Colomba (page 27)

Prosper Mérimée · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Colomba et autres contes et nouvelles · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Un soir, passant par hasard sur la place du Marché, j’avais vu des ouvriers occupés à élever aux flambeaux des solives bizarrement agencées, formant à peu près un Π. Des soldats en cercle autour d’eux repoussaient les curieux. Voici pour quelle raison. La potence (car c’en était une) est élevée par corvée, et les ouvriers mis en réquisition ne peuvent, sans se rendre coupables de rébellion, se refuser à ce service. Par une espèce de compensation, l’autorité prend soin qu’ils remplissent leur tâche, que l’opinion publique rend presque déshonorante, à peu près en secret. Pour cela on les entoure de soldats qui écartent la foule, et ils ne travaillent que la nuit : de manière qu’il n’est pas possible de les reconnaître, et qu’ils ne risquent pas, le lendemain, d’être appelés charpentiers de potence.

À Valence, c’est une vieille tour gothique qui sert de prison. Son architecture est assez belle, surtout la façade, qui donne sur la rivière. Elle est située a l’une des extrémités de la ville, et c’est une de ses principales portes. On l’appelle la Puerta de los Serranos. Du haut de la plate-forme on découvre le cours du Guadalaviar, les cinq ponts qui le traversent, les promenades de Valence et la riante campagne qui l’entoure. C’est un assez triste plaisir que de voir les champs quand on est enfermé entre quatre murailles ; mais enfin c’est un plaisir, et il faut savoir gré au geôlier qui permet aux détenus de monter sur cette plate-forme. Pour des prisonniers la plus petite jouissance a du prix.

C’est de cette prison que devait sortir le condamné pour se rendre, à travers les rues les plus fréquentées de la ville, monté sur un âne, à la place du Marché, où il quitterait ce monde.

Je me suis trouvé de bonne heure devant la Puerta de los Serranos, avec un de mes amis espagnols qui avait la bonté de m’accompagner. Je m’attendais à trouver une foule considérable rassemblée dès le matin ; mais je m’étais trompé. Les artisans travaillaient tranquillement dans leurs boutiques, les paysans sortaient de la ville après avoir vendu leurs légumes. Rien n’annonçait que quelque chose d’extraordinaire allait se passer, si ce n’est une douzaine de dragons rangés auprès de la porte de la prison. Le peu d’empressement des Valenciens à voir des exécutions ne doit pas être attribué, je crois, à un excès de sensibilité. Je ne sais pas non plus si je dois penser, comme mon guide, qu’ils sont tellement blasés sur ce spectacle, qu’il n’a plus d’attrait pour eux. Peut-être cette indifférence vient-elle des habitudes laborieuses du peuple de Valence. L’amour du travail et du gain le distingue non-seulement parmi toutes les populations de l’Espagne, mais encore parmi celles de l’Europe.

À onze heures la porte de la prison s’est ouverte. Aussitôt s’est présentée une assez nombreuse procession de franciscains. Elle était précédée d’un grand crucifix porté par un pénitent escorté de deux acolytes, chacun avec une lanterne emmanchée au bout d’un grand bâton. Le crucifix, de grandeur naturelle, était de carton peint avec un talent d’imitation extraordinaire. Les Espagnols, qui cherchent à faire la religion terrible, excellent à rendre les blessures, les contusions, les traces des tortures endurées par leurs martyrs. Sur ce crucifix, qui devait figurer à un supplice, on n’avait pas épargné le sang, la sanie, les tumeurs livides. C’était la plus hideuse pièce d’anatomie qu’on pût voir. Le porteur de cette horrible figure s’est arrêté devant la porte. Les soldats s’étaient un peu rapprochés. Une centaine de curieux à peu près étaient groupés derrière, assez près pour ne rien perdre de ce qui allait se faire et se dire, lorsque le condamné a paru accompagné de son confesseur.

