son oncle le caporale, quand il fut soudainement interrompu dans ses méditations par l’explosion d’une arme à feu. Il se leva, et se tourna du côté de la plaine d’où partait ce bruit. D’autres coups de fusil se succédèrent, tirés à intervalles inégaux, et toujours de plus en plus rapprochés ; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison de Mateo parut un homme coiffé d’un bonnet pointu comme en portent les montagnards, barbu, couvert de haillons, et se traînant avec peine en s’appuyant sur son fusil. Il venait de recevoir un coup de feu dans la cuisse.

Cet homme était un bandit, qui, étant parti de nuit pour aller chercher de la poudre à la ville, était tombé en route dans une embuscade de voltigeurs corses. Après une vigoureuse défense, il était parvenu à faire sa retraite, vivement poursuivi et tiraillant de rocher en rocher. Mais il avait peu d’avance sur les soldats et sa blessure le mettait hors d’état de gagner le mâquis avant d’être rejoint.

Il s’approcha de Fortunato et lui dit :

— Tu es le fils de Mateo Falcone ?

— Oui.

— Moi, je suis Gianetto Sanpiero. Je suis poursuivi par les collets jaunes. Cache-moi, car je ne puis aller plus loin.

— Et que dira mon père si je te cache sans sa permission ?

— Il dira que tu as bien fait.

— Qui sait ?

— Cache-moi vite. Ils viennent.

— Attends que mon père soit revenu.

— Que j’attende ? malédiction ! Ils seront ici dans cinq minutes. Allons, cache-moi, ou je te tue.

Fortunato lui répondit avec le plus grand sang-froid :

— Ton fusil est déchargé, et il n’y a plus de cartouches dans ta carchera.

— J’ai mon stylet.

— Mais courras-tu aussi vite que moi ? — Il fit un saut, et se mit hors d’atteinte.

— Tu n’es pas le fils de Mateo Falcone ! Me laisseras-tu donc arrêter devant ta maison ?

L’enfant parut touché.

— Que me donneras-tu si je te cache ? dit-il en se rapprochant.

Le bandit fouilla dans une poche de cuir qui pendait à sa ceinture, et il en tira une pièce de cinq francs qu’il avait réservée sans doute pour acheter de la poudre. Fortunato sourit à la vue de la pièce d’argent ; il s’en saisit, et dit à Gianetto : Ne crains rien.

Aussitôt il fit un grand trou dans un tas de foin placé auprès de la maison. Gianetto s’y blottit, et l’enfant le recouvrit de manière à lui laisser un peu d’air pour respirer, sans qu’il fût possible cependant de soupçonner que ce foin cachât un homme. Il s’avisa, de plus, d’une finesse de sauvage assez ingénieuse. Il alla prendre une chatte et ses petits, et les établit sur le tas de foin pour faire croire qu’il n’avait pas été remué depuis peu. Ensuite, remarquant des traces de sang sur le sentier près de la maison, il les couvrit de poussière avec soin, et, cela fait, il se recoucha au soleil avec la plus grande tranquillité.

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