Jamais je n’oublierai la figure de cet homme. Il était très-grand et très-maigre, et paraissait âgé de trente ans. Son front était élevé, ses cheveux épais, noirs comme du jais et droits comme les crins d’une brosse. Ses yeux, grands, mais enfoncés dans sa tête, semblaient flamboyants. Il était pieds nus, habillé d’une longue robe noire sur laquelle on avait cousu à la place du cœur une croix bleue et rouge. C’est l’insigne de la confrérie des Agonisants. Le collet de sa chemise, plissé comme une fraise, tombait sur ses épaules et sa poitrine. Une corde menue, blanchâtre, qui se distinguait parfaitement sur l’étoffe noire de sa robe, faisait plusieurs fois le tour de son corps, et par des nœuds compliqués lui attachait les bras et les mains dans la position qu’on prend en priant. Entre ses mains il tenait un petit crucifix et une image de la Vierge. Son confesseur était gros, court, replet, haut en couleur, ayant l’air d’un bon homme, mais d’un homme qui depuis longtemps fait ce métier-là, et qui en a vu bien d’autres.

Derrière le condamné se tenait un homme pâle, faible et grêle, d’une physionomie douce et timide. Il avait une veste brune avec la culotte et les bas noirs. Je l’aurais pris pour un notaire ou un alguazil en négligé, s’il n’avait eu sur la tête un chapeau gris à grands bords, comme en portent les picadors aux combats de taureaux. À la vue du crucifix il ôta ce chapeau avec respect, et je remarquai alors une petite échelle en ivoire fixée sur la forme comme une cocarde. C’était l’exécuteur des hautes-œuvres.

En mettant la tête hors de la porte, le condamné, qui avait été obligé de se courber pour passer sous le guichet, se redressa de toute sa hauteur, ouvrit les yeux d’une grandeur démesurée, embrassa la foule d’un regard rapide, et respira profondément. Il me sembla qu’il humait l’air avec plaisir, comme celui qui a été longtemps renfermé dans un cachot étroit et étouffant. Son expression était étrange : ce n’était point de la peur, mais de l’inquiétude. Il paraissait résigné. Point de morgue ni d’affectation de courage. Je me dis qu’en pareille occasion je voudrais faire une aussi bonne contenance.

Son confesseur lui dit de se mettre à genoux devant le crucifix ; il obéit et baisa les pieds de cette hideuse image. En ce moment tous les assistants étaient émus et gardaient un profond silence. Le confesseur, s’en apercevant, leva les mains pour les dégager de ses longues manches qui l’auraient gêné dans ses mouvements oratoires, et commença à débiter un discours, qui lui avait probablement servi plus d’une fois, d’une voix forte et accentuée, mais pourtant monotone par la répétition périodique des mêmes intonations. Il prononçait chaque mot clairement ; son accent était pur, et il s’exprimait en bon castillan, que le condamné n’entendait peut-être que très-imparfaitement. Il commençait chaque phrase d’un ton de voix glapissant, et s’élevait au fausset, mais il finissait sur un ton grave et bas.

En substance, il disait au condamné, qu’il appelait son frère : « Vous avez bien mérité la mort ; on a même été indulgent pour vous en ne vous condamnant qu’à la potence, car vos crimes sont énormes. » Ici il dit un mot des meurtres commis, mais il s’étendit longuement sur l’irréligion dans laquelle le pénitent avait passé sa jeunesse, et qui seule l’avait poussé à sa perte. Puis, s’animant par degrés : « Mais qu’est-ce que le supplice justement mérité que vous allez endurer, comparé avec les souffrances inouïes que votre divin Sauveur a endurées pour vous ? Regardez ce sang, ces plaies, etc. » Détail très-long de toutes les douleurs de la Passion, décrites avec toute l’exagération que comporte la langue espagnole, et commentées au moyen de la vilaine statue dont je vous ai parlé. La péroraison valait mieux que l’exorde. Il disait, mais trop longuement, que la miséricorde de Dieu était infinie, et qu’un repentir véritable pouvait désarmer sa juste colère.

Le condamné se leva, regarda le prêtre d’un air un peu farouche et lui dit : « Mon père, il suffisait de me dire que je vais à la gloire ; marchons. »

Le confesseur rentra dans la prison fort satisfait de son discours. Deux franciscains prirent sa place auprès du condamné, et ne devaient l’abandonner qu’au dernier moment.

D’abord on l’étendit sur une natte que le bourreau tira à lui quelque peu, mais sans violence, et comme d’un accord tacite entre le patient et l’exécuteur. C’est une pure cérémonie, afin de paraître exécuter à la lettre la sentence qui porte : « Pendu après avoir été traîné sur la claie. »

Cela fait, le malheureux fut guindé sur un âne que le bourreau conduisait par le licou. À ses côtés marchaient les deux franciscains, précédés de deux longues files de moines de cet ordre et de laïques faisant partie de la confrérie des Desamparados. Les bannières, les croix n’étaient pas oubliées. Derrière l’âne venaient un notaire et deux alguazils en habit noir à la française, culottes et bas de soie, l’épée au côté, et montés sur de mauvais bidets très-mal harnachés. Un piquet de cavalerie fermait la marche. Pendant que la procession s’avançait fort lentement, les moines chantaient des litanies d’une voix sourde, et des hommes en manteau circulaient autour du cortège, tendant des plats d’argent aux spectateurs, et demandant une aumône pour le pauvre malheureux (por el pobre). Cet argent sert à dire des messes pour le repos de son âme ; et, pour un bon catholique qu’on va pendre, ce doit être une consolation de voir les plats s’emplir assez rapidement de gros sous. Tout le monde donne. Impie comme je suis, je donnai mon offrande avec un sentiment de respect.

En vérité j’aime ces cérémonies catholiques, et je voudrais y croire. Dans cette occasion, elles ont l’avantage de frapper la foule infiniment plus que notre charrette, nos gendarmes, et ce cortège mesquin et ignoble qui accompagne en France les exécutions. Ensuite, et c’est pour cela surtout que j’aime ces croix et ces processions, elles doivent contribuer puissamment à adoucir les derniers moments d’un condamné. Cette pompe lugubre flatte d’abord sa vanité, ce sentiment qui meurt en nous le dernier. Puis ces moines qu’il révère depuis son enfance et qui prient pour lui, les chants, la voix des hommes qui quêtent pour qu’on lui dise des messes, tout cela doit l’étourdir, le distraire, l’empêcher de réfléchir sur le sort qui l’attend. Tourne-t-il la tête à droite, le franciscain de ce côté lui parle de l’infinie miséricorde de Dieu. À gauche, un autre franciscain est tout prêt à lui vanter la puissante intercession de monseigneur saint François. Il marche au supplice comme un conscrit entre deux officiers qui le surveillent et l’exhortent. Il n’a pas un instant de repos, s’écriera le philosophe. Tant mieux. L’agitation continuelle où on le tient l’empêche de se livrer à ses pensées, qui le tourmenteraient bien davantage.

J’ai compris alors pourquoi les moines, et surtout ceux des ordres mendiants, exercent tant d’influence sur le bas peuple. N’en déplaise aux libéraux intolérants, ils sont en réalité l’appui et la consolation des malheureux, depuis leur naissance jusqu’à leur mort. Quelle horrible corvée, par exemple, que celle-ci, entretenir pendant trois jours un homme qu’on va faire mourir ! Je crois que, si j’avais le malheur d’être pendu, je ne serais pas fâché d’avoir deux franciscains pour causer avec moi.

La route que suivait la procession était très-tortueuse, afin de passer par les rues les plus larges. Je pris avec mon guide un chemin plus direct, afin de me trouver encore une fois sur le passage du condamné. Je remarquai que dans l’intervalle de temps qui s’était écoulé entre sa sortie de la prison et son arrivée dans la rue où je le revoyais, sa taille s’était courbée considérablement. Il s’affaissait peu à peu ; sa tête tombait sur sa poitrine, comme si elle n’eût été soutenue que par la peau du cou. Pourtant je n’observais pas sur ses traits l’expression de la peur. Il regardait fixement l’image qu’il avait entre les mains ; et, s’il détournait les yeux, c’était pour les reporter sur les deux franciscains, qu’il paraissait écouter avec intérêt.

J’aurais dû me retirer alors ; mais on me pressa d’aller sur la grande place, de monter chez un marchand, où j’aurais toute liberté de regarder le supplice du haut d’un balcon, ou bien de me soustraire à ce spectacle en rentrant dans l’intérieur de l’appartement. J’allai donc.

La place était loin d’être remplie. Les marchandes de fruits et d’herbes ne s’étaient pas dérangées. On circulait partout facilement. La potence, surmontée des armes d’Aragon, était placée en face d’un élégant bâtiment moresque, la Bourse de la Soie (la Lonja de Seda). La place du Marché est longue. Les maisons qui la bordent sont petites quoique surchargées d’étages, et chaque rang de fenêtres a son balcon en fer. De loin on dirait de grandes cages. Un assez bon nombre de ces balcons n’étaient point garnis de spectateurs.

Sur celui où je devais prendre place je trouvai deux jeunes demoiselles de seize à dix-huit ans, commodément établies sur des chaises, et s’éventant de l’air du monde le plus dégagé. Toutes les deux étaient fort jolies, et à leurs robes de soie noire fort propres, à leurs souliers de satin et à leurs mantilles garnies de dentelles, je jugeai qu’elles devaient être les filles de quelque bourgeois aisé. Je fus confirmé dans cette opinion, parce que, bien qu’elles se servissent entre elles du dialecte valencien, elles entendaient et parlaient correctement l’espagnol.

Dans un coin de la place on avait élevé une petite chapelle. Cette chapelle et la potence, qui n’en était pas fort éloignée, étaient enfermées dans un grand carré formé par des volontaires royalistes et des troupes de ligne.

Les soldats ayant ouvert leurs rangs pour recevoir la procession, le condamné fut descendu de son âne et mené devant l’autel dont je viens de vous parler. Les moines l’entouraient ; il était à genoux, baisait souvent les marches de l’autel. J’ignore ce qu’on lui disait. Cependant le bourreau examinait sa corde, son échelle, et, cet examen fait, il s’approcha du patient toujours prosterné, lui mit la main sur l’épaule, et lui dit, suivant l’usage : « Frère, il est temps. »

Tous les moines, un seul excepté, l’avaient abandonné, et le bourreau était, à ce qu’il paraissait, mis en possession de sa victime. En le conduisant vers l’échelle (ou plutôt l’escalier de planches), il avait soin, avec son grand chapeau qu’il lui mettait devant les yeux, de lui cacher la vue de la potence ; mais le condamné semblait chercher à repousser le chapeau avec des coups de tête, voulant montrer qu’il avait bien le courage d’envisager l’instrument de son supplice.

Midi sonnait quand le bourreau montait à l’escalier fatal, tirant après lui le patient, qui ne montait qu’avec difficulté, parce qu’il allait à reculons. L’escalier est large, et n’a de rampe que d’un côté. Le moine était du côté de la rampe, le bourreau et le condamné montaient de l’autre. Le moine parlait continuellement et en faisant beaucoup de gestes. Arrivé au haut de l’escalier en même temps que l’exécuteur passait la corde autour du coup du patient avec une promptitude extraordinaire, on me dit que le moine lui faisait réciter le Credo. Puis, élevant la voix, il s’écria : « Mes frères, joignez vos prières à celles du pauvre pécheur. » J’entendis une voix douce prononcer à côté de moi avec émotion : Amen ! Je tournai la tête, et je vis une de mes jolies Valenciennes dont les joues étaient un peu plus colorées, et qui agitait son éventail précipitamment. Elle regardait avec beaucoup d’attention du côté de la potence. Je dirigeai mes yeux de ce côté : le moine descendait l’escalier, et le condamné était suspendu en l’air, le bourreau sur ses épaules, et son valet lui tirait les pieds.

P. S. Je ne sais si votre patriotisme me pardonnera ma partialité pour l’Espagne. Puisque nous en sommes sur le chapitre des supplices, je vous dirai que si j’aime mieux les exécutions espagnoles que les nôtres, je préfère aussi de beaucoup leurs galères à celles où nous envoyons chaque année environ douze cents coquins. Remarquez que je ne parle pas des presidios d’Afrique, que je n’ai pas vus. À Tolède, à Séville, à Grenade, à Cadix, j’ai vu un grand nombre de presidiarios (galériens) qui ne m’ont pas paru trop malheureux. Ils travaillaient à faire ou à réparer des routes. Ils étaient assez mal vêtus, mais leurs physionomies n’exprimaient point ce sombre désespoir que j’ai remarqué chez nos galériens. Ils mangeaient dans de grandes marmites un puchero semblable à celui des soldats qui les gardaient, et fumaient ensuite leur cigare à l’ombre. Mais surtout ce qui m’a plu, c’est que le peuple ici ne les repousse pas comme il fait en France. La raison en est simple : en France, tout homme qui a été aux galères a volé ou fait pis ; en Espagne, au contraire, de très-honnêtes gens, à différentes époques, ont été condamnés à y passer leur vie pour n’avoir pas eu des opinions conformes à celles de leurs gouvernants. Quoique le nombre de ces victimes politiques soit infiniment petit, cela suffit pourtant pour changer l’opinion à l’égard de tous les galériens. Il vaut mieux bien traiter un coquin que de manquer d’égards à un galant homme. Aussi on leur donne du feu pour allumer leurs cigares ; on les appelle mon ami, camarade. Leurs gardiens ne leur font pas sentir qu’ils sont des hommes d’une autre espèce.

Si cette lettre ne vous paraît pas énormément longue, je vous conterai une rencontre que j’ai faite il y a peu de temps, et qui vous montrera quelles sont les manières du peuple avec les presidiarios.

En quittant Grenade pour aller à Baylen, je rencontrai par le chemin un grand homme chaussé d’alpargates qui marchait d’un bon pas militaire. Il était suivi par un petit chien barbet. Ses habits étaient d’une forme singulière, et différents de ceux des paysans que j’avais rencontrés. Bien que mon cheval fût au trot, il me suivait sans peine, et il lia conversation avec moi. Nous devînmes bientôt bons amis. Mon guide lui disait Monsieur, Votre Grâce (Usted). Ils parlaient entre eux de monsieur un tel de Grenade, commandant le presidio, qu’ils connaissaient tous deux. L’heure du déjeuner venue, nous nous arrêtâmes devant une maison où nous trouvâmes du vin. L’homme au chien tira d’un sac un morceau de morue salée et me l’offrit. Je lui dis de joindre son déjeuner au mien, et nous mangeâmes tous les trois de bon appétit. Je dois vous avouer que nous buvions à la même bouteille, par la raison qu’il n’y avait pas de verre à une lieue aux environs. Je lui demandai pourquoi il s’était embarrassé d’un chien si jeune en voyage. Il me dit qu’il voyageait seulement pour ce chien, et que son commandant l’envoyait à Jaen le remettre à un de ses amis. Le voyant sans uniforme et l’entendant parler de commandant : « Vous êtes donc miquelet ? » lui dis-je. — « Non ; presidiario. » Je fus un peu surpris. « Comment ne l’avez-vous pas vu à son habit ? » demanda mon guide.

Au reste, les manières de cet homme, qui était un honnête muletier, ne changèrent pas le moins du monde. Il me donnait la bouteille d’abord, en ma qualité de caballero ; puis l’offrait au galérien, et buvait après lui ; enfin il le traitait avec toute la politesse que les gens du peuple ont entre eux en Espagne.

— « Pourquoi donc avez-vous été aux galères ? » demandai-je à mon compagnon de voyage.

— « Oh ! monsieur, pour un malheur. Je me suis trouvé à quelques morts. (Fue por una desgracia. Me hallé en unas muertes.) »

— « Comment diable ? »

— « Voici comment la chose se passa. J’étais miquelet. Avec une vingtaine de mes camarades, j’escortais un convoi de presidiarios de Valence. Sur le chemin, leurs amis voulurent les délivrer, et en même temps nos prisonniers se révoltèrent. Notre capitaine était bien embarrassé. Si les prisonniers étaient lâchés, il était responsable de tous les désordres qu’ils commettraient. Il prit son parti, et nous cria : « Feu sur les prisonniers ! » Nous tirâmes, et nous en tuâmes quinze, après quoi nous repoussâmes leurs camarades. Cela se passait du temps de cette fameuse constitution. Quand les Français sont revenus et qu’ils l’ont ôtée, on nous fit notre procès à nous autres miquelets, parce que parmi les presidiarios morts il y avait plusieurs messieurs (caballeros) royalistes que les constitutionnels avaient mis là. Notre capitaine était mort, et on s’en prit à nous. Mon temps va bientôt finir ; et comme mon commandant a confiance en moi parce que je me conduis bien, il m’envoie à Jaen pour remettre cette lettre et ce chien au commandant du presidio. »

Mon guide était royaliste, et il était évident que le galérien était constitutionnel ; cependant ils demeurèrent dans la meilleure intelligence. Quand nous nous remîmes en route, le barbet était si fatigué, que le galérien fut obligé de le porter sur son dos enveloppé dans sa veste. La conversation de cet homme m’amusait extrêmement ; de son côté, les cigares que je lui donnais, et le déjeuner qu’il avait partagé avec moi, me l’avaient tellement attaché, qu’il voulait me suivre jusqu’à Baylen. « La route n’est pas sûre, me disait-il ; je trouverai un fusil à Jaen chez un de mes amis ; et quand bien même nous rencontrerions une demi-douzaine de brigands, ils ne vous prendraient pas un mouchoir. » — « Mais, lui dis-je, si vous ne rentrez pas au presidio, vous risquez d’avoir une augmentation de temps, d’une année peut-être ? » — « Bah ! qu’importe ? Et puis vous me donnerez un certificat attestant que je vous ai accompagné. D’ailleurs je ne serais pas tranquille si je vous laissais aller tout seul par celle route-là… »

J’aurais consenti qu’il m’accompagnât s’il ne s’était pas brouillé avec mon guide. Voici à quelle occasion. Après avoir suivi, pendant près de huit lieues d’Espagne, nos chevaux, qui allaient au trot toutes les fois que le chemin le permettait, il s’avisa de dire qu’il les suivrait encore quand même ils prendraient le galop. Mon guide se moqua de lui. Nos chevaux n’étaient pas tout à fait des rosses ; nous avions un quart de lieue de plaine devant nous, et le galérien portait son chien sur son dos. Il fut mis au défi. Nous partîmes, mais ce diable d’homme avait véritablement des jambes de miquelet, et nos chevaux ne purent le dépasser. L’amour-propre de leur maître ne put jamais pardonner au presidiario l’affront qu’il lui avait fait. Il cessa de lui parler ; et arrivés que nous fûmes à Campillo de Arenas, il fit si bien, que le galérien, avec la discrétion qui caractérise l’Espagnol, comprit que sa présence était importune, et se retira.

III.

Madrid, novembre 1830.

Monsieur,

Me voici de retour à Madrid, après avoir parcouru pendant plusieurs mois, et dans tous les sens, l’Andalousie, cette terre classique des voleurs, sans en rencontrer un seul. J’en suis presque honteux. Je m’étais arrangé pour une attaque de voleurs, non pas pour me défendre, mais pour causer avec eux et les questionner bien poliment sur leur genre de vie. En regardant mon habit usé aux coudes et mon mince bagage, je regrette d’avoir manqué ces messieurs. Le plaisir de les voir n’était pas payé trop cher par la perte d’un léger porte-manteau.

Mais si je n’ai pas vu de voleurs, en revanche je n’ai pas entendu parler d’autre chose. Les postillons, les aubergistes vous racontent des histoires lamentables de voyageurs assassinés, de femmes enlevées, à chaque halte que l’on fait pour changer de mules. L’événement qu’on raconte s’est toujours passé la veille et sur la partie de la route que vous allez parcourir. Le voyageur qui ne connaît point encore l’Espagne, et qui n’a point eu le temps d’acquérir la sublime insouciance castillane, la flema castellana, quelque incrédule qu’il soit d’ailleurs, ne laisse pas de recevoir une certaine impression de tous ces récits. Le jour tombe, et avec beaucoup plus de rapidité que dans nos climats du nord ; ici le crépuscule ne dure qu’un moment : survient alors, surtout dans le voisinage des montagnes, un vent qui serait sans doute chaud à Paris, mais qui, par la comparaison que l’on en fait avec la chaleur brûlante du jour, vous paraît froid et désagréable. Pendant que vous vous enveloppez dans votre manteau, que vous enfoncez sur vos yeux votre bonnet de voyage, vous remarquez que les hommes de votre escorte (escopeteros) jettent l’amorce de leurs fusils sans la renouveler. Étonné de cette singulière manœuvre, vous en demandez la raison, et les braves qui vous accompagnent répondent, du haut de l’impériale où ils sont perchés, qu’ils ont bien tout le courage possible, mais qu’ils ne peuvent pas résister seuls à toute une bande de voleurs. « Si l’on est attaqué, nous n’aurons de quartier qu’en prouvant que nous n’avons jamais eu l’intention de nous défendre. »

Alors, à quoi bon s’embarrasser de ces hommes et de leurs inutiles fusils ? — Oh ! ils sont excellents contre les rateros, c’est-à-dire les amateurs brigands qui détroussent les voyageurs quand l’occasion se présente ; on ne les rencontre jamais qu’au nombre de deux ou de trois.

Le voyageur se repent alors d’avoir pris tant d’argent sur lui. Il regarde l’heure à sa montre de Breguet, qu’il croit consulter pour la dernière fois. Il serait bien heureux de la savoir tranquillement pendue à sa cheminée de Paris. Il demande au mayoral (conducteur) si les voleurs prennent les habits des voyageurs.

— « Quelquefois, monsieur. Le mois passé, la diligence de Séville a été arrêtée auprès de la Carlota, et tous les voyageurs sont entrés a Ecija comme de petits anges. »

— « De petits anges ! Que voulez-vous dire ? »

— « Je veux dire que les bandits leur avaient pris tous leurs habits, et ne leur avaient pas même laissé la chemise. »

— « Diable ! » s’écrie le voyageur en boutonnant sa redingote : mais il se rassure un peu, et sourit même en remarquant une jeune Andalouse, sa compagne de voyage, qui baise dévotement son pouce en soupirant : « Jésus, Jésus ! » (On sait que ceux qui baisent leur pouce après avoir fait le signe de la croix ne manquent pas de s’en trouver bien.)

La nuit est tout à fait venue ; mais heureusement la lune se lève brillante sur un ciel sans nuages. On commence à découvrir de loin l’entrée d’une gorge affreuse qui n’a pas moins d’une demi-lieue de longueur. — « Mayoral, est-ce là l’endroit où l’on a déjà arrêté la diligence ? »

— « Oui, monsieur, et tué un voyageur. » — « Postillon, » poursuit le mayoral, « ne fais pas claquer ton fouet, de peur de les avertir. »

— « Qui ? » demande le voyageur.

— « Les voleurs, » répond le mayoral.

— « Diable ! » s’écrie le voyageur.

— « Monsieur, regardez donc là-bas, au tournant de la route… Ne sont-ce pas des hommes ? ils se cachent dans l’ombre de ce grand rocher. »

— « Oui, madame ; un, deux, trois, six hommes à cheval ! »

— « Ah ! Jésus, Jésus !… » (Signe de croix et baisement de pouce.)

— « Mayoral, voyez-vous là-bas ? »

— « Oui. »

— « En voici un qui tient un grand bâton, peut-être un fusil ? »

— « C’est un fusil. »

— « Croyez-vous que ce soient de bonnes gens (buena gente) ? » demande avec anxiété la jeune Andalouse.

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